1914 – 1918, CULTURES DE GUERRE. Information, censure et propagande

Les peuples croient-ils à l’information censurée et manipulée qu’elle soit le fait de l’adversaire ou de leurs propres autorités politiques et militaires ?. La question est de savoir non pas pourquoi mais dans quelle mesure et jusqu’où l’information officielle est acceptable, crue et a été acceptée ?

Les peuples ne contournent-ils pas les informations officielles en rejetant le « bourrage de crâne » ? (les peuples auraient cru seulement que ce qu’ils voulaient accepter des propagandes)

L’orchestration de l’information participe de la conduite de la guerre. Les Etats passent insensiblement d’une politique pragmatique de censure (ce qu’on cache), de propagande (ce qu’on fait croire), à un « système d’information » qui, pour ne pas être totalement conscient et pensé au début du conflit, devient progressivement délibéré pour les institutions, les organismes et les médias qui le mettent en œuvre. Le but est de maîtriser les flux d’information, sinon la production de l’information stratégique sur le champ de bataille et à l’arrière. Faisons une petite mise au point sur les récits des atrocités subies par les civils belges et français du nord et qui génèrent une propagande immédiate.

Affiche américaine évoquant les atrocités allemandes en Belgique
Affiche américaine évoquant les atrocités allemandes en Belgique

 

Ces atrocités se déroulent pendant un temps très court (août – septembre) au début du conflit ne se limitent pas à un seul camp : les Alliés ont qualifié les actions allemandes comme des crimes de guerre. Ils se référaient en cela à la convention de la Haye de 1907 que les Allemands avaient signée et n’avaient à l’évidence respectée. Pendant longtemps l’historiographie a considéré que ces événements étaient une fabrication des Alliés pour mobiliser leurs opinions publiques contre l’ennemi. Aujourd’hui, les historiens travaillent à une histoire démystifiée et culturelle deces évènements.

Si vous ne vous contentez pas de picorer, je vous renvoie à la lecture de John Horne & Alan Kramer 1914, Les atrocités allemandes, Tallandier, 2005.

Les Etats ont érigé des systèmes d’information totalement sous contrôle avec journalistes en uniformes, puis accrédités, puis grâce à des correspondants de guerre seuls autorisés à visiter les champs de bataille. On assiste à un enrégimentement des presses nationales, un contrôle des agences par le pouvoir politique : par exemple l’Agence Fournier alliée à l’américaine United Press dépose ses feuilles d’info quotidiennes à la censure tous les jours pour visa avant livraison

L’encadrement des opinions dans les régimes démocratiques comme dans les régimes autoritaires a été élevé en méthode de gouvernement.

Il est possible de construire une chronologie type qui accepte quelques décalages nationaux pour la mise en place du contrôle des informations et ce en fonction de la date d’entrée en guerre des Etats.

A partir d’août 1914 jusqu’au début 1915, on note une multiplication d’organismes de presse ou de censure dans une atmosphère de consentement des sociétés. Cette mise en œuvre se veut provisoire car prévaut l’idée d’une guerre courte. Le mot d’ordre se résume en une formule lapidaire : promotion de la victoire.

En Octobre 1914 est créé le bureau central de censure en Allemagne qui intervient véritablement à partir de février 1915

En France l’organisation de l’information est centralisée et se fait dans le cadre de commissions de censure de la presse, sous la direction du bureau de la presse à Paris. Ces commission sont conçues dans le cadre des 22 régions militaires françaises, organisent un maillage géographique et administratif : région militaire, département, jusqu’à la division de places d’armes et des préfectures. On compte 5000 censeurs sur la durée de la guerre.

Au Royaume-Uni, le bureau de propagande est placé en septembre 1914 sous l’autorité de Charles Masterman qui exploite le torpillage du Lusitania en 1915 et le télégramme Zimmerman en janvier 1917 pour faire basculer l’opinion américaine vers les Alliés. La propagande du Neutral Press Committee cible les neutres, l’enjeu est de garantir les débouchés du commerce et la liberté de circulation des mers. Afin de construire une propagande efficace il a recruté des auteurs (comme John Buchan, H. G. Puits et Arthur Conan Doyle) et peintres (par exemple : Francis Dodd, Paul Nash) pour soutenir l’effort de guerre. L’objectif principal de ce département était d’encourager les Etats-Unis à écrire la guerre du côté britannique et français.

Dès le début de l’année 1915 jusqu’à la fin de l’année 1916, l’ensemble des pays belligérants mobilise l’information nationale.

En Allemagne, l’effort massif de la propagande intérieure bute sur plusieurs difficultés : la diffusion des journaux neutres, le très grand nombre de titres au sein des Etats limite l’uniformisation par la censure et l’impossibilité de censurer les débats parlementaires.

Les pouvoirs du Grand Quartier général vont se renforçant quand Hindenburg et Ludendorff arrivent à sa tête en août 1916.

En France : le système d’information s’efforce de lier la censure (qui vise d’abord la population intérieure) à la propagande qui s’adresse à l’autre, au neutre et à l’adversaire

Le contrôle postal aux armées permet de connaître l’opinion des soldats et d’interdire la diffusion de certaines idées au front. Les premières instructions sur le contrôle postal datent de décembre 1916. De 1916 à décembre 1917 : 9 commissions composées de 15 à 25 membres correspondent avec les  9 armées du front occidental, cela rend possible l’ouverture de 180 000 lettres par semaine.

Au repos, les lettres à la famille. Auteur : Terrier Henri (1887-1918)
Au repos, les lettres à la famille. Auteur : Terrier Henri (1887-1918)

 

On assiste donc à la mise en place symétrique d’un appareil de censure et de contrôle de l’opinion dans les grands Etats.

En Italie le cas est différent, à la fin de l’année 1916 c’est la création du ministère de la propagande mais jusqu’au désastre de Caporetto (octobre 1917) il n’existe pas de censure véritable et efficace.

L’opinion italienne est travaillée par la propagande allemande, animée par l’ambassade d’Allemagne et par celle de l’Institut français de Milan avec Jean Luchaire et Henri Gonse. C’est Caporetto qui pousse Orlando à mettre sur pied un sous-secrétaire pour la propagande à l’étranger et pour la presse. La propagande italienne agrège alors des mots d’ordre alliés à des slogans italiens

1916 est un grand tournant, les batailles de Verdun et de la Somme s’imposent comme de formidables batailles de l’image qui donnent lieu à des propagandes redoublées en 1916. Le 21 août 1916, sort La bataille de la Somme (voir billet précédent) le film est vu par 20 millions d’Anglais jusqu’en octobre 1916. La bataille de Verdun comme celle de la Somme représentent un sommet des mensonges sur les pertes combattantes.

En Allemagne, les services d’information insistent sur l’armée française saignée à blanc et tait les pertes allemandes, concomitamment la France dissimule les pertes alliées aux Français.

Entre 1917 et 1918, les propagandes nationales se radicalisent pour finir et sortir de la guerre. Chaque Etat éprouve des difficultés grandissantes à coordonner leurs systèmes d’information.

L’organisation du consensus et l’acceptation de la guerre passent par la répression des contestations bien davantage que par l’investissement d’une propagande délibérée à partir de la seconde moitié de 1917. L’année des « grandes fatigues des peuples » enjoints aux Etats de renforcer leur propagande et leur censure dans le but de faire tenir l’arrière et l’avant. C’est une phase d’adaptation des systèmes d’information nationaux à des défis nouveaux La propagande est réorganisée en France en mai 1918 par la création du Commissariat général de la propagande et par celle du Centre d’action de propagande interne contre l’ennemi dirigé par le commandant Chaix, sous l’autorité de la présidence du Conseil

La censure pour sa part fragmente l’opinion en décalant la prise de conscience d’un événement entre un département et un autre, prévenant ainsi les émotions à l’échelle nationale : elle occulte un fait dans une courte séquence de temps : les grèves à Paris, en Isère, dans la Nièvre et dans le Gard font l’objet d’un black-out en mai 1918.

Autocensures et propagandes spontanées des sociétés en guerre caractérisent certes la Grande Guerre, au terme de processus de mobilisations culturelles qui produisent des comportements patriotiques, des normes ou des transgressions des pratiques sociales autour d’idéal-type féminins et masculins (in Encyclopédie de la Grande Guerre, page 463)

 

Prochain billet sur les cultures de guerre :  1914-1918, la caricature en Allemagne.

Tête de Boche. Grand Roman national. La date de création varie selon les sources : 1914 ou 1915. Auteur : Bruant Aristide (1851-1925).
Tête de Boche. Grand Roman national. La date de création varie selon les sources : 1914 ou 1915. Auteur : Bruant Aristide (1851-1925).

 

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