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1914-1918, Retrouver ses morts pour la France. Sur les traces du soldat Jean Durand.

Entre le 01 et le 11 novembre, c’est un peu la saison des morts, personnels, familiaux, intimes mais aussi des morts pour la France, un défunt pouvant recouvrir ses différentes réalités, je me suis demandée si on pouvait recomposer le physique ou le parcours militaire des soldats morts pour la France dont il reste aujourd’hui les noms gravés sur les monuments qui leur rendent hommage ?

C’est quoi un monument aux morts ?

L’expression  » monuments aux morts  » s’applique aux édifices érigés par les collectivités territoriales – le plus souvent les communes – pour honorer la mémoire de leurs concitoyens  » morts pour la France « , sauf dans les départements d’Alsace et de Moselle où, pour des motifs historiques, cette notion est remplacée pour la guerre de 1914-1918 par celle de « morts à la guerre « .

38 000 monuments aux morts été érigés en France au lendemain de la Guerre Grande sur lesquels sont inscrits 1.3 million de noms de soldats « pour la France ». Les monuments aux morts sont juridiquement des biens communaux, les premiers ont été construits après la guerre de 1870-1871, l’usage s’impose après la première guerre mondiale. Avec 38 000 monuments commémoratifs c’est la guerre et le sacrifice des « enfants de la France » qui se donnent  à voir dans toutes les communes. Aucune place publique, sur laquelle on trouve aussi bien souvent deux marqueurs essentiels, un religieux l’église et l’autre politique la mairie, n’échappe à la commémoration et au souvenir de cette guerre.

Monument aux morts d'Egletons. Corrèze. Une plaque de nom.
Monument aux morts d’Egletons. Corrèze. Une plaque de noms.
Monument aux morts d'Egletons.
Monument aux morts d’Egletons.

Pour comprendre la signification de l’expression « morts pour la France » il faut aller faire un petit tour du coté du droit et des lois. Cette expression est directement liée à la loi du 2 juillet 1915 (donc en plein conflit) et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale. Voila ce que dit la loi qui institue la mention « morts pour la France » dans son article 1 : l’acte de décès d’un militaire des armées de terre ou de mer tué à l’ennemi, ou mort des suites de ses blessures ou d’une maladie contractée sur le champ de bataille […] devra sur avis de l’autorité militaire, contenir la mention : Mort pour la France. Cette loi est traduite dans le marbre, comme le montre ici la plaque du monument aux morts de Duault (Côtes d’Armor).

Monument aux morts de Duault. Côtes d'Armor.
Monument aux morts de Duault. Côtes d’Armor.

Cette mention donne le droit à une sépulture perpétuelle aux frais de l’Etat.

Il y a une procédure à respecter pour qu’un nom puisse figurer sur un monument aux morts, que vous pouvez lire ici. Cette procédure est riche d’enseignement, « mort pour la France » peut traduire l’hommage à la mémoire d’un individu mais aussi conduire à des mesures de soutien pour les descendants et donne enfin le droit à une sépulture perpétuelle.

Comment faire pour trouver le nom d’un soldat mort pour la France et connaitre ses états de services ? A la recherche de Jean Durand.

Le travail de numérisation lancé par le ministère de la Défense depuis plusieurs années nous permet de pouvoir suivre les parcours individuels des soldats engagés dans le premier conflit mondial. Voici la marche à suivre pour retrouver les traces d’un ancêtre en utilisant le site « mémoires des hommes »

Mémoires des hommes.
Mémoires des hommes. Source

Vous cliquez sur Première guerre mondiale puis sur Morts pour la France et Formulaire de recherche : à vous d’entrer un nom, un prénom et un département ; si vous ne disposez que d’un nom, le formulaire vous proposera plusieurs identités, à vous de choisir alors celle qui parait la plus proche de votre requête. J’ai essayé avec un nom au hasard, j’ai retenu le nom Durand (un des plus communs en France) et le prénom Jean (même remarque) et j’ai choisi la Corrèze (département 19) afin de suivre le parcours d’un homme qui avait vécu à la campagne, comme 75% des soldats envoyés au front. Voilà ce que ça à donner.

Jean Durand, soldat corrézien.
Jean Durand, soldat corrézien.

Jean Durand était un simple soldat incorporé dans l’infanterie, il est né en 1885 et est mort à 29 ans au début de la guerre, le 30 aout 1914, sa fiche indique qu’il est mort « tombé à l’ennemi », il est donc mort sur le champ de bataille pendant la guerre de mouvement. Comme le document transmis nous livre son numéro de matricule (1454), son bureau de recrutement (Brive-la-Gaillarde) sa classe (1905), il est possible d’en savoir un peu plus grâce aux archives départementales de la Corrèze

Archives de Corrèze, fiches matricules.
Archives de Corrèze, fiches matricules. Source

Je remplis le formulaire et ouvre le registre R1224 qui contient les fiches matricules numérotées de 1001 à 1500.

Registres matricules.
Registres matricules

Je trouve la fiche matricule de Jean Durand soldat tué à l’ennemi, voilà ce que j’ai pu apprendre sur cet homme : Jean est né le 21 septembre 1885 à Ussac dans le canton de Brive, il est le fils de Pierre et de Marguerite, quand il est incorporé en 1905 il est orphelin (mais depuis combien de temps ? Il faudrait chercher les dates de mort de ses deux parents), sa fiche indique qu’il est cultivateur. C’est assez vague, mais il fort probable qu’il soit garçon de ferme, ce qui permet de le supposer est son niveau d’instruction (noté 0 sur sa fiche) : cet homme ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, ni signer, ce qui est très rare à l’époque dans le mesure où les lois J. Ferry de 1883 et 1884 sont à l’origine d’une alphabétisation massive de la population. Il n’est pas tout à fait incongru de penser qu’il a perdu ses parents très jeune.

Jean Durand, sa filation.
Jean Durand, sa filation.

Qu’elle était l’apparence physique de Jean ? Il est brun, son visage est ovale et ses yeux sont gris, son nez est long et fort et mesure 1.67 mètres, il est de taille moyenne et bon pour le service. Il est sous les drapeaux entre 1906 et 1908, en 1909 il est domicilié à Allassac.

Jean Durand, un portrait.
Jean Durand, un portrait.

Le premier aout 1914 il est mobilisé et rejoint son régiment deux jours plus tard, il lui reste quelques jours à vivre quand il arrive au 149ème régiment d’infanterie.

Grâce au site mémoire des hommes qui a mis en ligne les journaux des unités je vais pouvoir en savoir un peu plus.

Mémoire des hommes. Journaux des unités.
Mémoire des hommes. Journaux des unités.

Le journal du 149ème régiment d’infanterie n’est pas complet mais fournit tout de même de précieux renseignements sur le régiment  du corrézien Jean Durand.

Journal du 149ème régiment d'infanterie.
Journal du 149ème régiment d’infanterie.

L’incroyable site CHTIMISTE.COM  qui est une mine (sans jeu de mot) nous permet de replacer l’histoire de ce régiment dans l’histoire des combats qui se sont déroulés au début de cette  guerre que les contemporains ne tarderont pas à qualifier de « Grande Guerre » : qu’apprend-ton ? Que le 149ème régiment d’infanterie participe aux batailles de Lorraine qui se soldent par deux victoires françaises

Journal du 149è régiment d'infanterie, le 22 aout 1914.
Journal du 149è régiment d’infanterie, le 22 aout 1914.

Les derniers jours de sa vie sont difficiles à retracer avec précision, dans le journal de son unité est il déclaré blessé le 22 aout 1914 (c’est le dernier nom figurant sur la capture), la dernière page du journal évoque la violence des combats et la reprise de Saint-Rémy.

Jean Durand porté blessé le 22 aout 1914.
Jean Durand porté blessé le 22 aout 1914.

Il reste des questions autour de la date à laquelle Jean meurt, sa fiche matricule fixe son décès au 15 septembre alors que le tribunal de Brive dans sa décision du 21 janvier 1921 fixe sa mort au 30 aout 1914. Si l’un(e) d’entre vous a une suggestion pouvant expliquer cet écart, la poule est preneuse !

La mort de Jean Durand reportée sur la fiche matricule.
La mort de Jean Durand reportée sur la fiche matricule.

Que reste t-il de Jean Durand, ce jeune cultivateur analphabète, sans parents et sans enfants, tombé à l’ennemi au cours du premier mois de la guerre 1914-1918 ?

Le site Memorial gneweb  qui a fait un excellent travail de recension des monuments aux morts nous livre plusieurs renseignements et quelques photos qui nous intéressent sur le parcours de Jean Durand et sur les traces que son itinéraire de soldat laisse dans l’espace public.

Allassac. Memorial genweb
Allassac. Memorial genweb
Monument aux morts d'Allassac sur lequel se trouvent les nom et prénom de Jean Durand.
Monument aux morts d’Allassac sur lequel se trouvent les nom et prénom de Jean Durand.

En relisant la fiche matricule, Jean Durand est domicilié à Allassac et non plus à Ussac commune dont il est natif. C’est sur le monument aux morts de la commune dans laquelle il était domicilié que son nom a été gravé, conformément à la loi du 25 octobre 1919.

Personne n’a réclamé le corps de Jean, en revanche si vous voulez par la fiction vous imprégner de l’atmosphère de la période qui s’ouvre après les combats de 1918, je ne saurais trop vous recommander de (re)voir, le film magistral de B. Tavernier, La vie et rien d’autre qui traite de la recherche des corps, des traumatismes liés à la perte d’êtres chers et à la façon dont une société tentent d’apporter une réponse à un deuil de masse.

La vie et rien d'autre. Bande annonce.
La vie et rien d’autre. Bande annonce.

Petite Webographie toujours utile

  • Mémoire des hommes pour retrouver un nom et consulter le journal des unités :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/spip.php?rubrique16

  •  Les archives départementales de Corrèze, les fiches matricules :

http://www.archinoe.fr/cg19/recrutement.php

  • Pour connaitre l’histoire  des régiments :

http://chtimiste.com/

  • Pour chercher un monument aux morts :

http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/index.php

  • Pour avoir accès à des fiches matricules en dehors de la Corrèze, par exemple, je vous conseille de lancer cette requête par mot clef dans la barre de recherche goggle : registres matricules archives départementales. La plupart des centres d’archives sont en train de numériser leurs fonds.

Bonnes recherches  et n’hésitez à partager vos trouvailles…