La Mémoire c’est « une histoire de fantômes pour adultes ».

Aby Warburg, masque de danseur porté en chapeau.
Aby Warburg, masque de danseur porté en chapeau.

Ce n’est pas moi qui le dis, mais j’aurais bien aimé… C’est Aby Warburg (1866 – 1929), il consacre sa vie à l’histoire de l’art, et pour une fois l’expression « consacre sa vie à… » est loin d’être galvaudée puisqu’Aby Warburg renonce à son héritage (pour un fils de banquier, c’est le genre d’exploit qui fait entrer dans la légende) à la seule condition que sa fratrie se charge de lui acheter TOUS les livres dont il aura besoin.

Sa bibliothèque grandit, grossit, devient une mémoire aux arcanes complexes et mouvantes. Sa passion est l’étude d’images, il se frotte à la philosophie, la psychologie, l’anthropologie : c’est un esprit universel, un humaniste, un voyageur qui quitte Hambourg, s’installe à Florence pour sa thèse, étudie les indiens Hopis.

Sa bibliothèque est fascinante : fondée à Hambourg, elle s’apparente à un véritable dédale, les ouvrages sont « classés » par affinités électives et sont donc susceptibles de bouger, changer, voyager au gré de la mémoire du maitre des lieux.

Son projet le plus ambitieux est  Mnémosyne . A quoi ressemble cette Mémoire ? il s’agit d’un grand atlas d’images destiné à rendre visible les  survivances de l’Antiquité dans la culture occidentale par la force du montage d’une histoire de l’art sans texte. Il réalise des planches de bois tendues de toile noire où sont épinglées des reproductions d’œuvre d’art, des coupures de presse, des publicités.

Le projet mené par Aby Warburg invite à penser la Mémoire comme la synthèse infinie, vivante, mouvementée d’époques différentes, de cultures différentes, d’esthétiques différentes. L’atlas de Warburg raconte le monde, nous permet de nous approprier (par fragment) le passé, le présent, le flux continu de la vie. La Mémoire est mouvement.

Pourquoi ne pas envisager (un fragment de seconde) que les fantômes portent notre mémoire ??

Trou noir, j’ai tout oublié !!

Voici un billet que l’on ne pourrait pas intituler « art et mémoire », vu le parcours chaotique et hasardeux que nos sociétés font emprunter à ces termes, je crains que cette formulation signe un panégyrique d’un quelconque « art officiel » doublé d’un « devoir de mémoire ». Et pourtant il s’agit bien ici « d’art » et de « mémoire » et de s’intéresser à la « manière » dont les peintres ont représenté « la mémoire » : comment donner forme et consistance à un « sens abstrait » ? Le plus simple est de se servir de figures allégoriques, de fabriquer des muses. Ce sont les Grecs qui ont commencé (!!!), on sait qu’Apollon tient dans sa main un couteau, que sa mère est Phoibé (la couronne d’or), Apollon a de nombreux oncles et tantes, parmi les sœurs les plus célèbres de sa mère se trouve Mnémosyne.

Mnémosyne appartient à la première génération des dieux, alors que son frère Cronos émascule son père, elle est la plus discrète de toute la mythologie. Aux Titans succèdent les Olympiens. De l’union de Zeus et de Mnémosyne naissent les neufs Muses au bandeau d’or « qui se plaisent aux fêtes et à la joie du chant » selon la Théogonie d’Hésiode.

Mnémosyne « aux beaux cheveux » est donc à la fois déesse de la première génération, mère des Muses, tante et épouse de Zeus. Les Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne se nomment : Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et Calliope. Ces neuf Muses chantent le triomphe de leur père.

Tonton et ses nièces

Gustave Moreau, Apollon et les neuf Muses, 1856.

Pourquoi les aèdes qui chantent les épopées lui rendent – il hommage ? Parce que Mnémosyne transmet le don de la mémoire collective aux  aèdes qui capitalisent, en leur personne, sous forme de récits chantés, la somme des savoirs.

Mnémosyne « reine des coteaux d’Eleuthère », Mémoire est en fait une abstraction. Chez les Grecs, la Mémoire n’occupe pas les mêmes fonctions que celles décrites dans les articles précédents : la civilisation hellénistique n’est pas bâtie sur l’écriture mais sur la transmission des traditions orales. Les aèdes chantant les épopées sont capables avec la musique de se souvenir de milliers de vers. Mnémosyne à qui tous les aèdes rendent hommage est la puissance religieuse qui confère à leurs paroles un statut magico-religieux. La « Mémoire divinisée ne vise pas à reconstruire le passé dans une perspective temporelle » (Ph Rouillard)

Chez Hésiode, Mémoire est associée aux Muses. Elles énoncent la Vérité. Vous savez c’est cette phrase déjà entendue : « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut ». C’est ce couple Mémoire – Muses qui rend cette expression efficiente.

A quoi ressemble Mémoire ?

Question probablement idiote (c’est mon côté gros brun / petite blonde)… Eh bien cherchez …

…la Mémoire est tellement abstraite qu’elle soufre d’une absence de représentations. Dans ces cas rien ne vaut une bonne vieille allégorie revisitée sauce préraphaélite

Mnémosyne intéresse qui ?

1. Visiblement pas grand monde avant le XIXème siècle. Toutefois, Tivoli me contredit puisqu’on n’y découvre en 1774 un ensemble de sculptures la représentant avec ses 9 filles : la déesse est représentée en pied, tête nue et entièrement drapée – même les mains – elle n’a aucun attribut particulier.

2. Une sculpture, datant du XVIIIème siècle, qui ensuite a été l’objet d’une estampe de Claude Mellan : cette image représenterait Mnémosyne, trônant, fixant le lointain du regard, elle est « emmaillotée » de fins drapés d’où émergent les doigts d’une main et d’un pied.

3. Est – ce que le peintre Frederic Leighton a connu cette gravure?

Le drapé de Mnémosyne superposé à un chiton blanc, assise, jambes croisées, sur un siège à l’antique, le front ceint d’une couronne de laurier. Une masse de tissu admirablement disposée et peint qui englobe les accoudoirs laisse voir les avant-bras, les mains et les pieds nus. Le visage de Mnémosyne est énigmatique : une expression tendue et méditative, regard fixé vers le sol, les yeux grands ouverts sur lesquels le peintre a porté une ombre forte. Si Leighton n’avait pas intitulé pas son œuvre, le sujet ne serait pas identifiable parce que Mnémosyne n’a aucune identité propre, qui serait reconnaissable entre mille : la Mémoire n’a dans l’art aucun attribut.

Fredecric Leighton, Mnémosyne la mère des muses, 1885, collection privée.
Fredecric Leighton, Mnémosyne la mère des muses, 1885, collection privée.

Le tableau de Leighton est la dernière phase de l’étude d’une figure destinée à un décor de plafond, décor commandé par le banquier new yorkais Henri Marquand pour son salon de musique en 1886. Au centre se trouvait Mnémosyne figurée debout, encadrée de deux Muses, Euterpe et Thalie accompagnées de deux anges musiciens.

Il est possible de savoir d’où lui vient cette inspiration antiquisante : depuis 1805, le peintre peut aussi admirer les sculptures du fronton du Parthénon qui forment la pièce centrale des collections d’archéologie du British Muséum, son admiration pour la culture antique se lit dans le drapé qui voile et en même temps dessine le corps de Mnémosyne.

Dante Gabriel Rossetti, Mnémosyne, 1881, Wilmington, Delaware Art Museum.
Dante Gabriel Rossetti, Mnémosyne, 1881, Wilmington, Delaware Art Museum.

Mnémosyne se ballade de toile en toile, ce sont les Préraphaélites qui lui décernent les honneurs : je m’emballe un peu vite, car la Mnémosyne de D. Gabriel Rossetti s’est d’abord appelée Astarté, puis Héro et enfin Mnémosyne « aux beaux cheveux ». Elle tient deux lampes, desquelles s’échappent de faibles lueurs, près d’elle sont disposés des symboles du souvenir et de la tristesse : une pensée et une branche d’if.

Cette Mnémosyne éthérée et qui me plante son regard semble le dernier rempart avant l’oubli et la mort, c’est peut-être elle la pneuma des mémoires d’outre tombe. Je ne sais pas de quel monde est cette mémoire, et surtout d’où elle me parle : elle est un entre – deux, un passage sans cesse emprunté entre l’oubli et le présent. Mnémosyne en me regardant me contraint à admettre ma propre finitude et l’inéluctable mort de ma mémoire. Je n’ai qu’un envie : me carapater vite fait et trouver un hôte plus accueillant et rassurant.

Je crains de ne pas trouver (petit cerveau de poule) ; en cherchant un peu, on s’aperçoit qu’enfin de compte Mnémosyne est invoquée comme résistante au totalitarisme dans Fahrenheit 451 écrit par Ray Bradbury et mis en scène par François Truffaut en 1966 : les résistants apprennent les livres par cœur avant de les brûler.

Mnémosyne c’est aussi le titre d’un manga qui raconte l’enquête de Rin Asougi : jeune détective vivant à Tokyo, pendant que son assistante Mimi gère les comptes de l’agence Rin mène une enquête pour retrouver un chat (bah, ça si c’est pas du scénar j’ai pas c’que sait …), au cours de celle – ci elle croise Nobuyaki Hiyama qui se révèle être amnésique et être (troublement) lié à un laboratoire pharmaceutique : tout cela ne m’inspire que de l’ennui … La mémoire et l’oubli, gémellité écrasante et imposante pour laquelle tout semble perdu (d’avance).

Je parie que quelque part, vit ou a vécu quelqu’un qui a voulu coincer la mémoire dans une étagère de sa bibliothèque….

Grosse Tronche!!

C’est le genre de remarque que l’on n’adresse pas directement à son destinataire. Pour ce genre d’invective, c’est le plus indirect des styles que nous empruntons avec le plus de naturel. Peut-être parce que, l’on sait que l’individu censé  recevoir le bouquet ressemble souvent à ça :

et dans le monde « réel », à ça :

A lire Lieury, nous sommes tous « potentiellement » des grosses tronches, puisque nous pouvons dépasser les capacités limitées de notre mémoire à court terme : il faut regrouper les informations par paquets. Pour les mots « lion » « zèbre », « girafe » « antilope », la mémoire sémantique identifie une même catégorie, cela permet à la mémoire à court terme de s’économiser et de conserver seulement la catégorie (Ici « Animal »). Nous avons utilisé une unité-mémoire (on considère que la mémoire à court en possède 7), on a donc libéré de la place.

Et alors, jeu d’enfants ? Peut-être, mais ce mécanisme très puissant est à la base des apprentissages, et ce mécanisme est « l’organisation ». le mode d’apprentissage le plus efficace est l’organisation sémantique.

Pour comprendre grosses tronches, suivons l’expérience menée en 1969 par le psychologue Gordon Bower (Berkeley, Los Angeles) : il fait apprendre 120 mots. Pour un groupe, la liste n’est pas organisée; pour l’autre groupe, la liste est organisée en familles sémantiques. Chaque famille est organisée en super-catégorie, puis en sous-catégories. Pour ne pas saturer la mémoire à court terme , il n’y a pas plus de 4 noms par niveau. Plus clairement, cela donne : quatre  super-catégories, deux ou trois catégories dans chacune et trois ou quatre mots dans chaque catégorie spécifique.

Je sais, la hiérarchie des connaissances n’est pas une nouveauté bouleversante ; mais ce qui l’est plus, ce sont les résultats obtenus pas G. Bower : au premier essai, sur les 120 mots, 70 sont retenus quand la liste a été organisée. Quand les mots sont mélangés, même celui « qu’est une grosse tronche » n’a emmagasiné qu’une vingtaine de mots, pendant que le groupe ayant reçu une liste organisée a retenu les 120 mots au bout du troisième essai.

Alors c’est qui la « grosse tronche » ???

Pour résumer, les psychologues cognitivistes, repèrent les modules de la mémoire qui se déclinent en trois niveaux :

–          Le niveau sensoriel

–          Le niveau symbolique, dans lequel œuvrent trois mémoires : la mémoire procédurale, les mémoires « visuelles », la mémoire lexicale.

–          Le niveau sémantique : la mémoire sémantique.

Et maintenant, comment faire avec l’oubli ? Pourquoi faire appel à Mnémosyne??

Toi, t’es une vraie tête de linotte!!

Petit cerveau, grosse poitrine, là on commence à être mal parti…

Si je tente de résumer ce que nous avons vu : notre mémoire est constituée de modules spécialisés qui sont autant de bibliothèques spécialisées. Il y a dans cet ordinateur d’une complexité infinie, une nouvelle mémoire, et celle là nous joue souvent des tours : c’est la mémoire à court terme. Celle qui m’invite à penser (à constater) que je souffre d’une très grave maladie pas encore diagnostiquée : je me rends dans une pièce et je suis incapable de me rappeler pourquoi j’y suis, je ne confonds pas encore cuisine et salle de bains, mais quand même ces trous noirs suscitent souvent l’inquiétude ….

Cette mémoire ou ce qu’il en reste est quelque peu effrayante.

Pourquoi ça peut arriver : ai – je un pied dans l’autre monde ou suis – je encore de celui – ci ? Ces trous noirs sont normaux (me voilà bien rassurée). Notre « ordinateur neuronal »  fonctionne selon deux grands systèmes :

1. Une mémoire à court terme qui va intégrer des informations diverses en très peu de temps (entre 10 et 20 secondes). C’est elle qui génère l’impression de « trous noirs « . Cette mémoire est notre « mémoire vive » (selon l’expression A. Lieury)

2. Une mémoire à long terme qui est l’ensemble des mémoires spécialisées que nous avons vu précédemment. Cette mémoire est notre « disque dur ».

Notre mémoire à court terme a donc des capacités limitées, environ 7 éléments (sur une quinzaine de mots du langage courant on va en retenir 6 ou 7 ou 8 ou 5). La mesure est appelée par les psychologues cognitivistes « l’empan mnésique ». En 1956, le psychologue George A. Miller est le premier à montrer les caractéristiques de cette mémoire en faisant référence aux sept jours de la semaine où encore aux sept notes de musique, il appelle alors sa théorie : « le chiffre magique 7 ». Toutefois, si le rappel de la liste est entrecoupé par une autre activité (un différé de quelques secondes), le score chute : c’est pourquoi cette mémoire est qualifiée « à court terme ».

La capacité limitée de la mémoire à court explique que nous ne puissions pas retenir beaucoup d’éléments en même temps car il y aurait alors « surcharge ».

Pour A. Lieury,  la mémoire à court terme n’a pas encore révélé tous ses mystères, elle peut activer des mémoires à long terme (les mémoires lexicale, imagée, sémantique).

Mais existe – il un moyen de dépasser cette capacité limitée de la mémoire à court terme ?

Toi, t’as une mémoire d’éléphant!!

R. Quillian est informaticien et A. Collins psychologue, ces deux Américains sont les auteurs de découvertes majeures sur la mémoire, leurs travaux tordent le cou à l’idée que la mémoire serait passive et qu’elle ne serait sollicitée que dans l’acte d’apprendre par cœur. Ces deux chercheurs ont mis au point la théorie de la mémoire sémantique : la question qu’ils se posent  est de savoir où est stockée quelque chose d’aussi abstrait que  le sens des mots ?

Leur théorie repose sur deux principes :

1. le principe de la hiérarchie catégorielle : les concepts de la mémoire sémantique sont classés de façon hiérarchique, là se met en place une arborescence (les catégories s’emboitent les unes dans les autres) : Par exemple « canari » dans la catégorie « oiseau », « oiseau » dans la catégorie « animal ».

Notre mémoire sémantique pourrait ressembler à ça :


Une sorte de matriochka dont chaque élément serait différent du précédent et du suivant mais relié par un sens ; une signification.

2. « l’économie cognitive » est le second principe : notre mémoire va classer les propriétés spécifiques avec les concepts. Pour mieux comprendre les deux chercheurs retiennent l’exemple suivant : de quelle couleur est un canari ?

Un canari est jaune.

Que fait la mémoire sémantique ? Elle classe, elle classe la propriété « jaune » dans le concept Canari, les propriétés plus générales « ailes » « bec » sont classées dans le concept Oiseau.

Il faut imaginer que la mémoire sémantique est un réseau organisé de concepts.

A ce moment Matriochka vole en éclat et se transforme peut – être en une forme proche de celle – ci :

Le Caravage, "Tête de Méduse", 1598 - 1599, Florence, Galerie des Offices

Pour les deux chercheurs la compréhension s’opère selon deux modèles.

L’accès direct, dans un premier temps l’information demandée est stockée directement en mémoire (Si on nous dit : « un éléphant a –t – il une trompe ? », l’information trompe est déjà stockée en tant que propriété  attachée au concept Eléphant).

Continuons à nous soucier de notre pachyderme,

A la question : « l’éléphant a – t – il un cerveau ? ». Notre mémoire sémantique se met en chauffe et opère une recherche dans l’ensemble du réseau d’informations. L’éléphant est identifié comme étant un animal qui en possède les propriétés.

A la question «est – ce qu’un éléphant a un cerveau », si mon cerveau voit :

C’est que ma mémoire commence à bugger très sérieusement !!!

Le second processus est celui de « l’inférence » ; l’inférence se définit comme une déduction à partir du réseau de connaissances stockéees dans la mémoire.

Cette théorie permet de renouveler le fameux thème de « l’intelligence ». Pour Lieury et de nombreux chercheurs, l’intelligence reposerait en grande partie sur la mémoire, notamment la mémoire de travail et la mémoire des connaissances.

Je me demande maintenant si l’intelligence repose sur la mémoire et ayant une mémoire d’éléphant, je dois me classer dans la catégorie homo sapiens sapiens ou dans celle des Éléphantidés. Tous les deux sont  des mammifères me direz – vous, c’est juste la taille qui change.

Toi, t’as une mémoire visuelle!!

Comment comprendre les mécanismes à l’œuvre dans l’apprentissage ? Comment fonctionne notre mémoire ?

Vaste question à la quelle je serais bien incapable de répondre, pourtant cette petite question me taraude : pourquoi je retiens ceci avec facilité et amusement pendant que cela ne rentre dans ma caboche qu’à coup de marteau, en me faisant un mal de chien en plus !

David Tenier, l'archiduc Léopold Guillaume dans sa galeire à Bruxelles, 1651

« Tu as une mémoire visuelle, et pas auditive : la preuve, tu ne retiens même pas correctement Petit Papa Noël » ; je me surprenais à hurler dans le huis clos de ma conscience,: « tu dis n’importe quoi, c’est pas parce que t’es vieille que t’as raison ».

Je m’explique, la théorie des mémoires partielles (l’auditive par exemple) est le résultat des travaux menés au XIX siècle par le neurologue Charcot qui se définissait lui – même comme un « olfactif ». Cette théorie a été utilisée par le pédagogue A. de la Garanderie qui, dans les années 1960 en fait le socle de sa théorie et de sa pratique de la « gestion mentale » et qui prétend expliquer l’échec scolaire : un échec (scolaire) surviendrait quand l’enseignement serait surtout visuel pour un enfant auditif, ou le contraire.

A. Lieury propose d’explorer une autre géographie de la mémoire. C’est une sorte de voyage dans un super Web 02 (genre Matrix) où nous sommes à la fois les processeurs, les « mémoires vives », les cartes mères et les virus. Ceci n’est qu’une vue (très personnelle) de l’esprit.

Plus sérieusement, pour ce psychologue cognitif, la mémoire est constituée de différents modèles où sont construites les informations destinées à fabriquer des objets mentaux.

Il parle ainsi d’une mémoire sensorielle qui gère l’envoi rapide de l’information vers une autre mémoire : la mémoire lexicale, celle – ci  stocke  tous les fichiers mais le sens est dirigé vers une autre gare de triage (dite « mémoire spécifique »). A ce moment précis, nous n’avons fait qu’entrer de l’information, mais maintenant, s’opère une autre manœuvre : si l’info est entrée, il faut qu’elle sorte mais dans notre « tête ». Un exemple : quand on a l’impression d’entendre « auditivement » dans notre tête, c’est de notre propre parole qu’il s’agit. Pourquoi ? Me direz – Vous ? Tout simplement parce que les mots sont réinjectés dans la mémoire lexicale. Il y a donc un va – et – vient entre notre gare de triage et la mémoire lexicale qui sert de mémoire auxiliaire. C’est une mémoire qu’on sollicite à plein pot pendant un court moment : retenir pas exemple une adresse, un numéro de plaque d’immatriculation ; on peut ensuite jeter l’info dans le donjon. Ce va –et – vient, Lieury l’appelle la « boucle vocale ».

Les hautes Herbes (1951) de Pierre Alechinsky
Les hautes Herbes (1951) de Pierre Alechinsky

Et cette œuvre d’Alechinsky, que nous inspire -t- elle? Objets mentaux, tubes de connaissance(s) entre terre et ciel ou allégorie de la mémoire arborescente?

En ce qui concerne la « mémoire visuelle » (dite aussi mémoire iconique) on apprend qu’elle est surtout fugitive parce qu’elle va permettre d’ouvrir la porte à d’autres mémoires : la mémoire lexicale et la mémoire imagé (et une de plus). Celle là concerne les objets physiques : plantes, animaux, dessins. Cette mémoire est puissante et durable mais ce n’est pas « la mémoire photographique », en fin de compte cette mémoire agit comme un super collecteur (voire un super – collectionneur) et fabrique une bibliothèque d’images virtuelles. Pour vous donner un aperçu : sur 2 500 photo, 90% sont reconnues après une semaine.

L'Archiduc Léopold Guillaume dans sa galerie d'art (1647) de David Téniers
L’Archiduc Léopold Guillaume dans sa galerie d’art (1647) de David Téniers

Et ici combien d’oeuvres, de reproductions, d’imitations, de mises en scènes pourrions – nous « retenir » mécaniquement?

Si on résume, toutes ces mémoires créent des représentations, des images, des mots ; il faut ajouter une nouvelle mémoire : la mémoire procédurale. Parce que les mots, les sons, les images ne sont pas des actions, entre en scène la mémoire  procédurale : elle permet d’apprendre par l’action. Prenons un exemple : le  « sans mémoire », l’amnésique ne retient pas les listes de mots, au pire les noms et les visages de ses proches mais il est capable de faire du vélo. Ainsi s’explique que certaines activités  s’apprennent mieux en agissant.

Tout ceci est bien joli, mais quel est le lien entre mémoire et intelligence ?