Trou noir, j’ai tout oublié !!

Voici un billet que l’on ne pourrait pas intituler « art et mémoire », vu le parcours chaotique et hasardeux que nos sociétés font emprunter à ces termes, je crains que cette formulation signe un panégyrique d’un quelconque « art officiel » doublé d’un « devoir de mémoire ». Et pourtant il s’agit bien ici « d’art » et de « mémoire » et de s’intéresser à la « manière » dont les peintres ont représenté « la mémoire » : comment donner forme et consistance à un « sens abstrait » ? Le plus simple est de se servir de figures allégoriques, de fabriquer des muses. Ce sont les Grecs qui ont commencé (!!!), on sait qu’Apollon tient dans sa main un couteau, que sa mère est Phoibé (la couronne d’or), Apollon a de nombreux oncles et tantes, parmi les sœurs les plus célèbres de sa mère se trouve Mnémosyne.

Mnémosyne appartient à la première génération des dieux, alors que son frère Cronos émascule son père, elle est la plus discrète de toute la mythologie. Aux Titans succèdent les Olympiens. De l’union de Zeus et de Mnémosyne naissent les neufs Muses au bandeau d’or « qui se plaisent aux fêtes et à la joie du chant » selon la Théogonie d’Hésiode.

Mnémosyne « aux beaux cheveux » est donc à la fois déesse de la première génération, mère des Muses, tante et épouse de Zeus. Les Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne se nomment : Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et Calliope. Ces neuf Muses chantent le triomphe de leur père.

Tonton et ses nièces

Gustave Moreau, Apollon et les neuf Muses, 1856.

Pourquoi les aèdes qui chantent les épopées lui rendent – il hommage ? Parce que Mnémosyne transmet le don de la mémoire collective aux  aèdes qui capitalisent, en leur personne, sous forme de récits chantés, la somme des savoirs.

Mnémosyne « reine des coteaux d’Eleuthère », Mémoire est en fait une abstraction. Chez les Grecs, la Mémoire n’occupe pas les mêmes fonctions que celles décrites dans les articles précédents : la civilisation hellénistique n’est pas bâtie sur l’écriture mais sur la transmission des traditions orales. Les aèdes chantant les épopées sont capables avec la musique de se souvenir de milliers de vers. Mnémosyne à qui tous les aèdes rendent hommage est la puissance religieuse qui confère à leurs paroles un statut magico-religieux. La « Mémoire divinisée ne vise pas à reconstruire le passé dans une perspective temporelle » (Ph Rouillard)

Chez Hésiode, Mémoire est associée aux Muses. Elles énoncent la Vérité. Vous savez c’est cette phrase déjà entendue : « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut ». C’est ce couple Mémoire – Muses qui rend cette expression efficiente.

A quoi ressemble Mémoire ?

Question probablement idiote (c’est mon côté gros brun / petite blonde)… Eh bien cherchez …

…la Mémoire est tellement abstraite qu’elle soufre d’une absence de représentations. Dans ces cas rien ne vaut une bonne vieille allégorie revisitée sauce préraphaélite

Mnémosyne intéresse qui ?

1. Visiblement pas grand monde avant le XIXème siècle. Toutefois, Tivoli me contredit puisqu’on n’y découvre en 1774 un ensemble de sculptures la représentant avec ses 9 filles : la déesse est représentée en pied, tête nue et entièrement drapée – même les mains – elle n’a aucun attribut particulier.

2. Une sculpture, datant du XVIIIème siècle, qui ensuite a été l’objet d’une estampe de Claude Mellan : cette image représenterait Mnémosyne, trônant, fixant le lointain du regard, elle est « emmaillotée » de fins drapés d’où émergent les doigts d’une main et d’un pied.

3. Est – ce que le peintre Frederic Leighton a connu cette gravure?

Le drapé de Mnémosyne superposé à un chiton blanc, assise, jambes croisées, sur un siège à l’antique, le front ceint d’une couronne de laurier. Une masse de tissu admirablement disposée et peint qui englobe les accoudoirs laisse voir les avant-bras, les mains et les pieds nus. Le visage de Mnémosyne est énigmatique : une expression tendue et méditative, regard fixé vers le sol, les yeux grands ouverts sur lesquels le peintre a porté une ombre forte. Si Leighton n’avait pas intitulé pas son œuvre, le sujet ne serait pas identifiable parce que Mnémosyne n’a aucune identité propre, qui serait reconnaissable entre mille : la Mémoire n’a dans l’art aucun attribut.

Fredecric Leighton, Mnémosyne la mère des muses, 1885, collection privée.
Fredecric Leighton, Mnémosyne la mère des muses, 1885, collection privée.

Le tableau de Leighton est la dernière phase de l’étude d’une figure destinée à un décor de plafond, décor commandé par le banquier new yorkais Henri Marquand pour son salon de musique en 1886. Au centre se trouvait Mnémosyne figurée debout, encadrée de deux Muses, Euterpe et Thalie accompagnées de deux anges musiciens.

Il est possible de savoir d’où lui vient cette inspiration antiquisante : depuis 1805, le peintre peut aussi admirer les sculptures du fronton du Parthénon qui forment la pièce centrale des collections d’archéologie du British Muséum, son admiration pour la culture antique se lit dans le drapé qui voile et en même temps dessine le corps de Mnémosyne.

Dante Gabriel Rossetti, Mnémosyne, 1881, Wilmington, Delaware Art Museum.
Dante Gabriel Rossetti, Mnémosyne, 1881, Wilmington, Delaware Art Museum.

Mnémosyne se ballade de toile en toile, ce sont les Préraphaélites qui lui décernent les honneurs : je m’emballe un peu vite, car la Mnémosyne de D. Gabriel Rossetti s’est d’abord appelée Astarté, puis Héro et enfin Mnémosyne « aux beaux cheveux ». Elle tient deux lampes, desquelles s’échappent de faibles lueurs, près d’elle sont disposés des symboles du souvenir et de la tristesse : une pensée et une branche d’if.

Cette Mnémosyne éthérée et qui me plante son regard semble le dernier rempart avant l’oubli et la mort, c’est peut-être elle la pneuma des mémoires d’outre tombe. Je ne sais pas de quel monde est cette mémoire, et surtout d’où elle me parle : elle est un entre – deux, un passage sans cesse emprunté entre l’oubli et le présent. Mnémosyne en me regardant me contraint à admettre ma propre finitude et l’inéluctable mort de ma mémoire. Je n’ai qu’un envie : me carapater vite fait et trouver un hôte plus accueillant et rassurant.

Je crains de ne pas trouver (petit cerveau de poule) ; en cherchant un peu, on s’aperçoit qu’enfin de compte Mnémosyne est invoquée comme résistante au totalitarisme dans Fahrenheit 451 écrit par Ray Bradbury et mis en scène par François Truffaut en 1966 : les résistants apprennent les livres par cœur avant de les brûler.

Mnémosyne c’est aussi le titre d’un manga qui raconte l’enquête de Rin Asougi : jeune détective vivant à Tokyo, pendant que son assistante Mimi gère les comptes de l’agence Rin mène une enquête pour retrouver un chat (bah, ça si c’est pas du scénar j’ai pas c’que sait …), au cours de celle – ci elle croise Nobuyaki Hiyama qui se révèle être amnésique et être (troublement) lié à un laboratoire pharmaceutique : tout cela ne m’inspire que de l’ennui … La mémoire et l’oubli, gémellité écrasante et imposante pour laquelle tout semble perdu (d’avance).

Je parie que quelque part, vit ou a vécu quelqu’un qui a voulu coincer la mémoire dans une étagère de sa bibliothèque….

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