Les animaux au Moyen-Age (troisième partie). Les procès d’animaux.

Les procès d’animaux.

Quand on parle de symboles, d’allégories, de parodies on estime qu’il s’agit d’une  spécialité des linguistes, que cela relève de la compétence des littéraires : c’est probablement vrai. Mais quand on évoque l’histoire du symbole, là mes yeux se tournent vers un saint patron : Michel Pastoureau, ce médiéviste à qui l’on doit Une [passionnante] histoire symbolique du Moyen Age occidental, parue aux éditions du Seuil en 2004.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à « L’animal » et s’ouvre sur les procès d’animaux. L’historien explique que cette histoire de ces procès inconnus avant le XIIIème siècle est encore à construire. Il a repéré une soixantaine de cas entre 1266 et 1586. La France n’est pas une exception en la matière, puisque des procès ont été intentés à des insectes, à des «  vers » dans les pays alpins.

Comment expliquer l’existence de ces procès ?

On l’a vu plus haut, les animaux prolifèrent au Moyen Age dans les textes, dans les images, dans les chansons, les rituels, les jurons, dans les églises, quel que soit le terrain documentaire sur lequel il s’aventure, l’historien médiéviste ne peut pas ne pas rencontrer l’animal.

Alors que l’Antiquité gréco-romaine négligeait, sacrifiait ou méprisait l’animal, celui-ci connait au cours du moyen chrétien une remarquable promotion.

Les clercs, la culture chrétienne médiévale sont curieux de l’animal, cette curiosité s’exprime à travers deux courants de pensée. Le premier courant pensant une opposition nette entre l’homme (créé à l’image de Dieu) et l’animal (créature soumise, imparfaite voire impure). L’animal est souvent sollicité, mis en scène afin de l’opposer systématiquement à l’homme. Forcément la promotion de cette irréductible opposition conduit à parler constamment de l’animal, celui est promu comme lieu de prédilection de toutes les métaphores, de tous les « exemples ». L’animal est « penser symboliquement »  (D. Sperber). Ainsi, on réprime tout comportement qui pourrait alimenter une confusion entre l’être humain et l’animal : interdiction de se déguiser en animal, interdiction d’imiter le comportement animal, interdiction de fêter ou de célébrer l’animal, interdiction d’entretenir des relations avec lui (de l’affection portée aux animaux domestiques aux crimes les plus infâmes : sorcellerie ou bestialité).

Le second courant est influencé par Aristote : l’idée d’une communauté des êtres vivants entre en résonnance avec plusieurs versets pauliniens, notamment ce passage de l’épître aux Romains (la créature elle-même sera libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu, Ro 8,21 : voilà de quoi faire chauffer les neurones des théologiens). Ainsi des questions portant sur la vie future des animaux (ressuscitent – ils ? peuvent –ils travailler le dimanche ? sont-ils des êtres moralement responsables) alimentent les débats en Sorbonne à la fin du XIIIè siècle, comme les humains, les animaux travaillent, jouent, amusent leur progéniture

Une truie qui file ou joue de la cornemuse  amuse son petit.
(http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/memoire/0086/sap01_mh046286_p.jpg)

Si les animaux portent une responsabilité morale, ils peuvent être conduits devant les tribunaux. Les procès d’animaux sont inconnus avant les années 1250, ensuite et durant trois siècles les procès d’animaux vont cernés tout l’Occident. Pour le seul royaume de France, Michel Pastoureau a repéré une soixantaine de cas (de 1266 à 1586). Tous les animaux sont susceptibles d’être jugés : des porcs, des insectes, des « vers » (les plus fréquents).

C’est l’époque au cours de laquelle l’Eglise devient un immense tribunal : création de l’officialité, institution de l’Inquisition et de la procédure par enquête.

La truie de Falaise

Le supplice de cet animal est le plus documenté du corpus établi par M. Pastoureau.

Nous sommes en 1386, à Falaise en Normandie, Pour M. Pastoureau, l’événement est des plus « insolite », laissons le décrire la scène : Une truie âgée d’environ trois ans, revêtue de vêtements d’homme, fut trainée par une jument de la place du château jusqu’au faubourg de Guilbray, où l’on avait installée un échafaud sur le champ de foire. Là, devant une foule hétérogène, composée du vicomte de Falaise et de ses  gens, d’habitants de la ville, de paysans venus de la campagne alentour et d’une multitude de cochons, le bourreau mutila la truie en lui coupant le groin et en lui tailladant une cuisse. Puis, après l’avoir affublée d’une sorte de masque à figure humaine, il la pendit par les jarrets arrière à une fourche de bois spécialement dressée à cet effet, et l’abandonna dans cette position jusqu’à ce que la mort survienne. … La jument fut rappelée, et le cadavre de la truie, après un simulacre d’étranglement, fut attaché sur une claie afin que le rituel infamant du traînage pût recommencer. Finalement, après plusieurs tours de place, les restes plus ou moins disloqués du pauvre animal furent placés sur un bûcher et brûlés.(M. Pastoureau, Les animaux célèbres, Bonneton, 201.)

Que fit –on des cendres ? Nous n’en savons rien. Ce qui est insolite ici, ce n’est par le fait qu’un animal ait été exécuté pour « mesfet » grave, mais plutôt le déguisement de la truie en hommes, les mutilations corporelles, la double traînée rituelle et surtout la présence d’autres porcins sur les lieux de l’exécution.

Les archives nous renseignent sur le bailli royal qui a commandé l’exécution : il s’agit du vicomte (les baillages se nomment vicomtés en Normandie) Regnaud Rigault qui exerça ses fonctions de 1380 à 1387. C’est probablement lui qui eut l’idée de demander aux paysans de venir assister au « spectacle » accompagnés de leurs porcs afin que les animaux goûtent à l’enseignement d’une telle exécution. Il demande aussi qu’une peinture gardant l’événement en mémoire soit réalisée dans l’église de la Trinité.

Cette peinture a disparu en 1417 au moment du siège de la ville par Henri V, roi d’Angleterre, elle a ensuite été refaite (la date est inconnue) et était visible jusqu’en 1820, date à laquelle l’église a été reblanchie à la chaux. Il reste les descriptions couchées par les érudits et écrivains, voire abbés locaux comme G. Langevin. Sa description permet la réalisation de la gravure suivante :

Exécution de la truie infanticide de Falaise. Gravure romantique de C. Lhermitte, d'apères une peinture murale du XV, vers 1840
Exécution de la truie infanticide de Falaise. Gravure romantique de C. Lhermitte, d'apères une peinture murale du XV, vers 1840

Qui est la victime humaine de cet homicide porcin ??

Advertisements

One thought on “Les animaux au Moyen-Age (troisième partie). Les procès d’animaux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s