Les animaux au Moyen-Age (quatrième partie). Sacré Lion tête de c…

Le lion.

Eglise romane Saint-Jean-Baptiste ; commune de Grandson, canton de Vaud, Suisse
Eglise romane Saint-Jean-Baptiste ; commune de Grandson, canton de Vaud, Suisse. Source

On pourrait introduire le propos par cette formule lapidaire : le lion est partout ! Cela est un raccourci mais nullement une erreur d’appréciation : le lion véritable est présent en Occident, et surtout  les hommes et les femmes peuvent voir des lions peints, sculptés, modelés, tissés…quotidiennement

Une origine à trois voix.

Pour comprendre sa place dans le Moyen Age occidental, il faut avoir en tête que ce fauve porte la synthèse de trois ensembles culturels dont le Moyen Age est l’héritier.

Tout d’abord, l’héritage biblique. Le lion est un animal ambivalent : il peut être dangereux, cruel, brutal, rusé, impie, il incarne les forces de mal. C’est certainement ce que pense le Daniel du Rubens.

Daniel dans la fosse aux lions – Rubens, 1975, Washington, National Gallery of Art
Daniel dans la fosse aux lions – Rubens, 1975, Washington, National Gallery of Art

C’est une créature redoutable. Le Nouveau Testament fait du lion une figure du Diable. Mais, il existe aussi un bon lion, celui qui met sa force au service du bien commun, son rugissement exprime la parole de Dieu, c’est le plus courageux des animaux, à ce titre il est associé à David et à Salomon.

Trône de Salomon avec lions. Psautier cistercien dit de Bonmont.Rhin supérieur, vers 1260 Besançon, Bibliothèque municipale, ms. 54, fol. 9
Trône de Salomon avec lions. Psautier cistercien dit de Bonmont.Rhin supérieur, vers 1260 Besançon, Bibliothèque municipale, ms. 54, fol. 9

Le lion est aussi à replacer dans l’héritage des auteurs grecs et latins. Ils le connaissent bien, ils  sont même bavards, mais aucun d’entre eux ne le coiffe de la couronne du « roi des animaux », l’éléphant est préféré à cette place (comme chez Pline). Isidore de Séville dans son Histoire naturelle, commence son livre VIII sur les quadrupèdes par disserter sur le lion, il le qualifie de rex bestiarum, c’est-à-dire premier parmi les bêtes fauves mais le félin n’est pas encore roi des animaux.

Enfin, qu’en est-il chez les « barbares » germains et celtiques ? La mythologie celtique est imperméable aux traditions méditerranéennes et orientales. Le lion est absent jusqu’à la christianisation. L’ours est ici l’incontestable souverain. Chez les Germains, le lion circule discrètement, on repère sa trace chez les Varègues par exemple. Ce n’est probablement par un hasard, puisqu’ils ont tissé des liens commerciaux et culturels avec des sociétés d’Asie et du Moyen Orient.

Des lions, en veux-tu en voilà !

A  l’état sauvage, le lion a disparu d’Europe occidental depuis bien longtemps au Moyen-Age, même à l’époque romaine, on les fait venir d’Afrique du Nord ou d’Asie Mineure pour les jeux du cirque. Toutefois, le lion de chair et de poils est présent : tout d’abord parce qu’il y a les montreurs d’animaux qui se déplacent de foires en foires, ensuite parce que le fauve occupe une place de choix dans les ménageries médiévales. Il s’apparente alors un signe de pouvoir, puisque toute ménagerie est un « trésor ».

Le lion le plus fréquent est surtout le lion peint, brodé, sculpté : les images des lions sont nombreuses dans les églises, ils grimpent aux chapiteaux, mais on les trouve aussi sur les tympans, sous les porches, sur les murs. Qu’il soit entier ou hybride, ce félidé envahit l’espace religieux.Pour admirer de nombreux chapiteaux romans mettant en scène le lion, consultez le diaporama à l’adresse suivante : http://www.flickr.com/search/show/?q=chapiteaux+romans+lion

Cette abondance se retrouve aussi dans les manuscrits enluminés

Hercule et le lion de Némée Guillaume de Machaut, Confort d’ami. Reims, vers 1372-1377 Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 1584, fol. 136

Le lion est l’animal le plus souvent mis en scène.

 

Pour admirer des nombreuses représentations, allez faire un tour sur le site de la BNF qui a consacré une exposition virtuelle très riche et accessible à tous au bestiaire médiéval : Le Bestiaire médiéval.

Cette présence léonine est aussi remarquable dans le mondes des emblèmes et des codes sociaux : de nombreux noms de baptêmes sont élaborés à partir de la racine Leo, des noms de famille intègre le mot lion (par exemple : Lionnard, Löwenstein, Leonelle). Les surnoms, les héros littéraires empruntent aussi beaucoup au lion.

Le lion est aussi la figure la plus fréquente dans les armoiries médiévale : 15% d’entre elles en sont chargées, pour donner une idée de cette part de roi, le rival du lion, l’aigle n’est que dans 3% du bestiaire héraldique. Cette domination sans partage doit être nuancée : dans les régions alpines les lions sont moins nombreux qu’en Flandre et dans l’ensemble des Pays Bas, de plus l’indice de fréquence est partout en régression partout entre le XIII et le XVI, pour M. Pastoureau cela s’explique par un répertoire des figures héraldiques beaucoup plus fourni qu’auparavant (M. Pastoureau : Une Histoire symbolique du Moyen Age occident, 2003, p 5 sq). et non par la disparition de cet animal.

Armes Wurtemberg/Bavière-Palatinat. Ibn Butlân, Tacuinum Sanitatis. Allemagne, Rhénanie, XVe siècle .Paris, BNF, département des Manuscrits, Latin 9333

Quand je serais grand je serais roi quitte à écraser la gueule des autres.

On sait maintenant l’ambivalence de la figure léonine dans le monde biblique, or la valorisation du lion est à l’œuvre dès la fin de l’époque carolingienne.

Les bestiaires latins dérivés du Physiologus ont joué ici une grande influence (si ça vous intéresse reportez vous à la première partie de cette série consacrée aux animaux au Moyen Age), le lion s’impose comme « le roi des bêtes fauves ». C’est avec les grandes encyclopédies du XIII que le lion reçoit le titre de rex animalium. Tous les auteurs (Vincent de Beauvais, Barthélemy l’Anglai, Thomas de Cantimpré) soulignent sa force, sa largesse, sa magnanimité. Dans le Roman de Renart le roi Noble jouit de ces qualités : le lion est définitivement le roi des animaux.

Comment s’arranger avec la part du lion, puisque nous savons que c’est un animal ambivalent ?

C’est au tournant des XI-XII siècles que se dessine une solution : le mauvais lion va devenir un animal à part entière, il va porter un nom qui lui est propre, c’est que que M. Pastoureau nomme un animal « soupape ». Et le gagnant est ………… le léopard, bien sûr !! Un léopard imaginaire : il possède les attributs physiques du lion (sauf la crinière) mais ne symbolise que la mauvaise part du lion. C’est un lion déchu, un demi-lion.

il faut bien que je puisse justifier un titre aussi pourri ….. donc, pour poser son arrière train sur le trône, il va bien falloir que le lion dégage son rival, celui qui lui fait le plus d’ombres, c’est le souverain incontesté jusqu’au XIIème siècle : l’ours. Le lion bénéficie d’un allié de choix dans sa course au pouvoir, son bras armé c’est l’Eglise. Pour détrôner l’ours celle-ci recourt à trois procédés. Tout d’abord, l’ours est diabolisé, parangon des vices telles que la brutalité, la goinfrerie, la lubricité, la paresse, la colère ….

Ensuite, l’Eglise s’emploie à domestiquer le plantigrade. Les vies de saint entrent en scène : de nombreux saints viennent à bout de l’animal, le soumettent. Les exemples sont nombreux, retenons ceux des saints Amand et Colomban. Le premier oblige un ours qui avait dévoré sa mule à lui porter ses bagages. Le second force un ours à lui laisser une place dans sa caverne afin d’échapper aux rigueurs du climat.

Enfin, l’ours est ridiculisé, la tendance s’alourdit après l’an Mil. Le passe temps favori est de se payer sa tête. L’église autorise pour l’ours ce qu’elle interdit ou décommande fortement pour les autres : l’ours est montré muselé, enchaîné il est le compagnon des bouffons, des jongleurs, acrobates et saltimbanques de tout registre. L’ancien animal royal, redouté et admiré devient le pote du bateleur, c’est une bête de foire, un animal de cirque qui amuse  le public et dont on rit.


Cette abdication à régner sur le monde animal provoque l’exclusion de l’ours des ménageries royales et princières : le plouc n’y a plus sa place. Cette irrémédiable perte de prestige se lit aussi dans le Roman de Renart : l’ours, Brun, n’est plus le roi, il n’est qu’un baron, de surcroit lent et lourd et est l’objet des plaisanteries de Goupil. Un seul roi : Noble, le lion.

Mots-clefs : Arts, Histoire, Moyen Age

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10 thoughts on “Les animaux au Moyen-Age (quatrième partie). Sacré Lion tête de c…

  1. Connaissez-vous aussi cette référence biblique à un lion ? C’est un lion mort de la gueule duquel sort un rayon de miel et autour duquel voltigent quelques abeilles ; il est attaché au troisième bras d’une croix et figure le vrai lion de Judée mort en croix pour le salut du monde.

    C’est  » l’énigme figurative de Samson  » , qui renvoie à l’histoire de Samson et de sa première épouse philistine Thimna, parabole pour montrer que des difficultés surmontées peut sortir le mieux, et que dans tout mal il est possible de trouver du bien. (Le mot hébreu pour dire  » abeille  » a aussi le sens de  » parole « ).

    La formule latine qui en accompagne la représentation est  » e forte egressa est dulcedo « . [ Livre des Juges, 14, 14 : de celui qui mange est sorti ce qui se mange, ou du fort est sorti le doux. ]

    Nous avons, en l’église cathédrale de Mirepoix, Ariège, une peinture de cette énigme, choisie volontairement par un chanoine de la fin du XIXe siècle, un peu étrange dans ses choix artistiques. Il a demandé à une jeune femme peintre de la ville plusieurs  » énigmes  » peintes, qu’il a laissées ainsi, à charge pour les passionnés et les curieux de les déchiffrer …

    Votre blog s’enflamme en ce moment, et c’est un réel plaisir …
    Très belle journée à vous !

    1. Je ne connais pas cette référence biblique léonine, merci beaucoup pour cette information, j’ai visité votre blog (je crois), la dormeuse blogue que j’ai trouvé très stimulant et dépaysant. Merci encore pour votre message d’encouragement, très belle journée à vous aussi.

  2. Le blog de la dormeuse est tenu par une amie, extrêmement brillante, et je ne fais qu’y apporter des compléments d’informations ou des comments; notre relation amicale et intellectuelle est très dynamisante, gratifiante et encourageante pour continuer à bosser !
    (Si vous lisez son dernier post, qu’elle a la gentillesse de consacrer à une conférence que j’ai propose samedi dernier, vous verrez que nous sommes, comme vous, de grandes admiratrices de Daniel Arasse …
    Bravo pour tout ce que vous mettez en ligne, c’est plein d’information, de réflexion, d’énergie, d’humour, de souffle, d’art, tout ce que j’aime !! Formidable !
    Très belle journée !

    1. Je ne suis pas parvenue à trouver le post auquel vous faites référence, si vous aviez la gentillesse de m’indiquer le lien …. Je suis preneuse. Adepte du picorage intempestif, j’avoue mettre quelque peu éloignée des post consacrés à l’art ou à l’histoire des arts et me consacrer à des réflexions sur l’histoire contemporaine ou des faits d’actualité marquants. Cela me laisse aussi plus de temps pour lire les billets d’autres internautes. En tous les cas, je vous remercie très sincèrement de l’attention que vous portez à ce qui est écrit (souvent trop rapidement) sur ce blog. Très belle soirée.

  3. Mon amie est en train d’installer un nouveau blog sous le nom  » la dormeuse, encore « , mais il est très technique et demande encore des aménagements. En revanche, vous pouvez accéder au post dont nous parlons via « la dormeuse blogue 3″, puis dans le dernier post mis en ligne, vous trouverez le lien vers  » la dormeuse, encore « , et le premier post est  » A Mazerettes, la table de Philippe de Lévis « .
    Bonne lecture !

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