Arrête de prendre la mouche. Histoire de la mouche peinte. (Première partie).

En 1646, Simon Luttichuys peint une Allégorie de la Vanité
En 1646, Simon Luttichuys peint une Allégorie de la Vanité

En 1646, Simon Luttichuys peint une Allégorie de la Vanité ; à droite, il insère une palette et quelques esquisses pour suggérer que ce coin d’atelier est celui de l’auteur, il place aussi le portrait de Van Dyck afin de dire son attachement au maître.

Cette toile est remarquable à plus d’un titre : la sphère métallique porte l’autoportrait du peintre – cela signe sa virtuosité  . Pour nous signifier qu’il a conscience de cette virtuosité, il va placer une minuscule mais très érudite marque de son talent : une mouche. Le petit insecte est le  symbole de la vanitas et l’évocation de la légende de musca depict: Pline raconte la façon dont Apelle a remporté la compétition contre Parrhasios. Le premier copie fidèlement la nature morte aux fruits et ajoute une mouche peinte avec tant de naturel que Parrhasios croit devoir la chasser d’un revers de main et admettre ainsi la supériorité de son rival.

Pline n’est pas le seul à évoquer la mouche, Vasari dans «Les Vies des meilleurs peintres, sculpteur et architectes rapporte une anecdote relative à Giotto : « Giotto dans sa jeunesse, peignit un jour de manière si frappante une mouche sur le nez d’une figure commencée par Cimabue que ce maître, en se remettant au travail, essaya plusieurs fois de la chasser avec la main avant de s’apercevoir de sa méprise » . Ici le détail condense le progrès de la peinture : cette mouche est l’emblème de la maitrise nouvelle des moyens de la représentation mimétique, comme si la conquête de la vérité en peinture était passée par cette de son détail ressemblant  (D. Arasse, Le Détail, p 120)

La mouche est comme un détail et un symbole de la capacité du peintre à tromper les yeux en faisant venir un détail de l’image vers le spectateur comme s’il sortait du tableau.  Giotto n’a jamais peint  de mouche,  ce n’est pas une pratique de son temps. La mouche devient un motif pictural qui rencontre le succès entre la moitie du Quattrocento et le début du XVIème siècle. Les exemples sont nombreux : elle peut être peinte sur le rebord de l’image, elle peut être intégrée dans la composition ou elle peut aussi être posée à même la surface du tableau.

Il est difficile de clore la liste des mouches, le motif n’est pas d’origine florentine même si Vasari me prétend. Il provient plus vraisemblablement  du Nord, des Flandres, de l’Allemagne ou de l’Italie du Nord.

Giovanni Santi, Le Christ de Pitié, 1480.
Giovanni Santi, Le Christ de Pitié, 1480.

 

Quel est le sens de cette mouche peinte sur la poitrine du Christ de Pitié ? Le savoir-faire du peintre n’est pas ici seul en jeu ? Il ne s’agit pas ici d’une démonstration du talent d’un « iconoclaste ironique ». La signication du motif réside ailleurs.

Carlo Crivelli, Sainte Catherine d'Alexandrie, vers 1491-1494, Londres.
Carlo Crivelli, Sainte Catherine d'Alexandrie, vers 1491-1494, Londres.

La mouche disproportionnée placée à gauche de Sainte Catherine d’Alexandrie peut suggérer la coexistence d’un double système de représentation désignant l’artifice d’ensemble du panneau.

La mouche que Crivelli a posée sur le parapet de la Vierge à l’œillet est intégrée à la perspective ; Jésus la regarde d’un air hostile et comme effrayé, il protège en serrant contre sa poitrine un chardonnet.

Carlo Crivelli, La Vierge à l’Enfant, vers 1480.
Carlo Crivelli, La Vierge à l’Enfant, vers 1480.

E. Panofsky a montré que la mouche apparait dans un contexte religieux : l’insecte est placé sur le crâne d’une Crucifixion peinte par M. di Giovanni.

On retrouvera le motif à plusieurs reprises. (Chez Baldung Grien, Joos Van Cleve, Guerchin, Dürer …).

La mouche a valeur morale en peinture ; elle peut être intégrée à la représentation ou feinte posée sur le tableau. Quand sa présence semble relever de l’incongruité, on peut suggérer qu’elle est là pour susciter une surprise et rappelle la nature de l’image que l’on observe : par exemple, elle rappelle chez Giovanni Santi, sous la forme d’une souillure ineffaçable sur le corps du Christ, la scandale des plaies portées par les hommes sur ce même corps. Dans une peinture de l’école de Ferrare, La Vierge à l’Enfant vers 1480, l’anonyme auteur a placé une mouche en bas à gauche du tableau, sur une toile déchirée à travers laquelle on voit la Vierge à l’Enfant. La mouche rappelle alors la mort future du Christ et la place qu’elle occupe contribue à opposer le monde de la représentation sacrée et celui du spectateur.

Anonyme de l’école de Ferrare, La Vierge à l’Enfant, 1480, Edimbourg.
Anonyme de l’école de Ferrare, La Vierge à l’Enfant, 1480, Edimbourg.

 

Il est quelques fois difficile de proposer une explication à la présence de l’insecte. Prenons par exemple le Portrait de Chartreux peint par Petrus Christus en 1446.

Petrus Christus, Portrait de Chartreux, 1446.
Petrus Christus, Portrait de Chartreux, 1446.

 

Il est impossible d’échapper à la présence de la mouche et par là elle constitue non pas un détail mais un élément important du tableau.

Daniel Arasse propose l’interprétation suivante : dans cette œuvre, trois instances travaillent conjointement. La mouche joue le rôle de memento mori, la mouche est un animal néfaste se nourrissant sur les cadavres. Ensuite, il faut se pencher sur l’identité du modèle, il s’agit de Denys le Chartreux, la mouche peut alors faire office de rappel : Denys dans son De venustate mundi décrit la beauté du monde comme une hiérarchie des beautés dont le degré le plus humble est représenté par les insectes. La mouche comme témoin de la beauté du monde. En observant l’espace occupé par la mouche, celle-ci peut être perçue comme un redoublement figuré de la signature du peintre. La mouche est placée exactement entre son nom et son prénom, c’est le signe des préoccupations artistiques de l’artiste intéressé par les problèmes de la perspective géométrique. C’est le premier des Flamands à découvrir le principe de la zone de fuite unique pour la construction perspective, un principe qui applique dès 1450. La mouche a alors valeur de signature à la fois artistique et théorique.

Donc, en résumant, la mouche fait fonction de momento mori, est une référence au sujet peint et à sa production intellectuelle, et aux recherches artistiques de l’artiste … tout ça contenu dans quelques millimètres carrés.

La mouche est ainsi un instrument polysémique, peut-on en dire autant pour la mouche du Vielleur de Georges de La Tour ?

G. de La Tour, Le Vielleur, vers 1631-1636, Nantes.
G. de La Tour, Le Vielleur, vers 1631-1636, Nantes.

 

Publicités

9 thoughts on “Arrête de prendre la mouche. Histoire de la mouche peinte. (Première partie).

  1. Bonjour,
    J’ai une internaute blogueuse, amie virtuelle qui a également traité le sujet et je recherchais un complément d’information. Je trouve votre article très intéressant également et j’irai mettre le lien chez elle. Je ne trouve pas la deuxième partie, la fonction : recherche n’apparaissant pas dans vos widgets. Si vous pouvez me le trouver ce serait sympa. J’aimerais lire la seconde partie.
    Bonne journée, vous avez un blog bien intéressant. 😉

    1. Merci à vous pour cette lecture attentive, pusillanime je suis, la deuxième partie est encore sur papier au fond d’un carton, mais je vais tenter de mettre la main dessus. Vous pouvez, si vous le souhaiter, me transmettre l’adresse de votre amie virtuelle blogueuse. Merci à vous d’être passée par ce blog.

  2. en fait l’amie virtuelle c’est moi ! donc oui je faisais un article sur la mouche mais la mouche que l’on pose sur le visage, et puis en cherchant des images pour eventuellement montrer je suis tombée par hasard sur la un tableau celle de la vierge et de jesus, du coup cela m’a interpellé, et du coup j’ai cherché un peu plus de precision, et donc voila j’ai fait un billet, mais je n’ai guere trouvé d’info, alors j’y ai mis un peu ce que je pensai, mais suis pas une specialiste, lol, donc j’ai appris que la mouche representait le bien ou le mal, que c’etait aussi un animal fugace representant la vie passagere, il y a plein mais plein de tableaux à vrai dire avec ce symbole, qui depuis le moyen age apparemment se trouve sur le tableau, et donc c’est lorsque l’hygiene a été de mise ds les villes qu’on a arrêté de peindre des mouches, certaines mouche comme celle du Moine sont des trompes oeil, mais si vous voulez voir mon article, voici mon lien
    j’espère que vous apprecierez et ne trouverez pas un peu loufoque ma facon d’ecrire, car je ne suis pas une historienne tres tres férue, surtout quelqun de curieux qui aime s’instruire et connaitre et faire partager ses decouvertes,
    cordialement
    http://aeschne.wordpress.com/2013/10/18/mystere-et-boule-de-gomme/#comments

  3. surtout quelqun de curieux qui aime s’instruire et connaitre et faire partager ses decouvertes,
    Voilà le principal.
    heu j’avoue que j’aurai juste du écrire cela, lol, c’est vrai après tout, faut toujours que je note un tas de choses,
    bonne soirée, et bonne continuation pour votre blog,
    cordialement,
    julie

    1. C’est bien de noter « un tas de choses » ça met des couches dans le mille feuilles de la vie ou du blabla de l’espace : votre blog est un vrai régal. En lisant votre papier sur Fréhel il m’est venu une idée …

  4. ah oui ? le cap frehel ? car la je viens de lire votre billet sur cancale,
    vous allez faire un billet sur Frehel la chanteuse ? si vous cherchez j’ai aussi fait sur la Suzy SOLIDOR (solidor a cause de st servan sur mer ) et puis la Goulue, etc,
    moi je visite en ce moment le votre, idem, je me regale, du coup on partage un bon repas d’informations, j’aime bien votre cuisine et suis contente que la mienne vous plaise,
    bonne soirée

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s