1914-1918. COMBATS et COMBATTANTS (Deuxième partie)

LES COMBATTANTS

Pour entrer dans la vie combattante, je vous propose de faire la connaissance de Louis Lecablart : c’est un  sculpteur et un dessinateur qui, par son travail, nous livre un témoignage direct sur le quotidien des tranchées de la Grande Guerre.

Ses dessins à la mine de plomb immortalisent ses compagnons d’armes comme les officiers. Objets et  scènes du quotidien complètent ses vues sur les combats, tandis que son trait rigoureux et réaliste retranscrit les aspects plus techniques de cette guerre comme la naissance de l’aviation.  Mais la spécificité de Leclabart, c’est aussi le regard quasi unique qu’il porte en tant que soldat et artiste français sur les cimetières et monuments aux morts érigés par l’ennemi allemand. Nombres de ces constructions ayant disparu pendant ou juste après la guerre, les croquis de Leclabart sont souvent les seules représentations qui nous soient parvenues (Source). La ville de Noyon organise une rétrospective jusqu’au 24 décembre 2010, vous pourrez y voir ses dessins.

 

Pendant la première Guerre mondiale, 70 millions de soldats sont mobilisés ; l’ampleur de cette mobilisation recouvre forcément une grande diversité des « vécus de guerre » ; cette prise de conscience a permis un développement d’une histoire culturelle de la Grande Guerre. Ainsi les historiens se sont interrogés sur les expériences de guerre, cela les a conduit à  explorer une double césure qu’impose la violence du combat : le consentement aux gestes de tuer et l’exposition à un danger vital quasi permanent.

Comment les armées ont pu maintenir aussi longtemps leur cohésion interne et leur capacité de combat, en dépit de l’ampleur des sacrifices exigés des individus ?

Pourquoi les hommes et les groupes de combattants souscrivent-ils à la mise en œuvre d’une violence qui prend une forme paroxysmique ?

Pourquoi continuent-ils à combattre alors que les risques d’être tué ou blessé sont élevés ?

Pourquoi les refus demeurent-ils marginaux ?

Les travaux récents ont accordé une grande place à l’histoire du combat et au déploiement sur le champ de bataille d’une violence radicalisée, décisive dans le processus de « totalisation » du conflit.

La violence du champ de bataille :

La radicalisation de l’activité guerrière est au cœur de l’expérience de guerre des combattants de toutes les armées engagées dans le conflit. Le niveau des pertes est le 1er marqueur de cette mutation : 8.5 millions de tués et de disparus. Ce chiffre insensé mérite quelques déclinaisons : la Serbie perd 37% de ses mobilisés ; la France : 16.8% ;  l’Allemagne : 15.4%. Les recensements révèlent une réduction de 35 à 37% de l’effectif des cohortes nés entre 1892 et 1895.Les journées de combats sont très longues et se soldent par des pertes très lourdes :

–                   27 000 morts français le 22 août 1914.

–                   20 000 morts britanniques le 1er juillet 1916 lors des offensives de Sarrebourg et de Morhange.

–                   En ramenant le nombre total de morts au combat à un décompte journalier, 900 Français meurt chaque jour, 1300 Allemands, 1459 Russes.

Les Etats engagés ont les capacités (institutionnelles, sociétales et technologiques) de mobiliser des armées de masse.

Soldats installés dans les tranchées: photographie de presse. Agence Rol. 1915

La production d’armement mobilise une part croissante des ressources scientifiques, matérielles et humaines. Deux évolutions se corrèlent : le développement de la puissance de feu disponible permet la mise en œuvre d’une violence conduisant à la mort de masse d’hommes vivant en population dense et mobilisés dans des armées rassemblant des centaines de milliers, voire plusieurs millions de combattants.

C’est donc une profonde mutation qui surgit dans les formes de la guerre occidentale : « la mort de la bataille ». Désormais, les combats se déroulent sur des fronts stabilisés étendus et de plus en plus profonds et ils se prolongent sur de longues périodes ; le champ de bataille devient alors l’espace d’une violence paroxysmique.

C. R. W. Nevinson, A Bursting Shell (L'explosion d'un obus), 1915, huile sur toile, 76,2 x 55,9 cm, Tate Gallery, Londres
C. R. W. Nevinson, A Bursting Shell (L’explosion d’un obus), 1915, huile sur toile, 76,2 x 55,9 cm, Tate Gallery, Londres
A vingt mètres derrière nous, des mottes de terre jaillirent en tournoyant d’un nuage blanc et claquèrent à travers les branches hautes. L’écho en roula longtemps dans le sous-bois. Des regards éperdus se croisèrent, les corps se serrèrent, écrasés par un sentiment d’impuissance, contre le sol. Les détonations se succédaient en chapelets. Des gaz délétères s’infiltraient sous le taillis ; une fumée lourde enveloppait les cimes, des troncs et des branches se fracassaient contre la terre, des cris éclataient. Nous nous levâmes d’un bond et partîmes à l’aveuglette, harcelés par les éclairs et le souffle assourdissant des coups, d’arbre en arbre, cherchant à nous couvrir, tournant comme des bêtes traquées autour de troncs énormes. Un abri où coururent beaucoup d’entre nous et vers lequel je me dirigeais prit un coup au but qui fit voler son plafond de rondins, lançant en tourbillons à travers l’espace les lourdes pièces de bois. « 
Ernest Jünger, Orages d’acier.

L’impact de la violence sur le corps des combattants.

Dans les conflits précédents, les pertes étaient essentiellement dues aux maladies, elles sont maintenant dues à des blessures qui sont « d’une variété et d’une gravité sans équivalents dans le passé ». Pour la période d’août 1914 au 31 juillet 1918 : l’armée française dénombre 3.6 millions de blessures et 2.8 millions de blessés ; l’armée allemande : 5.6 millions de blessés. Plus de 6 millions de soldats ont été à un moment inapte

Les combattants survivants aux blessures sont renvoyés au combat, pour la première fois on assiste à une  « généralisation d’une violence corporelle extrême »

Eric Kennington, Gassed and Wounded (Gazés et blessés), 1918, huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm, Imperial War Museum, Londres.
Eric Kennington, Gassed and Wounded (Gazés et blessés), 1918, huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm, Imperial War Museum, Londres.

Kennington revient en France en août 1917, comme peintre, et non comme fantassin. Il prend ses sujets dans la vie quotidienne des troupes britanniques, avec toujours le même souci de la vérité, fut-elle aussi douloureuse que celle que révèle cette oeuvre. Le cadrage est serré, le clair-obscur fortement contrasté, les postures inquiétantes, les corps entassés dans un espace étroit. C’est là, dans son immédiateté et sa simplicité, la représentation la plus douloureusement efficace qu’un peintre ait donné du sujet. (Source)

Cette violence liée à l’intensité du feu modifie les conditions de l’exposition aux armes : 70 à 80% des blessures répertoriées par les services de santé sont imputables à l’artillerie, également responsable du grand nombre de disparus.

Gino Severini, Train blindé en action, 1915, huile sur toile, 115,8 x 88,5 cm, Museum of Modern Art, New-York.
Gino Severini, Train blindé en action, 1915, huile sur toile, 115,8 x 88,5 cm, Museum of Modern Art, New-York.

L’une des rares toiles de Severini qui n’ait recours ni aux mots, ni au collage des signes et des symboles, celle-ci prend appui sur une photographie publiée dans Le Miroir le 1er novembre 1914. On y voit un wagon blindé équipé de tourelles. La légende raconte comment le convoi « ayant franchi à toute vapeur les premières lignes ennemies, (…) vient de stopper, et déjà ses pièces d’artillerie, braquées sur les tranchées allemandes font feu. (…) Contre les cuirasses de la locomotive et des wagons, les balles sonnent sans discontinuer. »L’épisode, qui demeure une rareté possible seulement au début du conflit, devient, chez Severini, exaltation de la puissance mécanique. Des lignes obliques s’entrecroisent comme les trajectoires des projectiles et les silhouettes des fantassins sont dominées par le tube du canon. La fumée enveloppe la scène, fumée peinte « à la Léger », par plans courbes feuilletés.(Source)

En situation de combat, le bombardement d’artillerie est l’expérience la plus traumatisante. Cela est dû à l’allongement des phases de préparation d’artillerie, à l’augmentation du nombre de pièces concentrés dans les secteurs d’assaut, à l’augmentation de la consommation de munitions. Face à ce déferlement les moyens de protections sont presque totalement inefficaces.

La brèche, dessin de Georges Scott.  Effet d’un obus dans la nuit, avril 1915.
La brèche, dessin de Georges Scott. Effet d’un obus dans la nuit, avril 1915.

La diversité et l’intensité des traumatismes sont inédits : des traumatismes balistiques et des traumatismes par explosion, les explosions entraînent des lésions de blast. L’explosion au bombardement est répertoriée par les psychiatres militaires comme une étiologie traumatisante majeure en contexte de combat.

Les conditions de vie très précaires aggravent la vulnérabilité physique et psychique des combattants : Les besoins physiques les plus élémentaires sont rarement satisfaits alors que les efforts physiques exigés dans ces armées de l’âge industriel sont intenses (en dehors des phases de combat, pendant les montées en ligne, transports et travaux réalisés). L’enfouissement qui est perçu comme une transgression majeure). L’alimentation qui reste médiocre.

Les troubles psychiques provoqués par ces combats d’un genre nouveau poursuivent les soldats longtemps après la guerre : sur les 2.5 millions de combattants américains mobilisés entre avril 1917 et novembre 1918, 69400 ont été soignés pour troubles psychiques. 1939, 15% des pensionnés de guerre britanniques sont indemnisés pour troubles psychiques de guerre

Pourquoi les soldats ont-ils tenu ?

Les historiens avancent plusieurs hypothèses.

La première est l’hypothèse disciplinaire. La fonction répressive de la discipline militaire joue comme un des « facteurs de cohésion ». Ce modèle fait de la coercition le ressort de la discipline des troupes, il suggère un raidissement des pratiques disciplinaires en temps de guerre. Sur les 5.5 millions d’hommes ayant servi dans les troupes britanniques, 3080 sentences capitales prononcées et 346 exécutées. En France : 600 condamnations.

Pour les historiens de la Grande Guerre celle-ci n’infléchit pas la tendance séculaire à l’atténuation des peines, en France la loi du 24 avril 1917 diminue les peines pour les crimes et délits militaires commis en campagne. L’étude des  pratiques disciplinaires conduit les chercheurs à apporter un démenti aux interprétations faisant prévaloir la coercition, car elles ignorent la complexité des mécanismes qui lient l’exercice d’autorité et le consentement à l’obéissance au sein des armées. L’hypothèse disciplinaire néglige la dynamique de la pratique (inhérente à toute interaction sociale) qui laisse place à l’actualisation, l’évitement, voire la « négociation » entre les soldats et leurs chefs : « La contrainte institutionnelle est donc insuffisante pour expliquer à elle seule les phénomènes de cohésion » ou … la capacité à tenir des armées de la Grande Guerre

La deuxième hypothèse porte sur l’étude du groupe des combattants, de leur consentement et de leur cohésion.

Le transfert d’expérience au sein de petits groupes de combattants favorise l’adaptation des jeunes recrues aux conditions de combat. C’est la transmission d’un certain savoir, assurée par les chefs et aussi par les soldats expérimentés qui permet l’adaptation du soldat et cet apprentissage contribue à son intégration.

Les rapports rédigés par les officiers de l’armée allemande (des officiers subalternes familiers des réalités du terrain) mettent en avant l’importance de la cohésion de la troupe (indispensable pendant la bataille, les hommes et les officiers se connaissent). Il faut donc que les servent depuis quelques temps dans la même unité, c’est pourquoi ces sous-officiers considèrent que lorsqu’une unité a enregistré plus de 50% de pertes, mieux vaut la relever afin de pouvoir intégrer dans de bonnes conditions les éléments de remplacement qui arrivent de l’arrière.

Les soldats (quelle que soit la nationalité), ont chevillé aux corps la conviction qu’ils mènent une « guerre sensée », il faut protéger sa patrie, le conflit est conçu comme une guerre défensive, la défense du territoire s’impose comme un impératif absolu. C’est la source du consentement individuel et collectif au combat : chaque soldat mène une guerre juste et nécessaire, dans laquelle l’arrière tient un rôle central.

La cohésion tissée à l’intérieur du groupe de combattants lie aussi les soldats du front et la population civile à l’arrière. Pour en mesurer l’intensité, les historiens ont mené des études sérielles sur les échanges de lettres, de colis entre le front et l’arrière.

Heure du courrier, dessin de Maurice le Poitevin.
Heure du courrier, dessin de Maurice le Poitevin.

En octobre 1914, le service postal de l’armée britannique traite 650 000 lettres, 58 000 colis par semaine. En 1916, 11 millions de lettres et 875 000 colis sont expédiés chaque semaine au front. En Allemagne pour toute la durée de la guerre : 28.7 milliards d’envois ont circulé entre le front et l’arrière.

En se penchant sur l’écrit combattant, quelques caractéristiques ont été relevées : Les civils sont institués comme participant à une communauté de guerre au nom de laquelle et pour laquelle les combattants acceptent la souffrance, infligent la mort, font la guerre.L’écrit partage, résorbe l’espace géographique et mental qui sépare l’arrière et le front, « l’échange vient réaffirmer un aspect central du système de représentations qui confère sens et signification aux expériences de la guerre : les sacrifices des soldats étaient consentis pour assurer le défense des civils ».

Dans la mesure où cette guerre est légitime elle est investie d’immenses enjeux, les souffrances endurées se voient conférer une signification éminente, sacrificielle et l’emploi de la violence ne relève plus seulement de la transgression d’une norme centrale de la vie sociale, mais devient une mission légitime.

Les soldats ont écrit, dessiné, sculpté, déformé et réinvesti les objets de leur quotidien : un art apparaît. Prochain billet : le Trench Art.

Pour continuer l’exploration en images, en peintures, voici quelques sites qui valent plus que le détour :

La Grande Guerre.

La couleur des larmes.

Historial de la Grande Guerre (Musée de la Première Guerre Mondiale, Péronne).

L’histoire par l’image.

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