1914-1918. COMBATS et COMBATTANTS (cinquième partie : les démobilisations).

BOUCHOR Joseph Félix (1853-1937). Camp américain de Chatillon, août 1918. Peinture à l’huile.

Sur cette peinture de Joseph Felix Bouchor met en scène des soldats de l’armée américaine attendant à Chatillon le retour chez eux. C’est un paysage de camp de transit, les hommes fatigués, sont assis sur leur barda, le godet à leurs pieds. Certains nous regardent, mais nous nourrissons cette impression : ils veulent rentrer chez eux..

 

 

 

Avant de commencer ce billet, un blog à connaitre si vous vous intéresser à la première guerre mondiale, à la généalogie, aux plaques et stèles commémoratives, je vous conseille de vous rendre sur le blog du  CGMA (Cercle Généalogique de Maisons-Alfort), le travail qui y est mené est impressionnant.

Aujourd’hui la question qui se pose est : Comment sortir de la guerre ? Cette simple question amène à réfléchir sur la manière dont les Etats démobilisent et organisent le retour des hommes, sur la place et la reconnaissance accordées aux victimes de guerre.Les historiens de la première guerre mondiale qui ont travaillé sur les processus de sorties de guerre parlent de  déprises de guerre ; par cette expression ils entendent comprendre comment sortir de la guerre sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel.

DEMOBILISATIONS ET RETOUR DES HOMMES

La démobilisation n’est pas une parenthèse entre la fin de la guerre et le début de la paix, elle joue un rôle déterminant dans la réintégration des soldats dans la vie civile.

Leroux Georges Paul (1877-1957). Les Vainqueurs, photographie exposée au Salon des Artistes Français de 1919.Droits d’auteur  : RMN, Droits réservés Crédit photographique : RMN / François Vizzavona.

Il existe plusieurs possibilités pour démobiliser. L’armée américaine choisit de libérer les soldats par unité, tout en privilégiant les besoins de l’armée et en gardant sous les drapeaux les hommes les plus qualifiés. Les Britanniques donnent la priorité aux besoins économiques des entreprises, en renvoyant chez eux ceux des soldats qui répondent à telle ou telle offre d’emploi. En France comme en Italie la démobilisation se fait à l’ancienneté par classe d’âge. En Allemagne, on assiste au démantèlement immédiat de l’armée : au passage du Rhin, 500 000 soldats quittent leurs unités pour rejoindre leur ville d’origine, il s’agit alors d’une autodémobilisation. Sauf  sur les fronts orientaux, on ne peut qu’être frappé par la rapidité des opérations de démobilisation (l’armée se désagrège en 2 mois).

En France, les 5 millions de soldats reviennent dans leur foyer en 2 phases : de novembre 1918 à avril 1919 puis de juillet à septembre 1919.

METAYET RA Mayence, premier corps de cavalerie, on a le sourire, la classe approche ! déc. 1918

Il faut ajouter que les jeunes classes 1918 et 1919 ne sont libérées qu’en mai-juin 1920 et mars 1921. C’est donc une opération de grande ampleur. La démobilisation est confiée début décembre 1918 à Louis Deschamps nommé sous-secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Guerre.

Pour chaque soldat commence  un long parcours ritualisé le conduisant en quelques semaines jusqu’à chez lui.

Les convois de démobilisés s’accompagnent de nombreuses dégradations, une note sous-secrétariat d’Etat auprès du ministre de la Guerre signale une moyenne mensuelle de 13 000 bris de glace et 400 avaries de portières

Si vous voulez en savoir plus : l’UFAC de Bagnolet.

Bruno Cabanes explique les procédures de reconnaissance et de réparation à l’œuvre lors du retour des hommes, c’est ce qu’il appelle l’économie morale de la démobilisation, celle-ci tente de résoudre la complexité des interrogations suivantes :Est-il préférable de privilégier des forces combattantes (un soldat sur deux) au risque de dévaluer le sacrifice de ceux qui ne se sont battus et qui ont souffert tout autant des conditions rigoureuses et de l’éloignement de leurs proches ?Ou alors, faut-il mettre en place un système parfaitement égalitaire, sans reconnaître le rôle primordial du soldat des tranchées ?

La démobilisation n’est pas seulement une vaste entreprise concernant des millions d’hommes mais aussi un moment clé de la sortie de la guerre pour chacun des démobilisés.

Jacques Garaud « pour le retour du soldat vainqueur ». 1918 (C) RMN / Gérard Blot

L’économie morale de la démobilisation s’inscrit au cœur des relations entre civils et militaires dans l’immédiat après-guerre. Les civils portent la responsabilité de la dette contractée par la nation à l’égard des anciens combattants, d’où  la formule sans appel prononcée par Clemenceau : « Ils ont des droits sur nous ». Les militaires cultivent un certain mépris à l’égard de l’arrière qui n’a rien vu du feu. La lenteur des démobilisations, l’inconfort des trains du retour, la faiblesse des primes : tout est mis sur le compte de l’ignorance et de l’incurie des civils. Pour A. Prost tous les récits de guerre montrent l’impossibilité d’un dialogue entre ceux du front et ceux de l’arrière (A. Prost). Dans le retour d’Ulysse, publié en 1921 raconte le retour d’un ancien combattant dénonçant la société de l’immédiat après guerre : « Oui, mon vieux, c’est comme ça, et ça ne peut pas être autrement. Le bloc des Français admire le poilu, mais chacun s’en fout.

Le retour de guerre est-il possible ? Comment se réintégrer dans des sociétés profondément traumatisées? La réinsertion est encore plus pénible pour les 2.8 millions de blessés en France.

La question du travail est une des caractéristiques des difficultés de l’immédiat après guerre. La nouvelle organisation du marché de l’emploi qui passe par une réduction de l’emploi des femmes, amène le gouvernement français à lancer entre  juin 1919 et mars 1921 un programme pour former à des « métiers normalement destinés aux femmes » les ouvriers de l’armement au chômage. De juin à septembre 1919, 37% des 601 578 soldats démobilisés retrouvent un emploi semblable à celui qu’ils occupaient avant guerre et 25% reviennent chez leur employeur. Une seconde caractéristique est celle du mal-être et des difficultés rencontrées dans les relations avec l’entourage, prenons par exemple le nombre de divorce en France : sur 10 000 mariages on compte 561 divorces en 1913 alors que ceux-ci s’élèvent à 1 235 en 1920. Selon l’annuaire statistique de la France, les femmes sont majoritairement à l’origine des divorces en 1913 (58.5%) ;en 1919, c’est le contraire, les hommes sont à l’origine de 61% des divorces.

VICTIMES DE LA GUERRE : MORTS, BLESSES ET INVALIDES.

Otto Dix, Prager Straße (La rue de Prague), 1920, huile et collage sur toile, 101 x 81 cm, Galerie der Stadt, Stuttgart.
Otto Dix, Prager Straße (La rue de Prague), 1920, huile et collage sur toile, 101 x 81 cm, Galerie der Stadt, Stuttgart.

Cette oeuvre d’Otto Dix est une peinture à l’huile intégrant des collages sur toile. Les techniques utilisées rapprochent l’artiste du courant « dadaïste », mais ce tableau s’inscrit dans le courant expressionniste :  l’art est un moyen d’exprimer des angoisses et c’est aussi un cri de révolte face à la situation sociale et économique difficile. Le soldat mutilé ne survit qu’en mendiant, son regard croise le chemin d’un autre mutilé qui se déplace sur une planche à roulettes. Les deux hommes n’appartiennent au même milieu social, mais la guerre a détruit leur corps : ces hommes sont des éclopés, des infirmes.

La Grande Guerre a concerné 50% de la population masculine en âge de porter les armes. Ce sont la France et l’Allemagne qui mobilisent la plus grande proportion d’hommes (au début de la guerre : 80% des hommes âgé de 15 à 49 ans sont appelés.)

En ce qui concerne les morts, ils convient d’avoir deux éléments en tête :

Premièrement, c’est le front oriental qui est le plus meurtrier, le front occidental fait moins de victimes même si c’est le théâtre décisif des opérations.

 

Deuxièmement, au début de la guerre, le nombre de victimes est plus élevé parmi les élites sociales, puis plus la guerre dure plus les pertes se démocratisent. Au départ, ce sont les officiers qui paient le plus lourd tribut, puis quand les élites sociales sont épuisées les officiers sont remplacés par  des hommes des classes moyennes qui viennent combler les béances laissées dans le corps des officiers.

Quelles sont les principales causes des décès des soldats ?

Un million de soldats meurt en contractant la grippe. Mais, c’est l’artillerie qui fait de loin le plus de victimes sur le front occidental, les blessures par balles viennent en second. Les obus et les balles sont à l’origine de 80% des pertes dans l’ensemble des armées belligérantes. En observant la structure par âge on apprend que 12% du total des hommes qui meurent sont âgés de moins de 20 ans et 60% avaient entre 20 et 30 ans. Les démographes estiment que l’impact démographique de la Grande guerre est relativement faible : l’émigration avait fait perdre à l’Europe une plus grande population de jeunes hommes pendant les années d’avant guerre.En ce quoi concerne les blessés et les invalides la Grande guerre engendre des traumatismes inédits, notamment les chocs commotionnels (« shell shock » ou « Kriegshysterie »)

Prochain et ultime billet : les cercles de deuil et les pratiques commémoratives.

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2 thoughts on “1914-1918. COMBATS et COMBATTANTS (cinquième partie : les démobilisations).

  1. Bonjour, Avez-vous une idée sur le montant des éventuelles primes de démobilisation des soldats français en 1919 ? Merci de votre réponse.
    Cordialement. G. Ritzenthaler

    1. Bonjour,
      Les indemnités de démobilisation varient en fonction des grades, des espaces géographiques (métropoles et territoires ultramarins). Pour avoir un montant précis, il faut consulter la série R aux archives départementales, certaines ont mis des fiches en ligne. En revanche à cette adresse http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61503389.r=Primes%20de%20d%C3%A9mobilisation?rk=42918;4 vous trouverez un fascicule mis à la disposition des poilus et de leurs familles dont la lecture pourra être éclairante. Cordialement …

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