VERONESE; Les noces de Cana, 1562-1563 (Premiers instants)

Les noces de Cana, un moment mondain sur un récit de saint Jean.

Le billet ne brille par son originalité en abordant un sujet mille fois traité et souvent analysé de façon enthousiasmante. Mais bon, il faut se lancer, vous trouverez donc ici quelques notes

San Giorgio Maggiore à Venise
San Giorgio Maggiore à Venise

picorées à droite à gauche sur le chef d’œuvre P. Véronèse : Les noces de Cana.(1562- 1563)

Tout d’abord, Véronèse répond à une commande celle des bénédictins du couvent San Giorgio Maggiore à Venise (le couvent se trouve en face de la place San Marco). L’église Saint-Georges le Majeur, fut commencée en 1566 par Palladio sur l’emplacement d’un ancien monastère bénédictin et terminée au siècle suivant. A droite, le couvent (aujourd‘hui fondation Giorgio Cini, qui travaille à la restauration du patrimoine vénitien). C’est pour le réfectoire de ce couvent que Véronèse réalisa l’immense tableau des Noces de Cana qui se trouve aujourd’hui au Louvre.

Le contrat qui engage Véronèse pour peindre les Noces est d’une grande précision : la toile doit être monumentale (« être aussi large et haute que les murs ») afin d’occuper tout le mur du fond du réfectoire. Accrochée à 2,50 mètres au-dessus du sol, elle doit donner l’illusion de prolonger l’espace ; elle doit contenir « de bonnes couleurs et de la meilleure qualité », « l’outremer le plus fin, et les autres couleurs les plus parfaites ».

Le peintre recevra la somme de 324 ducats, un tonneau de vin et le partage du repas des moines le temps de la réalisation de son travail.

Les noces de Cana sont achevées le 08 septembre 1563, un an et demi après la signature du contrat.

P. Véronèse réalise une œuvre de 70 m² en quinze mois mettant en scène 132 personnages, il reçoit probablement l’aide de son frère Benedetto Caliari. Cette commande marque un tournant dans la carrière de Véronèse. Après le succès de ce tableau, d’autres communautés religieuses réclameront une telle représentation pour leur monastère. Malgré ses dimensions exceptionnelles, le tableau fut saisi, roulé et transporté par bateau jusqu’à Paris par les troupes napoléoniennes en 1797.

Véronèse, Les noces de Cana, 1562, Musée du Louvre.
Véronèse, Les noces de Cana, 1562, Musée du Louvre.

Véronèse a choisi de représenter le banquet des noces à la fin duquel Jésus transforme l’eau en vin. Ce premier miracle du Christ marque son entrée dans la vie publique. La toile est très fidèle à l’Évangile de Jean (voir plus bas). La seule différence vient du fait que le peintre transpose le banquet dans un contexte vénitien qui lui est contemporain.

Malgré ses couleurs chatoyantes et sa foule joyeuse, le tableau de Véronèse contient sa part d’ombre. Plusieurs signes renvoient à la finitude de l’homme.

Sur la table de musique, au centre du tableau, un sablier est posé. Il souligne ainsi l’idée du temps qui passe et ne se rattrape pas. La musique jouée par l’orchestre prend alors un sens : une forme de mise en garde à l’attention des convives.

À l’exact centre de la toile, juste au-dessus de la tête de Jésus de Nazareth, se trouve un morceau d’agneau qu’un boucher découpe alors que sur la table le dessert est déjà en train d’être servi. Ce détail annonce le futur sacrifice de Jésus. Jésus est en effet l’agneau sacrificiel, Agnus Dei.

Juste à côté de la figure du Christ est représentée sa mère, Marie, qui porte un voile noir préfigurant le deuil prochain de son fils. Du doigt elle désigne un verre vide. Ainsi, elle incite Jésus à accomplir son premier miracle.

La transformation de l’eau en vin annonce le passage de l’Ancienne Loi, celle des Hébreux qui se purifiaient par l’eau dans les Temples, à la nouvelle Loi, celle du Christ qui se fera dans le sang lors de la Crucifixion, nouvelle Loi d’amour et de sacrifice.

Le récit de saint Jean (Jean, II, 1 – 11).

1 Deux jours après, il y eut un mariage à Cana, en Galilée. La mère de Jésus était là, 2 et on avait aussi invité Jésus et ses disciples à ce mariage. 3 A un moment donné, il ne resta plus de vin. La mère de Jésus lui dit alors : « Ils n’ont plus de vin. » 4 Mais Jésus lui répondit : « Mère, est-ce à toi de me dire ce que j’ai à faire a  ? Mon heure n’est pas encore venue. » 5 La mère de Jésus dit alors aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira. » 6 Il y avait là six récipients de pierre que les Juifs utilisaient pour leurs rites de purification. Chacun d’eux pouvait contenir une centaine de litres. 7 Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces récipients. » Ils les remplirent jusqu’au bord. 8 Alors Jésus leur dit : « Puisez maintenant un peu de cette eau et portez-en au maître de la fête. » C’est ce qu’ils firent. 9 Le maître de la fête goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient. Il appela donc le marié 10 et lui dit : « Tout le monde commence par offrir le meilleur vin, puis, quand les invités ont beaucoup bu, on sert le moins bon. Mais toi, tu as gardé le meilleur vin jusqu’à maintenant ! »11 Voilà comment Jésus fit le premier de ses signes miraculeux, à Cana en Galilée ; il manifesta ainsi sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

La scène peinte par Véronèse se situe au moment où l’eau des six jarres destinées aux purifications vient de se changer en vin. La Vierge fait encore le geste de saisir un verre absent

Une fête à Venise.

Les Noces de Cana, détail, architecture vénitienne.
Les Noces de Cana, détail, architecture vénitienne.

Une vue panoramique sur les palais, les campaniles, les balcons, le paysage idéal d’une ville de la Renaissance, qui se profile sur la clarté d’un ciel moutonné. Des colonnes de style antique encadrent une place découverte où se déroule le repas de noces.

Le contexte est celui d’une fête, un exemple de fête particulièrement somptueuse peu avant que Véronèse ne peigne le tableau, La Sérénissime a accueilli le couronnement de la dogaresse Zilia Priuli, le 19 septembre 1557 : après 9 chefs d’Etat célibataires, le doge Lorenzo Priuli faisait monter à ses côtés une femme sur le trône. Selon les chroniqueurs Venise n’avait pas connu de fêtes aussi somptueuses depuis un siècle.

Le doge Lorenzo Priuli.
Le doge Lorenzo Priuli.

L’œuvre de Véronèse ne se réduit pas au plaisir de manger et de boire : de nombreux commentateurs (avisés) initient un face à face factice entre l’élégance d’une fête vénitienne et une goinfrerie à la Brueghel (pour ma part, je ne saurai que choisir …)

Ici, nous célébrons la vie sociale à travers la table et le repas johannique de Véronèse met en scène le caractère mondain d’un banquet de cour. Véronèse transmet l’image à peine déformée « véridique » d’une fête vénitienne et nous assistons au donner à voir d’un « incroyable code social » : à Venise, avant la noce, la jeune femme se montre au bras de son maître à danser. La future épouse se trouve alors en représentation publique : sa démarche, ses gestes, ses sourires sont de commande (non pas pour des raisons sociales) : elle est placée sous la direction artistique de celui qui a la charge professionnelle de la rendre belle.

Selon le statut social c’est le quartier ou la ville qui vont être amenés à témoigner (il faut quarante témoins pour signer un registre et tous en costume). La noce est un immense théâtre et Les noces de Cana sont une représentation publique car à Venise tout est « rappresentazione », c’est-à-dire que les évènements de la vie sont conçus comme une mise en scène.

Les noces de Cana, détail, les musiciens (autoportrait de Véronèse).
Les noces de Cana, détail, les musiciens (autoportrait de Véronèse).

Le monde est un théâtre

… songeait Calderon, jusqu’au début du XVIIè siècle, le théâtre n’a jamais eu besoin d’un lieu particulier, on ne « va » pas au théâtre, les spectateurs sont des figurants, c’est le théâtre mais inversé : le public est dans le décor…

La première salle de théâtre permanente est celle construite par les membres de l’Académie olympique de Vicence commandé à Palladio (un des principaux architectes de la Renaissance, pour en savoir plus) en 1580.

Palladio a rencontré Véronèse à la villa Maser près de Venise construite pour les frères Daniele et Marcantonio Barbaro vers 1550. C’est incontestablement avec la Rotonde, une des plus belles villa de Palladio, mais elle doit aussi sa célébrité aux fresques de Véronèse.

P. Véronèse, Mort de Pocris.
P. Véronèse, Mort de Pocris.

P. Véronèse, Venus et Adonis.
P. Véronèse, Venus et Adonis.

Les noces de Cana de Véronèse sont bien un spectacle, le peintre nous montre un immense théâtre avec 132 personnages, ses dizaines de scènes simultanée et au premier rang l’orchestre.

Théâtre de Vicence.
Théâtre de Vicence.

Comme à Vicence, on trouve quatre plans successifs :

  1. Au troisième  plan, séparé du second par une balustrade, les figurants : cuisiniers, bouchers, serveurs.
  2. Au centre, les acteurs : le Christ, sa mère, les mariés, les invités tous en costumes (turcs, mauresques, vénitiens, grecs, africains ou en soutanes cardinalesques); chacun joue son rôle.
  3. Sur le devant, au proscenium, l’orchestre, les serviteurs maniant les jarres pleines d’eau ou de vin, comme le veut la tragédie en cours, le majordome, l’œnologue, c’erst-à-dire. ceux qui sont en train de nous révéler l’action qui se déroule sous nos yeux, le miracle.
  4. Devant nous, les spectateurs, que rien ne sépare de la « scène » ni manteau d’Arlequin, ni  le podium, en prise directe avec le regard du Christ, droit sur nous.

Les noces de Cana, c’est le théâtre tel qu’on l’entendait au temps de Véronèse.

Prochain billet : les Noces de Cana, acteurs et symbolique.

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