Nous sommes tous morts à nous-mêmes; 1918 vu par Mireille Havet.

En 1918, Mireille Havet a 20 ans, elle écrit dans son journal ce que 1918 fut pour une jeune femme, elle tiendra son journal jusqu’à la fin de sa vie le 21 mars 1932.


Mireille Havet.
Mireille Havet.

 

Ses lignes sont transpercées par un sentiment de culpabilité et d’angoisse d’avoir survécu à l’hécatombe de la Grande Guerre ; ses amis ont disparu (Achille et Roger Gumery, Jean Le Roy) ainsi que son guide : Guillaume Apollinaire. Comment faire après la guerre ? Nous sommes en 1918, le lendemain de l’armistice, les traités de Paix seront signés en 1919 : le temps qui s’ouvre est une sorte d’entre deux dans lequel les survivants ont perdu tout repère et toute forme d’expérance.

 

Voici quelques extraits de son journal que les Editions Claire Paulhan vont publier en plusieurs tomes.

Forcément les quelques phrases picorées ici et là invitent à des résonnances picturales que je vous livre ici.

George Grosz ; Funérailles, vers 1918, huile 140x110 cm, Stuttgart, Staatsgalerie.
George Grosz ; Funérailles, vers 1918, huile 140x110 cm, Stuttgart, Staatsgalerie.

 

Dans la rue, ce ne sont que drapeaux offerts au vent léger de novembre, et frissonnant sur leur hampe comme de grandes antennes soyeuses et bruissantes […] Voici donc, après quatre ans d’attente, de peine, d’illusions, d’ajournement et de terreur, cette Pais que j’attendais […] au lendemain de 1914.

Depuis hier, onze heures on ne tue plus ! Le danger, l’inhumain est ôté de vie, et nous nous retrouvons brisés, la fatigue ahurie, avec nos vies individuelles et nos amis tués. Quelle bêtise !

L’apothéose arrive trop tard ! Les cœurs se sont endurcis dans le mal de l’attente, et nous avons maintenant la routine du malheur, l’abrutissement du sacrifice, et la joie qui nous délie me semble criarde et surfaire. Rien désormais n’empêchera le déluge, et ce n’est point un recommencement qu’apporte cette Paix, mais un autre chapitre, et je redoute obscurément d’autres peines et d’autres désordres […]

Hélas, les vraies larmes montent et débordent maintenant que s’affirme l’absence continuelle des morts que la Paix ne nus rendra jamais dans cette vie où nous les aimions, où leurs visages et leurs actions faisaient la joie de tous les jours.

A force d’être malheureux, et séparés violemment, sans retour, de nos compagnons les meilleurs, on arrive à une espèce d’atonie du désespoir, à une acceptation résignée, à un mutisme  qui fait d’autant plus mal que l’on voudrait tout dire et réclamer sans fin.

[…]

La guerre est morte, comme nos âmes …

Sur l’énorme champ de bataille, nous sommes une poignée qui restons avec un cœur déchiré, et qui nous demandons, bien que la vie continue, ce que nous allons mettre dans la Paix.

 

Le 14 novembre 1918, elle écrit :

On est triste ! Je suis triste, et si pleine de lassitude et de dégoût que je n’ai pas le courage de sortir, de continuer à vivre. L’ennui de cette année est incomparable ! Cependant c’est la paix … la vie va reprendre. Belles utopies. Il n’y a plus de paix possible dans nos cœurs, ou du moins de paix intelligente. Nous sommes des masses abruties, brisées et sans avenir. C’est le coup de grâce de la France ! Je ne connais pas un être capable de la relever par son travail, par son exemple. Et moi-même, je préfère l’humble solitude du feu et de ma chambre à toute tentative d’union ou de rencontre. On dirait que les liens furent coupés entre tous les êtres. Nous nous sommes tous perdus, nous sommes tous morts à nous-mêmes et je ne vois pas de renaissance. Cette guerre nous laisse pantelants et désorganisés.

J’ai les autres en horreur, même pas en indifférence, et je suis pleine de morts comme une crypte …

Otto Dix, autoportrait, mars 1915.
Otto Dix, autoportrait, mars 1915.


 

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