Véronèse, les hommes en noir.

Dans ses différents essais sur les couleurs, Michel Pastoureau milite pour une histoire des couleurs qui est une histoire sociale, la couleur se définit comme un fait de société, c’est la société qui « fait » la couleur, qui lui donne ses définitions, ses significations, qui construit ses codes et ses valeurs.

Est-ce que le noir est une couleur ? C’est en tout cas la plus mystérieuse des couleurs, peut-être la plus inquiétante qui porte en elle une ambivalence intrinsèque : le noir est matriciel et créateur d’un côté, inquiétant et mortifère de l’autre (M. Pastoureau, Couleurs, p. 175).

Pendant très longtemps, le noir a été la « couleur » la plus difficile à obtenir tant en teinture qu’en peinture. Du XIV au XVIème siècle c’est une couleur à la mode dans les grandes cours d’Europe, signe de richesse et de prestige, mais pour la Réforme c’est la couleur de l’humilité : encore une fois le noir joue de son ambivalence.

Voici quelques portraits d’un Véronèse profane loin de celui que nous avons croisé lors des noces de Cana. Les portraits d’homme s’ouvrent  en 1551 s’achèvent en 1585, tout au long de ces 34 années essayons de porter notre regard sur le noir vestimentaire.

 

Véronèse,  Francesco Franceschini (1551), sarasota, the state art museum of florida
Véronèse, Francesco Franceschini (1551), sarasota, the state art museum of florida

Le premier portrait en pied est celui de Francesco Franceschini (1551) son identité est marquée dans le marbre en bas à droite (datum est/ desupper / francescus/ franceschinus/ ann. Ae. S. XXVIII/ mdli) Francesco appartient à la noblesse de Vicence ; sa famille nourrit des liens étroits avec celle des da Porto qui sont parmi les premiers commanditaires de Véronèse.

Ici, le visage de Francesco est vu légèrement de bas il se découpe sur une fond architectural assez modeste. Ce qui émeut : l’attitude de l’homme, l’expressivité de son visage, ses joues couperosées, on est loin d’intégrer le rôle social du personnage. Les couleurs, le noir du pourpoint liseré d’or attribue à Francesco Franceschini son statut social.

 

Veronèse, portrait d'Iseppo da Porto et son fils Adriano, 1551-1552. Florence
Veronèse, portrait d'Iseppo da Porto et son fils Adriano, 1551-1552. Florence

Quel incroyable portrait ! Cet homme, Iseppo da Porto enveloppant d’une main affectueuse l’épaule de son jeune fils, est chevalier du Saint-Empire romain. Nous sommes probablement en 1551, à ce moment Véronèse termine la décoration du palais de Vicence qui appartient aux da Porto. Laissons nos yeux plonger dans le noir  danse et chaleureux porté par cet homme et son fils.

Veronèse,  Alessandro Contarini, 1565-1570, Dresde.
Veronèse, Alessandro Contarini, 1565-1570, Dresde.

Il s’appelle Alessandro Contarini. Son regard fixe, altier m’assigne à une place de poule spectatrice. En le regardant je sais que je suis en train d’admire l’un des sommets de l’art du portrait, son visage monumental me le dit. Il est richement paré d’un manteau doublé et brodé de fourrure de lynx, sa carrure impressionnante se détache sur un fond constitué d’une série de colonnes en perspective. C’est le noir qui le fait paraître et apparaître dans toute sa force : il porte en lui et sur la force d’un homme persuadé de connaitre son chemin.

Veronèse,  Gentilhomme chapeau à la main, 1575
Veronèse, Gentilhomme chapeau à la main, 1575

C’est le noir le plus profond que l’on peut admirer dans ce portrait d’un gentilhomme avec un chapeau, le plus subtil, on pourrait effleurer d’un index poli l’écharpe de velours noir qui ceint la tenue de cet homme dans lequel certains reconnaissent un autoportrait de Véronèse.

En 1585, Véronèse réalise le portrait de Stefano Colonna, mais les autres portraits qui nous sont parvenus donnent de cet homme des traits sensiblement différents, l’objet de ce blog n’est certainement pas de transmettre un avis d’expert ou de prendre parti (cerveau de poule pas plus gros qu’une moule ne peut rien déduire).

Veronèse,  portrait d'homme (Stefano Colonna?), 1585. Rome, Galerie Colonna.
Veronèse, portrait d'homme (Stefano Colonna?), 1585. Rome, Galerie Colonna.

L’homme est impétueux, le poing droit serré sur sa hanche donne à le voir nerveux. L’habit est somptueux et splendide : on admire le jeu élaboré des reflets lumineux qui éclairent les tonalités de marron, de vert et de noir ; ce noir qui met en relief la pâleur du visage.

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