1914- 1918, CULTURES DE GUERRE. Journalistes et correspondants de guerre.

Adoptons cette position de départ consistant à penser que l’information est un enjeu majeur de mobilisation des populations engagées dans l’effort de guerre, et nous serions bien naïfs (à la limite de flirter avec l’idiotie) si nous nous laissions aller à croire que l’information est et a été libre sans contrôle ni censure. Entre la réalité des combats et de la vie dans les tranchées insaisissable pour les populations de l’arrière et l’organisation de la circulation de l’information il existe des filtres imposés, inconscients, subis ou recherchés. Ces filtres sont autant de miroirs déformants qu’il convient d’analyser afin de comprendre quel a été le rôle des journalistes et des correspondants de guerre entre 1914 et 1918. Et si la Grande Guerre avait inventé les formes de la communication officielle inchangé depuis près d’un siècle ?

Pour une fois, toutes les nations belligérantes mettent en œuvre la même mobilisation : celle des hommes d’information. Aux journalistes incombent une mission patriotique. En France, un ensemble de disposition prises entre le 02 et le 05 août 1914 donne à l’autorité militaire le pouvoir d’interdire toute publication jugée nuisible à l’intérêt national et confie au Bureau de la presse du ministère de la Guerre le soin de l’organiser et d’assurer les relations entre les journaux. Cette organisation de la diffusion de l’information diffère peu de celle adoptée par l’Allemagne. En revanche au Royaume Uni, la tradition d’une expression journalistique plus libre est un peu un frein à un encadrement étroit de la presse, on assiste ici aussi à la formation d’un Bureau de la presse chargé d’orchestrer le contrôle des journaux, mais il n’est pas prévu de censure préventive.

Croquis de Lucien Jonas.André Tudesq [et] Henry Ruffin, correspondants de guerre du Journal au grand quartier anglais de l'Agence Havas.
Croquis de Lucien Jonas.André Tudesq [et
La censure est acceptée comme une nécessité nationale. En revanche, les journalistes refusent de se plier à la censure politique même si cela a été une tentation forte du gouvernement français entre 1914 et 1918.

 

La presse veut bien coopérer avec les autorités militaires, mais à condition de pouvoir informer ses lecteurs

La pénurie d’informations est importante en Allemagne, l’agence Wolf ne peut plus communiquer avec Havas ou Reuters et est privée des liaisons transocéaniques par câbles.

Les gouvernements prennent conscience de l’inconvénient d’une telle situation, ils créent tôt des commissions de presse où siègent les représentants des grands quotidiens et les militaires ; sont mises en place des conférences de presse où les journalistes sont autorisés à poser des questions. La collaboration de la presse devient plus nécessaire, dès lors que le conflit s’éternise et que le trouble des populations gagne en intensité. En France : Briand s’assure du soutien de Jean Dupuy directeur du Petit Parisien et président de la commission de la presse pour transformer le Bureau de la presse en Direction des relations avec la presse, elle-même intégré à un ensemble plus vaste, la Maison de la presse. Celle-ci est fondée en 1916 : elle rompt avec le pur contrôle répressif et cherche à associer les journalistes à l’encadrement de l’opinion.

Les correspondants de guerre sont-ils des agents de propagande ?

Les correspondants de guerre sont une poignée, seulement quelques dizaines dans chaque pays. Ils sont souvent réformés comme Albert Londres, certains sont officiers comme le lieutenant d’Entraygues du Temps, souvent ils sont non mobilisables,  ce sont des hommes d’expérience, âgés environ de quarante ans

En Allemagne et en France, les militaires considèrent les journalistes comme des gêneurs : les journalistes français sont privés de front jusqu’en 1917, au mieux ils peuvent rencontrer des poilus au repos. Cette situation est paradoxale dans la mesure où l’armée britannique accepte des correspondants français (André Tudesq du Journal) et que depuis 1916, l’armée organise des voyages sur les lignes françaises pour des représentants de la presse anglo-américaine.

Après l’offensive du Chemin des Dames, un changement d’état d’esprit s’opère :

Photographie. Paysage dévasté aux environs de l’Ailette et du mont des Singes (Picardie) Auteur : Anonyme.
Château d'Offémont.
Château d’Offémont.

Le moral des Français chancelle, l’état-major décide de faire entrer les correspondances de guerre dans leur stratégie psychologique afin qu’elles contribuent à faire tenir l’arrière. En juin 1917, lieutenant-colonel Prévost se voit confier la Mission des journalistes qui regroupe au château d’Offémont près de Compiègne une vingtaine de correspondants des quotidiens parisiens : Edouard Helsey (Le Journal) Albert Londres (Le Petit Journal), Henri Vidal (Le Matin). La Mission fonctionne jusqu’à la fin de la guerre. Le bourrage de crânes ne prend plus, il vaut mieux donc confier les récits des combats à des journalistes qui donneront à leurs comptes-rendus les accents de l’authenticité du reportage pris sur le vif.  Les journalistes sont soumis au code de justice militaire comme les officiers et sont constamment sous contrôle, par exemple, ils ne doivent donner aucun détail sur ce qu’ils ont vu. Ils restent dans le château et sont transportés périodiquement sur le front, ils observent souvent le combat de loin. Albert Londres quitte le château en juin 1918. Toutefois dans l’ensemble les correspondants se plient aux exigences patriotiques et leurs articles s’appliquent à consolider le moral de l’arrière.

Après la guerre : la donne change en fonction des pays. Du côté des vaincus, les journalistes sortent discrédités, l’effet est alors désastreux. En revanche, du côté des vainqueurs : les journalistes se disent fiers d’avoir été fidèles à leur mission de service public, c’est le même son de cloche du côte du gouvernement français qui attribue au Comité général des associations de la presse française en novembre 1920, la médaille de la reconnaissance française

Pour fermer ce billet, traversons La Manche et allons visionner quelques films d’informations. Pourquoi le Royaume-Uni, m’objecterez-vous ? Je me permettrai de formuler une double réponse : le Royaume-Uni semble avoir mieux et plus précocement intégré les journalistes l’effort de guerre, plus trivialement de nombreuses archives sont disponibles sur le web et le sont gratuitement à tout chaland, inutile de montrer ergot blanc pour y avoir accès (les archives Gaumont par exemple sont réservées aux professionnels de l’audiovisuel, ce que la poule est loin d’être … je m’égare).

BRITISH PATHE met à disposition des archives rares et étonnantes :

J’ai sélectionné plusieurs séquences :

1914-1918, War Scenes

L’armée anglaise avait mis au point un système de recrutement assez particulier, elle incorporait des hommes venant des mêmes comtés, voire des mêmes villages, l’idée était de renforcer ce que les historiens ont qualifié plus tard de solidarité du groupe primaire (le seul hic : des villages entiers ont perdu tous leurs fils au cours d’un unique assaut). La British Pathé a suivi un régiment, le 10ième régiment du Middlesex, le reportage est en deux parties :

10TH MIDDLESEX REGIMENT PART 1

10TH MIDDLESEX REGIMENT PART 2

Ces reportages sont simultanément étranges, émouvants, lointains, qu’en pensez-vous ? Le public a-t-il été convaincu ? Si oui, de quoi ?

Un petit PS pour ceux et celles qui veulent creuser les sorties de guerre des journalistes et des sportifs : démobilisation culturelle.

Prochain billet sur les cultures de guerre : 1914-1918, information, censure et propagande

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