1914-1918, CULTURES DE GUERRE, la caricature en Allemagne.

La caricature en guerre.

Ce billet est le compte rendu d’un article de Jean-Claude Gardes publié en 2005, dans Le Temps des médias et qui est disponible sur l’inépuisable CAIRN.

J.C. Gardes est aussi l’auteur d’une thèse parue en 1991 : L’image de la France dans la presse satirique allemande (1870-1970).

Avant de commencer, ayons en tête cette idée : Au début du XXe siècle, les journaux satiriques jouent toujours un rôle primordial, ils sont le miroir de l’opinion. Pendant la Première Guerre mondiale, la caricature prend un ton résolument polémique, agressif, et alimente la propagande contre l’ennemi. À travers elle, les dessinateurs allemands et français créent une image outrée, parfois grossière, voire grotesque, du « pays voisin », qui imprègne durablement l’imaginaire collectif des deux peuples.

Avant de franchir le Rhin, je vous laisse goûter la saveur de l’élégance gauloise

1914  Bravoure allemande. RMN Gérard Blot. 1914.
1914 ! Bravoure allemande. RMN / Gérard Blot. 1914.

Au XIXème siècle la caricature allemande se développe, elle connait une période bénie au cours de laquelle la presse lui ouvre grand ses portes, la presse satirique ou humoristique parmi laquelle on trouve « Feuilles volantes », « Le Canular » ou encore « Jacques le Véridique » connait des décennies d’expansion. Cette dynamique se poursuit aux cours des premières années du XX, c’est l’heure de gloire de l’image satirique en Allemagne. Puissante et structurée, la caricature allemande rend bien compte à partir de 1910 des grandes tensions internationales, elle perçoit bien qu’à la suite des crises marocaines et des guerres des Balkans, l’Europe en crise glisse inéluctablement vers la guerre et qu’une psychose de guerre affecte les États européens. Durant les premiers mois de l’année 1914 toutefois, les dessinateurs allemands, comme une bonne partie de l’opinion allemande, se détournent grandement des problèmes de politique internationale pour se préoccuper d’affaires somme toute mineures, du vol de La Joconde et de l’Affaire Caillaux par exemple lorsque leur regard se porte sur le voisin français.

Le massacre d'Essen, "Bah, la conscience mondiale ! Mon avocat s'appelle Poincaré. Dans Simplicissimus. Heine Thomas Theodor
Le massacre d’Essen, « Bah, la conscience mondiale ! Mon avocat s’appelle Poincaré. Dans Simplicissimus. Heine Thomas Theodor

Le déclenchement très rapide de la guerre semble surprendre les dessinateurs de plusieurs journaux, mais là aussi et comme ailleurs on observe une union nationale, le ralliement à la cause nationale est immédiat. De nombreuses feuilles volantes sont destinées aux soldats qui combattent au front, la population comme les combattants semblent avoir apprécié ce soutien psychologique : Nous devons accomplir une mission nationale. L’humour livre des batailles, apportant son soutien dans la tranchée humide. Journaux satiriques sur le front ! (in Karikatur im Weltkrieg, Leipzig 1915, p. 4. « Eine nationale Mission ist zu erfüllen. Der Humor schlägt Schlachten, im feuchten Schützenloch hilft er mit. Witzblätter an die Front ! »). D’autres spécialistes de la caricature tels Henny Moos ou Ferdinand Avanarius firent eux aussi paraître des ouvrages sur la caricature en guerre avant même la fin des hostilités.

La guerre, considérée comme une guerre défensive, provoque chez tous les artistes une « sainte colère » Le réflexe de défense de la patrie prédomine sans cesse et la quasi-totalité des artistes se rallient au célèbre appel à l’union sacrée lancé par Guillaume II le premier août : Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands

Un dessin anonyme paru dans l’illustré socialiste Der Wahre Jacob joue sur la polysémie du mot « dreschen » qui signifie à la fois « battre le blé » et « donner une raclée », et fait explicitement référence aux propos tenus par l’empereur plusieurs: Maintenant, nous allons leur mettre une raclée ! (« Nun aber wollen wir sie dreschen ! »). On y voit de solides paysans allemands en train de battre du blé sous lequel se trouvent des soldats russe, anglais et français ; la référence à la formule de Guillaume II est explicitée dans la légende : « Allez-y les enfants ! La seule solution maintenant, c’est de battre (le blé) ! Ce dessin sera repris dans une carte éditée par les Lustige Blätter : deux soldats allemands, vigoureux géants ne cessent de battre et tuer des ennemis qui s’amoncellent sur le sol comme du blé battu et invitent Bulgares et Italiens, de petite taille, à leur apporter leur soutien.

 

Les images produites au début de la guerre montrent toujours que l’ennemi sera pulvérisé, le soldat allemand est un dompteur. Une des plus célèbres cartes postales des premières semaines de guerre propose une série de quatre dessins dans lesquels un officier allemand ridiculise successivement Russe, Français, Britannique et Japonais : la légende, rythmée et rimée, devient célèbre : « À chaque tir un Russe, à chaque coup un Français, à chaque coup de pied un Britannique, à chaque claque un Japonais ».

Ici comme ailleurs, on illustre à coups de crayons la victoire certaine et prochaine contre des barbares (n’oublions que chaque nation engagée dans le conflit construit un discours centré sur la victoire de la civilisation contre la barbarie).

L’argument défendu par la France de mener une guerre au nom de la civilisation déclenche l’ire des caricaturistes allemands, le dessinateur Arthur Johnson (Kladderadatsch) peut retenir toute notre attention.

A. Jonhson Caricature : "die Zivilisierung Europas" (la civilisation européenne),
A. Jonhson Caricature : « die Zivilisierung Europas » (la civilisation européenne),

À partir de 1909, Gustav Brandt et l’artiste germano-américain Arthur Johnson deviennent les auteurs et dessinateurs leaders du journal Kladderadatsch qui, dès 1914, apporte son soutien à l’effort de guerre. Le 1er juillet 1916 débute l’offensive anglo-française sur la Somme, une des plus sanglantes batailles de la guerre de 1914-1918, qui laissa de nombreux jeunes soldats, engagés volontaires, sur le champ de bataille. Le Kladderadatsch du 23 juillet 1916 évoque cet épisode à travers une de ses cibles privilégiées : le personnage du tirailleur sénégalais. Animé de soubresauts comme s’il se livrait à une danse macabre, le soldat, engagé dans les rangs adverses, s’est mû en un être sanguinaire qui, en lieu et place du havresac réglementaire, porte le crâne d’un ennemi. Bouche et mâchoires proéminentes, anneau dans le nez, collier de dents autour du cou : c’est un cannibale. Seuls subsistent de l’uniforme régulier un porte-épée à baïonnette et la culotte garance. Créé en 1857, le corps des tirailleurs recrute dans l’ensemble de l’Afrique-Occidentale française. Le discours républicain les présente comme des modèles de l’assimilation civilisatrice. Ils sont la « force noire » prônée par Mangin et Jaurès. Or l’Allemagne voit dans le recours aux soldats d’Afrique, qu’elle considère comme des sauvages, une preuve de la barbarie française. En France en revanche, les tirailleurs sénégalais fascinent le public.

En 1915, la marque de cacao Banania a placé sur ses boîtes la figure d’un jovial tirailleur sénégalais coiffé de l’emblématique chéchia rouge à pompon (Si vous voulez en savoir plus y’a bon Banania). À la fin de la guerre, près de 600 000 tirailleurs avaient été recrutés et 430 000 engagés sur divers fronts. 82 000 y perdirent la vie.

Les caricatures suivantes sont des plus intéressantes : elles nous invitent à dresser un inventaire de la Barbarie, la France n’occupe pas la première place dans le classement.

L’ennemi, le sauvage, le barbare c’est le Russe qui occupe la place centrale du dessin et s’impose par sa taille gigantesque. Rien d’étonnant à cela. Contrairement à une idée reçue en France, notre pays n’est plus aux yeux des artistes allemands l’ennemi numéro un, Il n’est plus ce peuple hégémonique que les aînés de 1870 se plaisaient à brocarder en se référant constamment aux guerres napoléoniennes. Il n’est plus en première ligne : Les dessinateurs des Fliegende Blätter et de Der Wahre Jacob le combattent rarement seul. Aux yeux de tous, la France est incontestablement à la traîne.

Toujours est-il que la France n’est plus l’ennemi par excellence, l’ennemi héréditaire qui fait peur. Le panorama comparatif de la bassesse des belligérants ennemis rend bien compte de ce phénomène. La France suit généralement le mouvement, dépendante, voire victime, des décisions de ses « alliés », dont elle n’est alors que la fille de joie, la chair à canon dont ils ont besoin. Il en sera de même avec les États-Unis à partir de 1917. La guerre de 1914-18 marque l’aboutissement de la restructuration politique de l’Europe et du monde au début du siècle.

La stratégie militaire ennemie est la cible des caricaturistes, le nom des batailles est très rarement évoqué, on insiste peu sur les faits militaires réels, la représentation de l’ennemi et de sa stratégie joue un rôle de ciment de l’union sacrée et du soutien que chaque Allemand doit apporter aux forces combattantes. Chaque belligérant est intimement associé ou à un défaut ou à une incompétence

Le Russe est comme toujours un ivrogne, un homme sale, pouilleux – La Jugend le traite de Wladimir Lausikoff (Laus=pou) –, le Britannique est un esprit mercantile qui exploite les autres, le Français est le fanfaron par excellence (Grandebouche) qui n’est pas prêt à combattre et doit réquisitionner les souliers des civils pour son armée, puis clame victoire au moment de la retraite. Les dessinateurs ne cessent de présenter les ennemis comme des estropiés qui ne peuvent rivaliser avec l’armée allemande et ses alliées.

À l’exception des dessinateurs du Kladderadatsch, très conservateurs et qui font toujours preuve d’une grande virulence, puisant dans le réservoir mythologique de l’Allemagne pour soutenir le moral des troupes, le ton des autres artistes des grandes revues satiriques ou des illustrateurs indépendants évolue. Au cliché des soldats ennemis incompétents, fanfarons, cruels se superpose parfois et peu à peu, en raison de l’enlisement progressif de la guerre, celui du « poilu », d’un soldat ennemi qui connaît tout, comme son homologue allemand, des conditions de vie difficiles et pour lequel on éprouve malgré tout un certain respect, voire une certaine sympathie. À vrai dire, c’est encore plus dans le texte que dans l’image que cette représentation s’impose de temps en temps, notamment dans les revues telles que Ulk ou Der Wahre Jacob.

Aucune haine par exemple dans les récits de Vadding (Ulk) et d’August Säge (Der Wahre Jacob), soldats allemands et français en viennent à échanger par-delà les tranchées saucisses et bouteilles de vin ! Il est vrai que pour ces journaux, tout particulièrement pour l’organe socialiste, la France demeure le pays de la Révolution, le pays des droits de l’homme et les appels explicites à la réconciliation avec le peuple français, avec la jolie Marianne, à laquelle il est conseillé de guillotiner ses dirigeants, se font de plus en plus pressants. Ces appels ont bien entendu également pour objectif de diviser les forces ennemies ; les dissensions, réelles ou prétendues, entre les Alliés sont du reste toujours montées en épingle.

Si vous souhaitez continuez le voyage dans le monde doux – piquant de la caricature, et oui la poule ne craint pas les oxymores je vous invite à naviguer par là :

Et  feuilletez le dossier consacré à la guerre après la guerre vue par les dessinateurs de l’Humanité et du Journal.

Dernier billet sur les cultures de guerre : 1914-1918, le genre, les femmes, la guerre.

G.E Capon, 1918.
G.E Capon, 1918.
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