CRIMES, DELITS ET CHATIMENTS : Ça saigne à la Une.

Le fait divers est le résultat d’une rencontre ou d’un compromis entre la fantaisie populaire des occasionnels du XVIII et le sérieux, la sobriété marque de fabrique des gazettes et des nouvelles à la main. Pour A.-C. Ambroise-Rendu, « actuel, transitoire et secondaire, le fait divers est la nouvelle du jour qui peut-être oubliée le lendemain. Mais, récit de presse il est avant tout affaire d’écriture ; et cette écriture est un laboratoire où s’expérimente la langue journalistique avec l’avènement, dans le dernier tiers du XIXème siècle, de la communication de masse » (in Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine).
Le fait divers se met en place de manière tâtonnante dans la première moitié du XIX, les premières rubriques sont souvent consacrées à des annonces publicitaires ; c’est donc dans la presse commerciale ou dans la presse locale que se développe ce genre journalistique. Les faits divers n’occupent pas une place spécifique jusqu’à la diffusion du Petit Journal en 1863qui fixe et stabilise les règles formelles de la narration du fait divers. L’écriture repose sur deux piliers : un récit bref, une structure duale mise au service de « la geste des obscurs ».
En 1866, Paul Féval écrit dans Le Grand Journal un texte qu’il intitule « La Fabrique de crimes » : le crime est en hausse, il se vend, il fait prime, au dire des marchands la France compte un ou deux millions de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime, tout cru. Il y a donc là un marché à saisir ou à satisfaire, c’est à cela que s’emploie le quotidien de Moïse Millaud, Le Petit Journal.

Il y a un fait divers qui est à l’origine de tous les autres : l’affaire Jean-Baptiste Tropmann (résumé de l’affaire)
Le jour de l’exécution le mardi 19 janvier 1870, le quotidien tire à 594 000 exemplaires et consacre 45% de son volume rédactionnel à la relation de l’évènement :

Je ne peux m’interdire cette petite digression : si l’affaire vous passionne, si vous voulez savoir comment elle fut traitée par les journalistes, s’il y a eu des Mémoirs secrets contenant de « nouvelles révélations », je vous invite à parcourir cette « autobiographie » écrite par Charles Virmaître en 1870 : Mémoirs secrets de Troppmann : autographe et portrait : révélations nouvelles.

Peu à peu le genre « fait divers » devient à un élément à part entière dans le journal, il gagne à la fois une identité et une légitimité : les rédacteurs se professionnalisent, ils recourent à l’enquête ou à l’interview ; les journaux affichent ainsi une ambition qui signe une américanisation de la presse : diffuser une information à la fois vraie et vivante. Les anciens tâcherons de l’information s’imposent à la fin du XIXème siècle comme les petits reporters d’une presse qui devient un objet de consommation culturelle : c’est l’entrée dans l’ère de la culture de masse. C’est encore le Petit Journal qui opère la mue, il est vendu au prix d’un sou, le contenu accessible, attractif est apolitique, ce quotidien ne compte que quatre pages (moitié moins que les autres grands quotidiens) dans lesquels les faits divers et le roman-feuilleton ingrédients nécessaire à la fidélisation d’un lectorat populaire occupent une place de choix.
Cette presse quotidienne rassure chaque jour le lecteur en lui peignant un univers de personnages familiers et en pointant la sagacité des journalistes qui décryptent pour lui les dangers du nouvel univers urbains. Les journaux entretiennent une répulsion mêlée de fascination pour l’acte criminel, et misent sur l’effroi de la mort. Tout compte fait cela n’a pas beaucoup changé : allez voir par …. Et vous me direz si je me trompe ?!

Mais replongeons ailleurs : en 1907 par exemple. Année d’un horrible crime : une femme coupée en morceaux est découverte dans une malle

Quand je vous dis que ça saigne à la Une du supplément illustré du Petit Journal : l’image règne en maître, la mise en scène sanglante destinée à frapper les esprits est renforcée par la présence de petits médaillons renfermant les portraits de la victime et des coupables. En feuillant le supplément le lecteur découvre un portrait haut en couleurs « de la victime et des coupables ». Si ça, ce n’est pas «le poids des mots, le choc des photos» ….

crime de monte-carlo
crime de monte-carlo

Prochain billet : Honoré Daumier et le crime.

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