Rembrandt et le Christ.

Le Louvre organise prochainement (à partir du 21 avril 2011), une exposition consacrée à Rembrandt et à la figure du Christ :

Rembrandt. Le Christ se révélant aux pèlerins d’Emmaüs. 1648.
Rembrandt. Le Christ se révélant aux pèlerins d’Emmaüs. 1648.

L’exposition placera en vedette l’un des chefs-d’œuvre du Louvre, « Les Pèlerins d’Emmaüs », autour duquel gravitent différentes représentations du Christ, de la main de Rembrandt et de ses élèves.

Mais à qui donc pouvait vraiment ressembler le Christ ? Cette question, qui semble avoir reçu jusque-là une réponse unique, Rembrandt la pose de nouveau en plein Siècle d’or.

Ce faisant, il ouvre la voie à de nouvelles recherches picturales et réinvente la grande peinture. Il cherche à représenter l’émotion éprouvée et suscitée par le Christ, faisant du corps de celui-ci le réceptacle des sentiments. Un sujet de choix pour un peintre soucieux de rendre compte des passions et de la vérité d’un destin individuel. Visage, corps, silhouette…, des lignes générales au détail de la peau : tout cela compose la « figure » du Christ vue par Rembrandt.

L’exposition n’a donc pas pour but de montrer un florilège de représentations de « cette personne supérieure », pour reprendre une formule célèbre, peintes par Rembrandt ni d’offrir une somme sur le sujet. Tout au contraire, il s’agit – à partir d’un groupe d’œuvres montrant toutes Jésus en buste – de mettre en scène une énigme que le « cas Rembrandt » soumet à l’histoire de l’art : l’éventualité paradoxale d’une représentation du Christ d’après nature, sur le vif – à Amsterdam au cœur du XVIIe siècle – et dans laquelle entrerait une forme de véracité historique. Pour ce faire, Rembrandt aurait fait poser un jeune homme de la communauté juive d’Amsterdam dans son atelier, et se serait par la suite inspiré de ces études, peintes ou dessinées par lui et ses élèves, dans sa peinture d’histoire.

Unique, cette démarche soulève plusieurs questions : la part de l’originalité foncière de Rembrandt, les motivations proprement artistiques d’une telle entreprise, la beauté qui peut en résulter, son importance en regard des commentaires (visuels et textuels) immensément nombreux sur la figure du Christ… L’exposition s’attache à mettre en avant les données essentielles de ces questions, tout en insistant sur le tableau des Pèlerins d’Emmaüs, un chef-d’œuvre du Louvre récemment restauré.(Source )

Il est difficile de ne pas introduire le propos par un lieu commun du genre « le peintre X a profondément renouvelé », donc autant assumer le propos : Rembrandt a profondément renouvelé la manière de représenter le Christ. Une fois le topos couché, on n’est pas plus avancé ; donc essayons de comprendre en se posant la question suivante : quel est le visage du Christ ? Cette simple question ouvre un abîme : de quel Christ s’agit-il ? Celui représenté par Giotto, celui figuré dans les enluminures médiévales ou le christ Pentocrator des icones, celui peint par Bronzino, le Christ de douleur de Grünewald, le Christ quelque peu efféminé courant dans l’art sulpicien ou encore celui de la doctrine catholique. Et pourquoi pas le Christ de la Véronique (la « vraie image ») ou encore celui sans visage de Salvador Dali ?

Bronzino, Noli me tangere. 1561
Bronzino, Noli me tangere. 1561
M. Grunewald, retable d’Issenheim, détail.
M. Grunewald, retable d’Issenheim, détail.
Représentation de Jésus-Christ selon la doctrine catholique du Cœur sacré de Jésus-Christ
Représentation de Jésus-Christ selon la doctrine catholique du Cœur sacré de Jésus-Christ
S. Dali, Christ of Saint John of the Cross. 1951
S. Dali, Christ of Saint John of the Cross. 1951

A quoi ressemblait- il?

Bien souvent le Christ c’est une image idéale et figée, de cette majesté prévisible Rembrandt n’en veut pas, il va donc écarter la tradition de l’art occidental ; il veut revenir à la réalité c’est-à-dire la nature : pour peindre la figure du Christ, suivant un raccourci historique saisissant, il suffit de prendre pour modèle un contemporaine, un jeune homme juif de la communauté d’Amsterdam, son voisin. (Grande Galeri, n°15, p 46). Rembrandt rendrait alors hommage à une filiation : les Juifs du XVII sont les enfants de ceux à qui Jésus parlait, aux habitants de la Palestine. Rembrandt choisit avec audace un modèle « vivant » pour représenter le Crucifié, l’enjeu est posé, à la fois artistique et religieux. Voilà qui est au cœur de l’exposition : un processus de création unique, l’ambition de faire vivre un personnage de chair et de sang et de placer le haut statut du divin dans une société où la religion n’est pas cantonnée au for intérieur, mais imprègne l’ensemble de la société dans sont quotidien.

Rembrandt Harmensz van Rijn (attribué à).Tête de Christ. Entre 1626 et 1669
Rembrandt Harmensz van Rijn (attribué à).Tête de Christ. Entre 1626 et 1669
Buste d’un jeune Juif, 1663. Huile sur toile, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas
Buste d’un jeune Juif, 1663. Huile sur toile, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas

Rembrandt prend le parti de dire l’universalité de Jésus par un portrait de jeune Juif, c’est pour lui la meilleure façon de montrer de Jésus est le sauveur de tous les hommes : c’est à la fois audacieux et précurseur, il illustre l’adage philosophique allemand « der Ganze in Fragment », le tout est dans le détail

Rembrandt s’écarte de la tradition majoritaire de l’art d’inspiration chrétienne qui, dès l’art paléochrétien, représentait Jésus ou en citoyen romain ou en gréco romain avec une toge, une barbe, il revêt l’allure d’un dignitaire ou d’un patricien : Rembrandt se libère de cette figure traditionnelle.

Rembrandt manifeste dans les scènes de la vie publique de Jésus un réel « goût des promiscuités » (François Boespflug), Jésus n’est jamais isolé de la foule, au contraire, le peintre l’y mêle. Il y a une aura autour de lui, mais Jésus n’est jamais mis sur un piédestal, Rembrandt guide notre regard vers un Jésus qui n’est pas perdu dans un vide révérenciel. C’est un Jésus proche de l’humain

Estampes. Jésus-Christ guérissant les malades dite La pièce de cent florins; environ 1649.
Estampes. Jésus-Christ guérissant les malades dite La pièce de cent florins; environ 1649.

Rembrandt montre un personnage qui se caractérise par la simplicité, la bonté, la modestie, la vulnérabilité ; c’est là sa grande innovation artistique  Jésus sans attribut divin est proche, il se laisse regarder et s’impose alors comme le modèle même de l’humanité.

Rembrandt. Le Christ apparaissant en jardinier à Madeleine. 1638.
Rembrandt. Le Christ apparaissant en jardinier à Madeleine. 1638.

Et si cette figure n’existe pas en soi, il est possible de considérer qu’elle existe dans le sens où elle nous permet d’approcher une sensibilité esthétique qu’il convient de dater historiquement, de contextualiser : le Christ de Rembrandt est le sien, celui d’une société marchande hollandaise du XVIIème siècle au même titre que Jacques le Goff peut affirmer que le Saint Louis dont il écrit la biographie est « son » Saint Louis.

Article intéressant sur le site Expositions et musées à Paris.

La page du Philadelphia Museum of Art consacrée à Rembrandt.

Le site (tout petit) consacré à l’exposition : Rembrandt et la figure du Christ.

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