Le maitre des Cassoni Campana. Et Pasiphaé tomba amoureuse du taureau.

Une reine infidèle, un roi aux ambitions expansionnistes,  un monstre, une fille ingénieuse, un héros tiède

Ce n’est pas difficile de comprendre qui sont les personnages se cachant derrière ces expressions un peu rapides : je vous propose de suivre l’histoire de Pasiphaé qui de ces amours divines engendra le Minotaure et de d’assister aux conséquences de cette funeste engeance. Essayons d’entrer dans l’histoire en suivant le chemin tracé par un artiste : Le maitre des Cassoni Campana.

C’est en visitant l’incroyable musée du Petit Palais à Avignon que j’ai découvert cet artiste.

 

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)

Avant de débuter cette visite, les quatre panneaux exposés dans ce musée, sont des cassones.Un cassone (ou coffano, ou forziere) est un coffre de mariage, où la jeune mariée range son linge. Une partie de la dot de l’épouse ; objet d’ostentation ou d’apparat, il est commandé par le mari, à un artiste qui reste pour nous le plus souvent anonyme, et décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler la morale du mariage (Orphée et Eurydice, Argonautiques, Suzanne et les vieillards, Esther et Assuerus, Thésée, Didon et Lucrèce, Procris etc.) ; mais c’est aussi un lieu intime, décoré à l’intérieur des premiers nus de la peinture florentine.

(Source)

Premier acte du drame : les amours de Pasiphaé.

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail

Où sommes-nous ? Dans un décor idéalisé où l’artiste fait la démonstration de la sa maitrise de l’art de la perspective. Les éléments qui retiennent l’attention :

L’entrée d’un palais, des escaliers permettant d’accéder à un jardin privé, une loggia où se trouve une femme qui regarde. C’est Pasiphaé, l’épouse du roi de Crète Minos.

Pour comprendre ce panneau qui ornait un coffre de mariage, plongeons nous dans la lecture du récit d’Apollodore d’Athènes :

II, 1, 3. Entre-temps, Astérion était mort sans laisser de descendants. Minos se proposa pour être roi, mais le trône lui fut refusé. Il soutenait que les dieux eux-mêmes lui avaient confié le royaume; et, pour le prouver, il déclara qu’il obtiendrait d’eux tout ce qu’il leur demanderait. C’est pourquoi il fit un sacrifice à Poséidon, et pria que des flots de la mer apparaisse un taureau, en promettant qu’il le sacrifierait aussitôt. Et voilà que Poséidon lui envoie un très beau taureau : Minos obtint le règne, mais il conserva ce taureau parmi ses bêtes, et en immola un autre. Ayant obtenu le contrôle des mers, Minos se rendit très vite maître de presque toutes les îles. Poséidon, furieux que Minos ne lui ait pas sacrifié le taureau, fit en sorte que Pasiphaé tombe amoureuse de l’animal. La jeune femme, donc, amoureuse du taureau, trouva un allié en Dédale, l’architecte qui avait été banni d’Athènes pour homicide. Il construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l’intérieur était creux, et elle était recouverte d’une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l’habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s’en approcha, il la monta, comme s’il s’agissait d’une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérion, dit le Minotaure : il avait la tête d’un taureau et le corps d’un homme. Minos, suivant les conseils de certains oracles, le tint reclus dans le labyrinthe, construit par Dédale ; avec son grouillement de méandres, il était impossible de trouver la sortie. Nous reparlerons du Minotaure, d’Androgée, de Phèdre et d’Ariane, quand nous raconterons l’histoire de Thésée.

(Source)

Poséidon va se servir de l’épouse pour se venger.

Le texte permet de comprendre le déroulement des scènes : la même femme, le même homme et le même bovidé sont représentés à plusieurs moments.

La scène au fond à gauche montre un sacrifice : Pasiphaé et un prête (ou Minos ?) procède au sacrifice de la bête, mais ce n’est pas celle réclamée par le dieu de la mer.

Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.
Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.

Sur le sol gît l’animal sacrifié, le bûcher est prêt à accueillir l’offrande : une vache marron égorgée est couchée sur le sol, le beau taureau blanc observe la scène.

Lançons nous dans une lecture circulaire et revenons au premier plan, Pasiphaé semble subjuguer par l’animal, elle ne le quitte pas des yeux, l’animal la fixe. Toujours au premier plan, la femme et le taureau sont encore  face à face et surtout se rapprochent : Pasiphaé munie d’une petite serpe que l’on distingue dans sa main droite, vient de couper de l’herbe qu’elle offre au taureau qui lui mange dans la main.

Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.
Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.

Au second plan à droite, le taureau suit Pasiphéa, celle-ci s’entretient comme en secret avec un homme, si l’on suit la lecture d’Apollodore il s’agit de Dédale, lui et la reine mettent au point le plan qui aboutira à l’accouplement de la femme et de l’animal En revanche, je ne m’explique pas la nature de l’instrument qu’il a en main, cela ressemble étrangement à un trident ; or le trident est le symbole de Poséidon (Dédale et Poséidon seraient-ils de mèche ? Si c’est le cas, quelle est la finalité de cette alliance ?)

Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l'animal
Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l’animal

Dernier moment : l’accouplement. Pour le comprendre revenons au premier plan : un homme abat une vache rousse, celle – ci servira de nouvelle peau à Pasiphaé. C’est au second plan que l’on voit qu’il s’agit d’un leurre permettant l’accouplement : les pans de la robe de Pasiphaé sont visibles sur le poitrail de la bête. L’artiste escamote l’accouplement, il le suggère en plaçant le couple de « vrai – faux » bovidés à l’orée d’un dense massif forestier.

Vous vous rappelez le regard que Pasiphaé lance au taureau (premier plan à droite), regardez la reine d’un peu plus près maintenant : elle est enceinte, les signes de grossesse sont visibles sur son corps, son ventre est lourd, elle s’appuie sur une canne. Si l’artiste a caché l’accouplement il nous montre les conséquences de celui-ci : la future naissance d’Astérion.

Les représentations des ces amours interdites ont maintes fois été source d’inspiration : si vous voulez voir ou revoir d’autres représentations, c’est par ICI

Il est difficile pour mieux comprendre les productions artistiques de faire l’impasse sur le contexte culturel, économique ou politique dans lequel elles ont éclos, je vous conseille la lecture de l‘article de J.B. Delzant. L’auteur y explique comment l’Italie de la fin de Moyen-âge et du début de la Renaissance est traversée et travaillée par les mythes antiques et notamment par l’épopée troyenne.

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2 thoughts on “Le maitre des Cassoni Campana. Et Pasiphaé tomba amoureuse du taureau.

  1. Haaaaa, une chose qui me fait particulièrement plaisir: voir enfin ces tableaux commentés en employant les noms de Poséidon et Dionysos! Je travaille dans ce musée, et je n’en peux plus d’entendre les guides de l’office de tourisme parler de Neptune et Bacchus. Certes la version la plus connue du mythe est relatée par Ovide ( et je suis prête à parier 10 e contre une lentille que la plupart des guides ne l’ont pas lu et se contentent d’apprendre par coeur le cartel explicatif qui donne les noms latins). il n’empêche. Oui je suis une puriste! 🙂
    Et je dois dire que ces 4 panneaux sont mes favoris parmi la collection ( avec le Carpaccio), car d’une richesse narrative et graphique extraordinaires. Les expertises récentes d’ailleurs reviennent sur l’idée de cassoni, ce qui serait difficile à croire vu l’état de conservation de la peinture, les cassoni étant fonctionnels, ils sont souvent usés et décolorés par l’usage. Ici, il s’agit plus probablement de panneaux muraux destinés à être vu, pour témoigner de la richesse et de l’érudition du propriétaire.
    Merci en tout cas de les faire connaître.

    1. Merci beaucoup pour vos remarques, je partage aussi la fin de votre propos. J’en profite pour redire tout le plaisir que j’ai eu à visiter ce musée, une pérégrination ne suffisant pas, j’ai bien l’attention d’y retourner. Pour ceux ne pouvant se déplacer le site internet est d’une grande qualité. A nouveau merci.

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