La question d’Orient, grandes manœuvres géostratégiques et financières entre amis. Partie I, je t’aime moi non plus.

Le titre de cette première partie partie peut sembler un peu obscur, mais j’espère faire œuvre de clarté au cours de  ce post. Depuis une trentaine d’années l’histoire de la colonisation, de l’expansion coloniale des puissances européennes a connu de profonds renouvellements historiographiques, depuis les études d’E. Saïd sur l’orientalisme à l’introduction d’une histoire par le genre. Mais ce qui nous intéresse ici c’est de savoir ce qu’on entend par la fameuse question d’orien et comment celle-ci a eu des répercussions  sur les politiques internationales menées par les États européens ? Et on essaiera aussi de comprendre comment dans la défense d’intérêts européens et notamment anglais l’Empire ottoman s’efface devant l’Egypte, province de ce même empire.

Une carte pour comprendre.
Le dessous des cartes.
Le dessous des cartes. Vidéo

Pour ceux qui veulent allez vite, vous pouvez (re)voir cette émission du dessous des cartes consacrée à l’Empire ottoman, si vous voulez aller un peu plus loin (mais pas trop non plus), il va vous falloir lire ce billet probablement trop aride, en même temps mettre du pep’s dans les relations internationales est hors de portée d’une modeste gallinacée.

Un Empire sur le déclin.

Grossièrement, la question d’Orient concerne les affaires de l’Empire ottoman dont le déclin affecte les rapports entre les puissances continentales de l’Europe car leurs intérêts géostratégiques divergents dans les Balkans peuvent modifier l’équilibre européen. Prenons quelques exemples, les Anglais veulent utiliser l’Empire ottoman pour servir leurs propres intérêts, ils sont pendant très longtemps partisans du maintien de l’intégrité territoriale de cet empire, contrairement aux autres puissances européennes. Les Russes veulent obtenir un accès à la Méditerranée et le libre passage de leur flotte dans les Détroits. Les Austro-Hongrois contrôlent la Bosnie-Herzégovine depuis 1878 et l’annexe en 1908, ils ont tout intérêt au démantèlement de l’Empire ottoman. Pour la France, il s’agit de défendre ses positions commerciales et culturelles pluriséculaires auprès des chrétiens du Levant, dont elle se considérait comme leur protectrice « naturelle »  ce que montre  l’expédition de Napoléon III de 1860 pour protéger les chrétiens du Liban des exactions musulmanes (pour lire la lettre de Napoléon III à l’ambassadeur de France en 1860 dont est ici reproduit un extrait)

Lettre de Napoléon III à l'ambassadeur de France à Londres, 1860
Lettre de Napoléon III à l’ambassadeur de France à Londres, 1860

A l’inverse, les Britanniques avaient plus d’intérêts à voir l’Empire ottoman se maintenir plutôt qu’à œuvrer à son effondrement, leurs considérations sont de trois ordres :

  1. économiques, mais c’est peut-être la considération la moins importante : le Royaume-Uni était le premier partenaire commercial de l’Empire, en achetant 29% des exportations ottomanes et en fournissant plus de 40% de ses importations ; la part du commerce turc demeura toujours modeste, mais le traité de libre échange conclu en 1838 ouvre la Porte à l’influence commerciale britannique.
  2. Financières : le Royaume-Uni  détenait 13% de la dette extérieure turque.
  3. Géostratégiques : l’Empire ottoman commandait à deux des trois routes menant aux Indes, il faut donc contenir l’expansion russe.

L’axe suivi par la politique britannique est toujours le même au XIXè siècle : ne pas laisser une puissance dominée les autres sur le continent, c’est la même logique qui est à l’œuvre dans la « question d’Orient », le Royaume-Uni mène conjointement des actions avec plusieurs puissances afin d’éviter que l’une d’elle ne prît l’avantage et aussi pour préserver le plus possible l’existence de l’Empire ottoman. Jusqu’à la fin des années 1870, La Grande-Bretagne va donc s’engager dans des conflits afin de maintenir l’intégrité de cet empire et préserver ses intérêts. Elle intervient conjointement avec la France dans la guerre de Crimée entre 1854 et 1856 afin de faire taire les appétits expansionnistes de la Russie. Cette guerre est très couteuse en hommes, c’est le conflit le plus meurtrier entre 1815 et 1914 et pour les historiens elle ouvre un siècle de guerre où les armes létales jouent en rôle de plus en plus prépondérant, 500 000 soldats et civils sont tués.

Scènes de la guerre de Crimée
Scènes de la guerre de Crimée

Dans l’estampe présentée ici, on peut observer différentes scènes de cette guerre de Crimée (Bombardement et incendie de la ville de Tanganrog par les flottes anglo-françaises – Les marins français du Cacique détruisent le fort russe Ak-bournou et précipitent les canons à la mer – Prise d’une batterie russe de 4 pièces près du Mamelon vert – Explosion d’une poudrière russe – Tente d’ambulance, blessés devant Sébastopol – Batterie de mortiers anglais. Bombardement de Sébastopol – Camp anglais devant Sébastopol – Camp devant Sébastopol, Source

En mars 1856, le traité de paix signé à Paris  règle la question des lieux saints et celle des Détroits, la restauration de la suzeraineté turque sur les principautés danubiennes et l’internationalisation du Danube est actée. L’intégrité de l’Empire turc est ainsi maintenue comme l’illustre cette huile sur toile de Dubufe qui représente les protagonistes essentiels du conflit: le comte Orloff, pour la Russie, qui se détourne encore, face à Walewski et à Lord Clarendon, qui semblent inviter du regard leur allié ottoman à la table des négociations. Cavour, l’artisan de l’unité italienne, regarde la scène en simple spectateur, debout près de Lord Cowley qui s’interpose comme pour le protéger de l’Autriche représentée par Buol.

Edouard-Louis Dubufe, le congrès de Paris 1856 (c) RMN- Grand Palais
Edouard-Louis Dubufe, le congrès de Paris 1856 (c) RMN- Grand Palais

Toutefois entre 1880 et 1914 la couronne britannique abandonne Istanbul pour le Caire. Pourquoi ce changement dans la politique étrangère britannique?

D’abord le traité de Berlin signé en juin-juillet 1878 le marque le début du démantèlement de l’Empire ottoman : indépendance de la Serbie, du Monténégro et de la Roumanie, séparation de la Bulgarie en deux entités, contrôle militaire de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne ne s’oppose pas à ce traité parce qu’elle recentre ses intérêts : le maintien de l’intégrité de l’Empire ottoman étant moins important que la consolidation de sa zone d’influence en Égypte. La Turquie a perdu son intérêt économique et financier notamment après la banqueroute de 1876 et surtout parce que la Grande-Bretagne veut s’assurer le contrôle direct de points stratégiques sur la route des Indes, dans cette perspective c’est l’Egypte qui prend une grande importance géostratégique grâce au fameux canal de Suez dont le percement débute en 1869, l’inauguration sera le rendez-vous des têtes couronnées de l’époque

L’Égypte notre amie.

 Le pacha Méhémet – Ali (1805-1848) mène en Egypte, province de l’Empire ottoman une  politique de réforme à marche forcée, du coup  la capitale devient un terrain d’expérimentation pour les ingénieurs et les architectes venus d’Europe qui le conseillent. Intéressons nous à ce qu’il se passe dans cette douce province ottomane avant 1882, date à laquelle la Grande-Bretagne envahit l’Egypte et porte directement atteinte à l’Empire ottoman. Le petit-fils de ce pacha est Ismail Pasha vice roi d’Egypte et Khédive de 1863 à 1879. Cette histoire va se jouer en trois actes comme dans une pièce dramatique.

Ismail Pasha vice roi d’Égypte et khédive
Ismail Pasha vice roi d’Égypte et khédive

Afin de développer son pays notamment dans la culture du coton et la construction d’infrastructures permettant les exportations de matières premières, le vice-roi Ismaïl engage les finances publiques égyptiennes dans d’onéreux emprunts auprès de banquiers européens. La conjoncture internationale joue en sa faveur : l’Angleterre connait une famine de coton car la guerre de Sécession (1861-1865) la prive de ses approvisionnements en coton, cela profite donc à l’Égypte qui fournit la Grande-Bretagne. Fin du premier acte.

Une conjoncture beaucoup plus défavorable s’ouvre où s’additionnent  la fin de guerre de Sécession et une crise bancaire en l’occurrence celle de 1873. La demande s’effondre, l’Égypte s’endette et la dette devient écrasante (ça ne vous rappelle rien ??). Fin du deuxième acte.

La banqueroute est imminente, pour l’éviter le Khédive met en jeu ses parts sur le canal de Suez (il détient 44% de la compagnie).

L'Impératrice Eugénie et quatre des princes ayant assisté à l'inauguration du canal de Suez
L’Impératrice Eugénie et quatre des princes ayant assisté à l’inauguration du canal de Suez

La France préfère que l’Égypte conserve cette garantie pour de nouveaux emprunts mais la Grande-Bretagne rachète ses parts pour combler la dette. Quels cons ces Anglais, ils pouvaient faire comme les Gaulois : conserver la dette pour garantir de nouveaux emprunts ?? Ben non, parce que la Grande-Bretagne n’a pas hésité à tordre les principes libéraux épine dorsale du capitalisme britannique et se rendre maitresse d’une belle prise de contrôle : en épongeant la dette égyptienne la couronne britannique impose en contrepartie  un conseiller chargé de réorganiser les finances de l’Égypte, dans un sens favorable à la Grande-Bretagne, of course. Le résultat est implacable : L’Égypte passe dans la sphère d’influence de la GB (Ca non plus,  ça ne vous rappelle rien ? Genre une –grosse-  partie du port du Pirée achetée par le gouvernement chinois pour racheter la dette de la Grèce en 2012 ??). Fin du troisième acte.

L’Egypte, notre soumise. Un épilogue ?

Travaux sur le canal de Suez
Travaux sur le canal de Suez. Source

En 1876, les dettes atteignent le plafond et l’État Égyptien est mis en faillite. La France et la Grande-Bretagne imposent la formation d’une Caisse de la Dette publique en mai, en novembre, ils imposent la présence au sein du gouvernement égyptien deux contrôleurs chargés des finances et des travaux public. Dire que ce « cabinet européen » est très impopulaire est peu dire : comment l’Égypte peut réagir? Aura t-elle les moyens de sa réaction?

La suite à suivre,  bientôt  ./…

Jour ordinaire d’un trafic fluide.

Aujourd’hui il faisait beau sur Paris, le ciel était dégagé et commence à souffler sur not’ capitale un léger vent d’automne qui habille la ville de couleurs chaudes. Aujourd’hui l’air semblait tout propre et la visibilité ne semblait pas obstruée par un brouillard de particules fines, pourtant AirParif nous proposait le tableau suivant.

Air Parif 30 octobre 2013
Air Parif 30 octobre 2013

Comme quoi entre la réalité et le ressenti se tissent des voiles souvent incertains, en tous les cas personnels. Mais l’objet de ce post n’est pas la tenue d’un point presse météo, les chaines de télé le font avec beaucoup plus d’imagination relevant souvent des pronostications dignes d’un almanach du XVIIè sicèle, mais je m’égare.

Dans cette métropole qui est une ville mondiale, la survie de la cité est inhérente aux mobilités offertes accessibles ou compliquées, comme dit le géographe C. Allmang la ville est un mille-feuille passant. A Paris, le symbole de cette ville en mouvement est peut-être le fameux périphérique sur lequel transite quotidiennement environ 1.3 million de véhicules qui roulent, circulent, trépignent, foncent et ralentissent dans un bruit assourdissant pour les pov’ malheureux qui ouvriraient les fenêtres d’un habitacle que l’on s’efforce de croire comme sécurisant. Cette ceinture est comme un cœur qui innerve ses territoires environnants, à tel point qu’un site  est consacré au trafic sur l’anneau. Ce soir, nous ne sommes pas très loin d’une thrombose ordinaire.

Le périph' 30 octobre 2013
Le périph’ 30 octobre 2013

Cet après-midi, le périph’ vu de la ceinture extérieure ça pouvait donner ça,  même si le mouvement rend les clichés flous, mais enfin on fait ce qu’on peut :

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1914-1918, pour tout le monde ? Retour sur une chronologie. Partie I.

ordre de mobilisation généraleOn a tous appris à l’école que la première guerre mondiale commence le 1er aout 1914 avec l’ordre de mobilisation générale et qu’elle se clôt le 11 novembre 1918 avec l’armistice et la victoire de la France (youpi !!), et si les choses n’étaient pas aussi évidentes qu’il y paraît à première vue ? Et si cette apparente simplicité posait un voile sur une réalité beaucoup plus complexe ?

Ce billet inspiré de la lecture de l’article signé Bruno Cabanes enseignant à l’université de Yale, paru dans Les collections de l’Histoire, n° 61. Ce picorage ouvre plusieurs questions qui à mon humble avis ne sont pas anodines :

  1. Quelles sont les origines de « ce drame à la mesure du monde » ?
  2. Le déroulement de la guerre est-il uniforme ?
  3. Quand ou à quel moment sort-on de cette hécatombe ?

Les origines de la guerre dépassent les deux évènements déclencheurs que sont l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 et la crise diplomatique qui s’en suit en juillet 1914.

Attentat de Sarajevo, 28 juin 1914. Vidéo.
Attentat de Sarajevo, 28 juin 1914. Vidéo.

Du point de vue des relations internationales, les premières années du XXè siècle sont marquées par la mise en place d’un système d’alliances militaires : la Triple Alliance qui regroupent depuis 1882 l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie et la Triple Entente conclue en 1907 entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie, comme l’illustre cette carte:

Carte des alliances militaires.
Carte des alliances militaires.(source )

De plus, les tensions entre la France et l’Allemagne se sont cristallisées autour de deux crises liées à l’expansion coloniales des puissances européennes : les deux crises marocaines de 1905 et 1911 (pour en savoir plus  ). Pour l’historien ce qui domine pendant les années d’avant guerre est un « sentiment diffus d’une guerre inévitable » qui se traduit par exemple dans une course à l’armement naval qui se joue entre Berlin et Londres. Quand Guillaume II portant une nouvelle doctrine de politique étrangère, la Weltpolitik, déclare «Notre avenir est sur l’eau  cela suscite une très vive inquiétude de la part de l’Angleterre qui se lit dans les propos du Premier Lord de l’Amirauté en 1911, Winston Churchill,  La marine est pour l’Angleterre une nécessité, pour l’Allemagne un objet de luxe . Mais retenons toujours du même cette citation qui traduit bien ce « sentiment diffus d’une guerre inévitable » : la marine  est pour nous synonyme d’existence, pour eux (les Allemands) d’expansion . Donc avant 1914, le début du siècle est marqué par une course aux empires coloniaux et une compétition navale.

Le nouveau dreadnought Iron Duke, 26000 tonnes.
Le nouveau dreadnought Iron Duke, 26000 tonnes.

Les travaux récents des historiens (David Bell, S. Förster) montrent que la Grande Guerre porte à son paroxysme une révolution militaire engagée bien en amont, dans le courant du XIXème siècle, plus exactement dans la deuxième moitié de ce siècle : la guerre de Sécession, la guerre franco-prussienne de 1870-1871, la guerre des Boers entre 1899 et 1902, la guerre russo-japonaise de 1904-1905 ou encore les guerres balkaniques de 1912-1913. Cette révolution militaire se lit dans l’usage d’armes nouvelles comme celle utilisées au cours du massacre des Hereros , ou encore la mise en place de camps de concentration pendant la guerre des Boers menée par la Grande-Bretagne en Afrique du Sud, pendant cette guerre certaines mutations technologiques sont employées à des fins bellicistes, pensons par exemple à la révolution du fil de fer barbelé inventé au début des années 1870 pour regrouper les troupeaux de bétail dans les grandes plaines américaines.

Camp de concentration pendant la guerre des Boers
Camp de concentration pendant la guerre des Boers

On peut aussi retenir l’emploi de l’artillerie et les prémices de la guerre de position pendant la guerre russo-japonaise. 1905, guerre russo-japonaise.

Toutefois, il faut toujours se garder de promouvoir des explications tranchées et garder l’esprit de nuance car le fait qu’une mutation des armements, des méthodes de combats et de la violence de guerre a eu lieu au XIXè siècle ne signifie pas pour autant qu’elle ait été comprise ou qu’elle ait permis d’anticiper ce que serait la Grande Guerre (Bruno Cabanes)

Une guerre qui devient forcément mondiale en raison des logiques impérialistes à l’œuvre.

L’attention portée aux logiques « impériales » permet de comprendre comment un conflit régional embrase la planète. Les empires coloniaux mobilisent leurs troupes. Même si les situations peuvent varier d’un espace à un autre, on assiste à une vague de volontariat dès le début de la guerre dans l’empire britannique : l’Australie envoie 332 000 hommes et la Nouvelle-Zélande 112 000 hommes. Pour B. Cabanes, la Première Guerre mondiale apparaît rétrospectivement comme l’acte de naissance de ces pays nouveaux. En novembre 1914, un tiers de l’armée britannique présente sur le front occidental vient d’Inde. Ce sont plus de deux millions d’Africains qui ont participé aux combats entre 1914 et 1918, si l’on ne retient que l’exemple de l’Algérie, ce département français fournit à la métropole 245 000 indigènes et 73 000 colons.

Cette guerre totale devient mondiale par sa dimension économique, par exemple 140 000 travailleurs chinois de la province du Shandong viennent travailler en France après l’accord passé entre notre pays et la Chine en 1916.

Une chronologie complexe.

Arrivée des Américains à Saint Nazaire en juin 1917
Arrivée des Américains à Saint Nazaire en juin 1917

Cette complexité s’explique par le jeu des mémoires nationales qui sont porteuses d’enjeux différents, il est donc possible de parler de chronologies emboitées. Pour les Français et les Allemands la bataille de Verdun représente le paroxysme de la guerre industrielle ; pour la Grande-Bretagne c’est le passage du volontariat à la conscription en 1916 qui est un tournant majeur. Les Australiens comme les Néo-Zélandais organisent leur mémoire autour de la bataille de Gallipoli au cours de laquelle les troupes de l’ANZAC (The Australian and New Zealand Army Corps) affrontent les troupes de l’Empire ottoman en 1915. Le 25 avril 1915, le débarquement de l’ANZAC commence à Gallipoli, sur un promontoire étroit couronné de fortifications, face à des escarpements quasi infranchissables. Les Turcs déclenchent un feu d’enfer, mais les Australiens parviennent, vers 6 heures du matin, à occuper le sommet de la première colline. Le jeune général turc Kemal Pacha (Mustafa Kemal Atatürk) après en avoir reçu l’ordre, lance une contre-attaque victorieuse. 841 Australiens devaient mourir vers la fin de la bataille. En Australie, on se rappelle la défaite de Gallipoli comme du baptême du feu pour l’armée australienne et la nouvelle nation qu’est l’Australie (de même pour les Néo-zélandais). Une cérémonie se déroule chaque année à Gallipoli le 25 avril (ANZAC Day).Source

An ANZAC The Australian and New Zealand Army Corps telling a French soldier the latest

En revanche, les Américains retiennent l’année 1917 comme le véritable tournant de la guerre parce qu’ils rompent avec la logique isolationniste : les Etats-Unis rentent en guerre du côté de la Triple Entente après la découverte du télégramme Zimmermann  , le 16 janvier 1917 dans lequel l’Allemagne propose une alliance militaire au Mexique.

Télégramme Zimmermann, décodé.
Télégramme Zimmermann, décodé.

L’année 1917 est aussi pour les Russes le tournant de la guerre. De plus, les Russes replacent cette guerre 1914-1918 dans un cycle national plus long, la guerre russe est une guerre de sept ans qui se termine en 1921 avec la fin de la guerre civile.Les guerres balkaniques que nous avons évoquées plus haut s’achèvent en 1922 avec la fin du conflit gréco-turc et le début de la conférence de Lausanne   au cours de laquelle la paix est signée le 24 juillet 1923 et qui fonde la Turquie.

Arrivée de Mussolini au Casino de Montbenon pour la cérémonie d'ouverture de la Conférence de Lausanne, qui a eu lieu le 20 novembre 1922. (c) Musée historique de Lausanne
Arrivée de Mussolini au Casino de Montbenon pour la cérémonie d’ouverture de la Conférence de Lausanne, qui a eu lieu le 20 novembre 1922. (c) Musée historique de Lausanne

La seconde partie de ce billet sera consacrée aux fins de la guerre et à la démobilisation culturelle, concept que l’on tentera de comprendre au ras des grains bien sûr, afin de répondre à la troisième question posée au début de ce post.

1914-1918, le manuscrit d’Henri Barbusse en ligne.

Portrait d'Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot
Portrait d’Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot

Le Feu d’Henri BARBUSSE est le journal d’une escouade qui couvre les deux premières années de guerre et peint la vie des hommes aux tranchées. En vingt quatre chapitres, Barbusse décrit tout ce par quoi passent les soldats du caporal Bertrand ; les tranchées, les attaques, les corvées, la peur, la mort, la permission… Il rapporte aussi leurs sentiments et leurs impressions face au grand événement de guerre qu’ils vivent au quotidien ; mettant l’accent sur les épisodes les plus significatifs et les thèmes les plus caractéristiques de leur vie de combattants.

L’ouvrage est inspiré de l’expérience personnelle de Barbusse. Lors de cette Première Guerre Mondiale, il est soldat aux tranchées de Soissonais, de l’Argonne et de l’Artois avant de devenir brancardier au 231ème régiment d’infanterie. Les années 1915 et 1916 sont les plus dures et les plus pénibles pour lui, comme pour tant d’autres. C’est effectivement, à la suite de des épreuves vécues au cours de ces deux années qu’il conçoit le projet d’écrire un livre sur cette guerre. Et c’est en 1916, à son évacuation du front pour blessure, qu’il écrit, dans les hôpitaux où il reçoit les soins, Le feu sous lequel il avait vécu.

C’est un simple fantassin qui narre cette guerre en restituant son cadre et toute son ambiance d’attaques violentes, de morts et de misères infinies. Ce n’est pas véritablement un récit de guerre homogène, mais plutôt un ensemble de courts épisodes vécus lors de ce conflit et dont le point commun est ces personnages que nous retrouvons d’un chapitre à l’autre. (Source) :

Le Feu d'Henri Barbusse, chapitre II.
Le Feu d’Henri Barbusse, chapitre II.

La Bnf, sur le site GALLICA  vient de mettre en ligne le manuscrit du Feu, c’est avec émotion que l’on suit le travail d’écriture, de ratures, ré-écriture de l’auteur.

Le Feu d'Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.
Le Feu d’Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.

Vous pouvez consulter la version intégrale ICI.

Bonne lecture …

Histoire de la renaissance 1/4 – Histoire – France Culture

Histoire de la renaissance 1/4 – Histoire – France Culture.

Voici une émission à consommer sans modération, la Fabrique de l’histoire d’E. Laurentin consacre cette semaine à l’histoire de la Renaissance.

Aujourd’hui, plongez dans le tableau de Van Eyck, La Vierge au chevalier Rolin

Le Chancelier Rolin en prière devant la Vierge, dit La Vierge du chancelier Rolin Van Eyck, Musée du Louvre Perrine Kervran © Radio France

Si vous voulez (ré)écouter l’émission du jour, c’est par là.  Le site de l’émission vous propose de nombreux podcasts, des bibliographies et des articles d’approfondissement.

Fabrique de l'Histoire

Lampédusa et Léonarda vs XVIIIè siècle. Partie II : le contrôle et l’encadrement des étrangers.

Au cours des XVIIème et XVIIIè siècle la surveillance des étrangers dont nous avons tenté une définition juridique dans un billet précédent s’inscrit dans le renforcement du contrôle de la mobilité des personnes. Plusieurs facteurs expliquent le renforcement de ce contrôle :

  • Une centralisation étatique accrue.
  • La généralisation des procédures écrites.
  • La promotion d’agents spécialisés dans ce domaine.
  • Une police spécifique pour les étrangers qui va contribuer à singulariser les étrangers parmi les migrants.

Les étrangers en tant que fauteurs de trouble sont la cible particulière des agents d’espionnage, et la surveillance des non – régnicoles concerne surtout certains lieux : les capitales, les grandes villes et dans celles-ci les hôtels, les auberges, et les garnis.

Pas d'auberge sans permission du Roy.

La police parisienne va servir de modèle aux autres souverains européens, notamment à  Marie – Thérèse.

Marie-Thérèse de Habsbourg (1717-1780), impératrice d'Autriche
Marie-Thérèse de Habsbourg (1717-1780), impératrice d’Autriche

C’est sous la lieutenance d’Antoine de Sartine de 1759 à 1774  que le système de contrôle connait des perfectionnements notables.

Source :
M. de Sartines, les mains liées derrière le dos.

Mais remontons un peu plus loin dans le temps. Dans le royaume de France, la base du dispositif de surveillance est la tenue des registres des logeurs qui doivent enregistrer tous les nouveaux venus dans leur(s) établissement(s)et faire appliquer les ordres de la cour.

Edit de 1693L’édit de 1693, ordonne de porter quotidiennement un extrait des registres signalant de nouvelles arrivées chez le commissaire. Un édit que vous pouvez consulter sur le site Gallica : ICI .

En 1708, la création d’un nouveau corps d’inspecteurs de police contribue à cette rationalisation des pratiques de contrôle en marche au XVIIIè siècle.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8623594t.r=cr%C3%A9ation+inspecteur+de+police+1708.langFR
Création du corps des inspecteurs, 1708.

En 1725, le Bureau des fonds est placé sous la dépendance du ministre des Affaires étrangères et en 1752, un inspecteur spécifique est affecté à la surveillance des étrangers dans la capitale avec une attention particulière pour les ambassadeurs et les ministres (et oui, on l’oublie mais c’est aussi une grande époque d’espionnage).

A une époque où le pouvoir rationalise ses pratiques de surveillance et de contrôle dans le royaume de France comme ailleurs en Europe, deux catégories sont soumises à une surveillance particulière : les Juifs et les Roms (vous voyez on y revient). On va juste prendre deux exemples :

Les Juifs de la péninsule ibérique. Ils ont le droit d’effectuer de courts séjours en Espagne et au Portugal pour des raisons commerciales et doivent se munir d’un permis de séjour, ils sont appelés les « Juifs de signal » et sont considérés comme des étrangers à haut risque, vecteur d’hérésie. A ce titre, ils sont astreints au port de signes distinctifs, de plus, ils s’engagent à ne pas parler de religion et à quitter le pays à la fin de la période accordée. Enfin, ils se voient attacher un familier qui les suit dans leurs déplacements, l’attestation de départ est fournie au capitaine du navire par le familier, la présence du juif ne peut pas excéder 6 à 8 mois. Pendant leur séjour les commerçants juifs ne bénéficient d’aucune juridiction consulaire et n’ont aucune protection.

Les Juifs. Miniature espagnole du XV siècle
Les Juifs. Miniature espagnole du XV siècle

Pour Claire Auzias, les Tsiganes subissent le douteux privilège d’être une ethnie sans territoire et sont stigmatisés pour pratiquer deux sortes de nomadisme : un nomadisme structurel, au XVIIIème siècle, ils se déplacent en groupe et ont à leur tête ont un chef dont le qualificatif peut être « duc », « comte » ou « capitaine ». Les Roms pratiquent également un nomadisme conjoncturel. Ce groupe est soumis par les États à un traitement particulier qui est la traduction d’une législation répressive, au même titre que celle qui criminalise les pauvres et les vagabonds. Dans le royaume de France, selon la déclaration de Colbert, les bohémiens sont condamnés aux galères, les femmes enfermées dans les hôpitaux, les enfants élevés sont élevés dans la religion catholique. Que se passe-t-il ailleurs ? En Norvège, l’ordonnance de 1687 stipule l’arrestation des bohémiens – roms – , les biens du groupe sont saisis et leur chef exécuté. En Suisse dans l’État de Berne l’arrêté de 1727 interdit de séjour les Tsiganes, les hommes qui y contreviendraient auraient une oreille coupée, les femmes âgées de plus de 15 ans seraient arrêtées. L’Espagne quant à elle mène une politique d’expulsion collective. En Autriche,  en Allemagne ou en Russie, le despotisme éclairé déclare vouloir garantir la sécurité et le bien être des Tsiganes en le sédentarisant brutalement , c’est le cas de Frédéric II en 1768, de Marie- Thérèse en 1773 et de Joseph II en 1782, l’effet de ces politiques restent limitées (ce sera l’objet d’un prochain billet).

Entre Lille et Roubaix, un samedi matin dans le parc Barbieux.

J’aime le Nord, c’est comme ça, j’ai beau essayer des shoots méridionaux, rien n’y fait je reviens toujours vers la lumière septentrionale et les couleurs de l’automne là bas, en haut. En se baladant samedi, par une exceptionnelle douceur matinale, voici quelques clichés pris dans le Parc Barbieux  :

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Un soldat de l’Armée Rouge viole une Polonaise

Voici l’objet de la colère de Moscou :

Un soldat soviétique violant une femme enceinte.
Un soldat soviétique violant une femme enceinte.

Je vous laisse lire l’article du blog big brower duquel ce billet est inspiré. Je me permets ce copié-collé :

Moscou a vivement réagi par l’intermédiaire de son ambassadeur à Varsovie, Alexandre Alekseev. Sur Facebook, il a expliqué être « profondément choqué par cette incartade de l’étudiant des Beaux-Arts de Gdansk, qui a insulté avec son pseudo-art la mémoire de plus de 600 000 soldats soviétiques, morts pour la liberté et l’indépendance de la Pologne ». Il a également jugé la sculpture « vulgaire » et « ouvertement blasphématoire » et a fait savoir qu’il espérait « une réaction appropriée » des autorités polonaises.

Le parquet de Gdansk doit désormais statuer sur d’éventuelles poursuites pour incitation à la haine raciale ou nationale contre l’étudiant. Lequel a défendu son œuvre, expliquant qu’il s’agissait d’un « message de paix », qui avait pour seul but de « montrer la tragédie des femmes et les horreurs de la guerre ».

Voilà qui est intéressant et suscite forcément plusieurs questions- réflexions (pas forcément de bon aloi)  :  C’est quoi le problème? Violer une femme? Ou violer une femme enceinte? Préciser que La Femme porte l’enfant de l’homme appartenant au groupe ennemi laisse perplexe. En même temps aucune guerre ne se joue sans l’image de La Femme en arrière plan, première réflexion. Pourquoi le Kremlin est si prompt à réagir? Laver l’honneur des héros libérateurs à l’Est entre 1944 et 1945? Construire inlassablement une virginité d’une Russie qui veut (re)devenir la grande Russie quand vont se tenir les J.O. à Sotchi, station balnéaire fréquentée par une kleptocratie en mal (mâle) de reconnaissance? Dans cette histoire, un petit étudiant des Beaux Arts de Gdansk n’a pas voix au chapitre, deuxième réflexion. le viol est-il inhérent à la guerre? Cette dernière question invite forcément à prendre un peu de recul, troisième réflexion qui m’invite à vous livrer deux lectures récentes. Dans son dernier ouvrage, La Fin, Ian Kershaw consacre un chapitre, à ce qu’il nomme une calamité à l’est, voilà ce qu’il écrit  en substance : la soif de vengeance était inextinguible …  phénomène de masse et acte de vengeance qui passait par la volonté d’infliger une humiliation maximale à la population masculine vaincue  (intéressant comme réflexion) le viol des femmes, jeunes et vieilles, souvent à plusieurs reprises, fut l’un des premières rencontres (gloups!!!) avec les conquérants avec les conquérants soviétiques … suivant certaines estimations (le mot dit le vide de la recherche en ce domaine pour cette époque et pour cet espace) 1.4 millions de femmes – soit un cinquième de la population féminine – furent violées au cours de ces semaines dans les provinces orientales conquises par l’Armée Rouge. Celles qui réussirent à se cacher ou à échapper à cette bestialité eurent en vérité beaucoup de chance (naïvement j’attends que l’historien s’empare du sujet, mais non, l’allusion au viol massif s’arrête là). Si l’on veut prendre un peu de recul, il faut lire l’historien Christian Ingrao, spécialiste des violences de guerre et à qui l’on doit un magistral essai sur les intellectuels de la SS (Croire et Détruire). dans un court article paru dans le monde hors série, 1914-2014, un siècle de guerre.

un siècle de guerrel’historien explique que la guerre traditionnelle édictait sans forcément la respecter  la norme de l’exclusion des femmes de la violence de la guerre. Au cours du XXème siècle les violences dirigées contre elles ont eu tendance à se généraliser, là je cite un extrait de son article « la violence à son paroxysme » : le viol de guerre, s’il n’est pas inexistant durant les deux conflits mondiaux, loin de là, n’a pas la systématicité qu’il acquiert en Yougoslavie dans les années 1990 ou dans la région des Grands Lacs africains des années 2000.

Lampédusa et Léonarda vs XVIIIè siècle. Partie I : Qui est étranger ?

Mobilité, mondialisation, échanges, fluidité et Lampédusa : cherchez l’intrus ? Pas si difficile, les 366 personnes qui sont mortes noyées le 03 octobre dernier incarnent le symptôme tragique des mobilités internationales des pays de l’Afrique subsaharienne vers l’Union européenne, forteresse protégée par Frontex. A ce propos, je vous conseille la lecture de deux sites : Frontex, le site officiel de l’union européenne  et le site Frontexit, (Frontexit est une campagne portée par des associations, des chercheurs et des individus issus de la société civile du Nord et du Sud de la Méditerranée à l’initiative du réseau Migreurop.)

Les États modernes ont toujours tenté de réguler les circulations, c’est pourquoi on peut se demander comment au XVIIIème siècle s’organisait le contrôle des étrangers et comment les États intervenaient directement dans les mobilités internationales, en cherchant notamment à attirer une main d’œuvre qualifiée ?

Tout d’abord, c’est quoi un étranger ? Aujourd’hui, la définition retenue par l’INSEE désigne comme étranger celui qui n’a pas la nationalité du pays dans lequel il se trouve mais cet état peut changer : l’étranger peut devenir français par naturalisation. L’étranger n’est pas forcément un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Un immigré n’est pas nécessairement étranger et réciproquement, certains étrangers sont nés en France (essentiellement des mineurs). La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. C’est bon, vous suivez ?? Maintenant, voyons ce qui se passe au XVIIIè siècle. La définition d’étranger est très délicate. Le chevalier Louis de Jaucourt qui s’est lui-même surnommé le forçat de l’Encyclopédie (assez drôle quand on y pense), donne la définition suivante de l’étranger   : celui qui est né sous une autre domination et dans un autre pays que celui dans lequel il se trouve, en clair celui qui est né ailleurs. Cet étranger qui n’est pas intégré dans les groupes d’appartenance de la société d’Ancien Régime, cet étranger est un forain. L’étranger est l’aubain c’est-à-dire une personne soumise au droit d’aubaine, il n’est pas un régnicole c’est-à-dire qu’il n’est pas sujet de la couronne, il est donc extérieure au royaume.

 

Exemple d'une lettre patente portant sur le droit d'aubaine à la fin du XVIIIème siècle
Exemple d’une lettre patente portant sur le droit d’aubaine à la fin du XVIIIème siècle

 

Dans l’une des rééditions (1722) de son Dictionnaire universel, Furetière désigne par étranger celui qui est d’une autre nation ». L’auteur établit trois catégories d’étrangers en retenant le critère de leur assimilation à la France (et oui, déjà là l’assimilation). Cette typologie aboutit à la mise en place d’un statut complexe, assez intéressant à observer car il se fonde sur la nationalité originelle des étrangers:

–          Ceux ayant besoin d’une lettre de naturalité pour être exempts du droit d’aubaine, cela concerne les Anglais, les Espagnols, les Allemands.

–          Ceux qui sont affranchis du droit d’aubaine et sont considérés comme français par privilège royal : les Suisses et les Écossais.

–          Ceux qui peuvent devenir « sujets » (c’est-à-dire régnicoles)  par simple déclaration car ils viennent de provinces revendiquées par le roi de France, cela concerne les Flamands, les Navarrais et les Milanais.

Une dernière source française pour terminer : le Dictionnaire raisonné de domaines et des droits domaniaux, qui date de 1762 et est une référence pour les juristes de l’époque, cet ouvrage ne compte pas d’article « étranger » mais contient celui d’ « aubain » : c’est-à-dire étranger, qui est né hors du royaume et qui réside en France ou y est de passage … on distingue plusieurs types d’aubains : l’étranger non naturalisé, l’étranger naturalisé, le Français même qui s’est retiré du Royaume.

Dans le royaume de France au XVIIIè siècle qui a abandonné le formariage (en gros : obtenir l’autorisation du seigneur pour se marier) et le chevage (en gros toujours, l’impôt qu’un seigneur perçoit sur un serf, c’est-à-dire un paysan placé dans sa dépendance), celui-ci conserve le droit d’aubaine qui participe donc à la définition de la population étrangère. Le roi peut faire varier le curseur, par exemple en 1715 par déclaration royale tous soldats ayant servi le roi pendant au moins 10 ans et qui s’engagent à s’installer définitivement en France sont exempts du droit d’aubaine. En France, le pouvoir royal tente de taxer les étrangers en s’appuyant sur la pratique de ce droit. Il faut à ce titre retenir la Déclaration de 1697 c’est une imposition qui touche 8 000 personnes étrangères et qui dure officiellement jusqu’en 1707, la monarchie y renoncera définitivement en 1740.

Extrait de la déclaration de 1697
Extrait de la déclaration de 1697

Après tout ce développement quelque peu soporifique (j’en conviens, et si vous avez changé d’adresse je peux le comprendre), on peut juste retenir une chose : si la notion de « nationalité » n’existe par à l’époque, l’appartenance à un État est manifeste, c’est cette appartenance qui est mobilisée par les juristes pour justifier la taxe de 1697.

 

1914-1918, quelques réflexions de Jay Winter.

La semaine dernière ont eu lieu les rendez-vous de l’histoire à Blois, le thème de cette année était La Guerre. En attendant l’ouverture de nombreuses manifestations l’année prochaine puisqu’en 2014 seront célébrés le centenaire du déclenchement de la Grande Guerre et le soixante-dixième anniversaire du débarquement en Normandie; sont parus de nombreux ouvrages historiques et surtout de nombreux magazines ont fait leur couverture sur la guerre. En feuilletant les dossiers de l’Histoire, j’ai apprécié lire l’interview de l’historien Jay Winter, qui dans un essai d’histoire culturelle nous livrait un travail sur le deuil et la mémoire de la Grande Guerre. Dans l’entretien qu’il accorde au magazine il revient sur quelques idées reçues concernant la « grande saignée », son terrain de recherche est la Grande-Bretagne. Tout d’abord la guerre la plus meurtrière de l’histoire de la Grande-Bretagne n’a pas empêché  une augmentation de l’espérance de vie dans les classes populaires, l’historien avance trois explications (médicales, politiques, sexuées ou « genrées »):

  • Les médecins ont été remplacés par des sages-femmes qui profitent des progrès de l’asepsie, cela a eu un effet positif sur la mortalité infantile.
  • Le contrôle de loyers et le rationnement mis en place par le gouvernement ont paradoxalement amélioré les rations alimentaires dans les classes populaires.
  • Les allocations familiales sont directement versées aux femmes et non plus aux hommes.

Ensuite, les démocraties que sont la France et la Grande-Bretagne ont cherché à protéger le niveau de vie de leur population civile, car c’est un élément essentiel pour le moral des soldats : pourquoi continuer la guerre quand leurs familles manquaient de tout. Jay Winter conclut ainsi : Ce passage par la démographie m’a convaincu que cette amélioration du niveau de vie occupait une place centrale dans l’explication de la victoire des Alliés et de la défaites des Allemands.

Enfin, en ce qui concerne les pertes directes, Jay Winter  a mis à jour une structure sociale de la mort dans les armées britanniques. La Grande-Bretagne, avec l’Empire et les dominions mobilisent 908 400 hommes, la part des morts ou des disparus s’élève à 12%. Il constate que plus on occupe une place élevée dans la hiérarchie sociale, plus le risque de mourir au front est lui aussi élevé. De nombreux hommes des classes populaires, trop chétifs n’ont pas été mobilisés (que ce soit par l’enrôlement ou la conscription), ceux qui sont quand même partis sont souvent restés à l’arrière. Contrairement à la guerre du Vietnam où les plus pauvres, notamment les Noirs ont été les victimes les plus nombreuses, dans l’armée britannique entre 1914 et 1918, le taux de mortalité des officiers a été deux fois plus élevé que celui des hommes de troupe.

La première guerre mondiale a envahi l’espace public villageois en France comme en Angleterre où l’on compte respectivement 38 000 et 33 000 monuments au morts, sans les corps, le nom restera toujours. De nouvelles formes de deuil envahissent les sociétés après l’arrêt des combats et la signatures de traités de paix. Dans le centre Bretagne, un monument est assez remarquable et mériterait une analyse plus poussée :

Monument aux morts de Maël-Carhaix.
Monument aux morts de Maël-Carhaix.

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