La question d’Orient, grandes manœuvres géostratégiques et financières entre amis. Partie I, je t’aime moi non plus.

Le titre de cette première partie partie peut sembler un peu obscur, mais j’espère faire œuvre de clarté au cours de  ce post. Depuis une trentaine d’années l’histoire de la colonisation, de l’expansion coloniale des puissances européennes a connu de profonds renouvellements historiographiques, depuis les études d’E. Saïd sur l’orientalisme à l’introduction d’une histoire par le genre. Mais ce qui nous intéresse ici c’est de savoir ce qu’on entend par la fameuse question d’orien et comment celle-ci a eu des répercussions  sur les politiques internationales menées par les États européens ? Et on essaiera aussi de comprendre comment dans la défense d’intérêts européens et notamment anglais l’Empire ottoman s’efface devant l’Egypte, province de ce même empire.

Une carte pour comprendre.
Le dessous des cartes.
Le dessous des cartes. Vidéo

Pour ceux qui veulent allez vite, vous pouvez (re)voir cette émission du dessous des cartes consacrée à l’Empire ottoman, si vous voulez aller un peu plus loin (mais pas trop non plus), il va vous falloir lire ce billet probablement trop aride, en même temps mettre du pep’s dans les relations internationales est hors de portée d’une modeste gallinacée.

Un Empire sur le déclin.

Grossièrement, la question d’Orient concerne les affaires de l’Empire ottoman dont le déclin affecte les rapports entre les puissances continentales de l’Europe car leurs intérêts géostratégiques divergents dans les Balkans peuvent modifier l’équilibre européen. Prenons quelques exemples, les Anglais veulent utiliser l’Empire ottoman pour servir leurs propres intérêts, ils sont pendant très longtemps partisans du maintien de l’intégrité territoriale de cet empire, contrairement aux autres puissances européennes. Les Russes veulent obtenir un accès à la Méditerranée et le libre passage de leur flotte dans les Détroits. Les Austro-Hongrois contrôlent la Bosnie-Herzégovine depuis 1878 et l’annexe en 1908, ils ont tout intérêt au démantèlement de l’Empire ottoman. Pour la France, il s’agit de défendre ses positions commerciales et culturelles pluriséculaires auprès des chrétiens du Levant, dont elle se considérait comme leur protectrice « naturelle »  ce que montre  l’expédition de Napoléon III de 1860 pour protéger les chrétiens du Liban des exactions musulmanes (pour lire la lettre de Napoléon III à l’ambassadeur de France en 1860 dont est ici reproduit un extrait)

Lettre de Napoléon III à l'ambassadeur de France à Londres, 1860
Lettre de Napoléon III à l’ambassadeur de France à Londres, 1860

A l’inverse, les Britanniques avaient plus d’intérêts à voir l’Empire ottoman se maintenir plutôt qu’à œuvrer à son effondrement, leurs considérations sont de trois ordres :

  1. économiques, mais c’est peut-être la considération la moins importante : le Royaume-Uni était le premier partenaire commercial de l’Empire, en achetant 29% des exportations ottomanes et en fournissant plus de 40% de ses importations ; la part du commerce turc demeura toujours modeste, mais le traité de libre échange conclu en 1838 ouvre la Porte à l’influence commerciale britannique.
  2. Financières : le Royaume-Uni  détenait 13% de la dette extérieure turque.
  3. Géostratégiques : l’Empire ottoman commandait à deux des trois routes menant aux Indes, il faut donc contenir l’expansion russe.

L’axe suivi par la politique britannique est toujours le même au XIXè siècle : ne pas laisser une puissance dominée les autres sur le continent, c’est la même logique qui est à l’œuvre dans la « question d’Orient », le Royaume-Uni mène conjointement des actions avec plusieurs puissances afin d’éviter que l’une d’elle ne prît l’avantage et aussi pour préserver le plus possible l’existence de l’Empire ottoman. Jusqu’à la fin des années 1870, La Grande-Bretagne va donc s’engager dans des conflits afin de maintenir l’intégrité de cet empire et préserver ses intérêts. Elle intervient conjointement avec la France dans la guerre de Crimée entre 1854 et 1856 afin de faire taire les appétits expansionnistes de la Russie. Cette guerre est très couteuse en hommes, c’est le conflit le plus meurtrier entre 1815 et 1914 et pour les historiens elle ouvre un siècle de guerre où les armes létales jouent en rôle de plus en plus prépondérant, 500 000 soldats et civils sont tués.

Scènes de la guerre de Crimée
Scènes de la guerre de Crimée

Dans l’estampe présentée ici, on peut observer différentes scènes de cette guerre de Crimée (Bombardement et incendie de la ville de Tanganrog par les flottes anglo-françaises – Les marins français du Cacique détruisent le fort russe Ak-bournou et précipitent les canons à la mer – Prise d’une batterie russe de 4 pièces près du Mamelon vert – Explosion d’une poudrière russe – Tente d’ambulance, blessés devant Sébastopol – Batterie de mortiers anglais. Bombardement de Sébastopol – Camp anglais devant Sébastopol – Camp devant Sébastopol, Source

En mars 1856, le traité de paix signé à Paris  règle la question des lieux saints et celle des Détroits, la restauration de la suzeraineté turque sur les principautés danubiennes et l’internationalisation du Danube est actée. L’intégrité de l’Empire turc est ainsi maintenue comme l’illustre cette huile sur toile de Dubufe qui représente les protagonistes essentiels du conflit: le comte Orloff, pour la Russie, qui se détourne encore, face à Walewski et à Lord Clarendon, qui semblent inviter du regard leur allié ottoman à la table des négociations. Cavour, l’artisan de l’unité italienne, regarde la scène en simple spectateur, debout près de Lord Cowley qui s’interpose comme pour le protéger de l’Autriche représentée par Buol.

Edouard-Louis Dubufe, le congrès de Paris 1856 (c) RMN- Grand Palais
Edouard-Louis Dubufe, le congrès de Paris 1856 (c) RMN- Grand Palais

Toutefois entre 1880 et 1914 la couronne britannique abandonne Istanbul pour le Caire. Pourquoi ce changement dans la politique étrangère britannique?

D’abord le traité de Berlin signé en juin-juillet 1878 le marque le début du démantèlement de l’Empire ottoman : indépendance de la Serbie, du Monténégro et de la Roumanie, séparation de la Bulgarie en deux entités, contrôle militaire de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne ne s’oppose pas à ce traité parce qu’elle recentre ses intérêts : le maintien de l’intégrité de l’Empire ottoman étant moins important que la consolidation de sa zone d’influence en Égypte. La Turquie a perdu son intérêt économique et financier notamment après la banqueroute de 1876 et surtout parce que la Grande-Bretagne veut s’assurer le contrôle direct de points stratégiques sur la route des Indes, dans cette perspective c’est l’Egypte qui prend une grande importance géostratégique grâce au fameux canal de Suez dont le percement débute en 1869, l’inauguration sera le rendez-vous des têtes couronnées de l’époque

L’Égypte notre amie.

 Le pacha Méhémet – Ali (1805-1848) mène en Egypte, province de l’Empire ottoman une  politique de réforme à marche forcée, du coup  la capitale devient un terrain d’expérimentation pour les ingénieurs et les architectes venus d’Europe qui le conseillent. Intéressons nous à ce qu’il se passe dans cette douce province ottomane avant 1882, date à laquelle la Grande-Bretagne envahit l’Egypte et porte directement atteinte à l’Empire ottoman. Le petit-fils de ce pacha est Ismail Pasha vice roi d’Egypte et Khédive de 1863 à 1879. Cette histoire va se jouer en trois actes comme dans une pièce dramatique.

Ismail Pasha vice roi d’Égypte et khédive
Ismail Pasha vice roi d’Égypte et khédive

Afin de développer son pays notamment dans la culture du coton et la construction d’infrastructures permettant les exportations de matières premières, le vice-roi Ismaïl engage les finances publiques égyptiennes dans d’onéreux emprunts auprès de banquiers européens. La conjoncture internationale joue en sa faveur : l’Angleterre connait une famine de coton car la guerre de Sécession (1861-1865) la prive de ses approvisionnements en coton, cela profite donc à l’Égypte qui fournit la Grande-Bretagne. Fin du premier acte.

Une conjoncture beaucoup plus défavorable s’ouvre où s’additionnent  la fin de guerre de Sécession et une crise bancaire en l’occurrence celle de 1873. La demande s’effondre, l’Égypte s’endette et la dette devient écrasante (ça ne vous rappelle rien ??). Fin du deuxième acte.

La banqueroute est imminente, pour l’éviter le Khédive met en jeu ses parts sur le canal de Suez (il détient 44% de la compagnie).

L'Impératrice Eugénie et quatre des princes ayant assisté à l'inauguration du canal de Suez
L’Impératrice Eugénie et quatre des princes ayant assisté à l’inauguration du canal de Suez

La France préfère que l’Égypte conserve cette garantie pour de nouveaux emprunts mais la Grande-Bretagne rachète ses parts pour combler la dette. Quels cons ces Anglais, ils pouvaient faire comme les Gaulois : conserver la dette pour garantir de nouveaux emprunts ?? Ben non, parce que la Grande-Bretagne n’a pas hésité à tordre les principes libéraux épine dorsale du capitalisme britannique et se rendre maitresse d’une belle prise de contrôle : en épongeant la dette égyptienne la couronne britannique impose en contrepartie  un conseiller chargé de réorganiser les finances de l’Égypte, dans un sens favorable à la Grande-Bretagne, of course. Le résultat est implacable : L’Égypte passe dans la sphère d’influence de la GB (Ca non plus,  ça ne vous rappelle rien ? Genre une –grosse-  partie du port du Pirée achetée par le gouvernement chinois pour racheter la dette de la Grèce en 2012 ??). Fin du troisième acte.

L’Egypte, notre soumise. Un épilogue ?

Travaux sur le canal de Suez
Travaux sur le canal de Suez. Source

En 1876, les dettes atteignent le plafond et l’État Égyptien est mis en faillite. La France et la Grande-Bretagne imposent la formation d’une Caisse de la Dette publique en mai, en novembre, ils imposent la présence au sein du gouvernement égyptien deux contrôleurs chargés des finances et des travaux public. Dire que ce « cabinet européen » est très impopulaire est peu dire : comment l’Égypte peut réagir? Aura t-elle les moyens de sa réaction?

La suite à suivre,  bientôt  ./…

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