Ces lieux qui ont une âme … errante.

C’est en surfant que j’ai fait la découverte de ces deux photographes qui ont en commun de capturer les lieux, mais pas n’importe lesquels. Ian Ference et Thomas Jorion ont en commun une passion pour les lieux abandonnés.

Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved
Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved

Ian Ference, photographe originaire de New York a fait de la Grande Pomme son terrain de jeu privilégié et nous offre un voyage au cœur de l’archéologie urbaine afin de capter l’âme des lieux, ces lieux abandonnés par la négligence de certains promoteurs, par l’incurie des pouvoirs édilitaires, par l’éclatement de la bulle immobilière, par le temps de la ville qui investit des lieux en abandonnant d’autres. Toutes ces raisons conjuguées expliquent la fascination des artistes mais aussi des promeneurs pour les friches, desquelles se dégagent comme en négatif ce que fut l’esprit d’un lieu et dont il ne subsiste plus aujourd’hui que des parcelles d’âmes pour ceux qui veulent bien tendre l’oreille. Ian Ference est un professionnel de l’image mais aussi un artiste qui veut raconter une histoire.Son travail sur Ellis Island est époustouflant, vue du ciel cette île, cette porte d’entrée des migrants aux Etats-Unis ressemble à ça :

Ellis Island

 C’est par cette porte qu’ont transité des millions de migrants européens qui passaient ici un examen médical et devaient remplir un questionnaire .

Ellis Island la salle d'examen. 1913. Source
Ellis Island la salle d’examen. 1913. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.

Ian Ference nous y replonge, ses photos sont impressionnantes et envoutantes, nous visitons les reliques de ce qui fut le centre des services de l’immigration.

Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.

Ian Ference tient un blog The Kingston Lounge   du nom d’un club de jazz abandonné situé en face de son appartement de Brooklyn où il vivait à l’époque où il a créé son blog. Il a aussi un site .

Capture site ina ference.

Dans le portfolio la rubrique personal work est impressionnante. Sur cette photo, le rêve de la liberté incarnée par la Statue du même nom côtoie la mort  (la morgue d’Ellis island)

Ian Ference, Statue de la Liberté et morgue d'Ellis Island. SourceSource.

De ce côté ci de l’Atlantique, le photographe Tomas Jorion mène un travail tout aussi remarquable. Comme l’artiste précédent, le travail de Thomas Jorion s’élabore dans le champ spécifique des bâtiments en ruine ou délaissés. Son geste photographique explore les rapports avec l’environnement construit en privilégiant des espaces atypiques qu’il nous incite à observer en induisant une réflexion sur la matérialité et la temporalité. Son travail consiste à chercher et photographier partout dans le monde des espaces qui ont été désertés et où le temps semble figé, capturer le temps ne relève t-il de l’illusion ? Son site véritablement généreux est une invitation à entrer dans son monde.

Thomas Jorion. Source.
Thomas Jorion. Source.

Voici comment il parle de son travail : celui se base sur notre perception du temps, de la façon dont il s’écoule et surtout de son absence de linéarité. Certains lieux se retrouvent ainsi comme « figés » dans le temps, alors même que notre société se développe et file à cent à l’heure. Ils paraissent comme inanimés ou en veille alors qu’en réalité, ils suivent un écoulement temporel déformé, allongé, qui leur est propre. Aujourd’hui je parcours le monde avec une idée en tête : chercher et présenter ces îlots intemporels. Je choisis de rentrer dans des lieux clos et laissés à l’abandon, autrefois lieux animés, de vie, de loisirs ou de prestige pour les saisir et les partager. Ma fascination pour l’esthétique de ces lieux abandonnés s’inscrit dans un courant plus ancien. Les Romantiques aimaient à se promener dans les ruines de civilisations disparues. Certains peintres y ont consacré une partie de leur oeuvre : François de Nomé (1592 – 1623), Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) ou Hubert Robert(1733 – 1808). D’une certaine façon mes photos s’inscrivent dans cette démarche.À l’origine de la création des îlots intemporels, on peut dégager différents phénomènes contemporains. Et bien qu’ils aient des origines spécifiques sur chaque continent, la conséquence est la même : la disparition de l’humain.

 Ce qui fascine dans son travail c’est la diversité des lieux avant animés et maintenant plongés dans un silence sépulcral, qu’il s’agisse de la salle d’une usine d’engrais en Allemagne ou de la chapelle d’une villa néo gothique piémontaise construite vers 1850.

Thomas Jorion, une usine d'engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, une usine d’engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.

Jusqu’à la fin du mois de décembre la Galerie Insula à Paris (29 Rue Mazarine dans le VIème arrondissement de not’ capitale) expose les dernières œuvres du photographe.

Thomas Jorion exposition Silencio.
Thomas Jorion exposition Silencio.

Notre conception de l’espace et des territoires a été travaillée par de nombreux bouleversements qui s’apparentent à bien des égards à des révolutions : pensons à la révolution des transports qui change profondément notre rapport à l’espace; pensons à la révolution numérique qui est la révolution de notre présent et nous interroge sur notre relation à l’autre, à l’espace et au temps en nous plongeant dans l’immédiat. Cette révolution construit aussi notre relation au passé (plus complexe), notre relation au présent (infini), notre relation au futur (improbable). Toutefois on peut monter des ponts entre les époques et  tisser des liens entre les intentions des artistes : le sujet des ruines a inspiré de nombreux artistes, notamment à l’époque moderne (aux XVIIè et XVIIIè siècles), quand les premiers touristes anglais découvrent ce que nous n’appelons pas encore le patrimoine. Les ruines s’inscrivent alors dans la tradition de la peinture de paysage, par exemple Claude Gellée ou Poussin situent des scènes bibliques ou mythologiques dans des cadres bucoliques où des ruines étaient présentes pour faire ressortir le contraste entre une architecture périssable et une nature immortelle ; les ruines donnent un sens au paysage en lui imprimant la marque de l’homme et de l’histoire. Cela peut être le sens de la peinture de G. Nyets réalisée en 1660.

Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.
Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.

 Quelques années auparavant en 1623, François de Nomé peint ce « fantastique » paysage de ruines que l’on peut admirer à la « National Gallery » de Londres, l’artiste est fasciné par l’achitecture et les ruines, il crée ici comme dans d’autres œuvres des monuments composites aux voutes gothiques, aux portiques Renaissance qui n’appartiennent à aucun temps ni à aucun moment. François de Nomé peut s’apparenter pour qui aime les catégories comme  l’artiste du cataclysme et de l’écroulement.

Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.
Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.

 En France, l’intérêt pour les ruines commence à se manifester vers 1740, le point de départ pourrait être marqué par l’huile sur toile attribuée à  J.D. Attiret : Ruines imaginaires

Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.
Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.

 Mais c’est l’Europe entière qui s’éprend des ruines, songeons par exemple à Piranèse.

Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune - 1778 - Gravure à l’eau-forte - Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6)
Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune – 1778 – Gravure à l’eau-forte – Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6).

 Piranèse entreprend, à la fin de sa vie, une ultime série de planches consacrées aux ruines des temples grecs de Paestum, découverts au sud de Naples. Les lieux, redécouverts un peu avant le milieu du XVIIIe siècle, attiraient l’attention des curieux et de nombreuses estampes circulaient sur le sujet. Cette planche représente le temple dit de Neptune (considéré aujourd’hui comme celui d’Héra). Bâti vers 460-450 avant J.-C., c’est le plus imposant des trois temples de Paestum. Il a conservé une bonne partie de sa colonnade intérieure à deux niveaux. Piranèse ne consacre d’ailleurs pas moins de six planches, en plus du frontispice, à la description de l’intérieur de l’édifice. Piranèse déploie dans cet œuvre ultime la même science de la perspective et des effets de lumières qui charge de tant d’émotion ses vues de Rome (Source).

Les ruines deviennent un genre esthétique en soi, le goût du Moyen Age né en France avant la Révolution allait se transformer en une véritable mode, et la « renaissance du gothique » (les puristes me pardonneront cet abus de langage) est, là aussi, un phénomène européen … Mais j’y reviendrais  dans un autre article, sinon de digressions en digressions je vais finir par oublier le sujet annoncé au départ : les œuvres photographiques de Ian Ference et Thomas Jorion.

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 C’est un  cours survol mais on peut se demander si l’intérêt et la fascination qu’exercent sur nous le travail des deux photographes sont un signe de notre époque nostalgique ? A-t-on le sentiment à ce point de la perte (celle d’un passé qui ne reviendrait plus) que  nous dépensions talent et énergie à vouloir saisir ce qui disparait sous nos yeux ? Peut-on voir ces œuvres comme des memento mori, la ruine matérielle remplaçant le gisant, les photographies de Ian Ference et de Thomas Jorion seraient alors comparables à des vanités qui rappelle l’homme à sa finitude. ? Si nous vivons dans une époque de mort interdite telle que l’avait analysée Philippe Ariès, ces ruines artialisées, ces lieux abandonnés mais mis en scène questionnent collectivement notre rapport au temps. Nous tentons de comprendre comment ces lieux ont fonctionné, nous contemplons avec sidération le spectacle de la ruine, mais qu’adviendra t-il de la ruine demain ? Contrairement aux peintures de l’époque moderne, ces photographies représentent des ruines qui ne sont pas imaginaires mais qui finiront par graver notre imaginaire.

Si l’exploration des lieux interdits et oubliés, notamment des lieux urbains, vous intéresse vous devez absolument et sous peine de le regretter amèrement (vous noterez l’injonction comminatoire !!!) vous précipiter sur le site pour y rester : Fordidden – Places.

Capture Forbidden PlacesEt je finirais par cette dernière photographie qui pour le coup a fait fonctionner mon imagination, il s’agit d’une photographie de Thomas Jorion, il s’agit d’une école abandonnée au Japon, mais pourquoi ?

Thomas Jorion. Une école à Chigoku.
Thomas Jorion. Une école à Chigoku.

Comprendre la Révolution et l’absence de « lieux du politique » aujourd’hui.

Pour un nouveau Journal officiel.

Voilà un entretien passionnant avec Sophie Wahnich, éminente spécialiste de la Révolution française. Elle répond ici à la question de savoir s’il y a encore un peu de politique quelque part? et de savoir si nous sommes aujourd’hui des êtres citoyens ou des spectateurs?

Bonne écoute.

 

J’ai mal aux dents! et au Moyen-âge c’était comment?

Un billet sorti de derrière les fagots fait à partir une ancienne lecture dont je ne vous livre ici que la substantifique moelle.

Un os ou une dent conserve l’image de ce que leur propriétaire a mangé mais aussi, s’il s’agit de produits animaux, de ce dont s’est nourri la nourriture. A partir d’une mâchoire on sait si l’individu consomme plutôt des poissons d’eau douce, des herbivores. Les fouilles archéologiques menées sur le site de l’église Saint-Laurent de Grenoble  font revivre la mâchoire d’individus inhumés entre le XIIIè et le XVè siècles qui se révèlent être de  gros consommateurs de viande (notamment de la  viande d’élevage) ; cette consommation est plus importante à la fin de la période.

Pourquoi le sait-on ? Parce que les dents des corps inhumés au XVè siècle présentent de nombreuses caries et des lésions plus nombreuses et plus profondes : signe d’une alimentation à forte teneur en protéine, cela est peut-être aussi résultat d’une cuisine de mijotage qui a tendance à envelopper les dents d’une pâte acides. En revanche, l’usure dentaire (liée à la consommation d’aliments abrasifs, comme les céréales) est moins importante au XVè siècle par rapport au XIIIè siècle.

Est-ce valable pour tout le monde ? A la fin de la période retenue, les archéologues ont relevé des « indicateurs de stress » qui traduisent des conditions de vie difficiles : les hypoplasies, c’est-à-dire des réductions de l’épaisseur de l’émail dentaire, sont synonymes d’anémie et de malnutrition, celles-ci deviennent plus nombreuses. En clair, on mange mieux, mais « on » n’est pas tout le monde, même si les archéologues pensent que la situation sanitaire de la population inhumée à St-Laurent s’est fortement améliorée.

Machoire de saint Louis. Trésor de la cathédrale Notre-Dame.
Machoire de saint Louis. Trésor de la cathédrale Notre-Dame.

Si vous êtes à table, bon appétit ….

Si vous êtes à croc et affamé :

http://books.openedition.org/pufr/2564

Si vous aimez une digestion plus lente : 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_2002_num_80_4_4676

Si vous souhaiter visiter virtuellement un musée archéologique : 

http://www.musee-archeologique-grenoble.fr/

La poule et Jules Renard.

Je crois (probablement à tort) que plus personne ne lit Jules Renard, en revanche tout le monde connait Poil de carottes. Né en 1864 en Mayenne, il arrive très jeune dans la Nièvre, à Chitry-les-Mines, terre à laquelle il se sent viscéralement attaché. Dans ses Histoires Naturelles, il consacre à La Poule le portrait que voici :

Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.

C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.

Elle s’y roule, s’y trempe, et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli. .

Elle ne boit que de l’eau.

Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

Elle pique, elle pique, infatigable.

De temps en temps, elle s’arrête.

Droite sous son bonnet phrygien, l’oeil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l’une et de l’autre oreille.

Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.

Elle lève haut ses pattes raides, comme ceux qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

On dirait qu’elle marche pieds nus.

Voilà une identité en forme de portrait qui n’est pas pour me déplaire, et aussi parce qu’on a toujours besoin de plus petit que soi :

Guminicourt. Une poule. 1920 1923 RMN Grand Palais. Château de Blérancourt
Guminicourt. Une poule. 1920 1923 RMN Grand Palais. Château de Blérancourt

Représenter la mort : l’homme ou le Christ ? Premiers instants.

Dans un premier temps, j’avais pensé titrer ce billet « les représentations du Christ mort » mais je me suis bien vite rendue compte que l’expression reposait sur un paradoxe que je ne sentais pas la compétence d’affronter : comment transformer cet « oint, consacré pour une mission » en homme mort qui a été fait de chair et de sang ? Toutefois, je conserverai cette expression par commodité de langage, mais ce parti-pris mérite éclaircissements : par « Christ mort » on ne désigne pas Jésus mort en croix, mais Jésus reposant dans son linceul ou mort allongé dans son tombeau. Cette entorse assumée, on peut entrer chez les peintres pour constater que le christ mort peuple l’art occidental depuis les débuts de la Renaissance, même si sa mort et la douleur qu’elle suscite sont représentées bien avant, notamment dans la représentation de la mise au tombeau ou encore dans les Pieta. Avec la Renaissance s’ouvre une nouvelle période : le christ fait de chair et de sang qui meurt et fournit à l’homme une nouvelle réflexion sur sa finitude et la caducité des choses humaines.

La question est de savoir comment les peintres ont représenté ce moment au terme duquel Jésus homme ressuscite et devient pour les apôtres et ses disciples Jésus Christ, Méssiah, le Messie.

Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.
Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.

C’est la fresque Trinité de Masaccio peinte vers 1426 pour l’église Santa Maria Novella de Florence qui nous permet d’entrer dans cette promenade à travers les arts. Masaccio est réputé dans le milieu florentin pour son sens du relief, sa maitrise de la perspective ; il va fonder son œuvre sur le volume, l’espace et la lumière notamment pour le travail réalisé dans la chapelle Brancacci.

Masaccio, détail de la fresque.
Masaccio, détail de la fresque.

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la scène de la crucifixion, mais la partie inférieure de la fresque : dans cet espace repose un squelette : s’agit –il de Jésus mort ? S’agit –il d’un homme ? Florence connait au XVè siècle une période d’une grande richesse, marquée par une ouverture culturelle la cité exerce influence sans pareille, l’univers artistique de Florence irradie l’Italie, l’Europe de la Renaissance. C’est dans cette ville traversée par le dynamisme dont est porteur l’humanisme, que notre peintre fait parler le squelette sous la forme d’un memento mori : « J’ai été ce que vous êtes et ce que je suis, vous le serez aussi ». Il ne s’agit donc pas d’un christ mort au sens où nous l’entendons ici, mais l’image de l’homme lui-même, l’humanité que le Christ est venue racheter selon la doctrine de l’Eglise.

A la fin du XVème siècle, c’est peut – être Andréa Mantegna qui nous fait sentir, ressentir l’humanité de ce christ mort et l’inextinguible douleur de la perte.

Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.
Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.

Le christ mort est peint sur une toile tellement finie qu’elle fait songer à de la soie. La composition de cette œuvre sera reprise et réinvestie par de nombreux artistes (Antonio della Corna, au XVIIème siècle par A. Carrache et O. Borgianni). Cette œuvre occupe une place particulière dans la vie du peintre. Les inventaires après décès du fils Mantegna dressés en 1510, ont invité les historiens de l’art à formuler l’hypothèse suivante : Mantegna aurait peint ce christ pour lui-même, pour sa propre dévotion après les drames personnels qui l’ont frappé. Il perd l’un de ses fils au début des années 1480 et le visage de saint Jean en pleurs est très proche des autoportraits que le peintre glisse dans ses œuvres. La composition fait de cette détrempe un pur chef d’œuvre : le spectateur est placé dans un espace restreint et se retrouve en contact direct avec la mort et la douleur. Les larmes et les rides profondes des figures de gauche nous placent dans une intimité à laquelle nous aimerions échapper.

Mantegna  montre dans son Christ mort que l’implication dévote du spectateur peut s’accorder avec les choix modernes de l’humanisme. Il place le point de fuite au – dessus du champ pictural tout en semblant situer celui qui regarde au plus près de l’image, la représentation du corps joue avec les conventions propres à la perspective et à sa construction régulière. Mantegna nous offre une vision très rapprochée des plaies aux pieds et aux mains. La plaie sur le côté à peine visible pour nous et contemplée par à travers leurs larmes par Marie et Jean. Le pathétique de l’image est rendu et renforcé par le détail des plaies lavées aux pieds et aux mains (extrait inspiré de la lecture de D. Arasse, Le Détail)

Au début du XVIème siècle, Matthias Grunewald met l’accent sur le détail physique de la souffrance, peu à peu on pourrait toucher les douleurs du Christ qui interdisent alors de promener un regard d’indifférence, c’est un corps d’épines qui est mis au tombeau dans la prédelle du retable d’Issemheim ; D. Arasse parle à ce propos de brutalité visuelle du détail.

Prédelle du retable d'Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.
Prédelle du retable d’Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.

A la fin du XVIème siècle, Annibale Carrache s’empare du thème, et construit une œuvre inspirée de la composition de Mantegna.

A. Carrache, le Christ mort.
A. Carrache, le Christ mort.

Vers 1590, Annibale Carrache entre dans le tombeau. Nous sommes placés au même endroit que chez Mantegna mais nous n’observons plus le même Christ, celui qui nous fait face gît allongé, son corps courbé comme si on l’avait déposé à la va vite. La mort vient de s’en emparer : les plaies sanguinolentes laissent le sang s’échapper : les goutes de sang surgissent des plaies des pieds, la poitrine semble encore se soulever pour un ultime soupir, la barbe fatiguée, le torse et les cheveux sont en sueur.

Le sang des pieds, des mains et du flanc macule le linceul : l’homme aurait – il été déposé là avant la fin de son calvaire au Golgotha ?

Le christ mort est ici l’humanité : dans cette proximité, cette étrange promiscuité avec la mort, j’ai l’impression d’avoir un œil dans la tombe et de subir l’insondable solitude humaine. Il est impossible de le réveiller, les chrétiens croiront qu’il est ressuscité. Seuls les « objets » permettent une identification : les clous, la tenaille et la couronne d’épine.Cette œuvre suscite des émotions ambivalentes : la tristesse, le repos, l’impuissance, la finitude. A y regarder de plus près, on peut aisément comprendre l’urgence à sortir du tombeau et faire de ce Jésus homme le Jésus Messie.

Deux célèbres « Christ mort » invitent à un exercice comparatif, il s’agit de ceux de Hans Holbein le Jeune et Philippe de Champaigne

Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d'un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523)  Kunstmuseum de Bâle
Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d’un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523) Kunstmuseum de Bâle
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.

Né vers 1497, Hans Holbein le Jeune a été le portraitiste attitré d’Henri VIII. Ce peintre officiel de la cour d’Angleterre, meurt de la peste en 1543. En 1521, dans une Europe en proie aux pires convulsions religieuses, il met au tombeau un christ cadavérique aux yeux ouverts. Le corps est nu couché sur la pierre, le visage et les pieds sont verdâtres, des muscles encore tendus de ce corps caressé par une lumière froide nous donnent la conviction que ce corps ne renaîtra pas : c’est peut-être un cadavre vrai, Holbein croyait-il en la Résurrection ? Félix Vallotton dit de cette œuvre qu’elle est « une simple étude d’anatomie ».

Holbein. Détail.
Holbein. Détail.

Conservons le même sujet mais changeons d’époque et d’espace, après avoir suivi un apprentissage à Bruxelles, Philippe de Champaigne s’installe à Paris en 1621 (un parcours passionnant qui mériterait plus qu’un petit billet). C’est un tableau réaliste, de manière froide on peut décliner l’ensemble des éléments : les dimensions du corps, la forme des blessures, les plis du tissu servant de linceul. Ce peintre janséniste peint un Christ mort qui continue à m’émouvoir, peut-être est-ce cette facture classique ou la lumière qui caresse ce corps mort reposant sur un linceul ensanglanté, les blessures en forme de plaies ne laissent aucun doute, la couronne d’épines posée à droite me disent qu’il s’agit une œuvre de dévotion. J’y observe encore des traces de vie, ôtez les blessures et vous y verrez un homme endormi, mais si votre regard ne se détourne pas des plaies, vous comprendrez (intuitivement ou culturellement) qu’il s’agit d’un Christ qui ressuscitera. Les ténèbres mettent en valeur un corps baigné de lumières qui ressuscitera.

A suivre  ./..

LA PISCINE. Expérience aquatique et artistique.

 Avant de plonger dans le grand bain, un petit retour

en arrière.

On connait tous les grandes réalisations muséales des dernières années, les musées se sont transformés, sont devenus des symboles d’une starchitecture (les villes font appel à un architecte star) dans la compétition contemporaine que se livrent les villes. On peut évoquer deux expériences architecturales emblématiques : il y a 25 ans, la gare désaffectée d’Orsay conçue par Victor Laloux elle-même édifiée sur les vestiges du palais d’Orsay s’est transformée en musée que le président François Mitterrand inaugure le 01 décembre 1986.

Franchissons les Pyrénées et rendons nous à Bilbao où s’est déroulée une expérience architecturale et muséale des plus novatrices, l’idée est simple : associer l’identité de la ville à un musée capable d’attirer les touristes et les emplois en apportant à la cité un nouveau souffle économique. Bilbao fait appel à l’architecte Frank Gehry  pour redonner vie à un ancien quartier industriel. Les retombées économiques liées à la fréquentation du musée sur la ville se chiffrent en millions d’euros. Le musée Guggenheim est l’exemple emblématique d’un investissement culturel réussi, on parle à ce propos de « l’effet Bilbao » cela consiste à implanter dans une région où économie, culture et démographie sont peu dynamiques un geste architectural fort, porté par une institution prestigieuse dont le nom vaut comme marque. (Source)

Bilbao. Vue oblique
Bilbao. Vue oblique
Le musée Guggenheim à Bilbao, réalisation de F. Gehry.
Le musée Guggenheim à Bilbao, réalisation de F. Gehry.

 L’effet Bilbao fait des vagues.

Les villes vont donc faire appel à un architecte capable de concevoir un musée qui s’imposera comme un élément essentiel de l’identité de l’espace urbain. Ce processus est à l’œuvre dans les très grandes villes (pensons à la pyramide du Louvre œuvre de Ieoh Ming Pei, qui a fait pousser des cris d’orfraies au moment de sa présentation) mais gagne aussi des villes moyennes ou des métropoles régionales qui ambitionnent de jouer un rôle  international. Je vais prendre trois exemples français qui illustrent cette dynamique faisant de la culture une politique de développement des territoires.

Le premier exemple est celui de Metz avec le centre Pompidou, le bâtiment remarquable a été pensé par les architectes Shigeru Ban, Jean de Gastines et Philip Gumuchdjian . Le projet remonte à 2003, la construction débute en 2006 et le musée accueille le public depuis le moi de mai 2010.

Centre Pompidou Metz
Centre Pompidou Metz

Dans le cadre de politiques publiques, Louvre-Lens constitue le deuxième exemple, la culture sert à revitaliser le territoire : fruit d’un long processus initié en 2004 avec le choix de cette ville du Pas-de-Calais pour son implantation, la nouvelle antenne du Louvre délocalise l’accès à la culture et ouvre ses portes au public le 12 décembre 2012 pour tenter par la culture de « réparer la crise industrielle ».

Enfin le dernier projet en date est celui du Mucem (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille intronisée capitale européenne 2013 de la culture  .

MUCEM, Marseille.
MUCEM, Marseille.

Au delà de la prouesse architecturale, le but est, ici comme ailleurs, de redynamiser un territoire : Le Mucem doit doper Marseille. Je vous livre ici quelques extraits de l’article de G. Rof paru le 08 octobre dernier dans M Le Magazine du Monde :

–          C’est un flot continu, une procession quotidienne qui métamorphose le visage du Vieux-Port. En franchissant, le 27 octobre, le cap de 1,4 million de visiteurs en cinq mois, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, le MuCEM, est en passe de devenir le site le plus visité de Marseille. Notre-Dame-de-la-Garde et son million et demi de pèlerins annuels n’ont qu’à bien se tenir. Lors des vacances de la Toussaint, sur les deux passerelles géantes qui relient le musée à la ville, les files d’attente se sont étirées du matin au soir. Parmi les visiteurs, près de 20 % de touristes étrangers.

–          L’effet MuCEM se lit au-delà de sa fréquentation. Depuis juin, les hôtels marseillais affichent une hausse des réservations de près de 12 % par rapport à 2012. « Marseille-Provence 2013 avait commencé doucement, note Isabelle Brémond, directrice du comité départemental du tourisme (CDT13). L’ouverture du musée, le 7 juin, a été un déclic pour tout le territoire. En octobre, les hôtels affichaient 80 % d’occupation. »

Tout y est :

  1.  Une politique publique pour re-dynamiser un territoire.
  2.   L’appel aux meilleurs architectes du moment qui réalisent des bâtiments innovants, intelligents, époustouflants qui marquent de leur empreinte l’espace où ils sont implantés, et permettent à la métropole en question d’entrer dans la compétition que les villes se livrent entre elles.
  3. Le choix d’une métropole bien reliée, notamment bien reliée à Paris, ville mondiale.
  4. L’attente de retombées économiques pour la ville et sa région.
  5. Dernier élément, mais qui n’apparait ici : associer le musée aux talents d’un grand chef ou d’une bonne assiette locale.
MUCEM
MUCEM

Bien, à force de digressions je m’éloigne du titre annoncé, il est temps de prendre son ticket pour aller à la piscine, mais pas n’importe laquelle.

Prends ton ticket pour entrer à la piscine … de Roubaix.

J’ai aimé cet endroit dès les portes franchies, transformer une piscine municipale en musée, l’idée pouvait paraitre incongrue, voire totalement farfelue et ça m’a plu. Quand on entre dans le lieu, l’architecture modern style vous accueille : à gauche l’ancien café transformé en restaurant  tenu par l’excellente maison Meert http://www.meert.fr/restaurant-roubaix.html ., vous pouvez traverser la salle pour vous rendre aux bains ou la contourner et emprunter le couloir principal qui mène aux bassins. L’esprit du lieu est là, pour vous rappeler que vous vous trouver dans une piscine, des voix d’enfants pataugeant viennent troubler ou ravir votre univers, en fermant les yeux, ces voix et ses bruits vous feraient presque ressentir cette odeur chlorée si particulière qui nous envahit quand nous franchissons la porte d’une piscine (municipale).. Une partie du bassin a été recouvert, reste au milieu de la salle une ligne d’eau qu’alimente une gueule féline, les promeneurs se déplacent autour des statues qui prennent place aux extrémités latérales du l’ancien bassin, recouvertes d’un parquet. Les premières sculptures ont happé mon émotion, il s’agit de plâtres représentant des hommes au teint buriné, aux mains marquées par un travail difficile, un labeur qui sculpte des visages taillés à la serpe, emplis de dignité : on peut admirer le semeur d’Alphonse Amédée Cordonnier ou encore le bucheron de la forêt de Paul Richier

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Les grandes baies et leurs vitraux noient le lieu d’une luminosité particulière (étrange et proche) qui rend sensibles presque vivantes les sculptures du bassin : cela peut provoquer une émotion très vive, probablement accentuée par la musique des fontaines.

La Piscine. Musée d'art et d'industrie.
La Piscine. Musée d’art et d’industrie.

La Piscine retrouve son aspect originel :  les cabines disposées sur deux étages s’ouvrent sur le bassin central, mais la piscine se pare aussi de nouvelles fonctions nous permettant de pérégriner entre les marbres, les toiles, les archives.

La Piscine. Roubaix, une vue du bassin.
La Piscine. Roubaix, une vue du bassin.

C’est à La Piscine que j’ai rencontré Rémy Cogghe, mais ça je vous en parlerai plus tard.

Pour Picorer davantage : 

Sur la gare d’Orsay transformée en musée :

http://www.arte.tv/fr/orsay-de-la-gare-au-musee-reperes-historiques/4202688,CmC=4267818.html

Le musée Guggenheim et l’effet Bilbao :

http://fluctuat.premiere.fr/Expos/News/Le-musee-Guggenheim-l-effet-Bilbao-3256082

Un très bon article sur la pyramide du Louvre dans le blog LAANKART :

http://www.lankaart.org/article-pei-louvre-39832973.html

L’histoire entre rêve et plaisir. A consommer sans modération.

L’histoire entre rêve et plaisir – La Vie des idées.

Pour rencontrer Alain Corbin, l’historien qui bouscule avec élégance les idées reçues et qui invite à labourer des terres que l’on croyait muette ou qu’on pensait ne pas advenir, je vous laisse en compagnie de l’entretien qu’il accorde à Ivan Jablonka.

Entretien avec Alain Corbin

Alain Corbin rend sensible les odeurs du bocage, le son des cloches qui se sont éteintes, le bruit d’une ville disparue; dans une invitation au voyage, il nous fait croiser des putes, des bordels et des « cannibales » et rend vie à des hommes morts sans laisser de traces et peut-être aurez vous la chance de gouter le désir du rivage. Allez lire (oui, je crois que c’est une injonction comminatoire) Alain Corbin, prenez, ouvrez et lisez au hasard un de ces livres, vous allez vous offrir un voyage dans le temps et de la connaissance qui rend sensible au monde.

Une invitation à monter dans les arbres : La douceur de l’ombre, ouvrage paru en 2013.

La Douceur de l'arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.
La Douceur de l’arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.

Voici sa bibliographie :

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, 1978.
Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Flammarion, 1982.
Le Village des cannibales, Paris, Flammarion, 1986.
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Flammarion, 1988.
Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1994.
Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998.
Histoire du corps (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2005, 3 vol.
L’Harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2007.
Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011.
Histoire de la virilité (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2011, 3 vol.
La Douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013.
La Pluie, le Soleil et le Vent. Une histoire de la sensibilité au temps qu’il fait (dir.), Paris, Aubier, 2013.

L’histoire entre rêve et plaisir. A consommer sans modération.

L’histoire entre rêve et plaisir – La Vie des idées.

Pour rencontrer Alain Corbin, l’historien qui bouscule avec élégance les idées reçues et qui invite à labourer des terres que l’on croyait muette ou qu’on pensait ne pas advenir, je vous laisse en compagnie de l’entretien qu’il accorde à Ivan Jablonka.

Entretien avec Alain Corbin

Alain Corbin rend sensible les odeurs du bocage, le son des cloches qui se sont éteintes, le bruit d’une ville disparue; dans une invitation au voyage, il nous fait croiser des putes, des bordels et des « cannibales » et rend vie à des hommes morts sans laisser de traces et peut-être aurez vous la chance de gouter le désir du rivage. Allez lire (oui, je crois que c’est une injonction comminatoire) Alain Corbin, prenez, ouvrez et lisez au hasard un de ces livres, vous allez vous offrir un voyage dans le temps et de la connaissance qui rend sensible au monde.

Une invitation à monter dans les arbres : La douceur de l’ombre, ouvrage paru en 2013.

La Douceur de l'arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.
La Douceur de l’arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.

Voici sa bibliographie :

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, 1978.
Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Flammarion, 1982.
Le Village des cannibales, Paris, Flammarion, 1986.
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Flammarion, 1988.
Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1994.
Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998.
Histoire du corps (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2005, 3 vol.
L’Harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2007.
Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011.
Histoire de la virilité (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2011, 3 vol.
La Douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013.
La Pluie, le Soleil et le Vent. Une histoire de la sensibilité au temps qu’il fait (dir.), Paris, Aubier, 2013.

 

1914-1918, pour tout le monde ? Retour sur une chronologie. Partie II.

Dans un billet précédent  nous avons vu que la chronologie était mouvante : 1914 n’est pas un marbre fixe et immobile, les origines du conflit sont lointaines dans le temps et dans l’espace, elles sont complexes et les historiens n’ont pas fini de donner du sens à ces origines.La question est ici de savoir comment sort-on de la guerre, en l’occurrence de cette guerre que l’on peut qualifier de matricielle ?

Les sorties de guerre (qui peuvent durer quelques années) sont des périodes essentielles car elles sont traversées par plusieurs tensions qu’il est possible de singulariser sous forme interrogative : Comment les soldats rentrent-ils chez eux ? Comment leur société (villageoise, urbaine, familiale, nationale) les réintègre t-elle ? Quelles sont les formes de violences issues directement du conflit?

Un grand nombre de personnes accueillent les soldats du front rentrant chez eux passant par la porte de Brandebourg
Un grand nombre de personnes accueillent les soldats du front rentrant chez eux passant par la porte de Brandebourg. Source.

Dans la suite de ce post je reprends l’article de B. Cabanes paru dans les Collections de l’Histoire, n°161. La sortie de la guerre est un processus long, complexe et chaotique différent selon les pays : en Russie la guerre se prolonge sous la forme d’une guerre civile, au Royaume—Uni s’ouvre la guerre d’indépendance de l’Irlande entre 1919 et 1921 qui débouche sur une guerre civile entre 1922 et 1923 et la naissance de deux Irlande (se regardant encore aujourd’hui en chien de faïence).

Les violences inédites causées par ce conflit « brutalisent » les sociétés qui les subissent doublement : pendant et après les combats entre armées. Quelques fois les armées régulières continuent de combattre, si ce n’est pas le cas entre les armées françaises et allemandes après le 11 novembre 1918, cela se joue différemment ailleurs. Entre 1919 et 1922, la guerre gréco-turque se poursuit jusqu’à la conférence de la paix de Lausanne qui aboutit au transfert forcé de populations entre la Grèce et la Turquie.

I. Pacha à la conférence de Lausanne
I. Pacha à la conférence de Lausanne. Source.

Après 1918, les violences communautaires ou ethniques se poursuivent, c’est le cas en Irlande mais aussi en Pologne, en Biélorussie, en Ukraine et en Russie où une vague de pogroms se soldent par la mort de 180 000 juifs entre 1918 et 1922. Des violences éclatent aussi en Inde et en Égypte (voir le billet sur la question d’Orient, partie II, bientôt en ligne), en Algérie et en Indochine

Précautions militaires anglaises en Irlande, soldats visitant des autos photographie de presse Agence Rol
Précautions militaires anglaises en Irlande, soldats visitant des autos photographie de presse Agence Rol. Source.

Certaines violences découlent directement du sort des armes, pensons par exemple à l’expulsion de famille descendance allemande en Alsace consécutive aux commissions de triages de l’hiver 1918-1919.

Spartakistes transportant une millatreuse
Spartakistes transportant une mitrailleuse. Source.

En Allemagne, l’année 1919 s’ouvre par l’insurrection spartakiste menée par Rosa Luxemburg et Karl Leibknecht et la répression des mouvements révolutionnaires par des groupes paramilitaires d’extrême droite, les corps francs : c’est la semaine rouge à Berlin entre le 05 et 12 janvier 1919. Rosa Luxemburg est assassinée le 15 janvier au cours de la révolution allemande

Cortège funéraire de Rosa Luxemburg
Cortège funéraire de Rosa Luxemburg. Source.

Il faut ici faire appel à l’historien George Mosse qui a élaboré le concept de brutalisation pour expliquer comment la lutte contre les « rouges » et contre les juifs a succédé à la lutte contre l’ennemi extérieur. En Allemagne la guerre continue avec l’occupation de la Rhénanie par l’armée française du Rhin.On pourrait prendre un dernier exemple, celui de la Russie qui montre que la guerre ne se termine pas le 11 novembre 1918 date de l’armistice : la guerre russo-polonaise entre 1919 et 1921 fait 250 000 morts. La citation de Piotr Struve me permet de conclure cette (trop) longue liste d’exemples : Tout ce dont nous faisons l’expérience n’est que la continuation et la mutation de la guerre mondiale.

Femmes polonaises volontaires pendant la guerre russo-polonaise, aout 1920
Femmes polonaises volontaires pendant la guerre russo-polonaise, aout 1920. Source.

Comme ce post est largement inspiré de la lecture d’un article de Bruno Cabanes, en forme de péroraison je cite ces phrases : La Première Guerre mondiale a fragilisé la frontière entre civils et combattant, elle a renforcé les enjeux identitaires et les représentations haineuses de l’ennemie. Souvent les armes et les techniques de combat sont réutilisées dans un contexte de guerre civile ou de lutte ethnique. C’est alors que la Première Guerre mondiale qui se prolonge, sous une autre forme, contre un autre ennemi.

Pour picorer davantage :

– Bruno Cabanes : La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Éditions du Seuil, collection « l’Univers historique », 2004.

– L’excellente revue en ligne : Histoire@politique

http://www.histoire-politique.fr/. Dans le numéro 20, l’avant propos signé B. Cabanes et G. Piketty

http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=03&rub=dossier&item=22

– Le sort de l’Alsace en 1918, lire le travail de Joseph Schmauch :

http://theses.enc.sorbonne.fr/2004/schmauch

– Pour comprendre le concept de brutalisation et les limites qu’il convient d’y apporter, je vous conseille la lecture d’un article d’Antoine Prost :

http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-1-page-5.htm

Bonnes lectures ./…

1914-1918, COMMEMORATIONS … quelques grains.

Ca y est c’est parti avec toute la pompe l’un lancement officiel  (je cherche le texte de l’allocution présidentielle pour tenter une modeste analyse des enjeux mémoriels), nous sommes entrés dans le cycle des commémorations : il y en aura forcément pour tous les goûts, pas toujours le meilleur, je le crains.  L’occasion faisant le larron, pour une picoreuse dans mon genre c’est l’opportunité d’avoir frais servis sur un plateau livré à domicile des documents dont je  ne soupçonne même pas l’existence, des photographies inédites, des témoignages de première main. C’est pourquoi, j’ai commencé à explorer avec superficialité le site internet consacré à la mission du centenaire.

C’est surtout son conseil scientifique placé sous la présidence d’Antoine Prost  qui m’intéresse ici, cette composition est un gage certain de qualité et de rigueur intellectuelles, on y trouve parmi les plus connus, des pointures internationales : Jay Winter, Stéphane Audouin-Rouzeau, Annette Becker, John Horne.

Vous aurez connaissance de tous les colloques qui vont se tenir au cours de cette commémorations (rubrique « espace scientifique »). Pour les curieux dilettantes, deux espaces passionnants : un travail de recension photo et vidéo, une collection de cartes postales, des thèmes qui abordent la BD, le cinéma, la sculpture, les jeux vidéo, la musique, la littérature …

Capture

Pour comprendre l’intérêt et l’engouement qui caractérisent la commémoration du centenaire, il convient de prendre un peu de distance et d’écouter (ou voir), cet entretien d’Antoine Prost : 100 ans après, pourquoi un tel engouement?

Enfin pour se remettre quelques idées en place, voici une invitation à la lecture, celle de la lecture stimulante de l’article de Nicolas Offenstadt :

En finir avec les idées reçues sur la guerre 1914-1918

Bonne lecture