1914-1918, pour tout le monde ? Retour sur une chronologie. Partie II.

Dans un billet précédent  nous avons vu que la chronologie était mouvante : 1914 n’est pas un marbre fixe et immobile, les origines du conflit sont lointaines dans le temps et dans l’espace, elles sont complexes et les historiens n’ont pas fini de donner du sens à ces origines.La question est ici de savoir comment sort-on de la guerre, en l’occurrence de cette guerre que l’on peut qualifier de matricielle ?

Les sorties de guerre (qui peuvent durer quelques années) sont des périodes essentielles car elles sont traversées par plusieurs tensions qu’il est possible de singulariser sous forme interrogative : Comment les soldats rentrent-ils chez eux ? Comment leur société (villageoise, urbaine, familiale, nationale) les réintègre t-elle ? Quelles sont les formes de violences issues directement du conflit?

Un grand nombre de personnes accueillent les soldats du front rentrant chez eux passant par la porte de Brandebourg
Un grand nombre de personnes accueillent les soldats du front rentrant chez eux passant par la porte de Brandebourg. Source.

Dans la suite de ce post je reprends l’article de B. Cabanes paru dans les Collections de l’Histoire, n°161. La sortie de la guerre est un processus long, complexe et chaotique différent selon les pays : en Russie la guerre se prolonge sous la forme d’une guerre civile, au Royaume—Uni s’ouvre la guerre d’indépendance de l’Irlande entre 1919 et 1921 qui débouche sur une guerre civile entre 1922 et 1923 et la naissance de deux Irlande (se regardant encore aujourd’hui en chien de faïence).

Les violences inédites causées par ce conflit « brutalisent » les sociétés qui les subissent doublement : pendant et après les combats entre armées. Quelques fois les armées régulières continuent de combattre, si ce n’est pas le cas entre les armées françaises et allemandes après le 11 novembre 1918, cela se joue différemment ailleurs. Entre 1919 et 1922, la guerre gréco-turque se poursuit jusqu’à la conférence de la paix de Lausanne qui aboutit au transfert forcé de populations entre la Grèce et la Turquie.

I. Pacha à la conférence de Lausanne
I. Pacha à la conférence de Lausanne. Source.

Après 1918, les violences communautaires ou ethniques se poursuivent, c’est le cas en Irlande mais aussi en Pologne, en Biélorussie, en Ukraine et en Russie où une vague de pogroms se soldent par la mort de 180 000 juifs entre 1918 et 1922. Des violences éclatent aussi en Inde et en Égypte (voir le billet sur la question d’Orient, partie II, bientôt en ligne), en Algérie et en Indochine

Précautions militaires anglaises en Irlande, soldats visitant des autos photographie de presse Agence Rol
Précautions militaires anglaises en Irlande, soldats visitant des autos photographie de presse Agence Rol. Source.

Certaines violences découlent directement du sort des armes, pensons par exemple à l’expulsion de famille descendance allemande en Alsace consécutive aux commissions de triages de l’hiver 1918-1919.

Spartakistes transportant une millatreuse
Spartakistes transportant une mitrailleuse. Source.

En Allemagne, l’année 1919 s’ouvre par l’insurrection spartakiste menée par Rosa Luxemburg et Karl Leibknecht et la répression des mouvements révolutionnaires par des groupes paramilitaires d’extrême droite, les corps francs : c’est la semaine rouge à Berlin entre le 05 et 12 janvier 1919. Rosa Luxemburg est assassinée le 15 janvier au cours de la révolution allemande

Cortège funéraire de Rosa Luxemburg
Cortège funéraire de Rosa Luxemburg. Source.

Il faut ici faire appel à l’historien George Mosse qui a élaboré le concept de brutalisation pour expliquer comment la lutte contre les « rouges » et contre les juifs a succédé à la lutte contre l’ennemi extérieur. En Allemagne la guerre continue avec l’occupation de la Rhénanie par l’armée française du Rhin.On pourrait prendre un dernier exemple, celui de la Russie qui montre que la guerre ne se termine pas le 11 novembre 1918 date de l’armistice : la guerre russo-polonaise entre 1919 et 1921 fait 250 000 morts. La citation de Piotr Struve me permet de conclure cette (trop) longue liste d’exemples : Tout ce dont nous faisons l’expérience n’est que la continuation et la mutation de la guerre mondiale.

Femmes polonaises volontaires pendant la guerre russo-polonaise, aout 1920
Femmes polonaises volontaires pendant la guerre russo-polonaise, aout 1920. Source.

Comme ce post est largement inspiré de la lecture d’un article de Bruno Cabanes, en forme de péroraison je cite ces phrases : La Première Guerre mondiale a fragilisé la frontière entre civils et combattant, elle a renforcé les enjeux identitaires et les représentations haineuses de l’ennemie. Souvent les armes et les techniques de combat sont réutilisées dans un contexte de guerre civile ou de lutte ethnique. C’est alors que la Première Guerre mondiale qui se prolonge, sous une autre forme, contre un autre ennemi.

Pour picorer davantage :

– Bruno Cabanes : La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Éditions du Seuil, collection « l’Univers historique », 2004.

– L’excellente revue en ligne : Histoire@politique

http://www.histoire-politique.fr/. Dans le numéro 20, l’avant propos signé B. Cabanes et G. Piketty

http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=03&rub=dossier&item=22

– Le sort de l’Alsace en 1918, lire le travail de Joseph Schmauch :

http://theses.enc.sorbonne.fr/2004/schmauch

– Pour comprendre le concept de brutalisation et les limites qu’il convient d’y apporter, je vous conseille la lecture d’un article d’Antoine Prost :

http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-1-page-5.htm

Bonnes lectures ./…

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