Représenter la mort : l’homme ou le Christ ? Premiers instants.

Dans un premier temps, j’avais pensé titrer ce billet « les représentations du Christ mort » mais je me suis bien vite rendue compte que l’expression reposait sur un paradoxe que je ne sentais pas la compétence d’affronter : comment transformer cet « oint, consacré pour une mission » en homme mort qui a été fait de chair et de sang ? Toutefois, je conserverai cette expression par commodité de langage, mais ce parti-pris mérite éclaircissements : par « Christ mort » on ne désigne pas Jésus mort en croix, mais Jésus reposant dans son linceul ou mort allongé dans son tombeau. Cette entorse assumée, on peut entrer chez les peintres pour constater que le christ mort peuple l’art occidental depuis les débuts de la Renaissance, même si sa mort et la douleur qu’elle suscite sont représentées bien avant, notamment dans la représentation de la mise au tombeau ou encore dans les Pieta. Avec la Renaissance s’ouvre une nouvelle période : le christ fait de chair et de sang qui meurt et fournit à l’homme une nouvelle réflexion sur sa finitude et la caducité des choses humaines.

La question est de savoir comment les peintres ont représenté ce moment au terme duquel Jésus homme ressuscite et devient pour les apôtres et ses disciples Jésus Christ, Méssiah, le Messie.

Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.
Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.

C’est la fresque Trinité de Masaccio peinte vers 1426 pour l’église Santa Maria Novella de Florence qui nous permet d’entrer dans cette promenade à travers les arts. Masaccio est réputé dans le milieu florentin pour son sens du relief, sa maitrise de la perspective ; il va fonder son œuvre sur le volume, l’espace et la lumière notamment pour le travail réalisé dans la chapelle Brancacci.

Masaccio, détail de la fresque.
Masaccio, détail de la fresque.

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la scène de la crucifixion, mais la partie inférieure de la fresque : dans cet espace repose un squelette : s’agit –il de Jésus mort ? S’agit –il d’un homme ? Florence connait au XVè siècle une période d’une grande richesse, marquée par une ouverture culturelle la cité exerce influence sans pareille, l’univers artistique de Florence irradie l’Italie, l’Europe de la Renaissance. C’est dans cette ville traversée par le dynamisme dont est porteur l’humanisme, que notre peintre fait parler le squelette sous la forme d’un memento mori : « J’ai été ce que vous êtes et ce que je suis, vous le serez aussi ». Il ne s’agit donc pas d’un christ mort au sens où nous l’entendons ici, mais l’image de l’homme lui-même, l’humanité que le Christ est venue racheter selon la doctrine de l’Eglise.

A la fin du XVème siècle, c’est peut – être Andréa Mantegna qui nous fait sentir, ressentir l’humanité de ce christ mort et l’inextinguible douleur de la perte.

Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.
Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.

Le christ mort est peint sur une toile tellement finie qu’elle fait songer à de la soie. La composition de cette œuvre sera reprise et réinvestie par de nombreux artistes (Antonio della Corna, au XVIIème siècle par A. Carrache et O. Borgianni). Cette œuvre occupe une place particulière dans la vie du peintre. Les inventaires après décès du fils Mantegna dressés en 1510, ont invité les historiens de l’art à formuler l’hypothèse suivante : Mantegna aurait peint ce christ pour lui-même, pour sa propre dévotion après les drames personnels qui l’ont frappé. Il perd l’un de ses fils au début des années 1480 et le visage de saint Jean en pleurs est très proche des autoportraits que le peintre glisse dans ses œuvres. La composition fait de cette détrempe un pur chef d’œuvre : le spectateur est placé dans un espace restreint et se retrouve en contact direct avec la mort et la douleur. Les larmes et les rides profondes des figures de gauche nous placent dans une intimité à laquelle nous aimerions échapper.

Mantegna  montre dans son Christ mort que l’implication dévote du spectateur peut s’accorder avec les choix modernes de l’humanisme. Il place le point de fuite au – dessus du champ pictural tout en semblant situer celui qui regarde au plus près de l’image, la représentation du corps joue avec les conventions propres à la perspective et à sa construction régulière. Mantegna nous offre une vision très rapprochée des plaies aux pieds et aux mains. La plaie sur le côté à peine visible pour nous et contemplée par à travers leurs larmes par Marie et Jean. Le pathétique de l’image est rendu et renforcé par le détail des plaies lavées aux pieds et aux mains (extrait inspiré de la lecture de D. Arasse, Le Détail)

Au début du XVIème siècle, Matthias Grunewald met l’accent sur le détail physique de la souffrance, peu à peu on pourrait toucher les douleurs du Christ qui interdisent alors de promener un regard d’indifférence, c’est un corps d’épines qui est mis au tombeau dans la prédelle du retable d’Issemheim ; D. Arasse parle à ce propos de brutalité visuelle du détail.

Prédelle du retable d'Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.
Prédelle du retable d’Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.

A la fin du XVIème siècle, Annibale Carrache s’empare du thème, et construit une œuvre inspirée de la composition de Mantegna.

A. Carrache, le Christ mort.
A. Carrache, le Christ mort.

Vers 1590, Annibale Carrache entre dans le tombeau. Nous sommes placés au même endroit que chez Mantegna mais nous n’observons plus le même Christ, celui qui nous fait face gît allongé, son corps courbé comme si on l’avait déposé à la va vite. La mort vient de s’en emparer : les plaies sanguinolentes laissent le sang s’échapper : les goutes de sang surgissent des plaies des pieds, la poitrine semble encore se soulever pour un ultime soupir, la barbe fatiguée, le torse et les cheveux sont en sueur.

Le sang des pieds, des mains et du flanc macule le linceul : l’homme aurait – il été déposé là avant la fin de son calvaire au Golgotha ?

Le christ mort est ici l’humanité : dans cette proximité, cette étrange promiscuité avec la mort, j’ai l’impression d’avoir un œil dans la tombe et de subir l’insondable solitude humaine. Il est impossible de le réveiller, les chrétiens croiront qu’il est ressuscité. Seuls les « objets » permettent une identification : les clous, la tenaille et la couronne d’épine.Cette œuvre suscite des émotions ambivalentes : la tristesse, le repos, l’impuissance, la finitude. A y regarder de plus près, on peut aisément comprendre l’urgence à sortir du tombeau et faire de ce Jésus homme le Jésus Messie.

Deux célèbres « Christ mort » invitent à un exercice comparatif, il s’agit de ceux de Hans Holbein le Jeune et Philippe de Champaigne

Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d'un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523)  Kunstmuseum de Bâle
Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d’un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523) Kunstmuseum de Bâle
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.

Né vers 1497, Hans Holbein le Jeune a été le portraitiste attitré d’Henri VIII. Ce peintre officiel de la cour d’Angleterre, meurt de la peste en 1543. En 1521, dans une Europe en proie aux pires convulsions religieuses, il met au tombeau un christ cadavérique aux yeux ouverts. Le corps est nu couché sur la pierre, le visage et les pieds sont verdâtres, des muscles encore tendus de ce corps caressé par une lumière froide nous donnent la conviction que ce corps ne renaîtra pas : c’est peut-être un cadavre vrai, Holbein croyait-il en la Résurrection ? Félix Vallotton dit de cette œuvre qu’elle est « une simple étude d’anatomie ».

Holbein. Détail.
Holbein. Détail.

Conservons le même sujet mais changeons d’époque et d’espace, après avoir suivi un apprentissage à Bruxelles, Philippe de Champaigne s’installe à Paris en 1621 (un parcours passionnant qui mériterait plus qu’un petit billet). C’est un tableau réaliste, de manière froide on peut décliner l’ensemble des éléments : les dimensions du corps, la forme des blessures, les plis du tissu servant de linceul. Ce peintre janséniste peint un Christ mort qui continue à m’émouvoir, peut-être est-ce cette facture classique ou la lumière qui caresse ce corps mort reposant sur un linceul ensanglanté, les blessures en forme de plaies ne laissent aucun doute, la couronne d’épines posée à droite me disent qu’il s’agit une œuvre de dévotion. J’y observe encore des traces de vie, ôtez les blessures et vous y verrez un homme endormi, mais si votre regard ne se détourne pas des plaies, vous comprendrez (intuitivement ou culturellement) qu’il s’agit d’un Christ qui ressuscitera. Les ténèbres mettent en valeur un corps baigné de lumières qui ressuscitera.

A suivre  ./..

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6 thoughts on “Représenter la mort : l’homme ou le Christ ? Premiers instants.

      1. Pourquoi avoir choisi « combat de coq » ? Une poule sur un mur … qui picore … toujours à l’affût de … ? 🙂 Carcassonne ne m’a pas déplu … D’autres endroits visités m’ont mieux plu… (La Chine en 1982 – l’Albanie 1967 – 1973 …) Mais surtout, si vous avez un rien visité mes « coups de cœur » … Les musées de France et d’ailleurs !!! Les richesses des cathédrales ou modestes églises (bien qu’étant athée convainque) .. J’ai bientôt 73 hivers … Mais j’ai la passion de la découverte ! Bien à vous … J’attends donc la suite 🙂 🙂

      2. Nous partageons je le crois une même insatiable soif de découverte, notamment celle des cathédrales et de modestes églises (pour reprendre vos paroles). Quelle chance de pouvoir voyager, pour ma part, c’est l’Europe et l’Amérique du Nord que je connais mieux, pas encore mis mes ergots en Asie, même peut-être qu’un jour …. « Le combat de coqs en Flandre » de R. Cogghe m’a fasciné quand je l’ai vu pour la première fois à La Piscine de Roubaix (je suis à la préparation d’un tout petit billet). En qui concerne le titre de ce blog je pourrai y apporter deux réponses : j’ai aimé lire les histoire naturelles de Jules Renard (vous venez de me donner le thème du billet de ce soir) et surtout j’exprime le souhait de ne pas me prendre au sérieux. Merci pour l’impertinente et généreuse curiosité de votre blog (j’apprécie votre volonté de partage et surtout vos concours). En vous souhaitant la bonne soirée, formule désuète mais charmante. Bien à vous

  1. Ce billet sur lequel je suis tombée par hasard m’a bien aidé. En effet je suis étudiante en art plastiques et pour mon Master recherche je travaille sur les blessures du Christ, et si je laisse ce commentaire c’est bien parce qu’au bout d’une heure de recherche, je vois ENFIN ce billet, très bien illustré mais surtout avec les références sous les images, ce qui me fait gagner un temps précieux ! Merci beaucoup !

    1. Si vous avez trouvé ici quelques bons grains, c’est le principal et le but de ce billet.
      Si vous voulez avoir plus de « Détails », je vous conseille la lecture du livre de D. Arasse : Le Détail, pour une histoire rapprochée de la peinture, chez Flammarion, notamment les pages 106 à 113.
      Merci d’être passée par ici et bonne continuation pour vos recherches.

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