Ces lieux qui ont une âme … errante.

C’est en surfant que j’ai fait la découverte de ces deux photographes qui ont en commun de capturer les lieux, mais pas n’importe lesquels. Ian Ference et Thomas Jorion ont en commun une passion pour les lieux abandonnés.

Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved
Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved

Ian Ference, photographe originaire de New York a fait de la Grande Pomme son terrain de jeu privilégié et nous offre un voyage au cœur de l’archéologie urbaine afin de capter l’âme des lieux, ces lieux abandonnés par la négligence de certains promoteurs, par l’incurie des pouvoirs édilitaires, par l’éclatement de la bulle immobilière, par le temps de la ville qui investit des lieux en abandonnant d’autres. Toutes ces raisons conjuguées expliquent la fascination des artistes mais aussi des promeneurs pour les friches, desquelles se dégagent comme en négatif ce que fut l’esprit d’un lieu et dont il ne subsiste plus aujourd’hui que des parcelles d’âmes pour ceux qui veulent bien tendre l’oreille. Ian Ference est un professionnel de l’image mais aussi un artiste qui veut raconter une histoire.Son travail sur Ellis Island est époustouflant, vue du ciel cette île, cette porte d’entrée des migrants aux Etats-Unis ressemble à ça :

Ellis Island

 C’est par cette porte qu’ont transité des millions de migrants européens qui passaient ici un examen médical et devaient remplir un questionnaire .

Ellis Island la salle d'examen. 1913. Source
Ellis Island la salle d’examen. 1913. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.

Ian Ference nous y replonge, ses photos sont impressionnantes et envoutantes, nous visitons les reliques de ce qui fut le centre des services de l’immigration.

Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.

Ian Ference tient un blog The Kingston Lounge   du nom d’un club de jazz abandonné situé en face de son appartement de Brooklyn où il vivait à l’époque où il a créé son blog. Il a aussi un site .

Capture site ina ference.

Dans le portfolio la rubrique personal work est impressionnante. Sur cette photo, le rêve de la liberté incarnée par la Statue du même nom côtoie la mort  (la morgue d’Ellis island)

Ian Ference, Statue de la Liberté et morgue d'Ellis Island. SourceSource.

De ce côté ci de l’Atlantique, le photographe Tomas Jorion mène un travail tout aussi remarquable. Comme l’artiste précédent, le travail de Thomas Jorion s’élabore dans le champ spécifique des bâtiments en ruine ou délaissés. Son geste photographique explore les rapports avec l’environnement construit en privilégiant des espaces atypiques qu’il nous incite à observer en induisant une réflexion sur la matérialité et la temporalité. Son travail consiste à chercher et photographier partout dans le monde des espaces qui ont été désertés et où le temps semble figé, capturer le temps ne relève t-il de l’illusion ? Son site véritablement généreux est une invitation à entrer dans son monde.

Thomas Jorion. Source.
Thomas Jorion. Source.

Voici comment il parle de son travail : celui se base sur notre perception du temps, de la façon dont il s’écoule et surtout de son absence de linéarité. Certains lieux se retrouvent ainsi comme « figés » dans le temps, alors même que notre société se développe et file à cent à l’heure. Ils paraissent comme inanimés ou en veille alors qu’en réalité, ils suivent un écoulement temporel déformé, allongé, qui leur est propre. Aujourd’hui je parcours le monde avec une idée en tête : chercher et présenter ces îlots intemporels. Je choisis de rentrer dans des lieux clos et laissés à l’abandon, autrefois lieux animés, de vie, de loisirs ou de prestige pour les saisir et les partager. Ma fascination pour l’esthétique de ces lieux abandonnés s’inscrit dans un courant plus ancien. Les Romantiques aimaient à se promener dans les ruines de civilisations disparues. Certains peintres y ont consacré une partie de leur oeuvre : François de Nomé (1592 – 1623), Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) ou Hubert Robert(1733 – 1808). D’une certaine façon mes photos s’inscrivent dans cette démarche.À l’origine de la création des îlots intemporels, on peut dégager différents phénomènes contemporains. Et bien qu’ils aient des origines spécifiques sur chaque continent, la conséquence est la même : la disparition de l’humain.

 Ce qui fascine dans son travail c’est la diversité des lieux avant animés et maintenant plongés dans un silence sépulcral, qu’il s’agisse de la salle d’une usine d’engrais en Allemagne ou de la chapelle d’une villa néo gothique piémontaise construite vers 1850.

Thomas Jorion, une usine d'engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, une usine d’engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.

Jusqu’à la fin du mois de décembre la Galerie Insula à Paris (29 Rue Mazarine dans le VIème arrondissement de not’ capitale) expose les dernières œuvres du photographe.

Thomas Jorion exposition Silencio.
Thomas Jorion exposition Silencio.

Notre conception de l’espace et des territoires a été travaillée par de nombreux bouleversements qui s’apparentent à bien des égards à des révolutions : pensons à la révolution des transports qui change profondément notre rapport à l’espace; pensons à la révolution numérique qui est la révolution de notre présent et nous interroge sur notre relation à l’autre, à l’espace et au temps en nous plongeant dans l’immédiat. Cette révolution construit aussi notre relation au passé (plus complexe), notre relation au présent (infini), notre relation au futur (improbable). Toutefois on peut monter des ponts entre les époques et  tisser des liens entre les intentions des artistes : le sujet des ruines a inspiré de nombreux artistes, notamment à l’époque moderne (aux XVIIè et XVIIIè siècles), quand les premiers touristes anglais découvrent ce que nous n’appelons pas encore le patrimoine. Les ruines s’inscrivent alors dans la tradition de la peinture de paysage, par exemple Claude Gellée ou Poussin situent des scènes bibliques ou mythologiques dans des cadres bucoliques où des ruines étaient présentes pour faire ressortir le contraste entre une architecture périssable et une nature immortelle ; les ruines donnent un sens au paysage en lui imprimant la marque de l’homme et de l’histoire. Cela peut être le sens de la peinture de G. Nyets réalisée en 1660.

Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.
Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.

 Quelques années auparavant en 1623, François de Nomé peint ce « fantastique » paysage de ruines que l’on peut admirer à la « National Gallery » de Londres, l’artiste est fasciné par l’achitecture et les ruines, il crée ici comme dans d’autres œuvres des monuments composites aux voutes gothiques, aux portiques Renaissance qui n’appartiennent à aucun temps ni à aucun moment. François de Nomé peut s’apparenter pour qui aime les catégories comme  l’artiste du cataclysme et de l’écroulement.

Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.
Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.

 En France, l’intérêt pour les ruines commence à se manifester vers 1740, le point de départ pourrait être marqué par l’huile sur toile attribuée à  J.D. Attiret : Ruines imaginaires

Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.
Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.

 Mais c’est l’Europe entière qui s’éprend des ruines, songeons par exemple à Piranèse.

Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune - 1778 - Gravure à l’eau-forte - Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6)
Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune – 1778 – Gravure à l’eau-forte – Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6).

 Piranèse entreprend, à la fin de sa vie, une ultime série de planches consacrées aux ruines des temples grecs de Paestum, découverts au sud de Naples. Les lieux, redécouverts un peu avant le milieu du XVIIIe siècle, attiraient l’attention des curieux et de nombreuses estampes circulaient sur le sujet. Cette planche représente le temple dit de Neptune (considéré aujourd’hui comme celui d’Héra). Bâti vers 460-450 avant J.-C., c’est le plus imposant des trois temples de Paestum. Il a conservé une bonne partie de sa colonnade intérieure à deux niveaux. Piranèse ne consacre d’ailleurs pas moins de six planches, en plus du frontispice, à la description de l’intérieur de l’édifice. Piranèse déploie dans cet œuvre ultime la même science de la perspective et des effets de lumières qui charge de tant d’émotion ses vues de Rome (Source).

Les ruines deviennent un genre esthétique en soi, le goût du Moyen Age né en France avant la Révolution allait se transformer en une véritable mode, et la « renaissance du gothique » (les puristes me pardonneront cet abus de langage) est, là aussi, un phénomène européen … Mais j’y reviendrais  dans un autre article, sinon de digressions en digressions je vais finir par oublier le sujet annoncé au départ : les œuvres photographiques de Ian Ference et Thomas Jorion.

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 C’est un  cours survol mais on peut se demander si l’intérêt et la fascination qu’exercent sur nous le travail des deux photographes sont un signe de notre époque nostalgique ? A-t-on le sentiment à ce point de la perte (celle d’un passé qui ne reviendrait plus) que  nous dépensions talent et énergie à vouloir saisir ce qui disparait sous nos yeux ? Peut-on voir ces œuvres comme des memento mori, la ruine matérielle remplaçant le gisant, les photographies de Ian Ference et de Thomas Jorion seraient alors comparables à des vanités qui rappelle l’homme à sa finitude. ? Si nous vivons dans une époque de mort interdite telle que l’avait analysée Philippe Ariès, ces ruines artialisées, ces lieux abandonnés mais mis en scène questionnent collectivement notre rapport au temps. Nous tentons de comprendre comment ces lieux ont fonctionné, nous contemplons avec sidération le spectacle de la ruine, mais qu’adviendra t-il de la ruine demain ? Contrairement aux peintures de l’époque moderne, ces photographies représentent des ruines qui ne sont pas imaginaires mais qui finiront par graver notre imaginaire.

Si l’exploration des lieux interdits et oubliés, notamment des lieux urbains, vous intéresse vous devez absolument et sous peine de le regretter amèrement (vous noterez l’injonction comminatoire !!!) vous précipiter sur le site pour y rester : Fordidden – Places.

Capture Forbidden PlacesEt je finirais par cette dernière photographie qui pour le coup a fait fonctionner mon imagination, il s’agit d’une photographie de Thomas Jorion, il s’agit d’une école abandonnée au Japon, mais pourquoi ?

Thomas Jorion. Une école à Chigoku.
Thomas Jorion. Une école à Chigoku.
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