Recherche

La Biblogotheque

d'une poule sur un mur.

Mois

décembre 2013

Sur le plancher des vaches.

On ne s’en rend pas forcément compte mais la vache est présente dans notre vie quotidienne, que l’on habite en centre-ville, dans une zone périurbaine, dans la vraie campagne, le bovidé nous accompagne à des nombreux moments. Je suis à peu près assurée que vous pourriez associer la vache à des productions de différentes natures, des plus élevées au plus humbles. On essaye pour voir?

La vache est l’actrice principale du film de Verneuil, elle s’appelle Marguerite dans La vache et le prisonnier :

La vache (Marguerite) et le prisonnier, un film d'H. Verneuil.
La vache (Marguerite) et le prisonnier, un film d’H. Verneuil.

En 1943, Bailly, prisonnier de guerre employé dans une ferme en Allemagne, parvient à s’évader en emmenant avec lui une vache qu’il prénomme Marguerite. Grâce à cette dernière, il franchit tous les barrages et réussit à gagner la France.

La vache est aussi associée à des marques alimentaires connues de tous.

Un immonde « fromage » (en est-ce un ?) dont raffolent les gastronomes en culotte courte: la vache qui rit en 1932.

La vache qui rit en 1932.
La vache qui rit en 1932.

Et qui rit aussi en 1949 :

La vache qui rit en 1949.
La vache qui rit en 1949.

Cet herbivore placide peut aussi servir de support à des campagnes de marketing : la vache Milka bien sûr ! La bonne laitière des alpages comme ambassadrice du pire des chocolats industriels (c’est ma vacherie à moi, totalement de bonne foi), celle-là, elle ne paît pas sur le plateau de Millevaches!

La vache Milka.
La vache Milka.

Peu importe, ça marche ! La gentille vache mauve permet à Milka de s’imposer comme le numéro un du chocolat en Europe (Si vous ne croyez pas ?) : Osez la tendresse!

Pourtant ce franc et généreux sourire peut cacher une vraie peau de vache. Pourtant une jolie fleur qui n’a pas inventé la poudre peut se cacher dans une peau de vache…

La vache s’est aussi retrouvée ces dernières années au centre de l’un des pires scandales alimentaires : l’épizootie de la vache folle. Elle a le dos rond et large not’vache, quand on songe que ce placide herbivore est le porte-voix des Parisiens pendant la Commune qui criaient « Mort aux vaches » (pour en savoir plus sur l’origine de cette expression : ICI ). De toute façon la vache est un sujet indémodable : nous la peignons, la sculptons depuis des milliers d’années et nous continuons à lui dédier des concours qui permettent de mesurer notre agilité. Elle a été pour certains d’entre nous, ceux qui ont vécu l’époque où les enfants étaient affublés de sous-pulls qui grattent et de pantalon patte def, le premier animal étudié dans les cours d’éveil (vieux mais intacts souvenirs de la classe de CM2). L’ancêtre du professeur des écoles en ces temps appelé « instituteur » (sans la blouse tout de même) nous faisait coller sur la page blanche de gauche dans des cahiers grands formats des documents reproduits à la ronéo, les feuilles dupliquées à l’alcool, dont ma mémoire olfactive garde encore le souvenir, présentaient une écriture mauve et élégante. La vache était aussi présentée en grand format afin de retenir la principale et incroyable découverte : la rumination.

La vache expliquée aux enfants de l'école primaire (il y a longtemps).
La vache expliquée aux enfants de l’école primaire (il y a longtemps).

 La vache nous accompagne lors de nos enfantines découvertes télévisuelles, un seul exemple pourra peut-être vous convaincre : observez la mise en scène du générique Dans les Alpes avec Annette (à écouter une unique fois pour éviter les effets d’une ritournelle entêtante).

Quel premier son animal accompagne les premières notes de musique ? Le meuglement d’une vache.

Quel est le premier animal avec lequel joue Annette en sortant de sa maisonnette?(maisonnette pour conserver la fraicheur de la rime) Un jeune veau qui rejoint le troupeau de vaches en train de paitre.

Qui conclut le générique ? Le doux meuglement d’un bovidé !

Alors êtes-vous convaincus ? Si ce n’est toujours pas le cas et que vous avez moins de quatre ans, vous pouvez plonger dans le monde merveilleux de Connie la vache cela permettra de clore la session la vache l’amie des enfants avant de passer à la version adulte, juste un plus bas.

Connie la vache.
Connie la vache.

La vache est en soi un sujet complet, complexe : elle est l’actrice principale de nombreux tableaux, nombreuses photographies, elle s’expose à la campagne dans son environnement que l’on pourrait penser naturel mais elle est aussi une vedette urbaine en chair et en os, en plastique, en papier mâché, en fibre de verre. Un courant artistique lui est même consacré : le Vach’Art. Au début des années 2000, le photographe Thierry des Ouches consacre à Paris, sur la place Vendôme, la place des joailliers qui n’a pas bâti sa réputation sur la qualité des peaux de ruminants et qui ne ressemble ni de près ni de loin à une étable (même avec un petit Jésus au centre) une surprenante exposition appelée sobrement « Vaches ». La place Vendôme place archétypale du luxe à la française ne pouvait offrir meilleur décor urbano – bucolique pour cette exposition qui s’est déroulée en 2004

Place Vendome. Paris

Exposition "Vaches", Thierry des Ouches. Source.
Exposition « Vaches », Thierry des Ouches. Source.

La vache avait déjà croisé le chemin du photographe à qui l’on doit en 1999 un magnifique livre de photo en noir et blanc consacré à ce ruminant

Thierry des Ouches. Vaches
Thierry des Ouches. Vaches
Thierry des Ouches. Vaches.
Thierry des Ouches. Vaches. Pour en savoir plus.

La décennie qui vient de s’écouler peut sonner comme une période de vaches grasses, puisque l’on assiste dans de nombreuses villes à des Cow Parade, mais comme le chauvinisme est un défaut qui ne m’étouffe pas , je vais vous entretenir de ce qui s’est passé sur le sol gaulois, avec ce courant artistique qualifié (par qui ?) de Vach’Art (je laisse à votre appréciation le sel du jeu de meuh ! Aïe, pardon, un égarement passager, un clavier qui s’emballe …)

Avec la musique de Marcel et son orchestre

Des vaches à Paris. Exposition 2006.
Des vaches à Paris. Exposition 2006.

Pour en savoir plus sur ce défilé de bovidés en tout genre : des vaches à Paris.

Toutefois le plus grand casting bovin a eu lieu au début des années 1990 dans l’ancien millénaire, à l’occasion de l’exposition Vaches d’expo où 80 artistes mettent en scène 250 vaches.

Vaches d'expo.
Vaches d’expo.

L’ouvrage Nos vaches publié aux éditions « Un sourire de toi et j’quitte ma mère » racontent les grands moments de cette aventure, je vous livre ici quelques propos de l’introduction : Les vaches sont entrées dans nos vies un jour de printemps … : tout un troupeau sagement rangé dans des cartons à dessins et qui nous meuglait son désir de paître à l’air libre ! Elles arrivèrent en peinture, en dessin, en photo, par la poste ou Internet, tuyautées par d’autres, se passant le mot comme on se refile l’adresse d’une bonne auberge … Nous sommes devenus une étable d’artistes vaches. Si vous voulez feuilleter un livre d’images de vaches c’est bien cet ouvrage que vous devez ouvrir dans l’ordre qui vous plaira de le faire, le fermer, le rouvrir au hasard, visiter la parade en commençant par la fin, lire sans ordre les textes qui accompagnent les réalisations graphiques, alors vous aurez rencontrer un troupeau de 200 têtes.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Moi, grâce à Kiki et Albert Lemant, j’y ai rencontré mon âme sœur :

Kiki et Albert Lemant
Kiki et Albert Lemant

La vache est toujours un sujet de concours de peinture, comme celui organisé en mai 2012 à Gourin, petite ville du pays du roi Morvan dans le centre-Bretagne. Elle se rencontre aussi dans de grandes villes, tel un modèle elle se laisse nonchalamment photographier, comme celle que j’ai croisée dans la métropole lilloise cet automne en nous promenant vers la citadelle Vauban :

Coco, la vache Highland de la citadelle de Lille.
Coco, la vache Highland de la citadelle de Lille.

Après une enquête rapide la vache s’appelle Coco, c’est un taureau d’accord! Mais de la race vache Highland, il/elle a donc toute sa légitimité dans ce billet.

Et pour terminer ce tour d’horizon contemporain, deux chansons parmi tant d’autres où la vache fait danser les mots.

Avec Jean Poiret ça vous coutera mille francs :

Avec La chanson du Dimanche, vaches de tous les pays unissez-vous!

Si vous n’êtes pas convaincu de l’intérêt essentiel de ce bovidé mis en image dans des productions artistiques contemporaines, c’est que vous avez abandonné la lecture et vous n’êtes donc pas en train de lire cette phrase. En revanche si vous êtes arrivé au terme de ce billet il ne vous reste plus qu’à adopter une vache pour 20 francs  : 

Adopter une vache pour 20 francs par mois. Source.
Adopter une vache pour 20 francs par mois. Source.

Ou pour un peu plus cher, que veux-tu ma pauv’ Georgette tout augmente!

Adopter une vache  sur TF1.
Adopter une vache sur TF1. Source

On pourrait se demander pourquoi un tel succès ? La vache n’est pas le félin ou le prédateur souvent filmés par les documentaires animaliers, même avec toute la bonne volonté du monde on ne peut pas l’associer à un guépard bondissant sur sa proie ; la nature ne l’a pas non plus doté d’un regard perçant, elle ne vole pas, ne galope pas, ne se camoufle pas et ne possède aucune des aptitudes physiques que nous admirons chez de nombreuses espèces. Pourtant, la vache est là et bien là ! Il faudra remonter en plus loin dans le temps pour tenter de répondre à cette question et comprendre comment des peintres du XIXème siècle (dont certains célèbres) lui ont brossé de magnifiques portraits. En attendant pour s’entrainer à savoir à quel peintre appartient quel troupeau, rien ne vaut un quizz vache, si ça existe : la preuve par là ! QUIZZ …
Bonnes fêtes à tous et aux courageux qui sont arrivés au/à bout de ce post!

Les animaux de Noël.

Tympan subsistant du portail de l'église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre )
Tympan subsistant du portail de l’église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre ). Source.
Amendola Aurelio. Chaire de l'église sant'Andrea (Pistoia), 1986.
Amendola Aurelio. Chaire de l’église sant’Andrea (Pistoia), 1986. (Source)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Domenico Ghirlandaio. 1449 - 1494. Détail
Domenico Ghirlandaio. 1449 – 1494. Détail

Quoi de plus évident de que faire appel à un grand médiéviste, spécialiste de l’histoire des couleurs, de l’héraldique et aussi du statut de l’animal  : Michel Pastoureau invité de l’excellente concordance des temps de J.N. Jeanneney.

Je vous invite à ré-écouter avec plaisir et délectation l’émission du samedi 21 décembre.

Animaux de Noel
Source.

Aux bonheurs prochains des réveillons familiaux, nous allons contribuer modestement ce matin. Nous allons le faire en nous intéressant à quoi ? Aux animaux de Noël. Car il en existe plusieurs. Ceux d’abord que l’on consomme, selon des rituels dont la longue histoire n’est pas aussi futile qu’on pourrait le croire au premier regard. Les comportements collectifs célébrant la fête de la Nativité ont en effet privilégié, depuis des siècles, trois animaux spécifiques, à savoir le cochon, composante majeure de toutes les ripailles, le cochon avec lequel les hommes ont entretenu de très longue date des relations extrêmement ambivalentes, et aussi, l’oie, et surtout, plus récemment, la dinde, qui a envahi les tables aristocratiques en France, en provenance de l’Amérique, dès le XVIe siècle. Mais auparavant nous allons braquer notre attention sur la crèche et sur deux animaux de statut bien plus marquant, du plus sacré jusqu’au plus féérique, entendez l’âne et le bœuf. Pour découvrir, vous allez le voir, que leur place autour du berceau divin a grandement varié, en présence et en portée, de siècle en siècle, et que ces évolutions renseignent sur les mutations de la foi, telle que celle-ci peut s’exprimer dans la profondeur des adhésions populaires à un christianisme en mouvement. Nul mieux que le grand historien des couleurs, des animaux et des symboliques, qu’est Michel Pastoureau, que j’ai souvent convié à ce micro, ne pouvait nous conduire sur les chemins de ces interprétations multiformes. (Source).

On le consomme et pourtant il n’a pas le droit à sa place dans  la crèche … peut-être parce que Tout est bon l’cochon! Comme le chante Juliette : 

Un lundi au Père-Lachaise.

Promenade dans LE cimetière parisien.

Chemin Mehul. Père Lachaise
Chemin Mehul. Père Lachaise

Ne partez pas ! Ce n’est pas un billet érudit sur le plus célèbre cimetière de Paris, seulement le retour sur une déambulation du jour,  déambulation  servie toute fraiche. Ce matin, le jour offrait cette couleur azure hivernale si rare jouant de ses  contrastes sur les façades des immeubles, les traces de condensation des avions striaient le ciel. Je me suis dit que la journée allait être ensoleillée et que c’était le moment de sortir ses guêtres. En bonne urbaine, soucieuse de la qualité de l’air je visite Air Parif, c’est comme un tic, je ne peux m’y soustraire avant une balade francilienne. Remarquez, je ne me pose même pas l’ombre de la question quand je suis partout ailleurs ! Bref, le site et les médias locaux annonçaient un pic de pollution à pas mettre un vieux, un jeune, un pulmonaire, un asthmatique dehors.

Air Parif le 09 décembre 2013
Air Parif le 09 décembre 2013

Comme demain c’est pire, mieux vaut sortir aujourd’hui et entrer au Père-Lachaise.

Ce cimetière a toujours exercé sur mon petit esprit une réelle fascination, je l’ai découvert en arrivant dans la capitale, je l’ai arpenté, emprunté par les petits chemins pierrés ou pas qui séparent les concessions, je l’ai respiré à toutes les saisons, je l’ai observé par tous les temps, à chaque fois il était le miroir de mon état d’esprit : joyeux, mélancolique, impertinent, romantique (version XIXème siècle avec mousse et gisant), voire hilare et irrévérencieux car marcher sur les morts ça a quand même de la gueule, curieux (que se cache t-il sous les pierres qui se descellent des caveaux abandonnés?). A bien y réfléchir une partie de ce cimetière est un véritable terrain de jeux : on y va, on s’y perd, on y croise des chats, des touristes avec des plans, des vieux aux pas nonchalants et des chalands qui s’assoupissent sur les bancs, d’en haut on regarde la ville ! A aucun moment, ce lieu ne se ferme.

Père-Lachaise. Invitation à pérégriner.
Père-Lachaise. Invitation à pérégriner.

Ce cimetière n’est pas qu’un lieu de sépulture individuelle, il condense des mémoires : celle des guerres du XXème siècle, celles des déportations, celles des résistances, celles des anonymes et des grands noms qui se côtoient dans les mêmes allées.

Il faut maintenant entrer dans les allées

Pérégriner au cimetière du Père-Lachaise.
Pérégriner au cimetière du Père-Lachaise.

Aujourd’hui ce cimetière est un lieu baigné de lumière, le soleil d’hiver chauffe les mousses, éclaire les pierres pendant quelques petites heures,  l’astre brillant en hiver me rappelant à l’urgence d’une vie unique et essentiellement éphémère. Le spectacle est assez rare pour vouloir l’emprisonner en quelques clics présomptueux.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Dans certaines allées des anonymes, des capitaines d’industries, des comédiens dont l’épitaphe gravait le souvenir éternel et que nous ne connaissons pas ou plus, quelques pavés foulés et les promeneurs sont entourés de la statuaire de grands hommes et de quelques femmes.

Les grands hommes. Balzac. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Balzac. Père-Lachaise.
Les grandes femmes. Hubertine Auclert. Père-Lachaise.
Les grandes femmes. Hubertine Auclert. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Géricault. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Géricault. Père-Lachaise.

Le cimetière change de physionomie et le sens que l’on peut cultiver dans son rapport à la mort, à sa mort, se transforme en haut du cimetière : après avoir visité le columbarium (dont le nom dérivé de l’expression « niche de pigeon » laisse perplexe), on longe le mur des fédérés, les pelouses funéraires, les jardins du souvenir

Père-Lachaise. Columbarium
Père-Lachaise. Columbarium
Père-Lachaise. Crematorium.
Père-Lachaise. Crematorium.

La promenade vous enveloppe d’une impression que l’on voudrait voir s’éloigner, cette impression qui vous enveloppe et vous laisse un peu seul au monde, celle de votre inéluctable finitude, dans ces cas là, vous vous dites que seul le clown sauve.

Père-Lachaise. Plaque A. Zavatta.
Père-Lachaise. Plaque A. Zavatta.

Si je tente de concevoir un rapport apaisé à la mort, en sachant qu’il s’agit d’une vaine futilité, je crois que de cette promenade urbaine de début d’hiver je retiendrai ces deux images :

Père Lachaise. Concession Raspail.
Père Lachaise. Concession Raspail.
Père-Lachaise. Concession Constant Graux.
Père-Lachaise. Concession Constant Graux.

Ne soufflez pas trop, vous avez échappé au chat se dorant la pilule sur le marbre (non! c’est trop froid, même pour un petit félidé des villes), sur la pelouse funéraire ou le freu avec un son bec un gros bout de pain. Vous ne me croyez pas? Vous avez tort …. :

Le freu du Père-Lachaise
Le freu du Père-Lachaise.

Il faudra, un jour, que je vous parle de ce cimetière à l’agencement hors de compréhension pour ceux qui pensent que les morts doivent être ensevelis : le cimetière de l’île de San Michele à Venise.

LA PISCINE. Expérience aquatique et acoustique.

Agnès Obel à La Piscine de Roubaix – France 3 Nord Pas-de-Calais.

 

1914 -1918. DEUIL, FILIATION ET MÉMOIRE.

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source.

Je vais prendre quelques instants pour revenir sur le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014). Le but ici n’est pas de faire un compte-rendu sur la dernière parution de cet historien, d’autres le font avec beaucoup plus de talent,  mais d’essayer de comprendre la notion de « deuil de guerre » et la manière dont une famille, des proches, des intimes, des amis vivent la perte d’un soldat mort au cours de la première guerre mondiale, de cette notion en découle une autre « les cercles de deuil ».

Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.
Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.

Dans son denier ouvrage Stéphane Audoin-Rouzeau donne avec précaution (peut-être trop) la parole à trois hommes de sa famille qui ont connu, fait, subi la Grande Guerre : ses deux grands-pères (Max, Robert Audoin) et l’un des grands-pères de son épouse (Pierre Bazin). C’est assez curieux de rendre compte de cette lecture, car je ne peux éloigner cette impression d’intrusion, le terme est peut-être un peu fort, mais ce court texte nous place dans l’intimité d’une famille, et surtout  il met à jour  les rapports complexes et les non-dits entre les générations.

Entre les chapitres consacrés à ces anciens combattants, l’auteur tente de comprendre le rapport complexe, conflictuel et tu d’un fils (Philippe Audoin) à son père qui a fait la guerre qui n’en parle pas, si ce n’est pour évoquer ce que l’on attend d’un soldat mobilisé en 1914, quelques anecdotes en guise de péroraison d’un déjeuner familial. Et surtout c’est le fils du soldat qui ne parlera au sien de la guerre du grand-père. La question est alors de savoir comment se transmet cette mémoire (taiseuse) et quels sont les cheminements d’une histoire familiale où la Grande guerre semble avoir laissé une empreinte d’autant plus profonde que longtemps elle fut empêchée. Au fil des chapitres, les béances ouvertes et jamais refermées engendrées par ce conflit emprisonnent toute l’existence de ceux qui l’ont fait, de ceux qui l’ont subi et de tous qui, comme bloqués au moment de l’impact, ne s’en sortent pas de cette réalité.

La guerre de Max est retracée par les archives familiales et notamment les lettres que le soldat écrivit à sa fiancée Denise, elles dessinent le portrait d’un jeune homme de 23 ans et « sur tous les sujets Max est banal » (p 19) pour qui les Allemands ne sont qu’un ramassis de brutes et de barbares, ces « Boches » !

1914 l'Entrée. Carte illustrée. source BDIC
1914 l’Entrée. Carte illustrée. source BDIC

Cette haine ne le quittera pas pour « ces brutes qui menaçaient le monde », son combat est celui de la civilisation contre la barbarie et « pour la conservation entière de notre race, de nos idées, de notre culture » (p 23).

Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l'origine de l'information (les journaux). © BDIC.
Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l’origine de l’information (les journaux). © BDIC.

Stéphane Audoin-Rouzeau consacre ensuite plusieurs chapitres à la guerre et surtout à l’après guerre de son grand-père paternel : Robert Audoin né le 15 juillet 1896 qui, le 03 novembre 1917 reçoit la croix de guerre. Le 25 aout 1916 Robert fait sa rencontre avec le front que son arrière petit-fils retranscrit dans son intégralité (à lire absolument) mais dont je ne vous livre que ces phrases : « Il est 11 heures du soir. De nombreuses fusées multicolores illuminent l’horizon tout autour de nous et c’est là que je me rends compte pour la première fois de ce que c’est que le front », comme E. Jünger il subit les Orages d’acieret comme tant d’autres il en sortira traumatisé mais le « corps intact » (p49), en janvier 1920, un certificat de visité médicale précise que Robert Audoin était « sorti de la guerre sans blessures ni maladies » (p 99), c’est un homme sain, robuste et bien constitué (p99).

 La parole entre Philippe, dont l’enfance est celle des « monuments aux morts encore tout neuf » qui, adulte s’est réfugié dans le surréalisme, et son père ne sera jamais tenue. Si le père a parlé de sa guerre cela eut lieu au moment de l’enfance et de l’adolescence « et puis ce savoir guerrier transmis par Robert fut jeté par son fils à la rivière, et la guerre de Robert avec elle ». Philippe assistera au « lent écroulement de son père ». Les échecs professionnels qui se succèdent, un divorce, la séparation avec son fils et enfin le second départ à la guerre le 23 aout 1939, la captivité jusqu’en juin 1941. Pendant et après la guerre, Robert ne parvient pas à prendre un nouveau départ, « il rend ses dernières armes » (p 112) à 52 ans : il demande à son père de l’héberger lui et  sa nouvelle épouse, celui-ci accepte non sans humilier son fils qu’il méprise de tant d’échecs et de médiocrité. Le fils de Robert décrit son grand père comme un homme envahit pat par la cupidité, la méchanceté et l’orgueil à un point tel qu’aucun sentiment humain un peu sincère ne se manifestait plus en lui – sauf par pure simulation (p 117) L’auteur décrit le mur de haine qui s’installe entre le fils et le père dans la maison qu’ils occupent à la Croix-Sainte-Marthe en Seine-et-Marne et quand Robert meurt le 27 février 1957 seul Philippe marche derrière le cercueil qui mène le corps de son père vers la fosse commune. Stéphane Audoin-Rouzeau analyse l’itinéraire de son grand-père et de son père, voici ce qu’il écrit : « Seul un long travail sur le premier conflit mondial, sur les traumatisme des combattants, sur la lenteur et les faux-semblants de la sortie de la guerre, m’a permis de comprendre que Robert ne s’était sans doute jamais remis de la Grande Guerre. Après la terrible rencontre, tout semble indiquer que le jeune artilleur de 20 ans n’avait jamais pu reprendre pied » (p 118)

Georges Leroux, L'Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.
Georges Leroux, L’Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.

En 2001 parait toujours du même historien, Stéphanue Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, cet ouvrage vient d’être réédité en septembre 2013 dans la collection Texto chez Tallandier. La première phrase de l’introduction présente le projet de l’historien : saisir au plus près, saisir au cœur la douleur laissée par la grande vague de 1914-1918, une fois celle-ci retirée comprendre comment cette guerre a chargé les vivants chargés du poids des morts. L’auteur nous invite à suivre et éprouver la béance ouverte par la mort d’un frère, d’un époux, d’un fils, d’un fiancé et de comprendre comment les survivants, surtout des survivantes doivent affronter la perte de l’être aimé. Chaque itinéraire est personnel, profondément intime et prend des formes différentes : écrire une biographie (avec quelques accents hagiographiques) ; promouvoir inlassablement l’œuvre littéraire ou poétique du disparu ; chercher quels qu’en soient les dangers ou les conséquences le corps d’un fils mort sur le champ de bataille et enterré dans un cimetière militaire proche du front ; consacrer un partie des revenus familiaux à la construction d’un monument en hommage au fils tombé à Bouchavesnes, s’engager dans un combat politique pour réhabiliter la mémoire d’un fusillé pour l’exemple. Cinq deuils et cinq parcours dont l’auteur a déjà présenté des versions abrégées : notamment Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, N. 1, 2000. pp. 47-71, consultable en ligne et que vous lire sur ce blog avec quelques illustrations en prime . Je prends le parti de picorer sans méthode et de manière un peu désordonnée dans la mesure où ce blog ne s’inscrit dans pas le cadre académique et respectable d’une quelconque recherche universitaire.

Le premier deuil est celui porté par Véra Brittain fiancée à Roland Leighton qui s’était porté volontaire et meurt à 20 ans le 23 décembre 1915. Ces jeunes gens appartiennent à l’élite britannique. Pour retracer le cheminement de son deuil, l’historien analyse son journal et également celui de la mère de Roland, cet écrit diariste achevé au début du mois d’avril 1916 est publié anonymement en mai de la même année. Le mort qui pouvait sembler désincarné (sans jeu de mot) s’impose aux vivants : ce n’est pas le corps qui est là mais les habits de Roland Leighton reçu dans le paquetage retourné à ses parents.

Robert Leighton
Robert Leighton. Source.

Le choc infligé par ce cadavre symbolique est tel que la mère de Robert en exige la destruction, en cachette de son épouse, Roland Leighton enterre l’uniforme de son fils dans le jardin familial « après que le sol eu été dégelé avec de l’eau bouillante » (p 29). Vera Brittain perd en quelques mois son fiancé enterré à Louvencourt, son frère Edward le 15 juin 1918 enterré à Granezza.

Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt.
Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt. Source.

En l’espace de deux ans et demi, la totalité de son entourage masculin a disparu. Vera qui a été infirmière pendant la guerre, entame une fois la paix revenue une longue descente aux enfers : le début des années 1920 est marqué par de nombreuses hallucinations. Puis comme tant d’autres elle part rapidement pour un « pèlerinage des tombes » avant de publier à la fin des années 1920 son Testament de jeunesse.

Vera Brittain, Testament of youth
Vera Brittain, Testament of youth

Dans le deuxième chapitre de ce livre, Stéphane Audoin-Rouzeau porte son analyse sur le deuil porté par la sœur d’Emile Clermont mort le 15 mars 1916 en Champagne, il a alors 35 ans et jouit d’une certaine notoriété dans le milieu littéraire parisien, notamment avec Amours promis . Les trois autres itinéraires de deuil sont ceux des proches de Maurice Gallé, Théophile Maupas et Primice Mendès.

La lecture de ce livre est passionnante et pourtant il « manque un quelque chose » : suivre le cheminement de cinq parcours est fort intéressant mais j’aurais voulu que l’auteur explique pourquoi ces cinq là ? Est-ce un effet de sources ? Est-ce un choix permettant de répondre à sa problématique et en ce sens ces cinq deuils seraient emblématiques non pas de la mort de masse mais de la reconstruction réussie ou pas des survivants. Quels liens un lecteur peut-il tisser entre ces cinq itinéraires post mortem ? Comme je cultive la paresse j’ai besoin que l’auteur me le dise ou au moins me mette sur la voie …

En revanche je vous laisse à la lecture stimulante d’un autre deuil de guerre, celui André Durkheim à à consulter sur l’excellent blog Enklask.

 

 

1914-1918 : Consentir à la guerre?

Cette émission de  La fabrique de l’histoire est consacrée à la querelle du consentement, partir à la guerre : contrainte ou enthousiasme ? Au cours de ce dernier volet consacré à « Guerre et société », les historiens S. Audoin-Rouzeau et N. Offenstadt nous éclairent sur cette querelle du consentement en se demandant comment est-elle née dans les années 90 ? Quel était le contexte ? Est-elle dépassée aujourd’hui ? Etait-elle franco-française ? En quoi a-t-elle façonné le paysage historique ? Ses analyses servent-elles à comprendre d’autres conflits du XX eme siècle ? Quelles conséquences a-t-elle sur la recherche historique sur la Première Guerre Mondiale ? Une rencontre stimulante.

Guerre  et société

A réécouter ICI

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :