Tempête malouine.

C’était en janvier dernier, c’était la saison des grandes marées et je n’ai pas eu la chance d’y être … Pour bien me faire comprendre ce que j’aurais pu voir, voici un lien gentiment glissé dans ma boite aux lettres par un parent bien intentionné (les images sont impressionnantes, en revanche la musique assez exaspérante ….). A vous de voir  :

1914-1918 : de la petite à la grande histoire de la Première Guerre mondiale

Je ne sais pas s’il existe « une petite histoire » parente, cousine ou rivale de « la grande histoire », c’est probablement une des raisons pour lesquelles EUROPEANA (la plus grande base de données européennes consacrée aux archives numériques des bibliothèques européennes) a lancé aujourd’hui son portail qui nous permet de découvrir, parcourir et explorer les « histoire inédites et histoires officielles de la Première Guerre mondiale ».  Si vous voulez vous plonger dans quatre années d’histoire(s) personnelles, familiales, nationales qui s’imposent comme la matrice du siècle à venir, allez faire un tour  ici :

Europeana 1914-1918 – histoires inédites et histoires officielles de la Première Guerre mondiale.

En guise d’exemple, vous pourrez suivre l’histoire de Charles Grauss qui au front,  peint et sculpte des petits animaux de fermes avec lesquelles pourrait jouer sa fille.

Les sculptures de Charles Grauss pour sa fille.
Les sculptures de Charles Grauss pour sa fille.

Belles découvertes à vous …

1914 – 1918 , la trace des morts. John Foley

Florilège John Foley
Florilège John Foley. Source

Le photographe John Foley et l’écrivain Anne Roze ont pendant une quinzaine d’année parcouru le front Ouest de la Grande Guerre. Leur travail dont ils rendent compte dans plusieurs ouvrages notamment Les Lieux de la Grande Guerre, a consisté à nous rendre visible les cimetières, les mémoriaux et surtout les traces que la guerre laisse encore dans le paysage. Pour en savoir plus : ICI

John Foley.  Grilles. Tirage argentique
John Foley. Grilles. Tirage argentique. Source

En 2007, John Foley expose une partie de  son travail consacré aux lieux et mémoires de la Grande Guerre :

Quand la terre se souvient. Cette exposition est constituée de photographies en noir et blanc et couleur représentant les vestiges qu’a laissés la guerre de 14-18 dans les paysages de l’ancien front, de la Mer du Nord à l’Alsace. Le cataclysme de la Grande Guerre fut l’événement tragiquement fondateur de l’ensemble du XXème siècle. Près de dix millions d’hommes venus de tous les horizons trouvèrent la mort dans cette guerre immobile qui bouleversa les équilibres mondiaux et les mentalités. Cette exposition évoque ce gigantesque sacrifice collectif en faisant affleurer l’Histoire à partir des images des cicatrices qu’en a gardé la terre de nos régions, des traces insolites, souvent méconnues, mais qui font partie du patrimoine européen commun, et d’une mémoire qui concerne l’ensemble des peuples. Les vestiges célébrés ici par les photographies sont les restes de forteresses, mémoriaux et cimetières, mais aussi les traces laissées dans la terre – dessin des tranchées dans les sous-bois, cratères dans les champs -, en partie réappropriées par la nature, mais lisibles encore et fortement suggestives de ce qu’ont pu vivre et souffrir tous les hommes qui se sont battus là. Les photographies en noir et blanc de 40x50cm et 30x40cm sont légendées de manière à ce que les images puissent être décryptées et que les paysages présentés puissent prendre tout leur sens. John Foley est actuellement directeur de l’agence-photos « Opale » spécialisée dans les portraits d’écrivains, John Foley a participé à la publication du livre « Les Lieux de la Grande Guerre » (1996. Ed. de la RMN), Il est photographe co-auteur avec Anne Roze de « Les Champs de la Mémoire » (1998. Ed. du Chêne), avec Alain-Gilles Minella de « Sur les pas de Jeanne d’Arc » (1999. Ed. Tallandier), avec Jean Guerreschi de « Je n’en reviens pas » (2003. Ed. Opales-Bordeaux). Les photographies de John Foley ont fait l’objet de plusieurs expositions: « Les Champs de la Mémoire » en 1998, « Paysages du Chemin des Dames en 2001, « Je n’en reviens pas ; paysages du Maroc » en 2002-2003, Marrakech et Bordeaux. En collaboration avec l’association  » Les champs de la mémoire » Commissaire d’exposition : Anne Roze. Source

Vimy. Le tracé des tranchés se distingue encore @ John Foley
Vimy. Le tracé des tranchés se distingue encore @ John Foley

1914- 1918. Frantz Adam : Médecin, soldat et photographe

Cela comment par une étrange photographie de soldats creusant des tombes en prévisions des combats à venir.

Ete 1916, dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP Frantz Adam)
Ete 1916, dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP Frantz Adam)

L’auteur de ce cliché est  Frantz Adam, médecin militaire et photographe amateur.

Durant toute la première guerre mondiale, ce psychiatre affecté au 23ème régiment d’infanterie photographie la vie quotidienne dans les tranchées. Mobilisé à 28 ans, il se retrouve sur tous les grands théâtres d’opérations: Vosges et Hartmannswillerkopf en 1915, Somme et Verdun en 1916, Chemin des Dames en 1917, libération de la Belgique, entrée en Alsace et occupation de la Rhénanie en 1918.

Quelque 500 images ont été retrouvées en 2005 par un petit-neveu par alliance de Frantz Adam, Arnaud Bouteloup, numérisées et confiées à l’AFP qui en assure désormais l’exploitation via sa banque de données ImageForum. Un total de 147 d’entre elles ont été rassemblées dans le livre « Ce que j’ai vu de la Grande Guerre » (La Découverte – AFP). Elles témoignent des souffrances endurées par les soldats mais aussi de la camaraderie qui les aidait à y faire face.

POUR LIRE LA SUITE :

Médecin, soldat et photographe – Making-of.

Voyage en Russie disparue.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Peasant Girls, 1909. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03984. Source.
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Peasant Girls, 1909. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03984. Source.

Hier j’ai fait la connaissance de Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky, et ce fut une belle rencontre au musée Zadkine à Paris. Le photographe nous a offert un véritable voyage dans le temps, à travers une Russie à jamais disparue.

Qui est Procoudine-Gorsky et quel procédé photographique met-il au point?
S. ProcoudineGorsky au bord de la rivière Skuritskali, Géorgie, 1912
S. ProcoudineGorsky au bord de la rivière Skuritskali, Géorgie, 1912

Il est né en 1863 dans une famille de la vieille noblesse russe établie à Founikova Gora dans la province de Vladimir, petit-fils d’un dramaturge il appartient à cette élite férue de science et de technologie. Il reçoit une éducation complète, à l’image de celle des humanistes, elle repose à la fois sur les sciences et sur les arts. En 1898 Il intègre la Société impériale Russe de technologie, instaurée en 1724 par un décret de Pierre le Grand, il rejoint la Cinquième section consacrée à la photographie, il en devient président en 1906.

A partir de 1897, Il écrit dans de nombreuses revues scientifiques consacrées à la photographie, ses travaux sont diffusés en France, notamment par le périodique L’informateur de la photographie qui consacre une rubrique aux implications industrielles et scientifiques de la photographie et qui rend compte d’un nouveau procédé photomécanique « Elka »

L'informateur de la photographie.
L’informateur de la photographie.

En 1901, S. Procoudine-Gorsky ouvre un studio de photozincographie et de technique photographique à Saint-Pétersbourg puis s’intéresse à la photographie en couleurs, qui au début du XXème siècle est encore un domaine expérimental. Ses recherches le conduisent à prendre contact avec Adolph Miethe qui occupe à Charlottenburg la chaire de photographie, de photochimie et d’analyse spectrale à l’École supérieure de technologie. Procoudine-Gorsky s’initie au procédé de prises de vue trichrome.

Adolph Miethe
Adolph Miethe

Le procédé de la trichromie découle du principe de séparation des couleurs constitutives de la lumière blanche, mise en évidence en Angleterre par J. Clerk Maxwell en 1861. La méthode mise au point par Miethe consiste à réaliser successivement trois négatifs à l’aide de trois filtres de couleur distincte, puis à partir de ces négatifs de réaliser par contact trois positifs, eux-mêmes sur plaque de verre, dont la projection simultanée à l’aide d’un appareil spécifiquement conçu, permet, par interposition des trois mêmes filtres, la restitution de l’image définitive en couleurs.

Caméra

De retour en Russie, Procoudine, excellent chimiste, améliore le procédé en travaillant à l’élaboration d’une émulsion qui offre une photosensiblité égale à l’ensemble des rayonnements émis par les couleurs du spectre, il y parvient en 1905 et s’impose en Russie et au-delà des limites de l’empire tsariste comme le spécialiste incontesté du procédé trichrome. C’est cette émulsion qui donne aux « vues optiques en couleurs » de Procoudine-Gorsky leur incomparable rendu chromatique.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. The Emir of Bukhara, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03959
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. The Emir of Bukhara, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03959.
L’heure de gloire.

En février 1905, Sergueï Procoudine-Gorsky organise à Saint-Pétersbourg une première présentation de soixante-dix images trichromes, il renouvelle l’expérience en avril 1906 à Rome au VI Congrès de chimie appliquée. Ces présentations suscitent l’enthousiasme et l’émerveillement, deux sentiments qui vous habitent encore en 2014 si vous avez le privilège de visiter l’exposition au musée Zadkine. En 1906, il reçoit une médaille d’or à l’Exposition internationale d’Anvers et en 1908 il est invité à faire une démonstration de son travail devant les représentants du Conseil d’Etat et de la Douma. Le frère du tsar Nicolas II, Alexandre Mikhaïlovitch assiste à cette présentation. C’est par son intermédiaire que Procoudine-Gorsky est reçu au Palais impérial le 03 mai 1909.

Le tsar Nicolas II et son cousin Georges V à Berlin, 1913.
Le tsar Nicolas II et son cousin Georges V à Berlin, 1913.

A l’issue de la projection, Procoudine-Gorsky obtient du tsar le droit de sillonner l’Empire et de s’engager dans l’ambitieux travail de reportage dont il rêvait. Il est reçu par le ministre des Transport et établit un programme de prise de vue de dix mille images sur dix ans. Des lettres de mission lui sont délivrées et le photographe-voyageur-aventurier est installé à bord d’un wagon spécialement aménagé en laboratoire, il emprunte aussi un bateau à faible tirant d’eau, souvent seul moyen de progression possible..

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Steam Engine Kompaund with a Shmidt Super-heater, 1910. Digital color rendering. Prints and Photographs Division
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Steam Engine Kompaund with a Shmidt Super-heater, 1910. Digital color rendering. Prints and Photographs Division

Procoudine-Gorsky réalise entre 1909 et 1916, des milliers de clichés sur verre; voyage dans les régions de l’Oural, de la Volga, de Mourmansk, en Sibérie, au Daghestan, en Azerbaïdjan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan, séjournant dans les villes mythiques de Boukhara et de Samarkand.

Empire de Russie. Voie de communication. 1909.
Empire de Russie. Voie de communication. 1909. Source.
Que devient cette collection ?

La première guerre mondiale et la Révolution de 1917 marquent un coup d’arrêt à cette aventure, toutefois le nombre de photographies, d’images fixées est considérable : entre juillet 1909 et et l’été 1916, date de sa dernière mission, avant son départ en exile, Procoudine-Gorsky a réalisé environ 3500 vues. Ces vues sont sorties de Russie à une date indéterminée, seules 1902 des plaques de verre ont été achétées par la Bibliothèque du Congrès à Washington en 1948, c’est dans ce lieu qu’elles sont encore aujourd’hui conservées. Les images dont elles sont le support fragile, stockées dans des malles, demeuraient ignorées depuis près d’un siècle.

bibloetheque du congrès

Bibliothèque du Congrès : voir les photos de S. Pocoudrine-Gorsky.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Group of Jewish Children with a Teacher, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-04442 (7)
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Group of Jewish Children with a Teacher, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress. Source.

Seuls les négatifs des vues réalisées par Procoudine-Gorsky existent encore aujourd’hui, les images pour être montrées aujourd’hui doivent nécessairement être recomposées. Les positifs sur verre qui permettaient de les faire exister ainsi que l’appareil que le photographe utilisait pour les montrer n’ont pas été conservés. En 2000 la Bibliothèque du Congrès a pris la décision « de scanner les négatifs de ces vues en couleurs devenues fantômes et de traiter les fichiers de leur conversion numérique par digichromatographie » (in Livret de l’exposition)

L’exposition au musée Zadkine.
Florilège Procoudine-Gorsky
Florilège Procoudine-Gorsky.

Le musée Zadkine est un petit musée, loin d’un centre commercial comme le Louvre, il est consacré au sculpteur dont il porte le nom, la maison de l’artiste a été transformée en musée et les deux bâtiments que l’on peut visiter s’organisent autour d’un jardin dans lequel des œuvres du sculpteur sont placées au centre de compositions végétales(et oui, ça existe à Paris) !

L’exposition composée de cent clichés occupe les sept salles ainsi que le jardin. Le parti pris est ici géographique et non thématique, on suit ainsi l’odyssée photographique de Procoudine-Gorsky. La première salle est consacrée à la Russie blanche où l’on peut voir de nombreuses vues de Smolensk, puis nous nous enfonçons à l’Est, aux confins de l’Oural et de la Sibérie, il y photographie les forges et les fabriques de cette Russie qui n’en est qu’aux balbutiements de son industrialisation. Au cours de l’été 1908 il fait le portrait des bachkirs qui sont des éleveurs turcs semi-nomades.

Aiguilleur bachkir été 1910
Aiguilleur bachkir été 1910

Au cours de l’été suivant, le photographe reçoit la mission de documenter le cours du canal Marrinsky qui est l’axe majeur qui réseau fluvial reliant lacs et rivières du Nord-Ouest de l’Europe. Il photographie les chemins de halages, les vannes d’écluse et surtout il immortalise une Russie d’un autre temps : celle des monastères anciens, celle du repos des paysans après les fenaisons.

Le travail de collecte se poursuit, de juin à septembre 1910, il descend le cours supérieurs de la Volga.

La Volga à sa source. 1910
La Volga à sa source. 1910

Le voyage continue et nous sommes invités à suivre Procoudine-Gorsky dans les confins de la Russie d’Asie : des montagnes du Daghestan  aux steppes de l’Asie centrale. Les clichés les plus spectaculaires sont ceux de Samarkand, il parvient à immortaliser l’architecture de terre de la cité médiévale qui est grande partie détruite lors du tremblement de terre de l’automne 1908.

Un vendeur de Tapis à Samarkand.
Un vendeur de Tapis à Samarkand.
Mur et colonne surplombant la madrasa de Shir-Dar à Samarkand.
Mur et colonne surplombant la madrasa de Shir-Dar à Samarkand.
Le palais d'été de  l'émir de Boukhara. février 1911.
Le palais d’été de l’émir de Boukhara. février 1911.
Jeune femme turkmène debout de profil, devant un yourte, portant vêtements et bijoux traditionnels. Automne 1911.
Jeune femme turkmène debout de profil, devant un yourte, portant vêtements et bijoux traditionnels. Automne 1911.

Si vous ne pouvez pas vous rendre au musée Zadkine avant le 13 avril 2014, La commissaire de l’exposition Véronique Koehler et LE géographe spécialiste de la Russie Jean Radvanyi vous invitent à parcourir l’exposition en leur éminente compagnie :

Capture france culture

Voyage trichrome en Russie prérévolutionnaire.

Dévoiler le monde ?

Avant de commencer, il est d’usage de présenter quelques avertissements, je m’emploie donc à le faire sur le champ, ce blog n’est pas la page publique d’une spécialiste mais c’est celui d’une picoreuse qui sans arrières pensées va où le vent des lectures, des inspirations et des musiques la porte. Donc, vous ne trouverez pas dans ce billet des interprétations originales, des analyses iconographiques inédites, d’autres le font beaucoup mieux et avec beaucoup plus de sérieux que moi. Fin des prolégomènes, entrons dans le vif du sujet.

Je vous propose de relire la définition du  mot « voile », non pas celle d’un dictionnaire de noms communs mais de l’Encyclopédie des Symboles ( la version de 1996 parue au Livre de Poche) et de tenter une correspondance avec des œuvres d’art croisées au gré des expositions, des voyages, des découvertes et des lectures.

Que dit l’article ?

Le voile symbolise en générale l’aliénation ou le renoncement au monde extérieur, la modestie et la vertu. Autrefois, les femmes et les jeunes filles se rendaient voilées aux offices, indiquant qu’elles se détournaient de la vanité terrestre […]. Dans la vertu courtoise du Moyen Age, le voile était aussi répandu et il s’est perpétué jusqu’à aujourd’hui dans le voile de la mariée et les voiles de deuil de deuil de la veuve […] Plus profondément, le voile peut-être l’attribut de la divinité, derrière laquelle elle se dérobe tout en invitant à le soulever pour découvrir son principe si on sait s’en montrer digne. C’est ainsi qu’Isis, par exemple portait un « voile à sept couleurs » à la riche descendance : Il semble bien en effet qu’en ait dérivé à travers les siècles le voile bleu dont on dote généralement la Vierge Marie tout aussi bien que ce qu’on appelle aujourd’hui la fameuse « danse des viles ». Si celle-ci est purement considérée de nos jours comme un spectacle à connotation érotique, son origine semble remonter à un rituel à un rituel religieux où l’érotisme était en avant tout « sacré », et dont la fin introduisait à la nudité abyssal du Féminin et du Maternel. Une conception est proche est celle qu’on les hindous du « voile de la maya », le monde des phénomènes dans lequel nous vivons, la manifestation du Principe qui nous en cache la réalité pure. La maya est cependant le résultat d’un acte d’amour sans lequel l’homme n’existerait pas, ni n’aurait conscience qu’il existe une Réalité voilée […]. Le voile est donc nécessaire à l’existence, de même qu’il invite au dévoilement de la Vérité l’homme en quête de sagesse ou de réalisation de soi-même (identité de l’Atman et du Brahman, « Tu es Cela »). Cette notion d’un voile qui dérobe la splendeur de la Vérité est évidemment à l’origine du véritable ésotérisme, c’est-à-dire de toute doctrine professant qu’il existe une lumière cachée derrière les textes, les mots ou les symboles, et qu’il importer de dévoiler cette lumière en la rendant apparente. Ici, l’ésotérique est donc ce qui est « dedans » et invisible et l’exotérique ce qui est « dehors et directement visible. Pour passer de l’un à l’autre, il faut passer du regard des « yeux de la chair » à celui des « yeux du feu » et de la vision sensible à la vision du visionnaire. Dans le renversement induit par cette quête d’ordre mystique, le caché devient alors apparent tandis que l’apparent se cache à son tour. […] Dans l’Europe chrétienne, le voile est l’attribut de sainte Ludmilla qui fut étranglée avec un voile et de la margravesse Agnès d’Autriche dont on retrouva longtemps après sa mort le voile emporté par le vent, découverte légendaire qui est à l’origine de la fondation par saint Léopold de l’abbaye Klosterneuburg à l’endroit même où la découverte eut lieu

Le but n’est pas ici de commenter un article de dictionnaire, quoiqu’il y aurait fort à dire : le voile semble être exclusivement réservé à l’appareil féminin Ce qui est plus intéressant de mon point de vue est l’emploi de certaines formules comme celles-ci  : dévoiler la lumière ou encore la possibilité d’une Réalité voilée, voilà qui est plus inspirant. Cette lecture invite ainsi au voyage dans un musée imaginaire, en se remémorant les cimaises un jour visité, Mnémosyne vous prend par la main et des œuvres d’art réapparaissent à votre conscience et forme un kaléidoscope enchanteur : des œuvres religieuses, des huiles sur toile mettant en scène des mythes, des portraits, des sculptures …Allons y voir plus près.

Antonello da Messina, La Vierge de l'Annonciation. 1476, Palerme
Antonello da Messina, La Vierge de l’Annonciation. 1476, Palerme.

Le voile bleu de la Vierge Marie, pourquoi bleu ? La plus célèbre est celle L’Annonciation de la Vierge d’Antonello de Messine conservée à Palerme, l’artiste peint cette Vierge vêtue d’un voile d’un bleu intense vers 1475-1476. Le voile cerne au plus près son visage, Marie semble être surprise en pleine lecture. Il s’agit d’une composition sobre et c’est le bleu du voile qui domine la composition. Antonello de Messine ne sera pas le seul à peindre des Vierges au voile bleu. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la couleur Bleu, Michel Pastoureau explique que le bleu qui avait été une couleur nouvelle à partir du XIème siècle, devient une couleur morale entre le XVème et le XVIIème siècles. Pensons par exemple à Philippe de Champaigne qui s’inscrit à la fin de la période singularisée par l’historien des couleurs. Vers 1660, l’artiste peint une Vierge de Douleur actuellement conservée au Louvre et qui avait été saisie à l’église Sainte-Opportune à la Révolution. A partir des années 1645-1648, Philippe de Champaigne se rapproche de Port Royal et opère sa conversion au jansénisme (un courant rigoriste du catholicisme qui tire son nom du prêtre Cornélius Jansen et qui dans au milieu du XVIIème devient aussi le support d’une contestation politique). La palette du peintre se fait « plus sobre, plus grave, plus sombre »

Philippe de Champaigne, La Vierge de douleur au pied de la croix vers 1660, Paris, Louvre
Philippe de Champaigne, La Vierge de douleur au pied de la croix vers 1660, Paris, Louvre

Ici le voile fait office de vêtement intégral nous laissant voir le visage de douleur, les mains jointes et les pieds croisés de la Vierge, les bleus occupent une place importante, « autorisant mieux que toute autre les jeux de lumière et de saturation tout en conservant à la palette d’ensemble son caractère austère et profondément religieux ». Ici, c’est un bleu subtil car il est à la fois saturé et retenu, c’est pour M. Pastoureau « un bleu moral ». Dans les deux œuvres que nous venons de survoler le voile est peint, voyant, omniprésent, enveloppe les deux Vierges, le voile leur confère une identité religieuse, il est le sujet du tableau : enlever le voile, que resterait-il ?

La définition qui fait ici office de fil conducteur nous convie à nous interroger sur la  Réalité voilée  dont il faut, afin d’y mieux voir, ôter le voile. Une œuvre met vient à l’esprit, celle de Tintoret, Vénus et Vulcain :

Tintoret, Vénus et Vulcain, Munich
Tintoret, Vénus et Vulcain, Munich

Vous connaissez l’histoire, il s’agit de la mise en scène d’un adultère : Vulcain est averti de l’adultère de sa femme Vénus, il intervient dans le but de  surveiller sa femme alors que Mars l’amant de celle-ci se cache sous la table visiblement en train d’être trahi par un chien qui aboie dans sa direction. Vulcain penché au-dessus du lit et du corps nu de Vénus, évoque un satyre découvrant une nymphe.

Vénus couvre t-elle  sa nudité d’un voile transparent ou bien cherche t-elle au contraire à dévoiler cette nudité pour séduire Vulcain qui oublie ce qu’il est venu chercher? Il est distrait, ce qu’il voit là avec ce dévoilement le rend aveugle, il ne voit que ce qu’il y a entre les cuisses de sa femme. Observez la scène dans  le miroir et vous comprendrez ce qui va se passer dans les minutes qui suivent. Le voile ne cache plus ce qu’il est censé dissimuler et le miroir-bouclier montre le futur. La nature se révèle en se cachant, tout comme la parole désigne en se taisant, c’est la dialectique du secret et de dévoilement.

 A y voir de plus près, un voile, et pas des moindres, m’avait échappé, celui du plus célèbre portrait de l’histoire de la peinture occidentale : La Joconde de Léonard de Vinci

L. de Vinci, La Joconde,  vers 1503-1506, détail.
L. de Vinci, La Joconde, vers 1503-1506, détail.

Le voile est « fin et flou », c’est (à mon sens) D. Arasse qui en parle le mieux, et de la manière la plus sensible dans ses Histoires de peintures. Pour lui, ce portrait s’inscrit dans « le temps fugitif et présent de la grâce ».

L’art occidental du XVIème siècle a voilé les femmes, mais pas n’importe lesquelles et pas n’importe comment. Forcément, on pense immédiatement à Lucas Cranach et à ses jeunes filles à peine nubiles, posant nues dans une nature érotisée (le miel, la source qui coule …) vêtue de simple voile transparent.

Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery
Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washinton, National Gallery. Détail Visage avec voile
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Visage avec voile.
Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Corps voilé
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Corps voilé.

Au début du XVIème, l’art européen opère quelques ruptures, le nu dans l’art de l’Europe du Nord renonce aux canons antiques, alors qu’ils s’imposent comme référence pour les artistes de la Renaissance : les formes idéales des déesses italiennes laissent place à des morphologies qui semblent bien plus humaines que divine, les hanches sont étroites, les seins sont petits et hauts placés, la taille est fine. Ce sont des femmes qui sont déshabillées et le voile transparent dont Cranach les pare n’est pas pour rien dans la séduction et la fascination qu’elles opèrent sur les spectateurs-trices. Comparons la Nymphe endormie de Cranach et la Venus de Giorgione

Giorgione et Titien La Vénus endormie, vers 1507, Paris, Louvre.
Giorgione et Titien La Vénus endormie, vers 1507, Paris, Louvre.

Pas de voile chez Giorgione, de plus le drapé rouge servant d’oreiller à la Vénus de Giorgione devient une robe identifiable grâce à la manche qui dépasse sous le bras de la nymphe de Cranach, et cette nymphe là est éveillée, elle vous fixe du regard pendant que la Venus semble bercer par les bras de Morphée. Vénus cache pudiquement son sexe tandis que la nymphe de Cranach dans un abandon tranquille pose sa main sur sa cuisse et pour recouvrir son sexe, un voile ! Le voile sur la peau s’enroule autour des bras et glisse sur une aisselle, une cuisse et se tend devant le pubis, le voile ne dissimule pas ce qu’il est censé recouvrir, il participe dès lors de la stratégie de séduction parce que Lucas Cranach l’Ancien, artiste exceptionnel menant une carrière, citoyen de Wittenberg, peintre de cour pour le compte de l’électeur Frédéric III le Sage, ami intime de Luther, donne à voir le spectacle de la nudité dévoilée.

Cranach ne se contentera de cette nymphe, et transformera à maintes reprises le corps de la femme (très jeune femme) en pur objet du désir.

Lucas Cranach l'Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel,Musée de Beaux Arts de Belgique, 1531
Lucas Cranach l’Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel,Musée de Beaux Arts de Belgique, 1531
Lucas Cranach l'Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel, Italie, Rome, Galerie Borghèse
Lucas Cranach l’Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel, Italie, Rome, Galerie Borghèse.

En écrivant ces lignes, je m’interroge : ne suis-je pas victime d’anachronisme ? Ne suis-je pas en train d’effleurer ces œuvres avec le regard de l’époque à laquelle j’appartiens, celle d’une société fascinée par la transparence ? Mais ceci est un autre sujet.

Replongeons-nous dans le XVIème siècle finissant pour admirer l’œuvre d’un anonyme qui, lui, place la femme entre deux âges

Anonyme.La Femme entre deux âges, vers 1575
Anonyme.La Femme entre deux âges, vers 1575

Aucun meuble, aucun objet. Trois personnages occupent le premier plan, ils sont de grandeur natur elle et sont représentés jusqu’à mi-jambes. Une jeune femme est au centre, face au spectateur, et nous voyons de profil, à gauche un jeune homme, à droite un vieillard, tournés l’un vers l’autre. La jeune femme n’est vêtue que d’un voile transparent qui enveloppe son corps et couvre ses cheveux;  ceux-ci sont ramenés en arrière, dégageant le front, et retombent en boucles sur les épaules. Elle porte un collier et à chaque poignet un bracelet. A son voile sont attachées deux perles, l’une sur le front, l’autre sur la gorge.

Que voit-on ? La femme, personnage central, sa nudité est sublimée par ce qui la cache et la révèle : la transparence de son voile. Le voile ici comme chez Tintoret autorise la nudité et invite à la tentation de la chair.

En pensant au voile bleu de la Vierge, un bleu intense, fascinant, j’ai rouvert le livre Couleurs de M. Pastoureau dans lequel il invite le lecteur à un voyage polychromique et universel « voir toutes les images du monde en 350 photos ».

Policiers en position anti-émeutre devant un stade, Kaboul. Ahmad Masood
Policiers en position anti-émeute devant un stade, Kaboul. Ahmad Masood.

Cette photographie me comble de perplexité car elle fonctionne par contrastes : celui des couleurs, le plus évident ; celui des pesanteurs. Je m’explique, le voile intégral bleu qui recouvre une femme semble lui conférer avec élégance et légèreté une audace, voire une force inexpugnable face à un mur de soldats dans leur « uniforme » noir matraque au poing. La légèreté du carcan, voilà un oxymore photographique qui laisse songeur ! Le voile léger qui enferme, affirmerait sa puissance voire sa liberté de mouvement face à une force monolithique noire, au même titre que l’apparente fragilité s’impose face à la puissance de feu, cela fait surgir deux autres images qui font s’affronter la fragilité et la force, la première semblant gagner la bataille médiatique :

Marc Riboud, la jeune fille à la fleur, Washington, 1967
Marc Riboud, la jeune fille à la fleur, Washington, 1967
Place Tian'anmen, 1989, un homme face aux chars du pouvoir.
Place Tian’anmen, 1989, un homme face aux chars du pouvoir.

Vous me direz que je m’éloigne (c’est la raison pour laquelle les photos sont plus petites), je dois confesser cette digression et revenir au sujet annoncé par le titre de ce billet et surtout songer à conclure cette page un peu bavarde et vous proposer deux, trois chemins forcément de traverse : la sculpture, la photographie, la peinture paysagère..

Le voile à recouvert certaines œuvres ou plus exactement certaines œuvres vous marquent parce qu’elles s’offrent derrière un voile, je pense ici à Antonio Corradini dont j’ai croisé la Femme voilée allégorie de la Pureté (intéressant quand on y songe ou révoltant quand on y pense !!)

Antonio Corradini.
Antonio Corradini.

Quand je l’ai vu, je ne me suis penchée ni sur la plaquette portant le titre de l’œuvre ni sur l’allégorie présentée dans le guide à l’usage des pérégrins, elle était là, au premier étage, dans la bibliothèque de la Ca’Rezzonico de Venise. La virtuosité de l’artiste m’a cueillie : Antonio Corradini est parvenu à rendre le marbre transparent pour laisser entrevoir tous les détails du visage sous le voile; même s’il s’agit d’une allégorie religieuse, la sculpture transmet l’image sensuelle d’une jeune femme plongée en elle-même. Je vous conseille la lecture de ce billet sur un autre blog wordpress : le jardin des arts.

Il est temps de conclure et de reposer le voile sur le monde avec cette encre de Chine de 1837 signé Fédor Pétrovitch Tolstoï :

Tolstoï F.P. Trompe-l'oeil. 1837.
Tolstoï F.P. Trompe-l’oeil. 1837.

Comme je ne pourrais pas mieux écrire que la description proposée par Anna Antonova,  je me permets de la citer in extenso : Nature morte en trompe-l’oeil, dans laquelle le peintre donne l’illusion quasi parfaite d’une feuille d’album. Avec une virtuosité exceptionnelle, le maître recouvre la feuille d’une mince pellicule d’encre blanche, créant l’impression d’un papier translucide, à travers lequel on distingue un paysage. Il déploie un art consommé pour peindre le bord déchiré, les coins cornés, le papier froissé, les pliures, et parvient à tromper le spectateur en l’incitant à soulever le papier. Les linéaments flous des arbres, des édifices anciens, des silhouettes, retiennent notre attention par leur mystère, mais la fine pellicule nous cache à jamais le tableau. Tolstoï combine magistralement la réalité et l’imagination, la précision trompeuse et l’inachèvement romantique.

Nous finissons notre voyage par un ultime voile, un voile de notre époque contemporaine, celle du XIXème siècle : le voile des âmes et des spirites.

Photographie spirite (spectre et voiles) vers 1910 Album de photographies spirites
Photographie spirite (spectre et voiles) vers 1910 . Album de photographies spirites.

Pour aller un peu plus loin :

1) Arasse Daniel : Histoires de peintures, Denoël, 2004.

2) Arasse Daniel : On n’y voit rien, Folio Essais, 2000.

3) Dictionnaire culturel du christianisme, Cerf, 1994.

4) La Russie romantique, Chefs-d’œuvre de la galerie nationale Trétiakov Moscou, Paris, 2010.

5) Malherbe Anne: La Vierge au voile, étude iconographique

http://labyrinthe.revues.org/292

6) Pastoureau Michel: Bleu, Seuil, 2000.

7) Pastoureau Michel : Couleurs, 2010.

9) Pedrocco Filippo : Ca’Rezzonico, Musée du XVIII siècle vénitien, Marsilio 2005.

10) Tristan Frédérick : L’œil d’Hermès, Arthaud, 1982.

BONNE ANNÉE 2014

Marseille est en train de réussir son pari, la culture pour changer l’image d’une ville, on ne peut que souhaiter « l’effet Bilbao« 

L'Œil et l'Esprit

AssociatEyes vous souhaite une belle année 2014 !

Cette année Capitale Culturelle, nous l’avons partagée avec vous, chers lecteurs, et la nouvelle impulsion créée par cet événement prestigieux ne peut que nous pousser à poursuivre nos chroniques…

Voici trois cartes-timbres, clin d’œil à La Poste, premier partenaire de Marseille-Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture. Trois vues de trois lieux qui nous ont marquées.

A vous tous, chers lecteurs, tous nos vœux renouvelés de belles émotions artistiques et culturelles !

Agnès, Sylvie et Laure, Marseille, 4 janvier 2014.

Liens : La Poste et Marseille-Provence 2013  /  2013 Lumières sur la Capitale (collector de 4 timbres) par La Post  /  Le timbre Marseille-Provence 2013 (Officiel)

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