Voyage en Russie disparue.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Peasant Girls, 1909. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03984. Source.
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Peasant Girls, 1909. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03984. Source.

Hier j’ai fait la connaissance de Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky, et ce fut une belle rencontre au musée Zadkine à Paris. Le photographe nous a offert un véritable voyage dans le temps, à travers une Russie à jamais disparue.

Qui est Procoudine-Gorsky et quel procédé photographique met-il au point?
S. ProcoudineGorsky au bord de la rivière Skuritskali, Géorgie, 1912
S. ProcoudineGorsky au bord de la rivière Skuritskali, Géorgie, 1912

Il est né en 1863 dans une famille de la vieille noblesse russe établie à Founikova Gora dans la province de Vladimir, petit-fils d’un dramaturge il appartient à cette élite férue de science et de technologie. Il reçoit une éducation complète, à l’image de celle des humanistes, elle repose à la fois sur les sciences et sur les arts. En 1898 Il intègre la Société impériale Russe de technologie, instaurée en 1724 par un décret de Pierre le Grand, il rejoint la Cinquième section consacrée à la photographie, il en devient président en 1906.

A partir de 1897, Il écrit dans de nombreuses revues scientifiques consacrées à la photographie, ses travaux sont diffusés en France, notamment par le périodique L’informateur de la photographie qui consacre une rubrique aux implications industrielles et scientifiques de la photographie et qui rend compte d’un nouveau procédé photomécanique « Elka »

L'informateur de la photographie.
L’informateur de la photographie.

En 1901, S. Procoudine-Gorsky ouvre un studio de photozincographie et de technique photographique à Saint-Pétersbourg puis s’intéresse à la photographie en couleurs, qui au début du XXème siècle est encore un domaine expérimental. Ses recherches le conduisent à prendre contact avec Adolph Miethe qui occupe à Charlottenburg la chaire de photographie, de photochimie et d’analyse spectrale à l’École supérieure de technologie. Procoudine-Gorsky s’initie au procédé de prises de vue trichrome.

Adolph Miethe
Adolph Miethe

Le procédé de la trichromie découle du principe de séparation des couleurs constitutives de la lumière blanche, mise en évidence en Angleterre par J. Clerk Maxwell en 1861. La méthode mise au point par Miethe consiste à réaliser successivement trois négatifs à l’aide de trois filtres de couleur distincte, puis à partir de ces négatifs de réaliser par contact trois positifs, eux-mêmes sur plaque de verre, dont la projection simultanée à l’aide d’un appareil spécifiquement conçu, permet, par interposition des trois mêmes filtres, la restitution de l’image définitive en couleurs.

Caméra

De retour en Russie, Procoudine, excellent chimiste, améliore le procédé en travaillant à l’élaboration d’une émulsion qui offre une photosensiblité égale à l’ensemble des rayonnements émis par les couleurs du spectre, il y parvient en 1905 et s’impose en Russie et au-delà des limites de l’empire tsariste comme le spécialiste incontesté du procédé trichrome. C’est cette émulsion qui donne aux « vues optiques en couleurs » de Procoudine-Gorsky leur incomparable rendu chromatique.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. The Emir of Bukhara, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03959
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. The Emir of Bukhara, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-03959.
L’heure de gloire.

En février 1905, Sergueï Procoudine-Gorsky organise à Saint-Pétersbourg une première présentation de soixante-dix images trichromes, il renouvelle l’expérience en avril 1906 à Rome au VI Congrès de chimie appliquée. Ces présentations suscitent l’enthousiasme et l’émerveillement, deux sentiments qui vous habitent encore en 2014 si vous avez le privilège de visiter l’exposition au musée Zadkine. En 1906, il reçoit une médaille d’or à l’Exposition internationale d’Anvers et en 1908 il est invité à faire une démonstration de son travail devant les représentants du Conseil d’Etat et de la Douma. Le frère du tsar Nicolas II, Alexandre Mikhaïlovitch assiste à cette présentation. C’est par son intermédiaire que Procoudine-Gorsky est reçu au Palais impérial le 03 mai 1909.

Le tsar Nicolas II et son cousin Georges V à Berlin, 1913.
Le tsar Nicolas II et son cousin Georges V à Berlin, 1913.

A l’issue de la projection, Procoudine-Gorsky obtient du tsar le droit de sillonner l’Empire et de s’engager dans l’ambitieux travail de reportage dont il rêvait. Il est reçu par le ministre des Transport et établit un programme de prise de vue de dix mille images sur dix ans. Des lettres de mission lui sont délivrées et le photographe-voyageur-aventurier est installé à bord d’un wagon spécialement aménagé en laboratoire, il emprunte aussi un bateau à faible tirant d’eau, souvent seul moyen de progression possible..

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Steam Engine Kompaund with a Shmidt Super-heater, 1910. Digital color rendering. Prints and Photographs Division
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Steam Engine Kompaund with a Shmidt Super-heater, 1910. Digital color rendering. Prints and Photographs Division

Procoudine-Gorsky réalise entre 1909 et 1916, des milliers de clichés sur verre; voyage dans les régions de l’Oural, de la Volga, de Mourmansk, en Sibérie, au Daghestan, en Azerbaïdjan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan, séjournant dans les villes mythiques de Boukhara et de Samarkand.

Empire de Russie. Voie de communication. 1909.
Empire de Russie. Voie de communication. 1909. Source.
Que devient cette collection ?

La première guerre mondiale et la Révolution de 1917 marquent un coup d’arrêt à cette aventure, toutefois le nombre de photographies, d’images fixées est considérable : entre juillet 1909 et et l’été 1916, date de sa dernière mission, avant son départ en exile, Procoudine-Gorsky a réalisé environ 3500 vues. Ces vues sont sorties de Russie à une date indéterminée, seules 1902 des plaques de verre ont été achétées par la Bibliothèque du Congrès à Washington en 1948, c’est dans ce lieu qu’elles sont encore aujourd’hui conservées. Les images dont elles sont le support fragile, stockées dans des malles, demeuraient ignorées depuis près d’un siècle.

bibloetheque du congrès

Bibliothèque du Congrès : voir les photos de S. Pocoudrine-Gorsky.

Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Group of Jewish Children with a Teacher, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ppmsc-04442 (7)
Sergei Mikhailovich Prokudin-Gorskii. Group of Jewish Children with a Teacher, 1911. Digital color rendering. Prints and Photographs Division, Library of Congress. Source.

Seuls les négatifs des vues réalisées par Procoudine-Gorsky existent encore aujourd’hui, les images pour être montrées aujourd’hui doivent nécessairement être recomposées. Les positifs sur verre qui permettaient de les faire exister ainsi que l’appareil que le photographe utilisait pour les montrer n’ont pas été conservés. En 2000 la Bibliothèque du Congrès a pris la décision « de scanner les négatifs de ces vues en couleurs devenues fantômes et de traiter les fichiers de leur conversion numérique par digichromatographie » (in Livret de l’exposition)

L’exposition au musée Zadkine.
Florilège Procoudine-Gorsky
Florilège Procoudine-Gorsky.

Le musée Zadkine est un petit musée, loin d’un centre commercial comme le Louvre, il est consacré au sculpteur dont il porte le nom, la maison de l’artiste a été transformée en musée et les deux bâtiments que l’on peut visiter s’organisent autour d’un jardin dans lequel des œuvres du sculpteur sont placées au centre de compositions végétales(et oui, ça existe à Paris) !

L’exposition composée de cent clichés occupe les sept salles ainsi que le jardin. Le parti pris est ici géographique et non thématique, on suit ainsi l’odyssée photographique de Procoudine-Gorsky. La première salle est consacrée à la Russie blanche où l’on peut voir de nombreuses vues de Smolensk, puis nous nous enfonçons à l’Est, aux confins de l’Oural et de la Sibérie, il y photographie les forges et les fabriques de cette Russie qui n’en est qu’aux balbutiements de son industrialisation. Au cours de l’été 1908 il fait le portrait des bachkirs qui sont des éleveurs turcs semi-nomades.

Aiguilleur bachkir été 1910
Aiguilleur bachkir été 1910

Au cours de l’été suivant, le photographe reçoit la mission de documenter le cours du canal Marrinsky qui est l’axe majeur qui réseau fluvial reliant lacs et rivières du Nord-Ouest de l’Europe. Il photographie les chemins de halages, les vannes d’écluse et surtout il immortalise une Russie d’un autre temps : celle des monastères anciens, celle du repos des paysans après les fenaisons.

Le travail de collecte se poursuit, de juin à septembre 1910, il descend le cours supérieurs de la Volga.

La Volga à sa source. 1910
La Volga à sa source. 1910

Le voyage continue et nous sommes invités à suivre Procoudine-Gorsky dans les confins de la Russie d’Asie : des montagnes du Daghestan  aux steppes de l’Asie centrale. Les clichés les plus spectaculaires sont ceux de Samarkand, il parvient à immortaliser l’architecture de terre de la cité médiévale qui est grande partie détruite lors du tremblement de terre de l’automne 1908.

Un vendeur de Tapis à Samarkand.
Un vendeur de Tapis à Samarkand.
Mur et colonne surplombant la madrasa de Shir-Dar à Samarkand.
Mur et colonne surplombant la madrasa de Shir-Dar à Samarkand.
Le palais d'été de  l'émir de Boukhara. février 1911.
Le palais d’été de l’émir de Boukhara. février 1911.
Jeune femme turkmène debout de profil, devant un yourte, portant vêtements et bijoux traditionnels. Automne 1911.
Jeune femme turkmène debout de profil, devant un yourte, portant vêtements et bijoux traditionnels. Automne 1911.

Si vous ne pouvez pas vous rendre au musée Zadkine avant le 13 avril 2014, La commissaire de l’exposition Véronique Koehler et LE géographe spécialiste de la Russie Jean Radvanyi vous invitent à parcourir l’exposition en leur éminente compagnie :

Capture france culture

Voyage trichrome en Russie prérévolutionnaire.

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