Les photographes du ghetto.

La mise en place des ghettos.

Je me permets de vous infliger quelques propos liminaires avant de passer au vif du sujet, mais la chronologie militaire est ici essentielle pour comprendre les grandes étapes de la politique raciale puis du plan génocidaire menée par l’Allemagne nazie en Europe de l’Est. L’armée allemande envahit la Pologne le 01 septembre 1939, au terme d’une stratégie de guerre-éclair le pays est à genou et dépecé en trois semaines, les autorités du Reich décident la partition du pays en plusieurs entités administratives : le Watherland rattaché au Reich et le gouvernement général de Pologne, dirigé par Hans Frank et administré par les nazis comme un dépotoir ethnique à nettoyer. Le 27 septembre 1939, le chef de l’Office central de la Sécurité du Reich (RSHA) Reinhard Heydrich donne ses instructions pour la création des ghettos, à peine quatre semaines après le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, voici quelques extraits des instructions. Les Juifs devront être regroupés en ghettos dans les villes afin de mieux les surveiller et les déplacer plus tard. Le plus urgent est que les petits commerçants juifs disparaissent des campagnes. Cette action devra être terminée d’ici trois ou quatre semaines. […] La directive générale suivante a été émise :

1. Regrouper les Juifs dans les villes dans les plus brefs délais.

2. Expulser les Juifs du Reich et les envoyer en Pologne.

3. Évacuer systématiquement les Juifs du territoire allemand par des trains de marchandises […]

En quelques semaines, les territoires à l’Est du Reich se couvrent de ghettos, les Nazis en créent environ 400.

Ghettos en Europe.

Ghettos en Europe de l'EstGhettos en PolognePendant la Seconde Guerre mondiale, les ghettos étaient des quartiers isolés du reste du tissu urbain par des barbelés ou un mur, dans lesquels les Allemands forcèrent la population juive à vivre dans des conditions misérables. Les ghettos isolaient les Juifs en les séparant de la population non juive et des communautés juives voisines.

Le premier ghetto est mis en place le 8 octobre 1939 à Piotrkow. Il est suivi par celui de Lodz (avril 1940) puis de Cracovie (mars 1941), Varsovie (octobre 1940), et Lublin (avril 1941). Fin 1941, presque tous les Juifs du Gouvernement général de Pologne sont parqués dans des ghettos dont les accès sont contrôlés par les forces allemandes et dont il est presque impossible de sortir. Un conseil juif, le « Judenrat », est institué dans chaque ghetto. Il est tenu pour responsable de la parfaite exécution des ordres donnés par les forces d’occupation. Le plus grand ghetto est celui de Varsovie. Erigé au centre de la ville, le ghetto concentrait dans 73 des 1800 rues de la ville, les quelques 370000 Juifs résidant dans la capitale polonaise en 1939, soit 30 % de la population, auxquels se sont progressivement ajoutés les Juifs des villes et villages alentour. Entouré d’un mur haut de 3 mètres et long de 18 km, ce quartier fermé sera réduit en 1941, atteignant une densité de 146 000 habitants au km².

Civils polonais passant le long du mur et des fils de fer barbelés interdisant l’accès au ghetto de Varsovie au reste de la ville. Pologne, entre octobre 1940 et avril 1943
Civils polonais passant le long du mur et des fils de fer barbelés interdisant l’accès au ghetto de Varsovie au reste de la ville. Pologne, entre octobre 1940 et avril 1943.  Copyright © United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DCTranslation Copyright © Mémorial de la Shoah, Paris, France.

Pour tenter d’approcher les conditions de vie auxquelles étaient soumises la population civile (hommes, femmes, enfants, tous Juifs) dans le ghetto de Varsovie ces quelques chiffres nous permettent de comprendre pourquoi l’état sanitaire se détériore très rapidement

Chiffres clés ghetto de VarsovieSource

Le Mémorial de la Shoah et l’exposition « Regards sur les ghettos ».

Depuis le 13 novembre 2013 et jusqu’au 28 septembre 2014, le Mémorial de la Shoah propose une exposition (gratuite et ouverte à tous) rassemblant pour la première fois plus de 500 photographies peu connues, voire totalement inconnues du grand public. Cette exposition s’impose d’elle-même comme la plus troublante, la plus émouvante, la plus rigoureuse et scientifique sur le thème des ghettos. Pour ma part, elle accompagne mon quotidien depuis ma visite : elle n’est pas obsédante, elle est présente, elle n’est pas envoutante (ce serait le pire) mais elle tente en y parvenant à rendre intelligible une réalité anéantie. Quand nous entrons dans la première salle, nous sommes persuadés que nous allons, avec une mise en contexte nécessaire, (re)voir des photos que nous avons déjà vues : il n’en est rien ! Très vite les questions se bousculent : Comment photographier ? Pour quoi et pour qui ? Pourquoi saisir des instants de vie dans les ghettos ? Ici, les visiteurs sont au milieu du gué, il s’agit de confronter plusieurs regards :

–          Celui des propagandistes les plus zélés allant chercher dans les ghettos l’image du Juif correspond aux topos nazis (« le Juif » dégénéré, sale, animalisé, ennemi de ses propres coreligionnaires).

–          Celui des soldats photographiant le ghetto comme on se promène dans un zoo pour y trouver ici aussi la confirmation par l’image du discours antisémite.

–          Celui des hommes et des femmes anonymes emprisonnés dans les ghettos et qui au prix de leur vie en contrevenant aux ordres de l’occupant nazi ont photographié un repas, leur enfant qui dort, leurs père et mère. Ce sont là des signes d’une volonté de continuer de vivre.

–          Celui des photographes juifs emprisonnés dans un ghetto.

Pour comprendre tout l’intérêt de confronter des regards multiples, je vous invite à écouter l’entretien donné par Sophie Nagiscarde dans l’émission Mémoires Vives sur RCJ.Mémoires Vives. Décembre 2013.

Les photographes juifs du ghetto.

Je vous présenterai ici trois photographes dont les prises de vue, ces prises d’instants qui auraient dû disparaitre, ont été cachées, ensevelies, gardées au secret, elles sont par la volonté de leur auteur des actes intimes d’une résistance absolue : Vivre et montrer … ce qui se déroula en Europe il y a plus de soixante dix ans ! Henryk Ross et Mendel Grossman ont vécu dans le ghetto de Lodz et Georges Kadish qui fut enfermé dans le ghetto de Kaunas en Lituanie. A travers l’Europe, les nazis interdisent aux Juifs de prendre des photos, le 23 septembre 1939, les Juifs allemands doivent remettre leurs radios, leurs appareils photos et leurs autres équipements électriques, ces interdictions frappent les Juifs de Prague le 26 décembre 1941 et ceux de Kaunas le 01 aout 1941. Cependant, bravant ces interdictions, les Juifs européens ont continué à documenter leur propre destruction au moyen de la photographie.

Ghetto de Lodz : Henryk Ross et Mendel Grossman.

Ghetto de Lodz. Carte

Les Allemands s’emparent de la ville le 8 septembre 1939 et mettent en place le ghetto de Lodz le 1er mai 1940 où sont enfermés 164 000 Juifs. Dès le 13 octobre 1939, Mordechai Chaïm Rumkovski, une des figures les plus controversées de l’histoire de la Shoah, est nommé chef de l’autorité juive Judenrat. Homme despotique, énergique et doué d’une extraordinaire capacité d’organisation, il s’appuie sur les forces de police juives pour assurer l’ordre public dans le ghetto. Sous sa houlette et celle de Hans Biebow, directeur de la Gettoverwaltung (administration du ghetto), le ghetto devient un camp de travail discipliné, dont la majorité des habitants sont astreints au travail, en échange duquel ils reçoivent des rations de nourriture et un maigre salaire versé en monnaie spécifique appelée « haimkim » ou « rumkim », du nom du « roi du ghetto ». En octobre et novembre 1941, 20 000 Juifs allemands et 5 000 Tsiganes sont transférés dans le ghetto. Le ghetto de Lodz est unique dans la mesure où il vit complètement isolé du reste du monde. Contrairement aux autres ghettos, aucun Kommando de travail ne sort, le marché clandestin est donc difficile à mettre en place. Dépendant entièrement des rations alimentaires allemandes, les Juifs vivent à Lodz dans des conditions très difficiles : à la famine s’ajoutent le travail forcé et la surpopulation. Celles-ci entraînent la mort de 20% de la population du ghetto qui sera définitivement liquidé en été 1944 avec la déportation massive vers Chelmno et Auschwitz des quelque 65 000 Juifs qui s’y trouvent encore.

Henryk Ross dans le laboratoire photographique du ghetto.
Henryk Ross dans le laboratoire photographique du ghetto. Source :  don anonyme, 2006. © Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada / Ghetto Fighters’ House Museum

Henryk Ross est né en 1910, il prend clandestinement de nombreuses photos du ghetto, ses images en noir et blanc témoignent au plus près de l’existence quotidienne des Juifs de Lodz, de leurs souffrances mais aussi de leurs moments de joie. Il enterre ses négatifs et ses tirages peu avant la liquidation du ghetto, il survit à la guerre avec son épouse et parvient à récupérer ses clichés après la prise de la ville par les forces soviétiques. Il s’installe en Israël en 1950 et cesse son activité photographique. En 2004, l’album du ghetto de Lodz est publié , vous pouvez le  feuilleter ICI

Portrait de Stefania épouse d'Henryk Ross.
Portrait de Stefania épouse d’Henryk Ross.
Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo: Henryk Ross. Don anonyme, 2006. Image tirée à partir du négatif original, reproduit avec permission, 2013. © Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada
Petite fille dans un jardin.Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944.
Photo: Henryk Ross. Don anonyme, 2006. Image tirée à partir du négatif original, reproduit avec permission, 2013.
© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada
Ghetto de Lodz. Enfants jouant aux gendarmes et aux voleurs. H. Ross.© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada.
Ghetto de Lodz. Enfants jouant aux gendarmes et aux voleurs. H. Ross.© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada.

Le deuxième photographe est Mendel Grossman, il est né en 1913 à Staszow et grandit à Lodz dans une famille hassidique. Il développe dès son enfance une forte sensibilité artistique, s’intéressant plus particulièrement à la peinture et à la photographie.

Mendel Grossman tenant un portrait photographique encadré de Morechai Chaim Rumkowski, président du conseil juif du ghetto. Lodz.
Mendel Grossman tenant un portrait photographique encadré de Morechai Chaim Rumkowski, président du conseil juif du ghetto. Lodz. Photo: Anonyme.
© The Ghetto Fighters’ House Museum, Israel/ The Photo Archive

L’invasion allemande survient au moment où la valeur de son travail photographique – notamment caractérisé par sa quête du mouvement – commence à être reconnue. Contraint de s’installer avec sa famille dans le ghetto, il s’assigne la mission de documenter clandestinement, appareil à la main, le sort des Juifs, en commençant par celui des siens qu’il photographie intensément. Photographe au département des statistiques du ghetto, son emploi lui fournit le matériel dont il a besoin. En 1944, peu avant la liquidation du ghetto, il parvient à cacher une boîte contenant ses négatifs. Déporté dans un camp de travail en Allemagne, il décède lors d’une « Marche de la mort » en 1945.

Photos de Mendel GrossmanPhotographie de Mendel Grossman

Pour ces deux hommes, photographier est un acte de résistance, un impératif moral répondant au besoin impérieux de témoigner et de créer une preuve historique du sort des Juifs dans les ghettos. Les événements révélés, bien plus variés que ceux photographiés par les soldats allemands, se distinguent, pour certains, par leur caractère ambivalent. Loin de masquer la tragédie, les scènes de vie ordinaire illustrent la dignité, l’humanité, les valeurs, et les vestiges d’un monde disparu. (Source)

 Ghetto de Kaunas (Kovno), Lituanie : George Kadish.

Ghetto de Kaunas

En 1939, 40 000 Juifs vivent à Kaunas et représentent environ 25% de la population de la ville, la capitale de la Lituanie tombe aux mains des Allemands le 24 juin 1941, les violences antisémites commencent avant leur arrivée : 10 000 Juifs sont assassinés aux cours de pogroms menés par des nationalistes lituaniens. Au mois d’aout, les 29 760  Juifs sont confinés dans un ghetto, situé dans le quartier pauvre de Slobodka. Plusieurs opérations sont organisées pendant la guerre, dont la plus importante a lieu le 28 octobre 1941 : plus de 9 000 personnes, dont près d’une moitié d’enfants, sont assassinées au « Neuvième fort », dans l’ancienne forteresse de la ville. Les 17 412 Juifs restés dans le ghetto sont astreints au travail forcé, principalement dans les installations militaires de la région.En juin 1943, Heinrich Himmler, chef de la SS, ordonne la transformation en camps de concentration des derniers ghettos qui subsistent dans les pays baltes. Le 16 octobre 1943, 2 000 Juifs du ghetto de Kaunas sont transférés dans des camps de travail en Estonie et, le 27 mars 1944, près de 1 800 bébés, enfants et vieillards qui s’y trouvent encore sont massacrés. Le 8 juillet 1944, à l’approche de l’Armée rouge, les derniers survivants du ghetto de Kaunas, au nombre de 4 000, sont transférés dans les camps de concentration de Stutthof, Dachau et Kaufering. (Source)

 George Kadish né Zvi (Hirsh) Kadushin, enseigne avant-guerre les sciences, les mathématiques et l’électronique au lycée juif de Kovno en Lituanie. Photographe amateur – la conception et la fabrication d’appareils photographiques font partie de ses passe-temps – il continue à prendre des clichés après la conquête de sa ville par les troupes allemandes en juin 1941 et l’instauration du ghetto. Bravant les interdictions, il photographie tant des scènes de la vie quotidienne des Juifs que les déportations. Recherché par la Gestapo en raison de ses activités photographiques clandestines, il parvient à s’échapper du ghetto en mars 1944. Après-guerre, il retrouve les clichés et les négatifs qu’il avait enterrés sur place dans des bouteilles de lait et émigre aux États-Unis où il vit jusqu’à son décès, survenu en 1997.

Portrait de G. Kadish
Portrait de G. Kadish photographie anonyme, 1942, dans le ghetto. © Beit Hatfutsot Photo Archive,<br>Tel Aviv, Zvi Kadushin Collection

Ce portrait du photographe Zvi Kadushin pourrait constituer le portrait type du reporter. Pris de manière rapprochée, en frontal et en extérieur, ce cliché met en avant la figure du photographe, situé au premier plan ; la faible profondeur de champ rend enfin l’ensemble du second plan flou et anodin. Sujet principal de la scène, George Kadish semble avoir été pris sur le vif, il tient entre ses mains son appareil photo qui, placé au centre du cadrage, devient un élément principal de l’image. Le regard concentré de George Kadish, dirigé en dehors du champ, et la position du corps, aux aguets, constituent les autres détails essentiels du portrait et subliment la fonction de témoin du photographe. Ému par les violentes « Aktions » menées contre les Juifs de Kovno en Juin et Juillet 1941, George Kadish s’est attaché à photographier en secret et au péril de sa vie, l’appareil caché sous son fameux imperméable, la vie du ghetto. Soutenu et encouragé dans sa démarche, par Yehuda Zupovitz, responsable adjoint de la police juive du ghetto de Kovno, il s’échappe à la fin du mois de mars 1944 et photographie la destruction du ghetto de l’extérieur.

Juifs embarqués dans des camions au cours d'une déportation, probablement vers l'Estonie
G. Kadish.26 octobre 1943, ghetto de Kaunas, des Juifs embarqués dans des camions au cours d’une déportation, probablement vers l’Estonie. © United States Holocaust Memorial Museum.
Ghetto de Kaunas, quatre enfants conversent dans le ghetto. 1941-1944.
G. Kadish.Ghetto de Kaunas, quatre enfants conversent dans le ghetto. 1941-1944.© United States Holocaust Memorial Museum.

Le garçon avec le chapeau de fourrure était appelé « Aldona ». Je me souviens de lui parce qu’il avait l’habitude de chanter une chanson d’amour lituanienne appelée « Aldona ». Ses parents étaient morts au début de la guerre et il vivait avec sa tante qui travaillait en ville et faisait passer clandestinement dans le ghetto des graines de tournesol qu’Aldona vendait sur la place du ghetto. J’ai entendu dire qu’il avait été tué alors qu’il tentait de se cacher dans une cave pendant l’évacuation du ghetto en Juillet 1944. (Solly Ganor)

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2 thoughts on “Les photographes du ghetto.

  1. Merci! merci! merci! Quand à moi je n’oublierai ni ma mère résistante à Marseille, ni ce soldat polonais qui laissait monter dans les cars (pour sortir du ghetto) des « juifs », ni ces juifs rentrés en résistance dans les égouts de Varsovie, ni Anne Frank, ni tous ces anonymes qui sont devenus des héros par « simple » humanité ( ceux qui photographiaient entre autre). Cette période est pour moi tellement riche d’enseignements et de compréhension sur notre monde d’aujourd’hui que je remercie ceux qui n’oublient pas pour que continue le questionnement inlassable: qu’est ce qu’être un humain ? Agnès.

    1. Merci pour votre commentaire et surtout vos réflexions que je fais miennes, continuer de vivre avec dignité pour ces hommes et ces femmes quand le monde bascule en un inconnu redoutable est déjà un acte d’une résistance héroïque. Continuer à donner aux enfants un enseignement dans le lycée clandestin du ghetto de Varsovie, les protéger et les nourrir, tout faire pour assurer la survie de sa famille, des siens, continuez à jouer de la musique c’est peut-être là l’insondable force de notre humanité … Si nous sommes des hommes pour plagier Primo Levi. Bien à vous, encore merci d’avoir pris le temps de lire cet article.

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