Opicinus, un fou à la curie d’Avignon?

Je vous invite à lire ou à feuilleter comme une étape gourmande le magnifique ouvrage écrit par Laurent Baridon  Un atlas imaginaire. Cartes allégoriques et satiriques paru chez Citadelles et Mazenod.
La « carte » qui ouvre le premier chapitre intitulé  « l’imaginaire des cartes » est celle réalisée par Opicinus de Canistris composée vers 1335 et qui est aujourd’hui conservée à Rome dans la Bibliothèque Vaticane (Ms. Vaticanus Latinus 6435). Un choc en forme d’hallucinations cartographiques : que vois-je ? Où dois-je me trouver ? Que m’indique cette carte, moi qui suis plus au fait de la lecture d’une carte IGN ?

Opicinus de Canistris. Voll 77, bibliothèque vaticane
Opicinus de Canistris. Voll 77, bibliothèque vaticane

Je ne distingue qu’un face à face, un tête à tête entre un homme et une femme, mais à y regarder de plus près c’est une toute autre réalité qui se dévoile. L’homme encapuchonné, est-il tonsuré, est assis et ses pieds reposent sur un socle, il regarde droit devant lui, dans une attitude extatique. Sa main droite serrée est reliée à son corps par un étrange cordon ombilical dont la terminaison figure un petit animal. Tous les doigts sont repliés, sauf le majeur pointant vers un petit élément blanc, Sicilia. En face, une femme, coiffée d’une mitre dont les contours dessinés hors du cadre sont le support de cette formule « eccl[es]ia lib[er]a a seductore » (« l’Eglise libérée du séducteur »). A priori voilà formulée une étrange pensée : une femme coiffée d’une mirte, une femme évêque ; cela frise l’hérésie, c’est la présence de l’homme qui pourrait faire « songer » qu’il s’agit d’une femme, il n’en est rien. La femme, figure allégorique de l’Ecclesia, l’Eglise, c’est-à-dire la communauté des croyants, est bottée, italienne et grecque, se courbe vêtue d’une simple cape. Elle semble même vouloir s’en dévêtir : observez le sens de son pas et ses épaules dénudée. L’Eglise- Femme se penche et porte avec/en elle le Sauveur : comment ne pas attirer son regard vers  le Christ en majesté inscrit en astre?

Maintenant pivotez la carte. Que voyez-vous ? N’est-ce pas l’Afrique du Nord regardant vers l’Europe méditerranéenne ?

 

opicinus de canistris vol 77.
opicinus de canistris vol 77.

Qui est donc Opicinius ?

Opicinius ou Opicino est né à Pavie au XIIè siècle finissant, il devient prêtre quand la ville est l’un des théâtres de la lutte entre les Gibelins et les Guelfes. Le jeune prêtre formé à Gênes au dessin et à la cartographie, tombe sous le coup d’une accusation de simonie, excommunié pat l’évêque il trouve refuge à Avignon après avoir longtemps errer avec de nombreux mystiques mendiants. C’est une époque de privation qui le marque beaucoup. En 1329 il travaille à la Pénitencierie pontificale. Nous sommes dans les années 1330 et Opicinuo peint un tableau pour remercier le pape Jean XXII qui l’a nommé comme scribe.

Les plaignants qui le poursuivaient à Pavie retrouve sa trace en 1331, la procédure pour simonie reprend cette fois ci en Avignon. Son état de santé psychique se détériore jusqu’à la crise de 1334 : il sombre dans un état stuporeux, d’angoisses, accompagné d’hallucinations, il reçoit l’extrême onction. Quand il reprend conscience, il est muet et privé de sa main droite et est persuadé de devoir accomplir une mission après avoir vu dans le ciel des vases et la Vierge. Il commence à dessiner ses cartes en 1335, il continue ce travail de cartographe jusqu’à sa mort vers 1353, les nombreux commentaires dont il surcharge ses cartes permettent de retracer son parcours.

Son travail de cartographe est indépendant de sa charge, Opicino commence à produire des dessins à caractère religieux, souvent sous forme de roues et de cercles, ainsi que des cartes anthropomorphiques représentant l’Europe et l’Afrique du Nord comme deux personnages tournés l’un vers l’autre et parfois entourés de monstres marins.

Deux manuscrits issus de cette activité graphique ont été conservés par l’administration pontificale dont relevait l’auteur et à sa suite par la Bibliothèque vaticane. Un volume en parchemin, Pal. lat. 1993, contient 52 planches qui ont été publiées par Richard G. Salomon en 1936. Le codex en papier Vat. lat. 6435, retrouvé plus tardivement, contient des textes plus abondants entre lesquels apparaissent une trentaine de cartes et dessins. Ces documents étranges conservés dans le secret des collections de la Bibliothèque vaticane sont tous consacrés à la Méditerranée ; la carte du folio 77 est l’une des plus complètes et aussi des plus annotées.
Les territoires sont anatomisés. Si l’on prend l’exemple de l’Afrique, le continent apparait sous la forme d’un Maure que l’on pourrait prendre pour un moine, ses genoux correspondent aux cotes libyennes, vers Benghazi et sa main droite correspond à Carthage. Le plus troublant est la carte dans les cartes : la carte dessinée en blanc cerné de noir se superpose à deux autres, teintées de brun et de gris foncé. Les personnifications de l’Europe et de l’Afrique sont redessinées mais inversées selon un axe de report qui passe par le sexe de deux personnages, selon une ligne qui va de Venise à Benghazi. On retrouve à l’encre brune une partie de la tête de l’Eglise Europe et du Maure Afrique dans l’est de la mer Noire, leurs corps sont représentés mais ils disparaissent sous les corps-continents figurés en blanc. Les formes teintées d’encre grise correspondent aux parties maritimes de la carte inversée dessinée à l’encre brune. On peut aussi distinguer le négatif des côtes : la tête d’un diable de profil apparaît dans le dessin de la côte orientale de la Méditerranée, son nez correspond au golfe d’Antalya et Chypre prend la forme d’une oreille pointue. La barbe du diable orne la mer Egée, ses cheveux flottent de part et d’autre de la Bretagne.

opicinus de canistris vol 77. Carte inversée
opicinus de canistris vol 77. Carte inversée?

Pour Muriel Laharie, ce prêtre est en proie à des hallucinations cartographiques qui sont liés aux événements qui marquent sa vie. Ce qui demeure passionnant c’est la manière d’anatomiser les territoires et d’en donner une image sexuée.

Plus nous aiguisons notre regard, plus cette carte parle et devient même très bavarde.

 

En savoir plus :

– Barion L :Un atlas imaginaire. Cartes allégoriques et satiriques, Citadelles et Mazenod.2011
– Gandelman Claude. « Le texte littéraire comme carte anthropomorphe : d’Opicinus de Canistris à Finnegans Wake ». In: Littérature, N°53, 1984. Le lieu / La scène. pp. 3-17. [En ligne] http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1984_num_53_1_2213
– Laharie M., Roux G : Art Et Folie Au Moyen Age – Aventures Et Énigmes D’opicinus De Canistris (1296-Vers 1351)
– Piron S, « Muriel Laharie, Le Journal singulier d’Opicinus de Canistris (1337-vers 1341). Vaticanus latinus 6435 », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 3 | 2010, mis en ligne le 01 octobre 2013,URL : http://rhr.revues.org/7633

 

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4 thoughts on “Opicinus, un fou à la curie d’Avignon?

  1. Simplement merci pour cet article absolument passionnant, original, riche, et qui donne juste l’envie d’acheter le livre !!! Très bon dimanche !

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