L’île des esclaves oubliés.

Dessin d'une classe de CM2 de Semoy envoyés à l'occasion de la quatrième mission sur l'île de Tromelin. 2013
Dessin d’une classe de CM2 de Semoy à l’occasion de la quatrième mission sur l’île de Tromelin. 2013

Un caillou de 1 km² dont le point culminant est à 7 mètres, un minuscule récif corallien dans l’océan Indien situé à 450 km à l’Est de Madagascar et 535 km au Nord de La Réunion, nommé l’Ile de Sable puis Tromelin. L’île est aujourd’hui rattachée aux T.A.A.F. (la collectivité des Terres Australes et Antarctiques Françaises).

Trimbre du chevalier de Tromelin
Trimbre du chevalier de Tromelin

Une île corallienne : voila le décor paradisiaque de la tragédie qui s’y joue dans la nuit du 31 juillet 1761, l’Utile se brise sur le récif de corail, le gouvernail est arraché, les ponts s’effondrent. L’Utile est prisonnier au milieu des déferlantes.

Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF
Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF

 

 

Tromelin.
Tromelin.

1/ Esclaves et contrebande.

Construit et armé à Bayonne, l’Utile appareille pour l’île de France, aujourd’hui Maurice, en novembre 1760. Le navire appartient à la Compagnie française des Indes orientales : créée en 1664 par Colbert, elle dispose du monopole du commerce vers l’Afrique, l’océan Indien et les Indes. Les Mascareignes, ce groupe d’îles du sud-ouest de l’océan Indien comprenant notamment Maurice et La Réunion, ont été colonisées par la France entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècles. Elles représentent une étape indispensable sur la route des Indes et de la Chine.

Prise de la frégate anglaise de 44 canons
Prise de la frégate anglaise de 44 canons « the Ceylon » par la frégate française « La Vénus » au large de l’île de France (île Maurice) fin 18e siècle.

 

L’Utile une flûte de 800 tonneaux est construit pour la Marine Royale à Bayonne, il lève l’ancre pour l’île de France, qu’il atteint le 12 avril 1761 après 147 jours de navigation.

Dans l’océan Indien, le commerce des esclaves en provenance du Mozambique et de Madagascar alimente en main d’œuvre les plantations coloniales des Mascareignes. Quand, le 27 juin 1761, l’Utile est envoyé à Madagascar pour en ramener des vivres, son capitaine Jean de La Fargue a néanmoins interdiction d’y acheter des esclaves comme c’est l’usage. L’Utile n’est pas un navire négrier, mais un bâtiment de transport classique destiné à apporter aux colonies produits et matériaux de la métropole, avant d’y retourner avec une cargaison de produits coloniaux, tels que du café ou du sucre. Bénéficiant de complicités multiples, La Fargue embarque pourtant près de 160 esclaves malgaches, qu’il compte débarquer sur l’île Rodrigues. Quand il quitte Madagascar, le bateau ne suit donc pas la route habituelle vers l’île de France, mais navigue au nord, passant à proximité de l’île de Sable…

Des erreurs d’observation et l’imprudence du capitaine, qui décide de naviguer de nuit malgré les mises en garde de son premier pilote, expliquent pour partie le naufrage. (Source )

2/ Les survivants, les abandonnés.

Parmi les survivants, sur les 143 hommes qui formaient l’équipage, 21 sont morts noyés et 122 ont réussi à rejoindre l’île. Concernant les 160 esclaves, seuls 88 survivront au naufrage. 72 ont péri car, au moment du naufrage, ils sont parqués dans la cale fermée par des panneaux cloués. Ils ne peuvent s’échapper qu’une fois la coque de l’Utile disloquée.

La première urgence est de trouver de l’eau potable en creusant un puits. Après une tentative infructueuse, une « liqueur épaisse et blanche comme du lait », mélange d’eau douce et d’eau salée, est découverte par 5 mètres de profondeur dans la soirée du 3 août. En trois jours de privations, une trentaine de Malgaches sont morts. Aucun Français.

La mer rejette sur la plage des ustensiles et des aliments issus de l’épave que les rescapés récupèrent pour organiser leur survie. Ils exploitent également les maigres ressources de l’île, particulièrement les œufs des oiseaux qui y nichent en grand nombre et les tortues. Les marins cherchent, en outre, à extraire de l’épave les matériaux nécessaires à la construction d’une embarcation de fortune pour rallier Madagascar. C’est le premier lieutenant de l’Utile, Castellan du Vernet, qui en dessine le plan.

Dans une lettre qu’il adresse au ministre de la marine, M. de Sartine, Barthélémy Castellan du Vernet revient sur son inlassable énergie pour sauver les marins français (Source )

Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763

Castellan du Vernet constate vite qu’aucune pièce de charpente suffisamment longue n’a pu être récupérée pour fabriquer un bateau à même de transporter tous les survivants. En deux mois, ils construisent une embarcation de fortune baptisés La Providence. L’embarcation est mise à l’eau le 27 septembre 1761, avec à son bord cent vingt-et-un marins. Entre 60 et 80 esclaves malgaches survivants sont abandonnés sur l’île avec trois mois de vivres et la promesse de Castellan de venir les chercher. La Providence atteint Madagascar après quatre jours de mer. Dans les semaines qui suivent, l’équipage rejoint Port-Louis (Maurice). Le gouverneur de l’île de 1759 à 1766, Antoine Marie Desforges-Boucher recueille les rescapés mais refuse en revanche d’envoyer un navire pour porter secours aux esclaves.

3/ L’oubli et les traces.

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant de la corvette La Dauphine accoste sur l’Ile et recueille les survivants : sept femmes et un bébé de 8 mois.

Deux siècles et demi plus tard, au terme d’une longue enquête historique mené par Max Guérout, une mission archéologique débarque sur l’ile Tromelin pour retrouver les traces des esclaves oubliés.

Fouille à Tromelin Scène de fouille à Tromelin. © Jean-François Rebeyrotte, GRAN
Fouille à Tromelin
Scène de fouille à Tromelin.
© Jean-François Rebeyrotte, GRAN

Entre 2006 et 2013, les fouilles archéologiques conduites sur l’île de Tromelin ont permis de redonner la parole aux esclaves malgaches qui, à partir de 1761 et pendant quinze ans, ont vécu, abandonnés, sur ce minuscule écueil cerné par les déferlantes. Les campagnes de fouilles permettent de répondre aux questions suivantes : Comment les esclaves abandonnés se sont-ils nourris ? Comment s’est organisée leur vie quotidienne ? Comment conserver ce que l’épave de l’Utile a rejeté ? Qu’ont-ils faits des morts ?

Plan des fouilles
Plan des fouilles

Ces recherches sont emblématiques des travaux qui se déroulent depuis les années 2000 dans l’océan Indien sur les traces de l’esclavage colonial.

Le documentaire complet : les esclaves oubliés de l’île Tromelin sur TV5Monde

4/ L’exposition itinérante : Tromelin, l’île des esclaves oubliés.

Tromelin, l’île des esclaves oubliés  est présentée à la fois sur le territoire métropolitain et dans l’océan Indien avec une scénographie commune mais adaptée aux lieux d’accueil, ainsi que sous une forme plus légère dans l’arc antillais. Dans l’océan Indien, le musée Stella Matutina  (île de La Réunion) accueille l’exposition du 28 janvier au 30 septembre 2016. Une itinérance est prévue à Maurice et Madagascar.

Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin
Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin

En métropole, l’exposition reste à l’affiche au Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes jusqu’au 30 avril 2016.   Elle sera ensuite accueillie à le Maison de la communauté d’Agglomération de Lorient du 28 mai au 30 octobre 2016, puis au Musée d’Aquitaine à Bordeaux.

Forte de sa thématique universelle autour de l’esclavage, l’exposition est également présentée dans l’arc antillais dans une itinérance de panneaux déroulants dans des lieux clés de transmission du patrimoine, dont le Musée d’Archéologie et de Préhistoire de la Martinique  jusqu’au 31 mars 2016. (Source )

 

Pour aller plus loin

– Dominique Le Brun (Direction) : Les naufragés, 2014 Omnibus.

– Max Guérout et Thomas Romon, « Tromelin (océan Indien) », Les nouvelles de l’archéologie, 108/109 | 2007, mis en ligne le 27 avril 2011,: http://nda.revues.org/158

– Thomas Romon et Max Guerout, « La culture matérielle comme support de la mémoire historique : l’exemple des naufragés de Tromelin », In Situ,  20 | 2013, mis en ligne le 15 février 2013, URL : http://insitu.revues.org/10182 .

– Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin ,  éditions Dupuis/Aire libre, 2015.

– Le dossier complet sur le site de l’INRAP : http://www.inrap.fr/magazine/Tromelin/Accueil#Tromelin

 

Après la Shoah 1944-1947.

Capture

Après la Shoah, 1944-1947 c’est le thème de l’exposition que vous pouvez voir au Mémorial de la Shoah à Paris cette année. Il ne s’agit pas ici de faire réfléchir à une sortie du génocide, sort-on d’un génocide même 70 ans les faits? Il s’agit ici de comprendre comment les rescapés, les réfugiés et les survivants ont voulu reprendre le cours de leur vie, retourner chez eux ou trouver un refuge, imaginer un avenir ailleurs quand l’incertitude et le chaos règnent dans une Europe dévastée, archipel de camps de différentes natures.

Après la catastrophe. La libération de l’Europe et la fin de la Seconde Guerre mondiale soulèvent un immense sentiment de soulagement, de joie, d’espoir. Pourtant, le retour à une vie normale semble à peine possible pour les Juifs d’Europe qui ont pu échapper à la destruction générale organisée par les nazis et leurs complices locaux.

En Pologne, la moitié des réfugiés revenus d’URSS et les rares survivants fuient à nouveau. En Allemagne occupée, plus de 250 000 Juifs sont parqués, comme d’autres dans des camps de personnes déplacées en attendant un lieu d’accueil ou une place pour un nouveau départ en dehors de l’Allemagne. En France, les autorités mettent sur place des dispositifs de rapatriement et de réinsertion des déportés « raciaux » qui représente une minorité des rapatriés. Bien que les Juifs aient été victimes d’une politique génocidaire, leur sort ne constitue qu’un problème parmi d’autres à l’échelle européenne.

Michel Rousso est commissaire de l’exposition, dans cette vidéo il nous explique le contexte de cette exposition : la question des réfugiés. Qu’est-ce qu’un réfugié?

Cette exposition dense, très dense, est constituée de plus de 250 photographies issues essentiellement du fonds du Mémorial de Shoah, ainsi que des documents d’archives, des films qui illustrent l’extrême diversité des situations.

Pour celles et ceux qui ne peuvent pas se rendre à l’exposition ou qui voudraient prolonger celle-ci, allez faire un tour sur le site dédié, là aussi très riche :

Après la Shoah, 1944-1947.

Une section de l’exposition est consacrée aux enfants, un dessin et une rédaction d’enfant m’ont particulièrement émue, il s’agit d’un fac similé  d’une rédaction d’une jeune adolescente inscrite dans un patronage juif de la place des Vosges en 1945.

Rédaction de Léa 11 ans, 1945.
Rédaction de Léa 11 ans, 1945.

Jérome Bosch est mort il y a 500 ans.

Jardins des délices. Détail2 Jardins des délices. Détail1

A l’occasion du cinq centième anniversaire de la mort du peintre Jérome Bosch deux expositions majeures vont être présentées.

Jérome Bosch.

La première a lieu dans la ville du peintre, Bois-le-Duc; la seconde s’ouvrira à Madrid au musée du Prado le 31 mai.

A cette occasion, replongez dans le Jardin des délices grâce à cette visite en très haute définition :

Le Jardin des délices.
Le Jardin des délices.

Ouvrez les panneaux, ce n’est pas un retable. Le Jardin des délices, est-ce vraiment si délicieux? (Source). C’est en tous les cas fascinant, comme l’ensemble de l’oeuvre de ce peintre « énigmatique ».

Paris comme vous ne l’avez jamais entendu!

Paris comme vous ne l’avez jamais entendu ! C’est l’expérience que propose la musicologue Mylène Pardoen, du laboratoire Passages XX-XXI, à travers le projet Bretez. Un nom qui n’a pas été choisi par hasard : la première reconstitution historique sonore conçue par ce collectif associant historiens, sociologues et spécialistes de la 3D, a en effet pour décor le Paris du XVIIIe siècle cartographié par le célèbre plan Turgot-Bretez de 1739 – Turgot, prévost des marchands de Paris, en étant le commanditaire, et Bretez, l’ingénieur chargé du relevé des rues et immeubles de la capitale.

Le paysage sonore a été reconstitué à partir de documents d’époque, notamment Le Tableau de Paris,publié en 1781 par Louis-Sébastien Mercier, et des travaux d’historiens comme Arlette Farge, spécialiste du XVIIIe, Alain Corbin, connu pour ses recherches sur l’histoire des sens, ou encore Youri Carbonnier, spécialiste des maisons sur les ponts. Au cours de la visite, on entend  les coups de hache d’un boucher de la rue de la Grande-Boucherie, le bruit du grattage des peaux des tanneurs de la rue de la Pelleterie, le cliquetis d’une imprimerie de la rue de Gesvres… S’y entremêlent les cris et bruits des gestes des bateliers et lavandières. S’y ajouteront d’autres acoustiques comme le bruit de sabots des chevaux, les cloches de Notre-Dame ou le chuintement des poulies du guindeau, ce grand filet qui barrait la Seine pour arrêter tout ce qui flottait.

Près de 95 % des sons sont naturels, ceux des machines comme le métier à tisser ont été enregistrés sur d’authentiques engins anciens. Seul le ronronnement de la pompe Notre-Dame, qui remontait l’eau de la Seine pour la consommation des Parisiens, a été reconstitué à partir du bruit d’un moulin à eau. « J’essaie de pousser loin le détail », avoue-t-elle.

Au total, 70 tableaux sonores ont été façonnés. Un travail collectif, insiste la chercheuse, associant des graphistes et des historiens, et parrainé par Daniel Roche, professeur honoraire d’histoire moderne au Collège de France.

« Il s’agit de la première reconstitution en 3D où l’image et le son sont conçus au même moment : le son est au centre de la création, ce n’est pas un habillage comme on le fait aujourd’hui dans de nombreuses fictions » (Source

Lien vers la vidéo.

 

La femme est un tueur comme les autres ? Partie II.

Cette série de post consacrée à la place occupée par les femmes dans les entreprises génocidaires a été ouverte par la lecture du livre de Wendy Lower (Les Furies de Hitler). Je vous propose aujourd’hui pour mieux comprendre les mécaniques à l’œuvre dans le meurtre de masse de déplacer notre regard vers l’Afrique, le Rwanda en 1994.
Je fais partie de cette génération qui a assisté au génocide des Tutsi à la télévision, nous avons regardé ces images et avons compris qu’il s’agissait d’un massacre africain, et c’est tout ! Les journaux présentaient les « évènements rwandais » comme une guerre entre Noirs, une guerre tribale forcément. Il n’en était rien. Dans un premier temps, ce sont les livres de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie. Une saison de machettes.) qui m’on fait prendre conscience que ce massacre était un génocide. Ce terme est défini juridiquement par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, en date du 9 décembre 1948, dans son article 2: le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :1) Meurtre de membres du groupe. 2) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe. 3) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. 4) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe. 5) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.
Dans un second temps, l’essai de l’historienne Hélène Dumas, Le génocide au village, le massacre des Tutsis au Rwanda, paru aux éditions du Seuil en 2014 permet une plongée saisissante dans le massacre et une compréhension de celui-ci :

Les voisins se sont entretués : quelle est la place des femmes ? Instigatrices ? Spectatrices ? Etrangères ? Victimes ? Bourreaux ? Innocentes ? Coupables ? Le documentaire  A mots couverts tentent d’y apporter une réponse.

A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal
A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal

Des « femmes ordinaires » (comme les « hommes ordinaires » de C. Browning) sont dans les rangs des tueurs. Le documentaire de Violaine Baraduc et Alexandre Westphal interroge en particulier la participation des femmes condamnées pour leur participation au Génocide.
Dans l’enceinte de la prison centrale de Kigali, huit femmes incarcérées témoignent. Vingt ans après le génocide perpétré contre les Tutsi rwandais, Immaculée et ses codétenues racontent leur participation aux violences, retracent leur itinéraire meurtrier et se confient. À l’extérieur, le fils qu’Immaculée a eu avec un Tutsi occupe une place impossible entre bourreaux et victimes. Par des échanges de messages filmés, le jeune adulte et la détenue se jaugent, se redécouvrent. Les images du Rwanda d’aujourd’hui sont investies par les souvenirs des personnages. À travers eux s’écrit l’histoire du génocide, au cours duquel des « femmes ordinaires » ont rejoint les rangs des tueurs.(source )

Des femmes ordinaires
Des femmes ordinaires

Mémoires vives a reçu les deux réalisateurs qui s’interrogent sur l’implication des femmes dans le génocide des Tutsi : femmes et génocide.

C’est un entretien passionnant.

Prison de Kigali
Prison de Kigali

Combat de coqs en Flandre, 1889. Rémy Cogghe.

R. Cogghe. Combat de coqs. Détail

Voici un post oublié au fond d’un tiroir, initialement intitulé « Une poule dans un jeu de coqs », écrit il y a quelques années et qui se fait l’écho d’une double découverte : celle du musée La Piscine de Roubaix et à l’intérieur de celle d’une huile sur toile dont le titre et la composition ont attiré une certaine curiosité typique d’un petit gallinacé à la crête en alerte, il s’agit de l’huile sur toile de Rémy Cogghe : Combat de coqs en Flandre, daté de 1889.

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889
R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889
Rémy Cogghe. Etude pour combat de coqs
Rémy Cogghe. Etude pour combat de coqs.

Rémy Cogghe est un roubaisien belge né à Mouscron en 1854, il arrive avec sa famille à Roubaix en 1857. C’est donc un jeune immigré remarqué par un bourgeois qui le présente à un riche industriel Pierre Catteau, qui devient son mécène à Roubaix puis à Paris quand le jeune artiste fréquente l’atelier de Cabanel. En 1880, il reçoit le Grand Prix de Rome de peinture décerné par l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers. Dès l’aube de sa carrière …. Il est attaché à l’appui financier du patronat textile et toute sa vie, dans toute son œuvre, il restera ce fils de tisserand pensionné par les manufacturiers d’une ville qu’il ne quittera pratiquement pas : une fidélité à Roubaix, pourtant l’artiste se détache de sa source roubaisienne ses inspirations sont rurales, campagnardes, brugeoises.

R. Cogghe, autoportrait. 1899
R. Cogghe, autoportrait. 1899

Le combat de coqs est une tradition ancienne dans le Nord de la France, il se déroule dans un gallodrome. Le combat auquel nous assistons dans ce tableau a lieu dans le gallodrome situé rue du Vieil-Abreuvoir. Les protagonistes, entendons ici les spectateurs sont tous des figures roubaisiennes. Rémy Cogghe s’inspire d’un autre artiste et sa toile n’est pas sans évoquer un naturalisme qui rappelle celui d’Emile Claus, un peintre belge.

Emile Claus, Combat de coqs, 1882 (collection particulière)
Emile Claus, Combat de coqs, 1882 (collection particulière)

On peut tenter un exercice de comparaison entre le combat de coqs d’Emile Claus qui date de 1882 et celui de Rémy Cogghe réalisé en1889. Nous sommes placés à chaque fois dans la position d’un parieur (imaginer une poule dans cette position?) qui regarderait ses congénères placés de l’autre côté du gallodrome. La mise en scène  deux artistes nous fait participer au combat, mais avec quelques différences. Dans le tableau de Rémy Cogghe l’exactitude des portraits tranche avec le flou du combat, alors que dans l’œuvre du luministe belge ce qui l’emporte c’est la netteté du combat de coqs. Cette nuance s’explique dans le projet mené par R. Cogghe, son combat de coqs est l’occasion de dresser une galerie de portraits tous roubaisiens.

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail
R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.4

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.3

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.2
Le travail mené par Dominique Vallin a permis d’identifier la plupart des hommes présents dans cette scène, l’historienne de l’art s’appuie sur les sources anciennes comme le Journal de Roubaix et se réfère aux articles signés pas Jean Duthil et Pierre Kleim. Ce dernier écrit au moment de l’exposition de la Société Artistique de Roubaix-Tourcoing : Toutes les figures du tableau de Mr Cogghe sont connues et nos concitoyens vont s’intéresser grandement à cette œuvre locale. Les expressions sont d’une justesse, d’une observation, d’un fini, qui indiquent que le peintre croit être un psychologue.
Cette assemblée constituée uniquement d’hommes réunit toutes les couches de la population : ouvriers, employés, patrons. Dans cette communion de circonstance le conflit n’existe pas, il s’agit du spectacle de la concorde.
Qui sont ces modèles de proximité ?

La femme est un tueur comme les autres ? Partie I.

La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.
La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.

De prime abord vous pourriez m’opposer que réifier la moitié de l’humanité en une seule figure fait du titre de ce billet une gageure, mais tant pis : c’est écrit, c’est ainsi! Vous pourriez également me dire que les noms Liselotte Meier, Johanna Altvater, Ilse Struwe, Erna Kürbs Petri,Vera Stähli, Gertrude Segel Landau ne vous évoquent rien et vous auriez bien raison. Cette ignorance collective, que nous partageons donc tous, en dit long sur nos sociétés qui ne veulent pas voir le criminel quand il s’agit d’une criminelle, sauf dans les cas d’infanticide. Ces noms et prénoms sont ceux de femmes allemandes qui ont participé de manière directe ou indirecte à la destruction des Juifs d’Europe. Cette cécité (ne pas voir la criminelle) trouve aussi son origine dans les mythes allemands de la femme innocente et du martyr féminin [qui] apparurent au moment de l’effondrement du Reich et de la victoire des Alliées (Wendy Lower, p 213). C’est le travail d’historiennes(ns) qui nous permet d’ôter le voile et de comprendre comment des femmes allemandes de tous âges, de toutes origines sociales ont participé activement (il faudra revenir sur cet adverbe plus tard) à l’entreprise génocidaire nazie dans les territoires occupés de Pologne. Ces noms et prénoms féminins sont l’écho de l’effroi que leur parcours criminel peut inspirer.
Comment des milliers de femmes ont participé à la Shoah? Que sont-elles devenues après la guerre ? C’est à ces questions que l’historienne Wendy Lower tente de répondre dans un essai saisissant paru chez Taillandier sous le titre (désolant qui sent la traduction littérale à plein nez) : Les Furies de Hitler.

Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes
Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes. Droits: http://www.europeana.eu/rights/rr-p/

Avant d’entrer plus avant dans cet essai, on pourrait se demander quelle place le féminin (comme genre), les femmes (comme catégorie) occupaient dans la propagande et le projet social du IIIème Reich? Dans un ouvrage, paru en 1998 aux éditions du Seuil, consacré à La société allemande sous le IIIè Reich, l’historien Pierre Ayçoberry consacrait quelques pages « à la conquête des femmes et de la jeunesse ». Que pouvons-nous en retenir ?
1/ Les femmes abdiquent toute vocation professionnelle et réservent leurs efforts à la sphère familiales. Elles sont à ce titre été écartées des places qu’elles occupaient dans l’élite de la fonction publique et des professions libérales. Pour éviter l’inscription des femmes dans l’enseignement supérieur, l’équivalent du ministère de l’Education nationale supprime pour les jeunes femmes, le latin pendant les cinq premières années du gymnase et les sciences pendants les trois dernières années. Cela est remplacé par l’enseignement ménager et les langues vivantes. Un barrage supplémentaire est dressé à l’entrée à l’université par la mise en place d’un numerus clausus : 10%. Celui-ci n’a pas été efficace en permanence. En revanche, les femmes ont été totalement exclues de l’appareil judiciaire.
2/ L’encadrement idéologique des femmes est de la responsabilité de deux organisations. La Frauenschaft (Organisation nationale-socialiste des femmes), créée en 1932 et se consacre à l’enseignement ménager. Après 1933, l’organisation met en place des stages de doctrine.
La Frauenwerk (l’œuvre féminine allemande) qui dispense des cours d’économie domestique. Au-delà de ces deux organisations au succès relatif, la grande majorité des militantes convaincues sont issues de la « Ligue des jeunes filles allemandes » (la Bund Deutscher Mädel).
La présidente de la Frauenschaft est Gertrud Scholtz-Klink , si elle peut incarner une certaine ascension politique féminine, sa mission principale à la tête de la Ligues des femmes nationales – socialistes est de faire la promotion de la ménagère. Elle déclare ainsi en 1934 que la mission de la femme est d’être ministre de son foyer et sa profession de répondre aux besoins de l’homme, du premier moment de sa vie jusqu’au dernier de son existence. Elle accède à une notoriété en dehors des frontières du Reich et fait l’objet de nombreux articles dans la presse étrangère. La presse française relaie les actions de Gertrud Scholtz-Klink, elle est qualifiée de Führerin par Paris Soir. Le quotidien français  lui consacre une pleine page dans son édition du samedi 03 septembre 1938. La lecture de l’article est passionnante :

Certaines femmes ont occupé des postes à responsabilité dans l’appareil d’encadrement de la société allemande, ont connu la gloire cinématographique comme Léni Riefenstahl ; mais celles qui nous intéressent ici sont le groupe formé par 30 000 femmes que la police et la SS nomment comme auxiliaires dans les bureaux de la gendarmerie, les quartiers généraux de la Gestapo et les prisons. Wendy Lower avance l’idée que pour ces 30 000 femmes aucune mise à distance psychologique n’était envisageable, et la probabilité d’une participation directe au meurtre de masse très élevée (page 23). Au-delà de ce groupe, le Reich déploie 500 000 Allemandes dans les territoires de l’Est et du Sud-Est, immense espace qui inclut les provinces polonaises annexées en 1939.

Arthur Grimm. Célébration de l'Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938
Arthur Grimm. Célébration de l’Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

L’introduction de l’essai est fort éclairant car nous comprenons que, si peu de femmes ont été condamnées à des peines de prison ou à la peine capitale c’est qu’a perduré jusqu’à aujourd’hui une image compatissante de la femme. L’éclairage porté sur les gardiennes de camp comme Irma Grese ou Ilse Koch ont certainement empêché un débat plus nuancé sur la contribution des femmes au régime nazi et sur leur culpabilité en général (p 28). De plus, après la guerre, la femme allemande apparaît comme l’héroïne à qui il revient de lessiver le passé honteux de l’Allemagne. Il faut aussi comprendre que l’apolitisme des femmes fait partie des mythes de l’après guerre, Wendy Lower l’écrit en une phrase saisissante : Aussi longtemps que ces Allemandes seront confinées dans une sphère à part ou que leur influence politique sera minorée, la moitié de la population génocidaire sera […] innocentée des crimes de l’Etat moderne et exclue de l’histoire elle-même.

Les étudiantes du BDM s'exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936
Les étudiantes du BDM s’exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

Comment appréhender le rôle des femmes dans la « Solution finale au problème juif »? Quelle place occupent-elles dans l’entreprise génocidaire ? Au lieu de classer les individus par catégories, il faut se demander qui fait quoi dans le système mis en place pour la destruction des Juifs d’Europe. Voici un exemple qui permet de comprendre cette complexité : une inspectrice en chef de l’Office centrale de sécurité du Reich décide du sort de milliers d’enfants, dans son travail elle est assistée d’environ 200 femmes; ces agents de terrain sont chargées de rassembler les preuves de la « dégénérescence raciale ». A cette fin, elles élaborent un système codé à base de couleurs pour organiser l’incarcération de plus de 2 000 enfants (juifs, tsiganes, « délinquants ») dans des camps d’internement spéciaux. Ces femmes remplissent un savoir-faire administratif jugé féminin et participent par là même à l’entreprise criminelle.
Les sources sont nombreuses mais ne sont pas forcément faciles d’accès. Wendy Lower a travaillé à partir des archives de guerre allemandes, des enquêtes menées par les Soviétiques sur les crimes de guerre nazis, les dossiers de la police secrète est-allemande, les archives S. Wiesenthal. Elle a enquêté à partir des minutes des procès et des enquêtes menées par les Autrichiens et les Allemands de l’Ouest, et enfin sur les « ego-documents » (la manière dont le sujet forge une image de lui(elle)-même à travers ses dépositions). Tous ces documents remontent à l’après-guerre. L’historienne analyse les significations différentes entre un entretien accordé à un journaliste et une déposition faite devant un juge.
La plupart des études qui portent sur le génocide des Juifs d’Europe admettent que le meurtre de masse n’aurait pu s’opérer dans une large participation de la société. Pourtant, la plupart de ces études laisse de côté la moitié de la population, comme si l’histoire des femmes se déroulait dans une sorte d’ailleurs. C’est une approche illogique et une omission inexplicable. Les destins dramatiques de ces femmes révèlent le côté le plus sombre de l’engagement féminin. (p 33). Ces femmes à travers leur métier, leur fonction, leur engagement sont mobilisées en vue de la guerre et consentent au génocide.

à suivre …