Parloirs

Parloirs un documentaire écrit et réalisé par Didier Cros (2008).

Article D402 du code de procédure pénale : En vue de faciliter le reclassement familial des détenus à leur libération, il doit être particulièrement veillé au maintien et à l’amélioration de leurs relations avec leurs proches, pour autant que celles-ci paraissent souhaitables dans l’intérêt des uns et des autres.
Les premières images sont celles des caméras de surveillance sur lesquelles se surimposent les échanges téléphoniques qui se déroulent au standard :
– Service des parloirs du centre de détention, bonjour.
– Oui, alors bonjour, c’est pour prendre un rendez-vous.
– Je voudrais le numéro d’écrou, s’il vous plait.
– xxxxx
– Oui, bonjour c’est pour prendre rendez ce week end s’il vous plait.
– Quel est le numéro d’écrou d’abord ?
– xxxxx
– Vous êtes sûr du numéro d’écrou ?
– Service des parloirs bonjour.
– Oui, bonjour Madame ce serait pour prendre un rendez-vous s’il vous plait pour samedi.
– Je n’ai plus de place Madame.
– Et dimanche vous avez ?
– Dimanche c’est pareil j’ai plus de places.
– D’cord merci.
– Mais je vous en prie.
– Au’voir

On repart à Châteaudun mais cette fois-ci c’est du côté du parloir, conformément à l’article D402, les prévenus ont droit à une heure de parloir avec leur famille le samedi ou le dimanche. Les détenus peuvent recevoir jusqu’à 3 adultes et 2 enfants simultanément. Chaque scène de parloir est entrecoupée par les mots d’un narrateur qui expose le règlement qui encadre les visites.

Une mère qui est enfermée dans sa douleur… Une mère qui estime que son fils n’a pas eu de chance : « c’est tombé sur toi comme la peine plancher » et qui entame les démarches auprès de la préfecture pour payer les amendes de son fils. Celui-ci lui apprend que leur montant hors majoration s’élèverait à « 6000 -7000 euros ». A quoi sa mère lui rétorque « Mais t’as fait quoi, t’as conduit un avion ?!? » . Vigoureuse, elle est à la fois drôle et émouvante.

Une mère, un père : la mère enlace longuement son fils devant son époux qui reste assis et qui parle peu. Leur fils leur apprend avoir arrêté les cours « trop difficiles à suivre » mais s’est inscrit à la « muscu » car « il faut que ça gonfle, si si si ! ». Le dialogue ne se déroule qu’entre la mère et le fils, le père semble mutique et inaccessible. Pour être plus exacte, c’est la mère qui parle et pose des questions à son fils qui répond par bribes et assène « changez de sujet, là ! ». Un voyage de plus de seize heures de train qui se solde par un dialogue de sourds.

Une fille et son père « qui ouvre des coffre forts » : ils ne se sont pas vus depuis 4 ans. Pour lui la prison est « un temps de non-vie ». Un échange assez émouvant s’engage sur les liens de famille quand le père est emprisonnée, sur les dégâts qu’occasionnent la détention d’un parent dans le parcours des enfants.

Une jeune femme accompagnée de ses trois enfants tous très jeunes et très bruyants …..Une mère au parloir hygiaphone car son fils est au mitard ….Une jeune mère qui vient de trouver un travail…

L’un des intérêts du DVD sont les bonus et notamment les entretiens avec les détenus qui analysent les relations qu’ils entretiennent avec « la famille » force et point de faiblesse. 

Ces hommes portent un regard sans concession sur leur parcours avec pudeur, retenue, intelligence et humour, comme ce détenu qui estime que « la prison c’est comme la piscine » : « tu sais nager, tu sais plonger, c’est ça le problème, un coup qu’on est en prison on’s’croit fort. Y’en a qui comprenne, d’autres qui comprennent pas. Ben moi je f’sais partie de ces gens là : j’comprenais pas ». Et cet homme de poursuivre : « quand on des choses dehors et qu’on entre en prison c’est plus pareil

Cet homme dont on a suivi le parloir avec sa fille cadette dit que la prison est « une vie pleine de trous ». Pour lui « La prison c’est l’école du crime … c’est mathématique. Les premières associations de malfaiteurs se trouvent en prison »

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Sous Surveillance


C’est au centre de détention de Châteaudun que Didier Cros à poser sa caméra, scruter les marges comme révélateur d’une société le réalisateur y parvient de manière saisissante dans son film « Sous surveillance »  sorti en 2012. On apprend dès le premières minutes que ce centre fonctionne selon deux régimes : le régime ordinaire, c’est-à-dire fermé et le régime ouvert qui permet aux détenus de se déplacer et d’être plus autonome.
Cet établissement pénitentiaire mis en fonction en mai 1991, est situé à 500 m de la ville, au cœur d’une zone d’activités, construit entre la base aérienne et la caserne des pompiers, à proximité de l’hôpital et de la gendarmerie. Il est situé dans le ressort de la cour d’appel de Versailles et du tribunal de grande instance (TGI) de Chartres

Didier Cros nous immerge dans le quotidien des gardiens, on les suit dans les entretiens qu’ils mènent avec les prisonniers, on assiste à leurs échanges, leurs doutes qui laissent par moment poindre une certaine lassitude.Les « Chefs de bâtiments » ont aussi pour tâche d’organiser les flux de détenus entre les étages : « virer » ceux qui ne méritent pas le régime ouvert et gérer ce qui est la spécificité du centre de détention de Châteaudun, le régime fermé. Ce sont donc les aménagements de peine qui font « tenir le système », il s’agit du fameux régime de semi-liberté et des permissions de sortie.

Gérer la pénurie et la surpopulation est la tache permanente des surveillants. Faire de place en régime ouvert pour l’accueil des « méritants », faire descendre des détenus en régime fermé quand « ils font le con », laver un prisonnier atteint de la gale et lui trouver une nouvelle cellule, expliquer les fouilles aléatoires à un autre. Ils sont sur le pont en permanence.

La surpopulation n’est pas montrée en revanche elle est suggérée par des expressions récurrentes prononcées par les surveillants : « j’ai pas/plus de places », « j’ai plus de cellules ». Ces expressions traduisent au mieux la délicate gestion des lieux.

Les détenus sont filmés de dos ou de profil, le visage toujours masqué. (4) Les entretiens avec les gardiens permettent de comprendre la vie en détention mais aussi de retracer par brides les existences cabossées de ces hommes, les parcours précaires qui conduisent à la violence et à l’illettrisme. Comme cet entretien mené par le lieutenant avec un prisonnier qui ne sait pas lire et vole le journal en bibliothèque.
« La détention c’est vous qui l’a faite c’est pas nous. C’est votre détention à vous », c’est le propos des surveillants qui peuvent se trouver dans une situation assez cocasse : ce sont les détenus dans leur cellule qui leur apprennent en direct une prise d’otages à la prison de la Santé. Les prisonniers détiennent l’information !
Toutefois, le personnel pénitentiaire accompagne, écoute les détenus en souffrance et encourage ceux proches de la sortie. A l’image de ce gardien qui donne le conseil suivant à un jeune homme : faites « un petit ça va vous mettre du plomb dans cervelle » et émet à un avis favorable à sa libération .

Ou encore cet homme de 46 ans qui a passé vingt ans en prison, à sa première arrestation pour détention de stupéfiants (« 8 mois de prison pour 3 gramme de chite ») il a 17 ans. A 18 ans il retourne en prison pour chèque sans provision, il y restera deux ans.

Il sera à chaque fois emprisonné « pour des histoires d’escroquerie », et purge deux ou trois ans de prison. En lui posant la question de se réinsertion, il répond qu’ «il faut savoir que quand on a vécu une, deux, trois ou quatre incarcérations, se réinsérer c’est de la foutaise », de 1980 à 2010 il est « resté trois ans dehors »

Voici quelques extraits d’une conversation entre deux chefs de bâtiment : « je ne pense pas que c’est en durcissant les conditions d’incarcération […] qu’on arrivera à lutter contre la criminalité et la délinquance en général », c’est en luttant « contre la pauvreté et les problèmes sociaux qu’on ressouderait une bonne partie des problèmes de criminalité ». « Est-ce que la prison sert à quelque chose », « on protège la société » « mais sur le fond on fait quoi ?» « Mais il y en a qu’on arrive à sauver ». Une personne « on l’enferme et pendant ce laps de temps il faut qu’on fasse des miracles ». « On peut en construire des prisons, c’est pas un problème », « on peut en mettre partout des prisons » « mais un jour il va falloir les faire sortir ou alors on les fait plus sortir ». « En plus on a des personnes dont le comportement va se dégrader en prison »

Au moment du projet de la construction de 33 nouvelles prisons, donc de 10 000 places supplémentaires afin de généraliser l’encellulement individuel, je reprends à mon compte les propos d’Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, qui dénonce cette politique qu’elle compare à une fuite en avant, affirmant que « plus on crée de places de prison, plus on les remplit ». Alors que la population carcérale s’affiche, avec 68 819 détenus au 1er août pour 58 507 places, à un niveau historique, la densité moyenne atteint 117,6 %. Ce taux n’a pratiquement pas varié depuis trente ans. « Pourtant, on n’a jamais construit autant de places de prison que depuis 1987 », rappelle l’universitaire Jean-Paul Céré, président de l’Association française de droit pénal.

Pour aller plus loin :

Critiques :

http://www.telerama.fr/television/vu-au-fipa-sous-surveillance-de-didier-cros,77430.php

http://www.telerama.fr/television/didier-cros-la-force-intranquille-du-documentaire,92105.php

Les surveillants de Châteaudun  :

http://www.lechorepublicain.fr/chateaudun/justice/2017/03/01/les-surveillants-du-centre-de-detention-de-chateaudun-temoignent-de-leur-quotidien_12303120.html

Présentation du centre de détention de Châteaudun : 

http://www.annuaires.justice.gouv.fr/etablissements-penitentiaires-10113/direction-interregionale-centre-est-dijon-10123/chateaudun-16497.html

Chiffres clés de l’administration pénitentiaire :

http://www.justice.gouv.fr/prison-et-reinsertion-10036/les-chiffres-clefs-10041/

Un passé qui ne passe pas, l’historien dégradé.

Pour certains l’Histoire est un sport de combat pour d’autres une matière incandescente qui finit par brûler ceux qui y touchent de trop près, c’est peut-être vrai. Ce qui est avéré en revanche c’est le rapport conflictuel voire anxiogène des sociétés contemporaines à leur propre histoire récente, la nature de ce rapport est à même de renseigner sur l’état moral du corps social. Pourquoi j’écris ceci ? Pour vous informer, mais peut-être l’êtes vous déjà, de la décision politique dont est victime l’historien Jan T Gross qui a la double nationalité américaine et polonaise, cette mention ne relève pas de l’anecdote biographique, vous allez vite comprendre pourquoi.

Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.
Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.

Jan T. Gross est né à Varsovie en 1947, il enseigne l’histoire contemporaine aux Etats-Unis à l’Université de Princeton, il s’intéresse aux relations entre Juifs et Polonais en Pologne pendant et après la seconde guerre mondiale.

Depuis les années 1990, Il a publié trois ouvrages qui ont profondément remué l’opinion publique en Pologne dont je ne saurais trop vous conseiller la percutante lecture. J’en reparlerai dans les prochains billets.

Les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de juifs en Pologne, chez Fayard en 2002. Vous pouvez lire ici un compte rendu critique et très intéressant qui fait la lumière sur les polémiques déclenchées par la parution de ce livre

La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz. Voir le compte rendu la haine après le meurtre de Jean-Yves Potel.

Moisson d’or, coédités par le Mémorial de la Shoah et Calmann-Lévy, 2014. A lire le compte rendu paru sur le site La Vie des Idées .

Jan T. Gross. Moisson d'or. Le pillage des biens juifs
Jan T. Gross. Moisson d’or. Le pillage des biens juifs.

Le premier fait la lumière sur Jedwabne, une petite ville dont les habitants polonais (sans aucune participation directe des Allemands) ont brûlé vifs, en juillet 1941, 1 600 hommes, femmes et enfants, tous Juifs, leurs voisins. La Peur (2010) s’attaque au pogrom de Kielce, où la foule, enragée par les rumeurs (« Les Juifs enlèvent les enfants chrétiens pour prendre leur sang ! »), chercha à résoudre le « problème juif » dans sa ville une fois pour toutes. Moisson d’or (2014) traite du processus d’« aryanisation sauvage » qui s’est déroulé à travers la Pologne occupée, entre 1939 et 1945, et qui a continué après la Libération.

 

Le gouvernement polonais, dirigé par le président de la République fraîchement élu, Andrzej Duda vient d’accusé l’historien d’antipatriotisme ; l’historien s’est vu retirer la croix de chevalier de l’Ordre national du mérite, distinction qui lui avait été attribuée en 1996 pour son travail sur le massacre de Jedwabne où des Polonais ont massacré leurs voisins juifs.

Jan T. Gross. Les Voisins.
Jan T. Gross. Les Voisins.

De nombreux historiens français ont déploré et condamné ce qui pourrait sembler relever d’une sanction disciplinaire. Il n’en est rien, car l’enjeu est tout autre : il s’agit du lien qu’une société « décide » d’entretenir avec son passe ! Voici quelques extraits de ce texte qui appelait le président de la République polonaise à ne pas dégrader l’historien

C’est un mauvais signe. Par ses recherches sur la Shoah et le comportement assassin de « voisins polonais » à l’égard des juifs, par ses livres et ses interventions, Gross a apporté une contribution décisive au retour lucide de la Pologne sur son passé. Ses analyses de l’histoire et de la mémoire des relations judéo-polonaises ont été largement discutées dans le cadre normal d’une activité scientifique et du débat public de la Pologne démocratique. De nombreuses autres investigations, notamment celles conduites par l’Institut de la mémoire nationale en 2001-2002, ont confirmé ses découvertes. […].

Considérer aujourd’hui que J.T. Gross aurait porté atteinte à « la réputation de la Pologne » en contribuant à cette évolution, est proprement insensé. Outre que cela menace la liberté du travail scientifique, ce geste prendrait une signification dangereuse. Ce serait revenir au vieux roman national de « la Pologne innocente et héroïque » du temps de la Pologne populaire. Un récit qui serait un grave retour en arrière.

Nous qui croyons, comme le président polonais à Jedwabne en 2001, « qu’on ne peut pas être fiers de la glorieuse histoire polonaise sans ressentir, dans le même temps, douleur et honte pour le mal fait aux autres par des Polonais », nous demandons au Président Duda de ne pas donner suite à sa démarche. Ces vingt-cinq dernières années, la Pologne s’est grandie en se penchant, comme la France et l’Allemagne, sur les pages sombres de son passé. En les assumant. Elle est la seule ex-Démocratie populaire à l’avoir fait. Elle perdrait beaucoup aux yeux du monde, en sanctionnant un historien qui n’a fait que son travail.

(Source )

 

Le gouvernement polonais tente de « verrouiller » l’histoire de cette période. Il est ainsi envisagé, comme l’a annoncé il y a deux jours Patryk Jaki, vice-ministre de la Justice, d’appliquer une peine de cinq années de prison à quiconque évoquerait les « camps polonais » plutôt que « camps nazis installés en Pologne ». Zbigniew Ziobro, ministre de la Justice a surenchéri en définissant les termes du délit éventuel : « une attribution publique, au mépris des faits, à la République de Pologne ou à la nation polonaise du fait d’avoir été coresponsable » des massacres nazis. Quand le pouvoir politique se mêle de l’histoire en imposant de démêler ce qui pour lui relever du faux et du vrai, à ce moment précis ce pouvoir s’érige en censeur et en faussaire!!!! Cela n’augure rien de bon pour le travail scientifique et la vie dans la Cité.

Après la Shoah 1944-1947.

Capture

Après la Shoah, 1944-1947 c’est le thème de l’exposition que vous pouvez voir au Mémorial de la Shoah à Paris cette année. Il ne s’agit pas ici de faire réfléchir à une sortie du génocide, sort-on d’un génocide même 70 ans les faits? Il s’agit ici de comprendre comment les rescapés, les réfugiés et les survivants ont voulu reprendre le cours de leur vie, retourner chez eux ou trouver un refuge, imaginer un avenir ailleurs quand l’incertitude et le chaos règnent dans une Europe dévastée, archipel de camps de différentes natures.

Après la catastrophe. La libération de l’Europe et la fin de la Seconde Guerre mondiale soulèvent un immense sentiment de soulagement, de joie, d’espoir. Pourtant, le retour à une vie normale semble à peine possible pour les Juifs d’Europe qui ont pu échapper à la destruction générale organisée par les nazis et leurs complices locaux.

En Pologne, la moitié des réfugiés revenus d’URSS et les rares survivants fuient à nouveau. En Allemagne occupée, plus de 250 000 Juifs sont parqués, comme d’autres dans des camps de personnes déplacées en attendant un lieu d’accueil ou une place pour un nouveau départ en dehors de l’Allemagne. En France, les autorités mettent sur place des dispositifs de rapatriement et de réinsertion des déportés « raciaux » qui représente une minorité des rapatriés. Bien que les Juifs aient été victimes d’une politique génocidaire, leur sort ne constitue qu’un problème parmi d’autres à l’échelle européenne.

Michel Rousso est commissaire de l’exposition, dans cette vidéo il nous explique le contexte de cette exposition : la question des réfugiés. Qu’est-ce qu’un réfugié?

Cette exposition dense, très dense, est constituée de plus de 250 photographies issues essentiellement du fonds du Mémorial de Shoah, ainsi que des documents d’archives, des films qui illustrent l’extrême diversité des situations.

Pour celles et ceux qui ne peuvent pas se rendre à l’exposition ou qui voudraient prolonger celle-ci, allez faire un tour sur le site dédié, là aussi très riche :

Après la Shoah, 1944-1947.

Une section de l’exposition est consacrée aux enfants, un dessin et une rédaction d’enfant m’ont particulièrement émue, il s’agit d’un fac similé  d’une rédaction d’une jeune adolescente inscrite dans un patronage juif de la place des Vosges en 1945.

Rédaction de Léa 11 ans, 1945.
Rédaction de Léa 11 ans, 1945.

La femme est un tueur comme les autres ? Partie II.

Cette série de post consacrée à la place occupée par les femmes dans les entreprises génocidaires a été ouverte par la lecture du livre de Wendy Lower (Les Furies de Hitler). Je vous propose aujourd’hui pour mieux comprendre les mécaniques à l’œuvre dans le meurtre de masse de déplacer notre regard vers l’Afrique, le Rwanda en 1994.
Je fais partie de cette génération qui a assisté au génocide des Tutsi à la télévision, nous avons regardé ces images et avons compris qu’il s’agissait d’un massacre africain, et c’est tout ! Les journaux présentaient les « évènements rwandais » comme une guerre entre Noirs, une guerre tribale forcément. Il n’en était rien. Dans un premier temps, ce sont les livres de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie. Une saison de machettes.) qui m’on fait prendre conscience que ce massacre était un génocide. Ce terme est défini juridiquement par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, en date du 9 décembre 1948, dans son article 2: le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :1) Meurtre de membres du groupe. 2) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe. 3) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. 4) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe. 5) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.
Dans un second temps, l’essai de l’historienne Hélène Dumas, Le génocide au village, le massacre des Tutsis au Rwanda, paru aux éditions du Seuil en 2014 permet une plongée saisissante dans le massacre et une compréhension de celui-ci :

Les voisins se sont entretués : quelle est la place des femmes ? Instigatrices ? Spectatrices ? Etrangères ? Victimes ? Bourreaux ? Innocentes ? Coupables ? Le documentaire  A mots couverts tentent d’y apporter une réponse.

A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal
A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal

Des « femmes ordinaires » (comme les « hommes ordinaires » de C. Browning) sont dans les rangs des tueurs. Le documentaire de Violaine Baraduc et Alexandre Westphal interroge en particulier la participation des femmes condamnées pour leur participation au Génocide.
Dans l’enceinte de la prison centrale de Kigali, huit femmes incarcérées témoignent. Vingt ans après le génocide perpétré contre les Tutsi rwandais, Immaculée et ses codétenues racontent leur participation aux violences, retracent leur itinéraire meurtrier et se confient. À l’extérieur, le fils qu’Immaculée a eu avec un Tutsi occupe une place impossible entre bourreaux et victimes. Par des échanges de messages filmés, le jeune adulte et la détenue se jaugent, se redécouvrent. Les images du Rwanda d’aujourd’hui sont investies par les souvenirs des personnages. À travers eux s’écrit l’histoire du génocide, au cours duquel des « femmes ordinaires » ont rejoint les rangs des tueurs.(source )

Des femmes ordinaires
Des femmes ordinaires

Mémoires vives a reçu les deux réalisateurs qui s’interrogent sur l’implication des femmes dans le génocide des Tutsi : femmes et génocide.

C’est un entretien passionnant.

Prison de Kigali
Prison de Kigali

La Joconde a été volée !!

La Joconde a été  volée …

L. de Vinci, La Joconde,  vers 1503-1506, détail.
L. de Vinci, La Joconde, vers 1503-1506, détail.

Pour être tout à fait honnête, la Joconde sera volée le 23 août 1911 … Non, non, cela n’est pas le fruit d’une imagination hasardeuse ou chaotique : le célèbre tableau a bien été dérobé en plein Louvre le 23 août 1911, avec d’autres vols, ce larcin a été qualifié  de « casse du siècle ». Voici ce qu’en dit le Figaro : Cette nouvelle s’est répandue, hier après-midi, dans Paris ; et d’abord, elle n’y a trouvé que des incrédules. Puis il a bien fallu qu’on se rendit à l’évidence des faites : la Joconde,  de Léonard de Vinci, a disparu »

La Joconde a disparu. Le Parisien août 1911
La Joconde a disparu. Le Parisien août 1911

Pour lire la suite ….[N’hésitez pas à vous servir du zoom : cliquez sur l’icône zoom (c’est une loupe)  indiqué en haut à gauche, puis à droite sur « augmenter la résolution de l’image ».]

C’est l’article du Parisien qui vous donnera tous les détails de l’affaire qui n’en finit plus et éclabousse au passage Guillaume Apollinaire soupçonné d’être l’auteur du pictural cambriolage.

Forcément, les premier coupables sont les gardiens du musée qui par leur incurie mette en danger la sécurité du patrimoine national, la presse s’en donne à cœur joie, je vous laisse admirer tout le « sucré piquant » de cette caricature :

La Joconde a disparu. Caricature parue dans la presse après le vol.
La Joconde a disparu. Caricature parue dans la presse après le vol.

Il faut attendre deux ans pour que ce fait divers trouve enfon son dénouement. Qui a volé La Joconde ? Il s’appelle Pérugia, mais ça on s’en moque ; le tableau a été exposé quelques temps à la galerie des offices puis au palais Farnèse … Je vous laisse goûter le résumé haut en couleur du Parisien en date du dimanche 14 décembre 1913.

La Joconde a disparu.Le retour
La Joconde a disparu.Le retour

Regardez avec attention cette copie ; c’est peut-être ce visage qui incarne la beauté féminine au XIXème siècle

Copie de la Joconde de Leonard de Vinci. Auteur,Ferrier Gabriel Joseph Marie Augustin 1847-1914, Vinci Léonard de
Copie de la Joconde de Leonard de Vinci. Auteur,Ferrier Gabriel Joseph Marie Augustin 1847-1914, Vinci Léonard de

Si je peux émettre le souffle d’un avis : beurk, elle me fait peur. Après ce moment de régression fugace mais intense, voici une interprétation japonisante en 3 D

Mona-Vinci. Auteur :Huang Yong Ping (né en 1954)(C) ADAGP. 1987. Hauteur : 1.650 m. Localisation : Paris, musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou. Acquisition : Achat en 1990
Mona-Vinci. Auteur :Huang Yong Ping (né en 1954)(C) ADAGP. 1987. Hauteur : 1.650 m. Localisation : Paris, musée national d’Art moderne – Centre Georges Pompidou. Acquisition : Achat en 1990

Mon buraliste est un con qui me fait chier avec la fête de la musique.

Considérons que vous habitiez un quartier d’une grande ville, quartier relativement calme, pas trop endormi et à la lisière de quartier plutôt fréquenté, sympa et plein de vie dans le bon sens du terme. Une fois par an, un seul mec se tape sa fête de la musique, fête, qui dans son esprit rime avec tapage : le gros son c’est le bon son. Du coup, dans le quartier, c’est la loose, les gens ont les fenêtres closes (et pas parce qu’il fait froid), il fait chier avec ses enceintes branchées sur potentiel nucléaire : les jeunes rasent les murs devant le café PMU du coin : fête de la musique sur un zinc de has been, ça le fait pas du tout, foi de ta mère. Les couples avec poucette bouchent les esgourdes du petiot. Les mecs et les meufs pressent le pas. Les vieux sont à l’ombre…. P…. Monsieur Lang vous ne pourriez pas les faire un peu moins longues les agonies sonores.

Je veux de la musique et pas une rafale sonore digne d’un gestapiste …

CRIMES, DELITS ET CHATIMENTS : Ça saigne à la Une.

Le fait divers est le résultat d’une rencontre ou d’un compromis entre la fantaisie populaire des occasionnels du XVIII et le sérieux, la sobriété marque de fabrique des gazettes et des nouvelles à la main. Pour A.-C. Ambroise-Rendu, « actuel, transitoire et secondaire, le fait divers est la nouvelle du jour qui peut-être oubliée le lendemain. Mais, récit de presse il est avant tout affaire d’écriture ; et cette écriture est un laboratoire où s’expérimente la langue journalistique avec l’avènement, dans le dernier tiers du XIXème siècle, de la communication de masse » (in Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine).
Le fait divers se met en place de manière tâtonnante dans la première moitié du XIX, les premières rubriques sont souvent consacrées à des annonces publicitaires ; c’est donc dans la presse commerciale ou dans la presse locale que se développe ce genre journalistique. Les faits divers n’occupent pas une place spécifique jusqu’à la diffusion du Petit Journal en 1863qui fixe et stabilise les règles formelles de la narration du fait divers. L’écriture repose sur deux piliers : un récit bref, une structure duale mise au service de « la geste des obscurs ».
En 1866, Paul Féval écrit dans Le Grand Journal un texte qu’il intitule « La Fabrique de crimes » : le crime est en hausse, il se vend, il fait prime, au dire des marchands la France compte un ou deux millions de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime, tout cru. Il y a donc là un marché à saisir ou à satisfaire, c’est à cela que s’emploie le quotidien de Moïse Millaud, Le Petit Journal.

Il y a un fait divers qui est à l’origine de tous les autres : l’affaire Jean-Baptiste Tropmann (résumé de l’affaire)
Le jour de l’exécution le mardi 19 janvier 1870, le quotidien tire à 594 000 exemplaires et consacre 45% de son volume rédactionnel à la relation de l’évènement :

Je ne peux m’interdire cette petite digression : si l’affaire vous passionne, si vous voulez savoir comment elle fut traitée par les journalistes, s’il y a eu des Mémoirs secrets contenant de « nouvelles révélations », je vous invite à parcourir cette « autobiographie » écrite par Charles Virmaître en 1870 : Mémoirs secrets de Troppmann : autographe et portrait : révélations nouvelles.

Peu à peu le genre « fait divers » devient à un élément à part entière dans le journal, il gagne à la fois une identité et une légitimité : les rédacteurs se professionnalisent, ils recourent à l’enquête ou à l’interview ; les journaux affichent ainsi une ambition qui signe une américanisation de la presse : diffuser une information à la fois vraie et vivante. Les anciens tâcherons de l’information s’imposent à la fin du XIXème siècle comme les petits reporters d’une presse qui devient un objet de consommation culturelle : c’est l’entrée dans l’ère de la culture de masse. C’est encore le Petit Journal qui opère la mue, il est vendu au prix d’un sou, le contenu accessible, attractif est apolitique, ce quotidien ne compte que quatre pages (moitié moins que les autres grands quotidiens) dans lesquels les faits divers et le roman-feuilleton ingrédients nécessaire à la fidélisation d’un lectorat populaire occupent une place de choix.
Cette presse quotidienne rassure chaque jour le lecteur en lui peignant un univers de personnages familiers et en pointant la sagacité des journalistes qui décryptent pour lui les dangers du nouvel univers urbains. Les journaux entretiennent une répulsion mêlée de fascination pour l’acte criminel, et misent sur l’effroi de la mort. Tout compte fait cela n’a pas beaucoup changé : allez voir par …. Et vous me direz si je me trompe ?!

Mais replongeons ailleurs : en 1907 par exemple. Année d’un horrible crime : une femme coupée en morceaux est découverte dans une malle

Quand je vous dis que ça saigne à la Une du supplément illustré du Petit Journal : l’image règne en maître, la mise en scène sanglante destinée à frapper les esprits est renforcée par la présence de petits médaillons renfermant les portraits de la victime et des coupables. En feuillant le supplément le lecteur découvre un portrait haut en couleurs « de la victime et des coupables ». Si ça, ce n’est pas «le poids des mots, le choc des photos» ….

crime de monte-carlo
crime de monte-carlo

Prochain billet : Honoré Daumier et le crime.

CRIMES, DÉLITS ET CHATIMENTS : faits divers et romans policiers

Le Petit Journal : Assassinat d'un gardien de la paix par l'anarchiste Le Gagneux, 1895.
Le Petit Journal : Assassinat d'un gardien de la paix par l'anarchiste Le Gagneux, 1895.

 

Il y a une chance sur deux pour qu’une nouvelle série télé soit une série policière, à tel point que cela frise l’overdose, c’est du gavage d’oie, et pourtant la poule est une bonne cliente : des plus ringardes (Le Renard) aux plus niaises (Diane femme flic), des plus françaises (Profilage) aux plus exotiques (le commissaire Wallenberg), des plus déprimantes (Barnaby) aux plus excitantes (Dexter), des plus nostalgiques (Serpico) aux plus actuelles (Détroit 1-8-7) … je pourrais continuer longtemps, le polar j’adore et pas seulement à la télé. Le roman policier, le roman noir font aussi mes délices. A ce propos, on pourrait remonter un peu dans le temps, à la naissance du roman policier au XIXè siècle, et essayer de comprendre le lien intime voire intrinsèque qui existe entre le fait divers et le roman policier.

Sous le Second Empire, les deux  écrivains les plus lus sont Léo Lespès (son pseudo : Timothée Trimm, auteur des « Chroniques ») et Ponson du Terrail qui avec Dumas feuilletoniste est l’auteur le plus prolixe du XIXème siècle (voir les fameuses Mémoires d’un gendarme parues en 1867)

La fiction pour eux est une forme achevée de faits divers, d’où le succès des « faits divers romancés » publiés en fascicules ou en feuilleton, on assiste au XIXè siècle à la naissance de produits de « l’industrie culturelle » qui sont tôt taxés d’indignité culturelle  et donc relégués dans « les dessous honteux du journalisme et de la littérature (D. Kalifa). Ils sont vite considérés comme « pernicieux » et « démoralisateurs ». La question que posent les historiens dixneuvièmistes est de comprendre comment les faits divers relayés par la presse populaire lue au quotidien par un public de plus en plus nombreux et de plus en plus diversifié et les romans policiers permettent une connaissance du monde social. Comment le fait divers au XIXème dit une société en pleine mutation culturelle ?

Ainsi l’intérêt s’est porté sur les journaux où fourmillent les petits faits sans relief et les événements insignifiants (rixes, altercations, vols à la tire), ce que les historiens ont appelé l’infiniment petit du fait divers.

Le terme même de « fait divers » est attesté en 1863 dans le Petit Journal qui scelle avec lui un pacte plein de promesses. Il n’a du reste pas de traduction littérale en d’autres langues (les Mexicains disent « Nouvelles rouges »). Auparavant, on disait : « Anecdotes », « Nouvelles… curieuses, singulières, extraordinaires », « Faits-Paris », à l’époque de Balzac, ou encore « Canards », mot qui désigne aussi bien un type d’information que son support matériel.

La trajectoire du « fait divers » au sein des réseaux d’information est intéressante car il s’agit d’abord d’événements du quotidien sélectionnés (par qui et comment, c’est bien difficile à dire) pour leur caractère exceptionnel, surprenant : miracles, cas de possession, monstruosités, crimes et brigandages, colportés oralement, notamment lors des foires et marchés, par des conteurs forains, plus ou moins professionnalisés. Ces « nouvelles » alimentent ensuite les conversations, les « on-dit » qu’on retrouve parfois dans les correspondances jusque chez Madame de Sévigné. Il faudrait voir, d’ailleurs, les interconnexions, les faits d’imitation entre les diverses « gazettes » de la cour, de la ville ou dé la rue.

Si le terme date de la seconde moitié du XIXème, ce que nous appelons aujourd’hui le fait divers fait son apparition dans la presse de la Monarchie de Juillet (1830 – 1848) : le canard ne résiste pas à la concurrence de la grande presse partiellement créée pour domestiquer, en le colonisant, l’imaginaire populaire (M. Perrot). La chronique du fait divers s’organise peu à peu et surtout se structure ; à partir des années 1880, l’écriture se professionnalise en fondant sa stratégie sur sa capacité à dire le « vrai », et ceci quel que soit le périodique.

La chronique des faits divers résulte de l’imbrication et de la circulation de trois niveaux de récits : le tout-venant informatif (constitué de « brèves », d’entrefilets ou de « nouvelles en trois lignes » relégué en rubrique), un deuxième niveau plus souple et mobile de quelques relations (agressions, cambriolages, « drames » familiaux) capables de passer de la rubrique à l’article en fonction des besoins rédactionnels. Le troisième niveau est celui « du beau crime »

La chronique devient très codifiée (écrire vite et réactiver si besoin lieux communs d’expression et de représentation), cela produit un discours très fermé, presque plombé, sorte de prêt-à-écrire qui construit le réel en même temps qu’il le dissout au sein de matrices narratives convenues et éprouvées (D. Kalifa)

Partant du fait que le crime est une construction complexe, c’est peut-être dans les récits jugés indignes que cette construction se donne à voir de la façon la plus lisible.

Les représentations du crime proposées par les faits divers sont autant  de réalités premières, de vérités présomptives que l’expérience et le monde sensible ont ensuite pour fonction de valider.

Si l’histoire du fait divers vous intéresse, allez donc jeter un œil sur cet article de M. Perrot, disponible en ligne grâce à Persée, Faits divers et histoire au XIXème siècle.

La construction culturelle du crime.

Comment se structure la perception du réel criminel dans ces récits ?

Tout d’abord il y a une désignation des figures du risque criminel, ces risques sont alors objectivés et hiérarchisés.

Les récits de faits divers indiquent avec précision les lieux et points névralgiques de la vulnérabilité sociale. Par exemple la rue comme territoire de l’agression va s’effacer dans les années 1900 au profit de l’espace privé du foyer menacé par des cambriolages devenus d’insupportables atteintes à l’intimité et à l’intégrité physique.

Les agents acceptables du retour à l’ordre et avec eux les conceptions et modes de fonctionnement légitimes de l’ordre public évoluent ; par exemple le policier  marginalisé dans le premier tiers du XIX au profit des espions ou des mouchards entame un lent retour en scène; dans les faits divers se multiplient les mentions de commissaires expérimentés et habiles.

Ces récits sont un matériau où s’affichent explicitement les stratégies de moralisation et de normalisation par lesquelles le corps social entend réduire ses transgressions et réguler ses écarts. Exposé dans une langue élémentaire, qui est celle de l’école primaire, incarnée par des figures simples et immédiatement compréhensibles, souvent réduites à l’état de fonctions anthropomorphisées  (le Criminel, la Victime, le « Réparateur »), ordonné dans un système narratif clair et cohérent, leur programme constitue un excellent répertoire où lire, à l’échelle du siècle, l’évolution et la distribution des propriétés normatives.

Toutefois, il faut absolument s’interroger sur les usages et les modes d’appropriation de ces textes car il ne convient pas de réduire ces récits à l’état de simples instruments de contrôle idéologique et social. On peut voir dans ces récits, les aspirations (confuses et collectives) d’un corps social inégalement engagé dans un lent processus d’individuation, d’adoucissement des mœurs et de redéploiement des sensibilités

La consommation croissante des faits divers et des fictions criminelles signalent l’accélération du processus d’intégration culturelle et sociale des classes dominées

Ces récits jouent un rôle dans la constitution et la structuration de l’espace public

Le crime du Kremlin-Bicêtre (26 décembre 1897).Suppléments illustrés du Petit Journal
Le crime du Kremlin-Bicêtre (26 décembre 1897).Suppléments illustrés du Petit Journal

L’enquête, fiction – maîtresse.

Une profonde mutation culturelle.

On passe d’une forme de narration interne et monologique centrée sur la relation factuelle de l’événement criminel à des modes d’énonciation et de focalisation plus complexes et qui s’attache à suivre le cours d’un autre « événement », celui de l’enquête. Le basculement s’opère de la manière suivante : on passe d’une narration initialement focalisée sur le crime (son horreur, sa sauvagerie …), sur le procès et sur l’exécution à un récit chargé de constituer méthodiquement faits et responsabilités.

A la veille de la Grande Guerre les récits d’enquête représentent la moitié des récits de crimes publiés dans la presse nationale, récits dans lesquels la métaphore cynégétique est très présente.

Le mode de narration qui s’impose est celui du récit rétrospectif, dont les tâtonnements inductifs finissent par établir et par prouver la « vérité des faits ». Cette forme narrative s’impose comme le principal mode d’approche et compréhension et de production de savoir propre à la société moderne, elle s’inscrit dans un double contexte : celui d’une société devenue opaque et inintelligible après l’événement révolutionnaire et celui d’un monde bouleversé dans l’expérience d’espaces nouveaux (la ville, la ville moderne est celle de « l’homme dans la foule », de l’homme « sans qualités », abîmé dans un espace désormais sans traces ni indices naturels). Partant, cela permet de comprendre un sentiment de fragilité, d’incompréhension, de brouillage des identités et des appartenances qui engagent hommes de lettres et hommes de science à scruter le monde social pour tenter de le comprendre et de le corriger : ils sondent, lisent et interprètent une société devenue inintelligible.

Une fièvre d’auto-analyse qui s’empare du pays. Les justiciers du roman criminel rejoignent les hygiénistes et les observateurs (pensons ici aux travaux de Parent-Duchatelet)

L’enquête est le privilège de l’homme démocratique, individu doué de Raison, à la fois lecteur et électeur mais aussi enquêteur potentiel; même si le principe de la lecture participante relève d’un artifice. Le reporter, produit de l’école primaire et de la méritocratie républicaine, s’impose comme le représentant idéal en ce qu’il exprime et incarne « l’opinion publique », toujours représentée comme l’acteur collectif et anonyme de la démocratie. Hommage à Monsieur Lecoq personnage sortie de l’imagination du père du roman policier, Emile Gaboriau.

Prochain billet : Ça saigne à la Une, la presse aime le crime.

Le crime de Monte-Carlo. Supplément illustré du Petit Journal. Date représentée : 25 août 1907.
Le crime de Monte-Carlo. Supplément illustré du Petit Journal. Date représentée : 25 août 1907.