Mémoire, histoire et Traverso

Dans un moment où histoire et mémoire sont instrumentalisées en hochet politique, il est nécessaire de revenir à quelques fondamentaux. L’historien Enzo Traverso nous servira de passeur.
Dans l’introduction de son livre, 1914-1945, La guerre civile européenne , il explique ce que signifie écrire des livres d’histoire, cela consiste à offrir la matière première nécessaire à un usage public du passé. Cela ne fait pas de l’historien le gardien d’un patrimoine national – laissons cette ambition à d’autres – car sa tâche consiste à interpréter le passé, non à favoriser des processus de construction identitaire ou de réconciliation nationale.
Il met en garde sur les dangers d’une posture qui conduirait les intellectuels à formuler une condamnation morale de la violence sans procéder à son analyse : les pages qui vont suivre refusent de la [la violence] réduire à une catastrophe humanitaire ou à un exemple effrayant de la malfaisance des idéologies. elles partent de l’idée que, si toutes les guerres civile sont des tragédies, certaines méritent que l’on s’y engage. Que nous, citoyens d’une Europe démocratique, avons contracté une dette à l’égard de ceux qui sont battus pour la construire. Qu’une démocratie amnésique est forcément fragile, surtout dans un continent qui a connu les fascismes. Et qu’il ne faudrait pas confondre une attitude de rejet apolitique de l’engagement, de condamnation de la violence et des stigmatisations des idéologies, avec une forme de sagesse intemporelle. Il ne s’agit pas de contester les vertus civiques de l’humanitarisme, mais simplement de refuser que notre sensibilité post-totalitaire nous conduise à transformer une catégorie éthico-politique en une catégorie historique, en pensant que la condamnation morale de la violence massive puisse remplacer son analyse son interprétation.

Publicités

« Jusqu’au dernier », la destruction des juifs d’Europe.

A partir de ce soir, France 2 diffuse une série documentaire exceptionnelle consacrée à la destruction des Juifs d’Europe, reprenant  ici le titre  de l’ouvrage de R. Hilberg. W Karel et C. Finger réalise ici un documentaire qui fera date car pour la première fois la Shoah est présentée dans son intégralité c’est-à-dire de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 jusqu’à nos jours et permet de comprendre « les temps » d’un génocide. Les réalisateurs ont enquêté sur les victimes, les bourreaux et les sociétés dans lesquelles ce « crime sans nom » (W. Churchill) a pu être commis.

Jusqu'au dernier. La destruction des Juifs d'Europe
Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe. Capture

Les diffusions :

Lundi 26 janvier 2015 à partir de 22h20 – Épisodes 1 et 2
Mardi 27 janvier à partir de 20h50 – Épisodes 3, 4, 5 et 6
Mardi 3 février 2015 à partir de 23h55 – Épisodes 7 et 8

C’est l’occasion pour le grand public de faire connaissance avec les plus grands spécialistes de ce génocide et de réfléchir à l’évolution de l’historiographie sur ce sujet, et l’évolution des concepts dans la recherche scientifique.

France 2  dédie un site à la série particulièrement bien fait et qui permet d’entendre quelques très grands historiens : A. Wieviorka, Y. Chapoutot ou encore C. Ingrao.

jusqu'au dernier. Vidéos
jusqu’au dernier. Vidéos

Le site dédié sur France 2 .

Le dossier de presse.

Les faussaires de l’Histoire.

C’est le titre du documentaire réalisé par M. Prazan et co-écrit avec La spécialiste du négationnisme, V. Igounet qui sera diffusé ce soir, dimanche 28 septembre, sur France 5. Le néologisme « négationnisme » est mis au point par l’historien H. Rousso afin de désigner et combattre ceux qui nient l’existence des chambres à gaz comme mode de mise à mort et réfute la réalité de la destruction des juifs d’Europe (R. Hilberg). A ce sujet je vous conseille la lecture du magnifique essai de P. Vidal Naquet : Les Assassins de la Mémoire.

Le film retrace rigoureusement l’histoire du négationnisme, à commencer par son apparition dans l’immédiate après-guerre chez les nostalgiques du nazisme et de la collaboration. Dans les années 1970, sous l’influence d’une extrême-gauche « antisioniste », le négationnisme subit une certaine réorientation, qui s’étend ensuite jusqu’à la fin des années 1990 vers le monde arabo-musulman, portée par la star déchue du parti communiste Roger Garaudy.
Le film décortique pour mieux le comprendre et le conjurer le discours de haine qui se dissimule derrière les masques de l’historicité et du militantisme politique. Alors que disparaissent aujourd’hui les derniers rescapés du plus grand génocide du XXe siècle, ce film est aussi un cri d’alarme devant les offensives que continuent de mener, sur plusieurs continents, les faussaires de l’histoire. (Source)

Pour en savoir plus, rendez vous sur l’excellent blog Mémoires Vives qui a reçu le 14 septembre dernier, les auteurs de cet indispensable documentaire : les faussaires de l’Histoire.

 

1914 -1918. DEUIL, FILIATION ET MÉMOIRE.

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source.

Je vais prendre quelques instants pour revenir sur le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014). Le but ici n’est pas de faire un compte-rendu sur la dernière parution de cet historien, d’autres le font avec beaucoup plus de talent,  mais d’essayer de comprendre la notion de « deuil de guerre » et la manière dont une famille, des proches, des intimes, des amis vivent la perte d’un soldat mort au cours de la première guerre mondiale, de cette notion en découle une autre « les cercles de deuil ».

Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.
Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.

Dans son denier ouvrage Stéphane Audoin-Rouzeau donne avec précaution (peut-être trop) la parole à trois hommes de sa famille qui ont connu, fait, subi la Grande Guerre : ses deux grands-pères (Max, Robert Audoin) et l’un des grands-pères de son épouse (Pierre Bazin). C’est assez curieux de rendre compte de cette lecture, car je ne peux éloigner cette impression d’intrusion, le terme est peut-être un peu fort, mais ce court texte nous place dans l’intimité d’une famille, et surtout  il met à jour  les rapports complexes et les non-dits entre les générations.

Entre les chapitres consacrés à ces anciens combattants, l’auteur tente de comprendre le rapport complexe, conflictuel et tu d’un fils (Philippe Audoin) à son père qui a fait la guerre qui n’en parle pas, si ce n’est pour évoquer ce que l’on attend d’un soldat mobilisé en 1914, quelques anecdotes en guise de péroraison d’un déjeuner familial. Et surtout c’est le fils du soldat qui ne parlera au sien de la guerre du grand-père. La question est alors de savoir comment se transmet cette mémoire (taiseuse) et quels sont les cheminements d’une histoire familiale où la Grande guerre semble avoir laissé une empreinte d’autant plus profonde que longtemps elle fut empêchée. Au fil des chapitres, les béances ouvertes et jamais refermées engendrées par ce conflit emprisonnent toute l’existence de ceux qui l’ont fait, de ceux qui l’ont subi et de tous qui, comme bloqués au moment de l’impact, ne s’en sortent pas de cette réalité.

La guerre de Max est retracée par les archives familiales et notamment les lettres que le soldat écrivit à sa fiancée Denise, elles dessinent le portrait d’un jeune homme de 23 ans et « sur tous les sujets Max est banal » (p 19) pour qui les Allemands ne sont qu’un ramassis de brutes et de barbares, ces « Boches » !

1914 l'Entrée. Carte illustrée. source BDIC
1914 l’Entrée. Carte illustrée. source BDIC

Cette haine ne le quittera pas pour « ces brutes qui menaçaient le monde », son combat est celui de la civilisation contre la barbarie et « pour la conservation entière de notre race, de nos idées, de notre culture » (p 23).

Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l'origine de l'information (les journaux). © BDIC.
Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l’origine de l’information (les journaux). © BDIC.

Stéphane Audoin-Rouzeau consacre ensuite plusieurs chapitres à la guerre et surtout à l’après guerre de son grand-père paternel : Robert Audoin né le 15 juillet 1896 qui, le 03 novembre 1917 reçoit la croix de guerre. Le 25 aout 1916 Robert fait sa rencontre avec le front que son arrière petit-fils retranscrit dans son intégralité (à lire absolument) mais dont je ne vous livre que ces phrases : « Il est 11 heures du soir. De nombreuses fusées multicolores illuminent l’horizon tout autour de nous et c’est là que je me rends compte pour la première fois de ce que c’est que le front », comme E. Jünger il subit les Orages d’acieret comme tant d’autres il en sortira traumatisé mais le « corps intact » (p49), en janvier 1920, un certificat de visité médicale précise que Robert Audoin était « sorti de la guerre sans blessures ni maladies » (p 99), c’est un homme sain, robuste et bien constitué (p99).

 La parole entre Philippe, dont l’enfance est celle des « monuments aux morts encore tout neuf » qui, adulte s’est réfugié dans le surréalisme, et son père ne sera jamais tenue. Si le père a parlé de sa guerre cela eut lieu au moment de l’enfance et de l’adolescence « et puis ce savoir guerrier transmis par Robert fut jeté par son fils à la rivière, et la guerre de Robert avec elle ». Philippe assistera au « lent écroulement de son père ». Les échecs professionnels qui se succèdent, un divorce, la séparation avec son fils et enfin le second départ à la guerre le 23 aout 1939, la captivité jusqu’en juin 1941. Pendant et après la guerre, Robert ne parvient pas à prendre un nouveau départ, « il rend ses dernières armes » (p 112) à 52 ans : il demande à son père de l’héberger lui et  sa nouvelle épouse, celui-ci accepte non sans humilier son fils qu’il méprise de tant d’échecs et de médiocrité. Le fils de Robert décrit son grand père comme un homme envahit pat par la cupidité, la méchanceté et l’orgueil à un point tel qu’aucun sentiment humain un peu sincère ne se manifestait plus en lui – sauf par pure simulation (p 117) L’auteur décrit le mur de haine qui s’installe entre le fils et le père dans la maison qu’ils occupent à la Croix-Sainte-Marthe en Seine-et-Marne et quand Robert meurt le 27 février 1957 seul Philippe marche derrière le cercueil qui mène le corps de son père vers la fosse commune. Stéphane Audoin-Rouzeau analyse l’itinéraire de son grand-père et de son père, voici ce qu’il écrit : « Seul un long travail sur le premier conflit mondial, sur les traumatisme des combattants, sur la lenteur et les faux-semblants de la sortie de la guerre, m’a permis de comprendre que Robert ne s’était sans doute jamais remis de la Grande Guerre. Après la terrible rencontre, tout semble indiquer que le jeune artilleur de 20 ans n’avait jamais pu reprendre pied » (p 118)

Georges Leroux, L'Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.
Georges Leroux, L’Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.

En 2001 parait toujours du même historien, Stéphanue Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, cet ouvrage vient d’être réédité en septembre 2013 dans la collection Texto chez Tallandier. La première phrase de l’introduction présente le projet de l’historien : saisir au plus près, saisir au cœur la douleur laissée par la grande vague de 1914-1918, une fois celle-ci retirée comprendre comment cette guerre a chargé les vivants chargés du poids des morts. L’auteur nous invite à suivre et éprouver la béance ouverte par la mort d’un frère, d’un époux, d’un fils, d’un fiancé et de comprendre comment les survivants, surtout des survivantes doivent affronter la perte de l’être aimé. Chaque itinéraire est personnel, profondément intime et prend des formes différentes : écrire une biographie (avec quelques accents hagiographiques) ; promouvoir inlassablement l’œuvre littéraire ou poétique du disparu ; chercher quels qu’en soient les dangers ou les conséquences le corps d’un fils mort sur le champ de bataille et enterré dans un cimetière militaire proche du front ; consacrer un partie des revenus familiaux à la construction d’un monument en hommage au fils tombé à Bouchavesnes, s’engager dans un combat politique pour réhabiliter la mémoire d’un fusillé pour l’exemple. Cinq deuils et cinq parcours dont l’auteur a déjà présenté des versions abrégées : notamment Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, N. 1, 2000. pp. 47-71, consultable en ligne et que vous lire sur ce blog avec quelques illustrations en prime . Je prends le parti de picorer sans méthode et de manière un peu désordonnée dans la mesure où ce blog ne s’inscrit dans pas le cadre académique et respectable d’une quelconque recherche universitaire.

Le premier deuil est celui porté par Véra Brittain fiancée à Roland Leighton qui s’était porté volontaire et meurt à 20 ans le 23 décembre 1915. Ces jeunes gens appartiennent à l’élite britannique. Pour retracer le cheminement de son deuil, l’historien analyse son journal et également celui de la mère de Roland, cet écrit diariste achevé au début du mois d’avril 1916 est publié anonymement en mai de la même année. Le mort qui pouvait sembler désincarné (sans jeu de mot) s’impose aux vivants : ce n’est pas le corps qui est là mais les habits de Roland Leighton reçu dans le paquetage retourné à ses parents.

Robert Leighton
Robert Leighton. Source.

Le choc infligé par ce cadavre symbolique est tel que la mère de Robert en exige la destruction, en cachette de son épouse, Roland Leighton enterre l’uniforme de son fils dans le jardin familial « après que le sol eu été dégelé avec de l’eau bouillante » (p 29). Vera Brittain perd en quelques mois son fiancé enterré à Louvencourt, son frère Edward le 15 juin 1918 enterré à Granezza.

Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt.
Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt. Source.

En l’espace de deux ans et demi, la totalité de son entourage masculin a disparu. Vera qui a été infirmière pendant la guerre, entame une fois la paix revenue une longue descente aux enfers : le début des années 1920 est marqué par de nombreuses hallucinations. Puis comme tant d’autres elle part rapidement pour un « pèlerinage des tombes » avant de publier à la fin des années 1920 son Testament de jeunesse.

Vera Brittain, Testament of youth
Vera Brittain, Testament of youth

Dans le deuxième chapitre de ce livre, Stéphane Audoin-Rouzeau porte son analyse sur le deuil porté par la sœur d’Emile Clermont mort le 15 mars 1916 en Champagne, il a alors 35 ans et jouit d’une certaine notoriété dans le milieu littéraire parisien, notamment avec Amours promis . Les trois autres itinéraires de deuil sont ceux des proches de Maurice Gallé, Théophile Maupas et Primice Mendès.

La lecture de ce livre est passionnante et pourtant il « manque un quelque chose » : suivre le cheminement de cinq parcours est fort intéressant mais j’aurais voulu que l’auteur explique pourquoi ces cinq là ? Est-ce un effet de sources ? Est-ce un choix permettant de répondre à sa problématique et en ce sens ces cinq deuils seraient emblématiques non pas de la mort de masse mais de la reconstruction réussie ou pas des survivants. Quels liens un lecteur peut-il tisser entre ces cinq itinéraires post mortem ? Comme je cultive la paresse j’ai besoin que l’auteur me le dise ou au moins me mette sur la voie …

En revanche je vous laisse à la lecture stimulante d’un autre deuil de guerre, celui André Durkheim à à consulter sur l’excellent blog Enklask.

 

 

1914-1918 : Consentir à la guerre?

Cette émission de  La fabrique de l’histoire est consacrée à la querelle du consentement, partir à la guerre : contrainte ou enthousiasme ? Au cours de ce dernier volet consacré à « Guerre et société », les historiens S. Audoin-Rouzeau et N. Offenstadt nous éclairent sur cette querelle du consentement en se demandant comment est-elle née dans les années 90 ? Quel était le contexte ? Est-elle dépassée aujourd’hui ? Etait-elle franco-française ? En quoi a-t-elle façonné le paysage historique ? Ses analyses servent-elles à comprendre d’autres conflits du XX eme siècle ? Quelles conséquences a-t-elle sur la recherche historique sur la Première Guerre Mondiale ? Une rencontre stimulante.

Guerre  et société

A réécouter ICI