Dans un futur peut-être proche … écarlate

the-handmaid-s-tale
the-handmaid-s-tale

Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’Etat, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Evangile. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, toutes de rouge vêtues. L’une d’elle, Offred, raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. L’histoire se déroule dans des Etats-Unis en guerre civile, où la pollution a fait chuter la fertilité des femmes. Au prétexte de protéger le peuple, on l’a privé de ses libertés et un puissant gouvernement surveille chaque geste. Dans cette société le viol et le harcèlement sont élevés au rang de tradition et donc de normes sociales

La Servante Écarlate
La Servante Écarlate

Voici l’intrigue du roman de Margaret Atwood  paru à la mi-temps des années 1980 et intitulé La servante écarlate (The Handmaid’s Tale). C’est un roman  de SF qu’on qualifie de dystopique. La dystopie est le contraire de l’utopie. Le Livre qui peut à lui seul représenter le genre est celui de G. Orwel 1984.
Dans le monde d’Offred, vous l’aurez compris la prophylaxie sociale se traduit par des grandes purges qui vise l’élimination de tous les homosexuels, des médecins défendant la contraception et des religieux considérés hétérodoxes. La morale, l’agencement des mœurs se fondent sur une lecture littérale de la Bible qui s’impose à tous. Surtout aux femmes, qui sont au mieux des épouses, au pire des esclaves sexuelles comme Offred.

Le roman avait fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 1990 :

La-Servante-Ecarlate
La-Servante-Ecarlate

Le film est sur Youtube (bof, on peut s’en passer, sauf si vous avez du temps à consacrer à une plage d’ennui. C’est bien aussi l’ennui)

Pourquoi je vous présente ce roman (à lire) ? Parce que je suis une dévoreuse de séries et que depuis quelques semaines ce roman a été adapté pour la plateforme de VOD HULU. Le rôle d’Offred est tenu par Elisabeth Moss :

Elisabeth Moss  tenait le rôle de la détective Robin Griffin dans l’excellentissime série Top Of The Lake réalisée par J . Campion

 

La Servante Ecarlate (The Handmaid’s Tale),  quelques comptes rendus picorés :

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Changez de front. Israël Joshua Singer

– Aidez-moi, mon ami, tenez-lui les genoux, oui, comme ça.
Et plus bas encore, d’une voix à peine audible, il murmura à l’oreille de Lerner :
-Demain, il va sûrement falloir amputer …
Les plaintes, dans l’obscurité de la nuit, s’amplifiaient. Les malades couchés sur la paille se réveillaient. Certains soupiraient, d’autres juraient. Ca puait l’acide, la sanie et la souffrance.
On était écrasé par l’angoisse, cette angoisse qui rôde dans une salle d’hôpital quand, brusquement, vers minuit, les malades se réveillaient tous en même temps que leurs douleurs qui sont aussi noires, interminables et désespérantes que la nuit.

Voici un extrait du saisissant roman, De fer et d’acier, écrit par Israël Joshua Singer et publié en 1927. Il nous permet de suivre Benyomen Lerner, jeune soldat juif de l’armée russe qui a déserté le front en 1915. Les lectrices le suivront à Varsovie quand la ville tombe sous l’occupation allemande : un changement de front, quitter Verdun pour Varsovie.

A (re)lire.

Résumé 

De Guinzbourg à Kertesz.

Jusqu’au début des grandes purges staliniennes, Evguenias S Guinzbourg est membre du Parti, elle enseigne à l’université d Kazan après avoir soutenu une thèse en histoire à Leningrad, et mène une vie d’intellectuelle soviétique. En 1935 elle est privée du droit d’enseigner et est arrêtée en 1937 au motif d’ « activités contre-révolutionnaires trotskistes ».

Evguénia S Guinzbourg
Evguénia S Guinzbourg

Elle est condamnée à 10 ans de réclusion en cellule d’isolement et cinq ans de privation de ses droits civiques. Dans les souvenirs de sa déportation (Le Vertige  et Le Ciel de la Kolyma), Evguenias S Guinzbourg explique que le souvenir ses lectures la submergeant sans l’avoir appelé l’ont en quelque sorte sauvée et empêchée de sombrer dans le gouffre du goulag.

Imre Kertesz
Imre Kertesz

L’imprégnant souvenir de cette lecture lointaine est « remonté » à la surface il y a quelques jours quand j’ai ouvert les pages d’un court roman d’Imre Kertesz (1929-2016), Felszamolas traduit en français sous le titre Liquidation (Acte Sud, 2005)

Voici ce qu’il écrit et qui a produit un effet de résonance, une espèce d’onde acoustique : Je n’aurais pas cru que ce livre m’entraînerai dans ma funeste carrière. Quand je l’eus terminé, il s’endormit en moi comme tous les autres, enfoui sous les couches douces et épaisses de mes lectures successives. Des quantités de livres dorment ainsi en moi, des bons et des mauvais, de tout genre. Des phrases, des mots, des alinéas et des vers qui pareils à des locataires remuants, reviennent brusquement à la vie, errent solitaires ou entament dans ma tête de bruyants bavardages que je suis incapable de faire taire […] En tous cas la littérature est un piège qui nous retient prisonnier. La lecture est comme une drogue qui confère un agréable flou aux cruels contours de la vie (p42-43).

Si tu le permets, je vais calculer le nombre de volumes que la bibliothèque universelle devrait comporter. K. Lasswitz

Au XVIè siècle le peintre Arcimboldo réalise le portrait d’un homme livre, cet assemblage de pages, de couvertures en cuir, de feuillets, d’élégants marque-pages devient forme humaine. Et si le corps et l’esprit humains pouvaient contenir tous le savoir couché dans les livres?

Arcimboldo homme livre

Au début de l’année dernière, j’avais écrit un court billet sur la bibliothèque du Vatican qui à partir  d’un site web met en accès libre des centaines de manuscrits numérisés. N’avez-vous jamais succombé à l’illusion d’une bibliothèque universelle : avoir accès à tous les livres, manuscrits écrits, édités, conservés et parvenus jusqu’à nous?

Au début du siècle, entendez le XXème siècle, le physicien Kurd Lasswitz, dans une nouvelle intitulée La Bibliothèque universelle pose la question suivante : Eh bien, supposons. De combien de caractères d’imprimerie aurait-on besoin pour publier l’ensemble des belles lettres et de la littérature populaire ? (Pour lire la suite)

L’idée d’une bibliothèque universelle est reprise par J.L. Borges dans sa Bibliothèque de Babel.

Construction de la Tour de Babel Maître de la Mort (15e siècle)

La bibliothèque de Borges chaque livre contient en moyenne 410 pages et chaque page contient 40 lignes de texte, elles-mêmes composées de 80 caractères chacune. Chaque livre contient donc 1 312 000 caractères et utilise toutes les lettres de l’alphabet (26 lettres), plus l’espace, la virgule et le point, ce qui porte à 29 le nombre de signes différents utilisables.

La bibliothèque comporte donc 291 312 000 livres (29 multiplié par lui-même 1 312 000 fois), ce qui donne un nombre composé de près de deux millions de chiffres. Pour prendre la mesure d’un tel nombre, l’imprimer requerrait 500 pages A4, remplirait un roman de 1 100 pages en format de poche et, écrit en ligne droite, mesurerait environ 354 kilomètres de long.

La place que prendrait une telle bibliothèque donne le tournis. Si l’on imagine qu’un livre occupe un volume de 3 000 cm3, et si l’on part du postulat que l’univers observable est une sphère de 46 milliards d’années-lumière de rayon (ce qui est une approximation rapide, mais passons), de rapides calculs indiquent que l’on peut stocker dans cet univers environ 2,8 × 1050 livres. Si elle existait, la bibliothèque imaginée par Borges remplirait non seulement l’univers tout entier, mais en nécessiterait beaucoup plus. Combien ? Environ 101 918 616, ce qui constitue un nombre à peu près aussi grand que celui mentionné plus haut. Vertigineux, non ? (Source)

Cette bibliothèque n’existe pas physiquement mais est bien réel numériquement, s’il fallait la représenter elle ressemblerait à ça :

libraryofbabelElle est organisée en pièces hexagonales, composées de 4 murs supportant chacun 5 étagères. Sur chaque étagère reposent 32 livres de 410 pages environ.

libraryofbabel1

libraryofbabel2

Cette bibliothèque est conçue par Jonathan Basile :

libraryofbabel3

https://libraryofbabel.info/

 

Cette bibliothèque totale ne comprend pas tous les livres mais contient toutes les pages possibles (4,7 × 10 exposant 4 679 pages différentes) . Le contenu est généré par un algorithme. Chaque page a un numéro unique qui lui est propre et qui l’identifie dans la bibliothèque. L’algorithme utilise ensuite ce numéro de page pour générer un nombre pseudo-aléatoire unique qui est lui-même converti en base 29, c’est-à-dire en texte utilisant les 29 signes cités précédemment : le texte de la page est généré. Le même numéro de page créera donc la même page à chaque fois.

Donc tout ce qui a été écrit est dans la bibliothèque. Mais plus fort, grâce à l’algorithme mis au point par J. Basile les pages qui n’ont pas encore été écrites existent déjà dans cette bibliothèque totale. Vertigineux ou effrayant??

Essayez

 

La Bibliothèque du Vatican sur mon divan.

Ne cherchez pas un crypto-sens à ce titre, rien de psychanalytique ici, juste une accroche un peu boiteuse pour vous présenter un trésor à portée de clavier.
La visite du Vatican avait ébloui la voyageuse sceptique que je suis, j’avais été impressionnée par la démonstration de puissance de l’Eglise (c’est bien la finalité de la mise en scène me direz vous), l’attrait que l’Ecclesia a exercée sur les génies de la Renaissance.  Peintures, fresques, stucs, marbre sculpté, pierres précieuses, voûtes, voussures, piliers, plafonds, murs richement et magnifiquement décorés, on  parvient même à s’extraire de la foule pour contempler tant de beauté(s). C’est vrai, le pas se fait lent, le torticolis guette les promeneurs insouciants, mais comment ne pas s’émouvoir devant cette merveille d’architecture et d’art décoratif qu’est la Bibliothèque apostolique Vaticane?

Bibliothèque apostolique vaticane. plafond
Bibliothèque apostolique vaticane. Plafond.

L’histoire de la Bibliothèque vaticane débute lorsque le pape Sylvestre Ier (314-335) investit la basilique Saint-Jean de Latran à Rome. Construite sous l’empereur Constantin Ier, la basilique accueille dès le milieu du IVe siècle un scrinium sanctum, collection réunissant à la fois des livres et des documents d’archives.
Sous Sixte V, la Bibliothèque apostolique vaticane est déjà la plus vaste de son époque, bientôt riche d’une extraordinaire collection d’ouvrages antiques et médiévaux en latin et en grec. Elle accueillera par la suite d’innombrables chefs-d’œuvre fondateurs de l’histoire culturelle et religieuse de l’humanité, venus d’Europe et d’ailleurs, comme en témoigne l’acquisition de l’un des quatorze codex précolombiens.
Depuis 2006, elle abrite les papyrus Bodmer XIV-XV, écrits en Égypte vers 180-200, qui contiennent la quasi-intégralité des évangiles de Jean et de Luc.
Grâce à son fonds unique, la Bibliothèque du Vatican s’impose comme l’un des plus riches conservatoires de l’art littéraire et de l’illustration de l’Antiquité tardive à la Renaissance.

D’après la définition qui en est donnée par le Saint Siège, la Bibliothèque apostolique du Vatican, « illustre instrument de l’Eglise pour le développement, la conservation et la diffusion de la culture […] offre, en ses différentes services, de riches trésors de science et d’art aux savants qui recherchent la vérité ». Cet établissement, dont l’administration est régie par des actes propres, est, en même temps et indissolublement, une institution de conservation et de recherche. Ses missions principales sont au nombre de quatre :
1/ Conserver et préserver les trésors culturels qui lui sont confiés.
2/ Accroître ses collections de manuscrits, d’imprimés et d’objets en effectuant acquisitions et échanges, et en recueillant des dons, toujours en fonction du matériel déjà conservé et conformément aux finalité de l’établissement.
3/ Développer la connaissance de ces matériaux en favorisant les travaux du personnel scientifique ordinaire ou extraordinaire et leur publication.
4/ Mettre à la disposition des chercheurs qualifiés du monde entier les documents originaux ou leur reproduction, en fournissant une assistance technique et scientifique nécessaire et en mettant à jour les instruments de recherche adéquats (Source).

Voici une très longue digression pour en venir au cœur du sujet : la diffusion numérique du/des savoirs. Depuis quelques mois maintenant cette bibliothèque, l’une des plus importantes du monde a commencé un travail de numérisation de ses manuscrits les plus précieux, 4 500 manuscrits ont été numérisés, la bibliothèque en compte 82 000. Un site internet est dédié à la diffusion des manuscrits : DIGITALVATLIB (http://digital.vatlib.it/)

Bibliothèque vaticane. Recherche numérique
Bibliothèque vaticane. Recherche numérique. Capture.

Vous pouvez feuilleter au gré de vos envies ou consulter un manuscrit plus précisément classée dans une des cinq collections. La recherche se fait en italien, en anglais, en mandarin (moins pratique pour une poule gauloise).

Mishneh Torah. Ross.498
Mishneh Torah. Ross.498

La résolution est en très haute définition, cela permet de zoomer  (sans les effets de pixellisation) sur les illustrations, d’observer de près les détails, les couleurs, la composition. Vous pourrez ainsi découvrir des manuscrits sur le monde précolombien, d’autres illustrés par Botticelli.

Vous pourrez ainsi mettre en regard les manuscrits et les articles qui vous aurez lus, comme par exemple l’article de Pierre de Nolhac sur les “Peintures des manuscrits de Vigile” et le manuscrit Vatica Latini 3225 (vat.lat.3225)

vat lat.3225.XXVIIr
vat lat.3225.XXVIIr

Bonnes découvertes

 

 

1914-1918. Eté 1914. Antoine Drouot. Un feuilleton numérique.

http://www.alaviealaguerre.fr/

#ALVALG
#ALVALG. Capture d’écran.

Eté 1914. Antoine Drouot, un jeune homme de 24 ans, chef de machine dans une imprimerie parisienne, est sur le point d’être mobilisé. Il décide de tenir un journal intime dans lequel il raconte son quotidien, ainsi que celui de ses amis et de sa famille. Ainsi commence « A la vie, à la guerre », récit interactif d’un poilu au cours de la « der des der ». Proposé par les éditions numériques 12-21 dans le cadre des commémorations de la première guerre mondiale, ce feuilleton original, écrit par un professeur d’histoire, Julien Hervieux, s’accompagne d’un blog interactif, alaviealaguerre.fr, où les lecteurs peuvent découvrir la vie des hommes et des femmes pendant le conflit, tout en collant aux événements réels qui se sont déroulés la même semaine, avec un siècle de décalage. Ainsi, les premiers éléments du blog ont été mis en ligne le 28 juin – date du tristement célèbre assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois – mais le premier épisode de l’histoire d’Antoine Drouot a commencé le 3 juillet 1914 et a donc été publié le 3 juillet 2014. Ce blog et le roman-feuilleton « A la vie, à la guerre » sont des œuvres de fiction qui s’appuient sur des sources historiques très documentées : l’auteur travaille à partir des journaux de marche du 24e régiment d’infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, et dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent moult détails). Les épisodes sont mis en vente chaque jeudi, jusqu’au 25 décembre. Les deux premiers sont gratuits, les suivants sont vendus 0,99 euro et disponibles chez les e-libraires.

Source : Le Monde.

Les animaux de Noël.

Tympan subsistant du portail de l'église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre )
Tympan subsistant du portail de l’église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre ). Source.
Amendola Aurelio. Chaire de l'église sant'Andrea (Pistoia), 1986.
Amendola Aurelio. Chaire de l’église sant’Andrea (Pistoia), 1986. (Source)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Domenico Ghirlandaio. 1449 - 1494. Détail
Domenico Ghirlandaio. 1449 – 1494. Détail

Quoi de plus évident de que faire appel à un grand médiéviste, spécialiste de l’histoire des couleurs, de l’héraldique et aussi du statut de l’animal  : Michel Pastoureau invité de l’excellente concordance des temps de J.N. Jeanneney.

Je vous invite à ré-écouter avec plaisir et délectation l’émission du samedi 21 décembre.

Animaux de Noel
Source.

Aux bonheurs prochains des réveillons familiaux, nous allons contribuer modestement ce matin. Nous allons le faire en nous intéressant à quoi ? Aux animaux de Noël. Car il en existe plusieurs. Ceux d’abord que l’on consomme, selon des rituels dont la longue histoire n’est pas aussi futile qu’on pourrait le croire au premier regard. Les comportements collectifs célébrant la fête de la Nativité ont en effet privilégié, depuis des siècles, trois animaux spécifiques, à savoir le cochon, composante majeure de toutes les ripailles, le cochon avec lequel les hommes ont entretenu de très longue date des relations extrêmement ambivalentes, et aussi, l’oie, et surtout, plus récemment, la dinde, qui a envahi les tables aristocratiques en France, en provenance de l’Amérique, dès le XVIe siècle. Mais auparavant nous allons braquer notre attention sur la crèche et sur deux animaux de statut bien plus marquant, du plus sacré jusqu’au plus féérique, entendez l’âne et le bœuf. Pour découvrir, vous allez le voir, que leur place autour du berceau divin a grandement varié, en présence et en portée, de siècle en siècle, et que ces évolutions renseignent sur les mutations de la foi, telle que celle-ci peut s’exprimer dans la profondeur des adhésions populaires à un christianisme en mouvement. Nul mieux que le grand historien des couleurs, des animaux et des symboliques, qu’est Michel Pastoureau, que j’ai souvent convié à ce micro, ne pouvait nous conduire sur les chemins de ces interprétations multiformes. (Source).

On le consomme et pourtant il n’a pas le droit à sa place dans  la crèche … peut-être parce que Tout est bon l’cochon! Comme le chante Juliette : 

La poule et Jules Renard.

Je crois (probablement à tort) que plus personne ne lit Jules Renard, en revanche tout le monde connait Poil de carottes. Né en 1864 en Mayenne, il arrive très jeune dans la Nièvre, à Chitry-les-Mines, terre à laquelle il se sent viscéralement attaché. Dans ses Histoires Naturelles, il consacre à La Poule le portrait que voici :

Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.

C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.

Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.

Elle s’y roule, s’y trempe, et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli. .

Elle ne boit que de l’eau.

Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.

Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.

Elle pique, elle pique, infatigable.

De temps en temps, elle s’arrête.

Droite sous son bonnet phrygien, l’oeil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l’une et de l’autre oreille.

Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.

Elle lève haut ses pattes raides, comme ceux qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.

On dirait qu’elle marche pieds nus.

Voilà une identité en forme de portrait qui n’est pas pour me déplaire, et aussi parce qu’on a toujours besoin de plus petit que soi :

Guminicourt. Une poule. 1920 1923 RMN Grand Palais. Château de Blérancourt
Guminicourt. Une poule. 1920 1923 RMN Grand Palais. Château de Blérancourt

1914-1918, le manuscrit d’Henri Barbusse en ligne.

Portrait d'Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot
Portrait d’Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot

Le Feu d’Henri BARBUSSE est le journal d’une escouade qui couvre les deux premières années de guerre et peint la vie des hommes aux tranchées. En vingt quatre chapitres, Barbusse décrit tout ce par quoi passent les soldats du caporal Bertrand ; les tranchées, les attaques, les corvées, la peur, la mort, la permission… Il rapporte aussi leurs sentiments et leurs impressions face au grand événement de guerre qu’ils vivent au quotidien ; mettant l’accent sur les épisodes les plus significatifs et les thèmes les plus caractéristiques de leur vie de combattants.

L’ouvrage est inspiré de l’expérience personnelle de Barbusse. Lors de cette Première Guerre Mondiale, il est soldat aux tranchées de Soissonais, de l’Argonne et de l’Artois avant de devenir brancardier au 231ème régiment d’infanterie. Les années 1915 et 1916 sont les plus dures et les plus pénibles pour lui, comme pour tant d’autres. C’est effectivement, à la suite de des épreuves vécues au cours de ces deux années qu’il conçoit le projet d’écrire un livre sur cette guerre. Et c’est en 1916, à son évacuation du front pour blessure, qu’il écrit, dans les hôpitaux où il reçoit les soins, Le feu sous lequel il avait vécu.

C’est un simple fantassin qui narre cette guerre en restituant son cadre et toute son ambiance d’attaques violentes, de morts et de misères infinies. Ce n’est pas véritablement un récit de guerre homogène, mais plutôt un ensemble de courts épisodes vécus lors de ce conflit et dont le point commun est ces personnages que nous retrouvons d’un chapitre à l’autre. (Source) :

Le Feu d'Henri Barbusse, chapitre II.
Le Feu d’Henri Barbusse, chapitre II.

La Bnf, sur le site GALLICA  vient de mettre en ligne le manuscrit du Feu, c’est avec émotion que l’on suit le travail d’écriture, de ratures, ré-écriture de l’auteur.

Le Feu d'Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.
Le Feu d’Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.

Vous pouvez consulter la version intégrale ICI.

Bonne lecture …

Les neuf Preuses

les neuf Preuses. Le château de Manta.
les neuf Preuses. Le château de Manta.

Etonnant : en écrivant ce texte, le correcteur d’orthographe souligne d’une petite vague rouge le féminin de preux. Corrigeons cette injustice et penchons nous sur le pendant féminin des Neuf Preux.

Alors que le Moyen Âge a développé l’image d’une femme soumise et chrétienne, confinée à la sphère privée et surtout non armée, voilà qu’il propose au cours de ses dernières décennies des représentations de guerrières, armées de pied en cap, images élégantes, valorisées et positives d’une Antiquité païenne, qui bénéficient d’un succès éclatant. Issues d’un modèle masculin, les Neuf Preuses acquièrent rapidement leur propre renommée en opposition totale à l’idéal féminin prôné depuis des siècles !

 Tout d’abord, l’incarnation des valeurs chevaleresques (l’honneur, la prouesse) en la personne du preux remonte au XIème siècle; au XIVème siècle, le poète Jacques de Longuyon lui donne sa forme quasi définitive dans le Vœux du paon. J. de Longuyon compose un roman en vers entre 1312 et 1313, à la cour de l’évêque de Liège, le succès est immédiat. Il réunit pour la 1ère fois des héros répartis en trois triades : païenne, juive, chrétienne.

Il établit le canon des Neuf Preux, repris par Guillaume de Machaut et Eustache Deschamps. Ce canon n’évolue plus jusqu’ à la fin du Moyen Age, sont réunis dans la première triade Hector, Alexandre et César ; dans la deuxième Josué, David et Judas Macchabée ; enfin Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon composent la dernière triade. Le succès est européen : traductions, gravures, tapisseries … jusqu’aux cartes à jouer.

Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).
Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).

Au cours de la 2ème moitié du  XIVème siècle apparaissent les Neuf Preuses issues de l’histoire ou de la mythologie antique. L’inventeur des Preuses est peut-être Jehan Le Fèvre, officier au parlement de Paris et auteur connu en son temps. Entre 1373 et 1387, il compose le Livre de Lëesce

Qui sont –elles ? On compte quatre reines preuses et cinq amazones preuses

Sémiranis, reine de Babylone.

Sémiranis.
Sémiranis.

Sinope, Hippolyte, sa sœur, Ménalippe, Lampeto et Penthésilée souveraines des Amazones.

Tomirys, qui a vaincu l’empereur perse Cyrus. Teuca reine d’Illyrie, combat contre Rome. Déiphyle, femme de Tydée roi d’Argos, qui a vaincu Thèbes.

Mais cette liste, à l’inverse de celle des Neuf Preux, ne fut jamais véritablement fixée. Dans les pays germaniques, on substitue aux Amazones et reines de l’Antiquité une triade juive avec Esther, Judith et Yael, une triade païenne avec Lucrèce, Veturia et Virginie, et une triade chrétienne avec Sainte Hélène, Sainte Brigitte, et Sainte Elisabeth.

Les Preuses sont aussi représentées en guerrières casquées, avec armure, armes, et écus armoriés.

Elles rencontrent le même succès iconographique que leur pendant masculin (les ducs de Berry et de Bourgogne possèdent des « tappiz des Neuf Preuses »). De son vivant, Jeanne d’Arc est qualifiée de « dixième Preuse ». A la suite de Jehan Le Fèvre, c’est Eustache Deschamps à la fin du XIVème siècle qui s’empare du thème, dans une balade intitulée Il est temps de faire la paix et un poème Si les héros revenaient sur terre ils seraient étonnés.

Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps.

Au début du XVème siècle, Christine de Pizan évoque les Preuses dans son Livre de la Cité des Dames.

La sculpture s’empare du thème, le château de Coucy les met à l’honneur. Neuf statues sculptées au dessus du manteau d’une cheminée monumentale. Les statues ont aujourd’hui disparu, on peut tout de même les imaginer grâce aux dessins qu’avait réalisés Androuet du Cerceau au XVIème siècle repris au XIXème siècle par Viollet le Duc

A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
Vue du château de la Ferte-Milon
Vue du château de la Ferte-Milon

Pour en savoir en peu plus sur cette illustration et ce château : la seigneurie de La Ferté est sans doute d’existence très ancienne, mais n’apparaît dans les textes qu’au XIe siècle. Feritas Milonis acquiert une certaine importance au XIIIe siècle et est vraisemblablement dès cette époque le chef-lieu d’une prévôté et d’une châtellenie royales. L’ancienne ville était cernée d’une enceinte urbaine, encore partiellement visible de nos jours, datée par Jean Mesqui du début du XIIIe siècle. Après 1380, le comté de Valois tombe dans l’escarcelle de Louis, frère du roi Charles VI et futur duc d’Orléans. Après 1392-1393, le prince fait débuter l’énorme chantier de la Ferté. Il termine parallèlement le château de Pierrefonds. Son assassinat par des sicaires à la solde de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, le 23 novembre 1407, vient mettre un coup d’arrêt définitif aux travaux. Le rêve de Louis d’Orléans reste inachevé. La place se révèle toutefois suffisamment puissante pour soutenir victorieusement un siège en 1423. Henri IV ordonne le démantèlement de la place en 1594. La colossale façade se dresse sur le rebord d’un vaste plateau dominant le cours de l’Ourcq. Elle mesure une centaine de mètres de long pour une quarantaine de hauteur. Un large et profond fossé sec la protège du côté extérieur. Elle est flanquée de quatre tours de formes géométriques diverses. Celle située au nord, partiellement détruite, est carrée et ses angles sont garnis de contreforts. Au centre, deux tours en amande enserrent une porte cyclopéenne en ogive défendue par un assommoir, taillée, semble-t-il, pour quelque race divine aujourd’hui disparue. Leurs éperons, très saillants, présentent la particularité d’être désaxés. Cela confère à l’ensemble un aspect très harmonieux et assez unique. La tour sud enfin, cylindrique à l’origine, est aux deux tiers dérasée. Tours et courtines possèdent la même élévation. Des mâchicoulis à quatre degrés courent ininterrompus au faîte de l’édifice. Les murailles sont percées de nombreuses fenêtres, autrefois grillées. Elles étaient sans doute, pour les plus grandes, à meneaux. Leur présence, même dans les étages inférieurs, laisse entrevoir la volonté de l’architecte de limiter la défense aux seuls sommets. La Ferté-Milon s’inscrivait donc bien dans la logique essentiellement résidentielle des plus grands chantiers contemporains. Les motifs décoratifs dispersés sur toute la façade renforcent encore cette impression. Chaque tour est dotée d’une niche au cadre ciselé, abritant la statue de l’une des Neuf Preuses, thème très couru parmi la noblesse en ce XVe siècle naissant. Au dessus de la porte enfin, trône un exceptionnel haut relief représentant le couronnement de la Vierge. La délicatesse des sculptures souligne la recherche permanente de l’esthétisme absolu

(Source)

Violet le Duc à qui l’on doit un Moyen âge totalement revisité au XIXème siècle (on aime ou pas !!), a également mis la main à la pâte en « reconstruisant » la cheminée du château de Pierrefonds. Edifice construit par Louis d’Orléans à partir de 1396.

La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867

Penthésilée, la reine des Amazones à Angers. (dans un article passionnant, S. CASSAGNES-BROUQUET analyse la tenture d’Angers mettant en scène Penthésilée)

Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle.  Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.
Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle. Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.

La tenture d’Angers adopte un fond vert sombre éclairé par de multiples bouquets de fleurs jaunes et rouges, caractéristiques du style des tapisseries dites à « mille fleurs » fort en vogue à l’extrême fin du Moyen Âge. Ces tentures, produites de façon presque industrielle dans les ateliers des lissiers du nord du royaume de France et dans les villes de Flandres et de Brabant étaient destinées à orner les demeures aristocratiques et princières. Le goût des bergeries et des pastorales, les petites touches naturalistes, évoquées à Angers par la présence de deux petits lapins dans la bordure inférieure, sont partagés par de nombreuses tentures de l’époque, dont la célèbre Dame à la Licorne, une tapisserie à peu près contemporaine de celle d’Angers. Ces décors champêtres se peuplaient parfois de motifs héraldiques à la gloire de leurs commanditaires et plus rarement, pour les ouvrages de grand prix, de personnages et de scènes historiées souvent accompagnées de légendes en vers les explicitant. Au sommet de la tenture, une inscription en langue française, tissée en lettres gothiques noires sur fond blanc, sert de légende à la scène qu’elle domine. Une élégante jeune femme, au canon très étiré selon la mode du temps, se détache sur le fond des mille fleurs ; elle porte un petit casque à l’antique, une cuirasse dorée sous une longue jupe bleue ouverte un peu au-dessous de la taille. Elle laisse apparaître une jambe protégée par une jambière de métal doré et un pied chaussé d’une botte de cavalière. L’aspect militaire de son costume n’ôte rien à l’élégance courtoise de cette héroïne qui tient dans sa main droite un bâton de commandement et un cimeterre dans la main gauche. La jeune femme s’avance avec une tranquille assurance vers le spectateur, le pied gauche en avant, le visage impassible. À l’extrême gauche de la tapisserie, on devine ses armoiries disposées sur un écu, ce sont trois têtes féminines couronnées. Cet emblème héraldique ainsi que l’inscription sommitale permettent d’identifier ce personnage de guerrière sous les traits de Penthésilée.

Au grand siège de Troie Diomèdes requis,

À terre l’abatis tant qu’il en est mémoire

Avec mon armée tant d’honneur ay acquis

Que entre les princes suis en bruyt triumfatoire.

La légende met en avant les prouesses de la reine des Amazones. Sans même qu’il soit besoin de prononcer son nom, le public aristocratique qui avait la possibilité de contempler cette tapisserie l’identifiait sans peine. La tenture n’était d’ailleurs pas isolée à l’origine. Elle devait être beaucoup plus importante et comprendre au moins une série de neuf personnages, les neuf preuses, dont seule Penthésilée a été conservée. Elle a été découpée au niveau des armoiries de la reine à une époque inconnue. Peut-être appartenait-elle à une série encore plus ample figurant les neuf figures des preux et celles des preuses

(Source)

De nombreux ordres de chevalerie se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs: l’ordre de la Jarretière (Angleterre), les ordres de la Passion et du Porc-Espic (France)

La mode des Neuf  Preuses résiste pendant quelques décennies dans l’Europe du Nord Ouest, avant d’être balayée par de nouvelles figures d’héroïnes, plus pacifiques et plus chrétiennes

Comment comprendre le succès des neuf Preuses ?

Suivons les hypothèses émises par la médiéviste :

Le succès des Neuf Preuses est sans aucun doute à mettre en rapport avec le contexte guerrier que connaissent les régions où il s’épanouit aux XIVe et XVe siècles. L’apparition d’un dixième preux, puis d’une dixième preuse, permet d’éclairer d’un jour nouveau cet aspect de la question. Guillaume de Machaut eut le premier l’idée d’utiliser le thème des Preux à des fins politiques en créant un dixième preux dans son poème, la Prise d’Alexandrie, sous les traits de Pierre de Lusignan. Eustache Deschamps propose avec succès le connétable du Guesclin pour tenir ce rôle. Très vite, l’idée se fait de maintenir une symétrie entre les canons masculin et féminin en inventant une dixième preuse. De son vivant même, Jeanne d’Arc est qualifiée de Preuse. Un clerc français installé à Rome évoque en 1429 l’impact de la délivrance d’Orléans et n’hésite pas à comparer Jeanne à Penthésilée, la reine des Amazones. Au même moment, Christine de Pizan la compare aux neuf Preuses en précisant qu’elle les surpasse, dans son poème intitulé le Ditié de Jehanne d’Arc dans lequel elle évoque la victoire d’Orléans et le couronnement du Dauphin.

Hester, Judith et Delbora,

Qui furent dames de grant pris,

Par lesquels Dieu restora

Son peuple, qui fort estoit pris,

Et d’autres pluseurs ay apris

Qui furent preuses, n’y ot celle,

Mains miracles en a pourpris

Plus a fait par ceste Pucelle.

On peut penser que la facilité étonnante de l’accueil fait à la pucelle de Donrémy à la cour de France avait été préparée par les décennies de succès du thème des Preuses et la mode de la egregia bellarix.

Comment interpréter ce succès ? S’agit-il d’une simple mode, ou bien révèle-t-il, à l’instar de l’intervention de Jeanne d’Arc sur la scène politique et militaire, une crise beaucoup plus profonde ? Les Amazones représentent un bouleversement de l’ordre naturel ; en refusant la destinée qui leur est assignée, ces guerrières entrent dans le monde de la barbarie pour les auteurs antiques, repris par les Pères de l’Eglise et les compilateurs médiévaux. Cependant, le caractère « extraordinaire » de ces femmes guerrières peut aussi être utilisé pour légitimer l’ordre social existant. Il convient de rappeler ici que le thème littéraire des Neuf Preuses et son illustration iconographique sont des créations d’hommes, issues de l’imaginaire masculin, même si ils sont populaires auprès des femmes de l’aristocratie. Ils apparaissent dans un contexte guerrier catastrophique qui remet en cause la place de la chevalerie dans la société des trois ordres. La chevalerie occidentale est en crise comme l’a si bien démontré en son temps Johann Huizinga : « en tant que principe militaire, la chevalerie était devenue insuffisante; la tactique avait depuis longtemps renoncé à se conformer à ses règles ; la guerre aux XIVe et XVe siècles était faite d’approches furtives, d’incursions, et de raids ». Plus récemment, Philippe Contamine s’est à nouveau interrogé sur cette crise de la chevalerie à la fin du Moyen Âge, en soulignant que si elle décline dans la réalité guerrière, la chevalerie n’en demeure pas moins un modèle toujours exalté. Pour reprendre ses termes, le « phénomène ne mord plus sur la réalité, il s’évade dans l’imaginaire ».

Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.
Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.

Cette crise de la chevalerie sur laquelle s’était fondé l’ensemble des valeurs des hommes de l’aristocratie de France et d’Angleterre s’est probablement doublée d’une crise de la masculinité. Pour les femmes de la noblesse française, la guerre permanente signifie souvent l’absence des hommes, temporaire ou définitive, et la nécessité d’agir par elles-mêmes. La chevalerie, déchue de son rôle militaire, demeure pourtant un idéal de vie masculin, un idéal remis en question, plus fragile, auquel les femmes sont désormais invitées à participer. De nouveaux ordres se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs : comme l’Ordre de la Jarretière, l’Ordre de la Passion, l’Ordre du Porc espic. La chevalerie se fait courtoise, art de vie, elle se féminise. C’est alors qu’apparaissent les premières représentations de guerrières, Preuses et Amazones, armées de pied en cap.

(Source)

Vous vous souvenez, le Minotaure nous a occupé il y a quelques semaines, vous savez aussi que le nom de cet être hybride est aussi celui d’une revue surréaliste éditée par A. Skira entre 1933 et 1939. En 1936, Raoul Ubac y entame un travail sur le thème du combat de Penthésilée, reine des Amazones, l’une des neuf Preuses de l’Autonme du Moyen Age (J. Huizinga).

Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)
Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)