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d'une poule sur un mur.

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XIXè siècle

Graines de portraits.

Voici une manière de vous souhaiter à toutes et à tous une excellente année 2015, de vous remercier de votre fidélité et de vos remarques en savourant quelques portraits glanés cette année entre Tours, Lille, Roubaix, Quimper. Ils m’ont émue ou amusée, ils contiennent tous une parcelle de l’inextinguible beauté des sujets qui nous regardent depuis longtemps et que nous regardons maintenant.

Albert Küchler. Buste de femme de dos avec une perle dans les cheveux, 1845
Albert Küchler. Buste de femme de dos avec une perle dans les cheveux, 1845
Albert Küchler. Vieille femme italienne à la robe rouge et à la coiffure à rayures.
Albert Küchler. Vieille femme italienne à la robe rouge et à la coiffure à rayures.
Emile Vernon. Sous la lampe, 1902
Emile Vernon. Sous la lampe, 1902
Frans Depooter. Femme à la robe verte, 1934
Frans Depooter. Femme à la robe verte, 1934
John Hamilton Mortimer. Portrait présumé de lady Pigott tenant une estampe, 1775
John Hamilton Mortimer. Portrait présumé de lady Pigott tenant une estampe, 1775
Jules Boquet. La tasse bleue
Jules Boquet. La tasse bleue
Kennington. La cuisine ambulante, 1914
Kennington. La cuisine ambulante, 1914
Louis Adolphe Stritt. Le choix des broderies, vers 1930.
Louis Adolphe Stritt. Le choix des broderies, vers 1930.
Remy Cogghe. Madame reçoit, 1908
Remy Cogghe. Madame reçoit, 1908
Thomas Lawrence. Portrait de sir Georges Howland Beaumont. 1808
Thomas Lawrence. Portrait de sir Georges Howland Beaumont. 1808
Thomas Lawrence. Portrait de Charles William Bell
Thomas Lawrence. Portrait de Charles William Bell
Thomas Lawrence. Portrait des enfants d'Ascoyghe Boucherett. 1800
Thomas Lawrence. Portrait des enfants d’Ascoyghe Boucherett. 1800

 

Dévoiler le monde ?

Avant de commencer, il est d’usage de présenter quelques avertissements, je m’emploie donc à le faire sur le champ, ce blog n’est pas la page publique d’une spécialiste mais c’est celui d’une picoreuse qui sans arrières pensées va où le vent des lectures, des inspirations et des musiques la porte. Donc, vous ne trouverez pas dans ce billet des interprétations originales, des analyses iconographiques inédites, d’autres le font beaucoup mieux et avec beaucoup plus de sérieux que moi. Fin des prolégomènes, entrons dans le vif du sujet.

Je vous propose de relire la définition du  mot « voile », non pas celle d’un dictionnaire de noms communs mais de l’Encyclopédie des Symboles ( la version de 1996 parue au Livre de Poche) et de tenter une correspondance avec des œuvres d’art croisées au gré des expositions, des voyages, des découvertes et des lectures.

Que dit l’article ?

Le voile symbolise en générale l’aliénation ou le renoncement au monde extérieur, la modestie et la vertu. Autrefois, les femmes et les jeunes filles se rendaient voilées aux offices, indiquant qu’elles se détournaient de la vanité terrestre […]. Dans la vertu courtoise du Moyen Age, le voile était aussi répandu et il s’est perpétué jusqu’à aujourd’hui dans le voile de la mariée et les voiles de deuil de deuil de la veuve […] Plus profondément, le voile peut-être l’attribut de la divinité, derrière laquelle elle se dérobe tout en invitant à le soulever pour découvrir son principe si on sait s’en montrer digne. C’est ainsi qu’Isis, par exemple portait un « voile à sept couleurs » à la riche descendance : Il semble bien en effet qu’en ait dérivé à travers les siècles le voile bleu dont on dote généralement la Vierge Marie tout aussi bien que ce qu’on appelle aujourd’hui la fameuse « danse des viles ». Si celle-ci est purement considérée de nos jours comme un spectacle à connotation érotique, son origine semble remonter à un rituel à un rituel religieux où l’érotisme était en avant tout « sacré », et dont la fin introduisait à la nudité abyssal du Féminin et du Maternel. Une conception est proche est celle qu’on les hindous du « voile de la maya », le monde des phénomènes dans lequel nous vivons, la manifestation du Principe qui nous en cache la réalité pure. La maya est cependant le résultat d’un acte d’amour sans lequel l’homme n’existerait pas, ni n’aurait conscience qu’il existe une Réalité voilée […]. Le voile est donc nécessaire à l’existence, de même qu’il invite au dévoilement de la Vérité l’homme en quête de sagesse ou de réalisation de soi-même (identité de l’Atman et du Brahman, « Tu es Cela »). Cette notion d’un voile qui dérobe la splendeur de la Vérité est évidemment à l’origine du véritable ésotérisme, c’est-à-dire de toute doctrine professant qu’il existe une lumière cachée derrière les textes, les mots ou les symboles, et qu’il importer de dévoiler cette lumière en la rendant apparente. Ici, l’ésotérique est donc ce qui est « dedans » et invisible et l’exotérique ce qui est « dehors et directement visible. Pour passer de l’un à l’autre, il faut passer du regard des « yeux de la chair » à celui des « yeux du feu » et de la vision sensible à la vision du visionnaire. Dans le renversement induit par cette quête d’ordre mystique, le caché devient alors apparent tandis que l’apparent se cache à son tour. […] Dans l’Europe chrétienne, le voile est l’attribut de sainte Ludmilla qui fut étranglée avec un voile et de la margravesse Agnès d’Autriche dont on retrouva longtemps après sa mort le voile emporté par le vent, découverte légendaire qui est à l’origine de la fondation par saint Léopold de l’abbaye Klosterneuburg à l’endroit même où la découverte eut lieu

Le but n’est pas ici de commenter un article de dictionnaire, quoiqu’il y aurait fort à dire : le voile semble être exclusivement réservé à l’appareil féminin Ce qui est plus intéressant de mon point de vue est l’emploi de certaines formules comme celles-ci  : dévoiler la lumière ou encore la possibilité d’une Réalité voilée, voilà qui est plus inspirant. Cette lecture invite ainsi au voyage dans un musée imaginaire, en se remémorant les cimaises un jour visité, Mnémosyne vous prend par la main et des œuvres d’art réapparaissent à votre conscience et forme un kaléidoscope enchanteur : des œuvres religieuses, des huiles sur toile mettant en scène des mythes, des portraits, des sculptures …Allons y voir plus près.

Antonello da Messina, La Vierge de l'Annonciation. 1476, Palerme
Antonello da Messina, La Vierge de l’Annonciation. 1476, Palerme.

Le voile bleu de la Vierge Marie, pourquoi bleu ? La plus célèbre est celle L’Annonciation de la Vierge d’Antonello de Messine conservée à Palerme, l’artiste peint cette Vierge vêtue d’un voile d’un bleu intense vers 1475-1476. Le voile cerne au plus près son visage, Marie semble être surprise en pleine lecture. Il s’agit d’une composition sobre et c’est le bleu du voile qui domine la composition. Antonello de Messine ne sera pas le seul à peindre des Vierges au voile bleu. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la couleur Bleu, Michel Pastoureau explique que le bleu qui avait été une couleur nouvelle à partir du XIème siècle, devient une couleur morale entre le XVème et le XVIIème siècles. Pensons par exemple à Philippe de Champaigne qui s’inscrit à la fin de la période singularisée par l’historien des couleurs. Vers 1660, l’artiste peint une Vierge de Douleur actuellement conservée au Louvre et qui avait été saisie à l’église Sainte-Opportune à la Révolution. A partir des années 1645-1648, Philippe de Champaigne se rapproche de Port Royal et opère sa conversion au jansénisme (un courant rigoriste du catholicisme qui tire son nom du prêtre Cornélius Jansen et qui dans au milieu du XVIIème devient aussi le support d’une contestation politique). La palette du peintre se fait « plus sobre, plus grave, plus sombre »

Philippe de Champaigne, La Vierge de douleur au pied de la croix vers 1660, Paris, Louvre
Philippe de Champaigne, La Vierge de douleur au pied de la croix vers 1660, Paris, Louvre

Ici le voile fait office de vêtement intégral nous laissant voir le visage de douleur, les mains jointes et les pieds croisés de la Vierge, les bleus occupent une place importante, « autorisant mieux que toute autre les jeux de lumière et de saturation tout en conservant à la palette d’ensemble son caractère austère et profondément religieux ». Ici, c’est un bleu subtil car il est à la fois saturé et retenu, c’est pour M. Pastoureau « un bleu moral ». Dans les deux œuvres que nous venons de survoler le voile est peint, voyant, omniprésent, enveloppe les deux Vierges, le voile leur confère une identité religieuse, il est le sujet du tableau : enlever le voile, que resterait-il ?

La définition qui fait ici office de fil conducteur nous convie à nous interroger sur la  Réalité voilée  dont il faut, afin d’y mieux voir, ôter le voile. Une œuvre met vient à l’esprit, celle de Tintoret, Vénus et Vulcain :

Tintoret, Vénus et Vulcain, Munich
Tintoret, Vénus et Vulcain, Munich

Vous connaissez l’histoire, il s’agit de la mise en scène d’un adultère : Vulcain est averti de l’adultère de sa femme Vénus, il intervient dans le but de  surveiller sa femme alors que Mars l’amant de celle-ci se cache sous la table visiblement en train d’être trahi par un chien qui aboie dans sa direction. Vulcain penché au-dessus du lit et du corps nu de Vénus, évoque un satyre découvrant une nymphe.

Vénus couvre t-elle  sa nudité d’un voile transparent ou bien cherche t-elle au contraire à dévoiler cette nudité pour séduire Vulcain qui oublie ce qu’il est venu chercher? Il est distrait, ce qu’il voit là avec ce dévoilement le rend aveugle, il ne voit que ce qu’il y a entre les cuisses de sa femme. Observez la scène dans  le miroir et vous comprendrez ce qui va se passer dans les minutes qui suivent. Le voile ne cache plus ce qu’il est censé dissimuler et le miroir-bouclier montre le futur. La nature se révèle en se cachant, tout comme la parole désigne en se taisant, c’est la dialectique du secret et de dévoilement.

 A y voir de plus près, un voile, et pas des moindres, m’avait échappé, celui du plus célèbre portrait de l’histoire de la peinture occidentale : La Joconde de Léonard de Vinci

L. de Vinci, La Joconde,  vers 1503-1506, détail.
L. de Vinci, La Joconde, vers 1503-1506, détail.

Le voile est « fin et flou », c’est (à mon sens) D. Arasse qui en parle le mieux, et de la manière la plus sensible dans ses Histoires de peintures. Pour lui, ce portrait s’inscrit dans « le temps fugitif et présent de la grâce ».

L’art occidental du XVIème siècle a voilé les femmes, mais pas n’importe lesquelles et pas n’importe comment. Forcément, on pense immédiatement à Lucas Cranach et à ses jeunes filles à peine nubiles, posant nues dans une nature érotisée (le miel, la source qui coule …) vêtue de simple voile transparent.

Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery
Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washinton, National Gallery. Détail Visage avec voile
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Visage avec voile.
Cranach l'Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Corps voilé
Cranach l’Ancien, La nymphe à la source, 1537, Washington, National Gallery. Détail Corps voilé.

Au début du XVIème, l’art européen opère quelques ruptures, le nu dans l’art de l’Europe du Nord renonce aux canons antiques, alors qu’ils s’imposent comme référence pour les artistes de la Renaissance : les formes idéales des déesses italiennes laissent place à des morphologies qui semblent bien plus humaines que divine, les hanches sont étroites, les seins sont petits et hauts placés, la taille est fine. Ce sont des femmes qui sont déshabillées et le voile transparent dont Cranach les pare n’est pas pour rien dans la séduction et la fascination qu’elles opèrent sur les spectateurs-trices. Comparons la Nymphe endormie de Cranach et la Venus de Giorgione

Giorgione et Titien La Vénus endormie, vers 1507, Paris, Louvre.
Giorgione et Titien La Vénus endormie, vers 1507, Paris, Louvre.

Pas de voile chez Giorgione, de plus le drapé rouge servant d’oreiller à la Vénus de Giorgione devient une robe identifiable grâce à la manche qui dépasse sous le bras de la nymphe de Cranach, et cette nymphe là est éveillée, elle vous fixe du regard pendant que la Venus semble bercer par les bras de Morphée. Vénus cache pudiquement son sexe tandis que la nymphe de Cranach dans un abandon tranquille pose sa main sur sa cuisse et pour recouvrir son sexe, un voile ! Le voile sur la peau s’enroule autour des bras et glisse sur une aisselle, une cuisse et se tend devant le pubis, le voile ne dissimule pas ce qu’il est censé recouvrir, il participe dès lors de la stratégie de séduction parce que Lucas Cranach l’Ancien, artiste exceptionnel menant une carrière, citoyen de Wittenberg, peintre de cour pour le compte de l’électeur Frédéric III le Sage, ami intime de Luther, donne à voir le spectacle de la nudité dévoilée.

Cranach ne se contentera de cette nymphe, et transformera à maintes reprises le corps de la femme (très jeune femme) en pur objet du désir.

Lucas Cranach l'Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel,Musée de Beaux Arts de Belgique, 1531
Lucas Cranach l’Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel,Musée de Beaux Arts de Belgique, 1531
Lucas Cranach l'Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel, Italie, Rome, Galerie Borghèse
Lucas Cranach l’Ancien. Venus et Cupidon voleur de miel, Italie, Rome, Galerie Borghèse.

En écrivant ces lignes, je m’interroge : ne suis-je pas victime d’anachronisme ? Ne suis-je pas en train d’effleurer ces œuvres avec le regard de l’époque à laquelle j’appartiens, celle d’une société fascinée par la transparence ? Mais ceci est un autre sujet.

Replongeons-nous dans le XVIème siècle finissant pour admirer l’œuvre d’un anonyme qui, lui, place la femme entre deux âges

Anonyme.La Femme entre deux âges, vers 1575
Anonyme.La Femme entre deux âges, vers 1575

Aucun meuble, aucun objet. Trois personnages occupent le premier plan, ils sont de grandeur natur elle et sont représentés jusqu’à mi-jambes. Une jeune femme est au centre, face au spectateur, et nous voyons de profil, à gauche un jeune homme, à droite un vieillard, tournés l’un vers l’autre. La jeune femme n’est vêtue que d’un voile transparent qui enveloppe son corps et couvre ses cheveux;  ceux-ci sont ramenés en arrière, dégageant le front, et retombent en boucles sur les épaules. Elle porte un collier et à chaque poignet un bracelet. A son voile sont attachées deux perles, l’une sur le front, l’autre sur la gorge.

Que voit-on ? La femme, personnage central, sa nudité est sublimée par ce qui la cache et la révèle : la transparence de son voile. Le voile ici comme chez Tintoret autorise la nudité et invite à la tentation de la chair.

En pensant au voile bleu de la Vierge, un bleu intense, fascinant, j’ai rouvert le livre Couleurs de M. Pastoureau dans lequel il invite le lecteur à un voyage polychromique et universel « voir toutes les images du monde en 350 photos ».

Policiers en position anti-émeutre devant un stade, Kaboul. Ahmad Masood
Policiers en position anti-émeute devant un stade, Kaboul. Ahmad Masood.

Cette photographie me comble de perplexité car elle fonctionne par contrastes : celui des couleurs, le plus évident ; celui des pesanteurs. Je m’explique, le voile intégral bleu qui recouvre une femme semble lui conférer avec élégance et légèreté une audace, voire une force inexpugnable face à un mur de soldats dans leur « uniforme » noir matraque au poing. La légèreté du carcan, voilà un oxymore photographique qui laisse songeur ! Le voile léger qui enferme, affirmerait sa puissance voire sa liberté de mouvement face à une force monolithique noire, au même titre que l’apparente fragilité s’impose face à la puissance de feu, cela fait surgir deux autres images qui font s’affronter la fragilité et la force, la première semblant gagner la bataille médiatique :

Marc Riboud, la jeune fille à la fleur, Washington, 1967
Marc Riboud, la jeune fille à la fleur, Washington, 1967
Place Tian'anmen, 1989, un homme face aux chars du pouvoir.
Place Tian’anmen, 1989, un homme face aux chars du pouvoir.

Vous me direz que je m’éloigne (c’est la raison pour laquelle les photos sont plus petites), je dois confesser cette digression et revenir au sujet annoncé par le titre de ce billet et surtout songer à conclure cette page un peu bavarde et vous proposer deux, trois chemins forcément de traverse : la sculpture, la photographie, la peinture paysagère..

Le voile à recouvert certaines œuvres ou plus exactement certaines œuvres vous marquent parce qu’elles s’offrent derrière un voile, je pense ici à Antonio Corradini dont j’ai croisé la Femme voilée allégorie de la Pureté (intéressant quand on y songe ou révoltant quand on y pense !!)

Antonio Corradini.
Antonio Corradini.

Quand je l’ai vu, je ne me suis penchée ni sur la plaquette portant le titre de l’œuvre ni sur l’allégorie présentée dans le guide à l’usage des pérégrins, elle était là, au premier étage, dans la bibliothèque de la Ca’Rezzonico de Venise. La virtuosité de l’artiste m’a cueillie : Antonio Corradini est parvenu à rendre le marbre transparent pour laisser entrevoir tous les détails du visage sous le voile; même s’il s’agit d’une allégorie religieuse, la sculpture transmet l’image sensuelle d’une jeune femme plongée en elle-même. Je vous conseille la lecture de ce billet sur un autre blog wordpress : le jardin des arts.

Il est temps de conclure et de reposer le voile sur le monde avec cette encre de Chine de 1837 signé Fédor Pétrovitch Tolstoï :

Tolstoï F.P. Trompe-l'oeil. 1837.
Tolstoï F.P. Trompe-l’oeil. 1837.

Comme je ne pourrais pas mieux écrire que la description proposée par Anna Antonova,  je me permets de la citer in extenso : Nature morte en trompe-l’oeil, dans laquelle le peintre donne l’illusion quasi parfaite d’une feuille d’album. Avec une virtuosité exceptionnelle, le maître recouvre la feuille d’une mince pellicule d’encre blanche, créant l’impression d’un papier translucide, à travers lequel on distingue un paysage. Il déploie un art consommé pour peindre le bord déchiré, les coins cornés, le papier froissé, les pliures, et parvient à tromper le spectateur en l’incitant à soulever le papier. Les linéaments flous des arbres, des édifices anciens, des silhouettes, retiennent notre attention par leur mystère, mais la fine pellicule nous cache à jamais le tableau. Tolstoï combine magistralement la réalité et l’imagination, la précision trompeuse et l’inachèvement romantique.

Nous finissons notre voyage par un ultime voile, un voile de notre époque contemporaine, celle du XIXème siècle : le voile des âmes et des spirites.

Photographie spirite (spectre et voiles) vers 1910 Album de photographies spirites
Photographie spirite (spectre et voiles) vers 1910 . Album de photographies spirites.

Pour aller un peu plus loin :

1) Arasse Daniel : Histoires de peintures, Denoël, 2004.

2) Arasse Daniel : On n’y voit rien, Folio Essais, 2000.

3) Dictionnaire culturel du christianisme, Cerf, 1994.

4) La Russie romantique, Chefs-d’œuvre de la galerie nationale Trétiakov Moscou, Paris, 2010.

5) Malherbe Anne: La Vierge au voile, étude iconographique

http://labyrinthe.revues.org/292

6) Pastoureau Michel: Bleu, Seuil, 2000.

7) Pastoureau Michel : Couleurs, 2010.

9) Pedrocco Filippo : Ca’Rezzonico, Musée du XVIII siècle vénitien, Marsilio 2005.

10) Tristan Frédérick : L’œil d’Hermès, Arthaud, 1982.

Un lundi au Père-Lachaise.

Promenade dans LE cimetière parisien.

Chemin Mehul. Père Lachaise
Chemin Mehul. Père Lachaise

Ne partez pas ! Ce n’est pas un billet érudit sur le plus célèbre cimetière de Paris, seulement le retour sur une déambulation du jour,  déambulation  servie toute fraiche. Ce matin, le jour offrait cette couleur azure hivernale si rare jouant de ses  contrastes sur les façades des immeubles, les traces de condensation des avions striaient le ciel. Je me suis dit que la journée allait être ensoleillée et que c’était le moment de sortir ses guêtres. En bonne urbaine, soucieuse de la qualité de l’air je visite Air Parif, c’est comme un tic, je ne peux m’y soustraire avant une balade francilienne. Remarquez, je ne me pose même pas l’ombre de la question quand je suis partout ailleurs ! Bref, le site et les médias locaux annonçaient un pic de pollution à pas mettre un vieux, un jeune, un pulmonaire, un asthmatique dehors.

Air Parif le 09 décembre 2013
Air Parif le 09 décembre 2013

Comme demain c’est pire, mieux vaut sortir aujourd’hui et entrer au Père-Lachaise.

Ce cimetière a toujours exercé sur mon petit esprit une réelle fascination, je l’ai découvert en arrivant dans la capitale, je l’ai arpenté, emprunté par les petits chemins pierrés ou pas qui séparent les concessions, je l’ai respiré à toutes les saisons, je l’ai observé par tous les temps, à chaque fois il était le miroir de mon état d’esprit : joyeux, mélancolique, impertinent, romantique (version XIXème siècle avec mousse et gisant), voire hilare et irrévérencieux car marcher sur les morts ça a quand même de la gueule, curieux (que se cache t-il sous les pierres qui se descellent des caveaux abandonnés?). A bien y réfléchir une partie de ce cimetière est un véritable terrain de jeux : on y va, on s’y perd, on y croise des chats, des touristes avec des plans, des vieux aux pas nonchalants et des chalands qui s’assoupissent sur les bancs, d’en haut on regarde la ville ! A aucun moment, ce lieu ne se ferme.

Père-Lachaise. Invitation à pérégriner.
Père-Lachaise. Invitation à pérégriner.

Ce cimetière n’est pas qu’un lieu de sépulture individuelle, il condense des mémoires : celle des guerres du XXème siècle, celles des déportations, celles des résistances, celles des anonymes et des grands noms qui se côtoient dans les mêmes allées.

Il faut maintenant entrer dans les allées

Pérégriner au cimetière du Père-Lachaise.
Pérégriner au cimetière du Père-Lachaise.

Aujourd’hui ce cimetière est un lieu baigné de lumière, le soleil d’hiver chauffe les mousses, éclaire les pierres pendant quelques petites heures,  l’astre brillant en hiver me rappelant à l’urgence d’une vie unique et essentiellement éphémère. Le spectacle est assez rare pour vouloir l’emprisonner en quelques clics présomptueux.

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Dans certaines allées des anonymes, des capitaines d’industries, des comédiens dont l’épitaphe gravait le souvenir éternel et que nous ne connaissons pas ou plus, quelques pavés foulés et les promeneurs sont entourés de la statuaire de grands hommes et de quelques femmes.

Les grands hommes. Balzac. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Balzac. Père-Lachaise.
Les grandes femmes. Hubertine Auclert. Père-Lachaise.
Les grandes femmes. Hubertine Auclert. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Géricault. Père-Lachaise.
Les grands hommes. Géricault. Père-Lachaise.

Le cimetière change de physionomie et le sens que l’on peut cultiver dans son rapport à la mort, à sa mort, se transforme en haut du cimetière : après avoir visité le columbarium (dont le nom dérivé de l’expression « niche de pigeon » laisse perplexe), on longe le mur des fédérés, les pelouses funéraires, les jardins du souvenir

Père-Lachaise. Columbarium
Père-Lachaise. Columbarium
Père-Lachaise. Crematorium.
Père-Lachaise. Crematorium.

La promenade vous enveloppe d’une impression que l’on voudrait voir s’éloigner, cette impression qui vous enveloppe et vous laisse un peu seul au monde, celle de votre inéluctable finitude, dans ces cas là, vous vous dites que seul le clown sauve.

Père-Lachaise. Plaque A. Zavatta.
Père-Lachaise. Plaque A. Zavatta.

Si je tente de concevoir un rapport apaisé à la mort, en sachant qu’il s’agit d’une vaine futilité, je crois que de cette promenade urbaine de début d’hiver je retiendrai ces deux images :

Père Lachaise. Concession Raspail.
Père Lachaise. Concession Raspail.
Père-Lachaise. Concession Constant Graux.
Père-Lachaise. Concession Constant Graux.

Ne soufflez pas trop, vous avez échappé au chat se dorant la pilule sur le marbre (non! c’est trop froid, même pour un petit félidé des villes), sur la pelouse funéraire ou le freu avec un son bec un gros bout de pain. Vous ne me croyez pas? Vous avez tort …. :

Le freu du Père-Lachaise
Le freu du Père-Lachaise.

Il faudra, un jour, que je vous parle de ce cimetière à l’agencement hors de compréhension pour ceux qui pensent que les morts doivent être ensevelis : le cimetière de l’île de San Michele à Venise.

L’histoire entre rêve et plaisir. A consommer sans modération.

L’histoire entre rêve et plaisir – La Vie des idées.

Pour rencontrer Alain Corbin, l’historien qui bouscule avec élégance les idées reçues et qui invite à labourer des terres que l’on croyait muette ou qu’on pensait ne pas advenir, je vous laisse en compagnie de l’entretien qu’il accorde à Ivan Jablonka.

Entretien avec Alain Corbin

Alain Corbin rend sensible les odeurs du bocage, le son des cloches qui se sont éteintes, le bruit d’une ville disparue; dans une invitation au voyage, il nous fait croiser des putes, des bordels et des « cannibales » et rend vie à des hommes morts sans laisser de traces et peut-être aurez vous la chance de gouter le désir du rivage. Allez lire (oui, je crois que c’est une injonction comminatoire) Alain Corbin, prenez, ouvrez et lisez au hasard un de ces livres, vous allez vous offrir un voyage dans le temps et de la connaissance qui rend sensible au monde.

Une invitation à monter dans les arbres : La douceur de l’ombre, ouvrage paru en 2013.

La Douceur de l'arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.
La Douceur de l’arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.

Voici sa bibliographie :

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, 1978.
Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Flammarion, 1982.
Le Village des cannibales, Paris, Flammarion, 1986.
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Flammarion, 1988.
Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1994.
Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998.
Histoire du corps (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2005, 3 vol.
L’Harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2007.
Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011.
Histoire de la virilité (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2011, 3 vol.
La Douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013.
La Pluie, le Soleil et le Vent. Une histoire de la sensibilité au temps qu’il fait (dir.), Paris, Aubier, 2013.

L’histoire entre rêve et plaisir. A consommer sans modération.

L’histoire entre rêve et plaisir – La Vie des idées.

Pour rencontrer Alain Corbin, l’historien qui bouscule avec élégance les idées reçues et qui invite à labourer des terres que l’on croyait muette ou qu’on pensait ne pas advenir, je vous laisse en compagnie de l’entretien qu’il accorde à Ivan Jablonka.

Entretien avec Alain Corbin

Alain Corbin rend sensible les odeurs du bocage, le son des cloches qui se sont éteintes, le bruit d’une ville disparue; dans une invitation au voyage, il nous fait croiser des putes, des bordels et des « cannibales » et rend vie à des hommes morts sans laisser de traces et peut-être aurez vous la chance de gouter le désir du rivage. Allez lire (oui, je crois que c’est une injonction comminatoire) Alain Corbin, prenez, ouvrez et lisez au hasard un de ces livres, vous allez vous offrir un voyage dans le temps et de la connaissance qui rend sensible au monde.

Une invitation à monter dans les arbres : La douceur de l’ombre, ouvrage paru en 2013.

La Douceur de l'arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.
La Douceur de l’arbre. Entretien à la Matinale, France Musique.

Voici sa bibliographie :

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, 1978.
Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Flammarion, 1982.
Le Village des cannibales, Paris, Flammarion, 1986.
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Flammarion, 1988.
Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1994.
Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998.
Histoire du corps (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2005, 3 vol.
L’Harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2007.
Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011.
Histoire de la virilité (codir. avec J.-J. Courtine et G. Vigarello), Paris, Seuil, 2011, 3 vol.
La Douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013.
La Pluie, le Soleil et le Vent. Une histoire de la sensibilité au temps qu’il fait (dir.), Paris, Aubier, 2013.

 

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