Gueules d’anges.

Qu’est-ce qu’un ange ?

Au-delà de l’évidence suivante : un être asexué muni d’ailes qui ne semble connaître aucune des souffrances humaines bien qu’il les annonce, les observe, les accompagne et leur survit..

Nous savons aussi que l’ange est rebelle, à ce titre il porte en lui toute la chute de l’humanité. Il est ainsi malaisé de choisir entre :

un ange de la mort,

La Parque et l'Ange de la Mort. Moreau Gustave (1826-1898).
La Parque et l'Ange de la Mort. Moreau Gustave (1826-1898).

 

Un ange annonciateur dans l’Ancien Testament (celui venant annoncer la naissance d’un fils au vieil Abraham et à son épouse incrédule, Sarah)

Jan PROVOST. Mons, vers 1465 - Bruges, 1529
Jan PROVOST. Mons, vers 1465 - Bruges, 1529

Un ange annonciateur du Nouveau Testament, comme celui que met en scène Piero della Francesca dans ce sublime polyptique de Saint Antoine.

Piero della Francesca. Polyptique de Saint Antoine. 1468.
Piero della Francesca. Polyptique de Saint Antoine. 1468.

Des anges au tombeau du Christ :

Manet Edouard (1832-1883).Les anges au tombeau du Christ (Le Christ mort aux anges)
Manet Edouard (1832-1883).Les anges au tombeau du Christ (Le Christ mort aux anges)

Ou encore des anges porteurs :

Francesco TREVISANI. Le Christ mort porté par des anges  Vers 1705 – 1710. H. : 0,34 m. ; L. : 0,28 m.
Francesco TREVISANI. Le Christ mort porté par des anges Vers 1705 – 1710. H. : 0,34 m. ; L. : 0,28 m.

Ou enfin des anges musiciens :

 

Afin de rendre le propos plus aisé, cet article n’abordera qu’une période historique, le Moyen-Age et une seule question : Comment sont pensés et représentés les anges dans le christianisme ?

Nicole Lemaître donne de l’ange la définition suivante : (Gr angelos, lat angelus, qui traduit l’hébreu « messager »). Etre spirituel créé par Dieu, dont la fonction principale est d’être son messager : dans l’Ancien Testament, c’est le rôle dévolu à « l’Ange de Yavhé ». Dans le Nouveau Testament, « l’Ange du Seigneur » garde la même fonction, annonçant à Joseph la naissance de Jésus et lui ordonnant de fuir en Egypte, proclamant la résurrection ou la fin des temps.

Ils ont aussi pour mission de louer perpétuellement  le Seigneur et de protéger son peuple. Ils peuvent aussi être des agents de la colère divine, comme « l’ange exterminateur », mais ils sont souvent considérés comme des protecteurs.

 

Arche d'Alliance. Les « chérubins » et les « séraphins ».
Arche d'Alliance. Les « chérubins » et les « séraphins ».

 

Toute une « angélologie » de plus en plus élaborée s’est développée dans le monde juif (voir les Apocryphes) et dans le monde chrétien (notamment avec le Pseudo – Denys : il groupe les anges en neuf chœurs, chargés de purifier, d’illuminer et d’achever la Création). Depuis Grégoire le Grand, ils sont classés dans une hiérarchie qui comprend les archanges, les chérubins et les séraphins. Le culte des anges se développent au Moyen Age, il est abandonné par les Eglises issues de la Réforme, il est conservé dans les Eglises orthodoxe et catholique, où s’est généralisé le culte des « anges gardiens ».

Les archanges sont Michel (« Qui est comme Dieu», protecteur de l’Eglise, guerrier terrassant le Dragon), Gabriel (« Dieu est fort », annonce la naissance de Jean Baptiste et de Jésus), Raphaël (« Dieu guérit »). Les anges révoltés contre Dieu sont précipités hors du ciel et vaincus par l’archange saint Michel, ils deviennent des démons, leur chef est Satan. Et Uriel ….

Au Moyen – Age s’élabore une angéologie. Les doctrines médiévales des anges s’inscrivent dans une longue tradition religieuse et philosophique qu’elles prolongent et enrichissent de nouveaux contenus.

Quelles sont les sources majeures de l’angéologie médiévale ?

Littérature biblique: données éparses résumés en quatre éléments majeurs (élaborées par les Pères de l ‘Eglise dans une confrontation constante avec le judaïsme et la culture gréco – romaine) :

  1. Les anges sont  intermédiaires entre Dieu et les hommes.
  2. Les anges assument un corps pour apparaître aux humains.
  3. Certains sont restés fidèles à Dieu.
  4. Certains se sont rebellés (les démons).

De l’Antiquité au Moyen Age contributions de deux figures majeures :

Saint Augustin : commentaire de la Genèse; la créature angélique est présentée comme une nature intellectuelle dont l’agir est d’ordre cognitif; l’ange connaît tous les objets dans leurs raisons idéales. Dans la Cité de Dieu, Augustin intègre cette conception à une vision eschatologique qui devient prépondérante et qui associe la réalité angélique à la doctrine de la prédestination. Les anges y apparaissent comme les citoyens de la cité céleste, opposés aux anges rebelles ou démons assimilés aux dieux du paganisme. Les créatures angéliques sont situées au carrefour de la doctrine des deux cités et de la doctrine de la prédestination.

AMBROGIO DA FOSSANO, BERGOGNONE IL (dit).SAINT AUGUSTIN ET UN DONATEUR AGENOUILLE(4e quart 15e siècle ; 1er quart 16e siècle)
AMBROGIO DA FOSSANO, BERGOGNONE IL (dit).SAINT AUGUSTIN ET UN DONATEUR AGENOUILLE(4e quart 15e siècle ; 1er quart 16e siècle)

 

Icône de Saint Denys l'Aréopagyte
Icône de Saint Denys l'Aréopagyte

Denys le Pseudo – Aréopagite. Il est tributaire du néoplatonisme de Proclus, il présente le monde angélique comme une articulation entre le monde humain et la réalité divine. Les anges représentent la médiation nécessaire dans la dynamique d’assimilation et d’union avec Dieu. Les anges sont de nature purement spirituelles, intelligentes et intelligibles; ils forment la hiérarchie céleste structurée de manière triadique, i.e. en trois ordres comprenant chacun trois types de créatures spirituelles :

a)      1er ordre : Séraphines, Chérubins, Trônes.

b)      2ème ordre : les Dominations, les Vertus et les Puissances.

c)       3ème ordre : les Principautés, les Archanges, les Anges.

L’univers angélique exerce deux fonctions : la manifestation de la réalité divine et la conversion du créé vers le Principe Premier.

La conception dionysienne qui fait du monde angélique l’élément charnière des mouvements de processions et d’assimilation à Dieu alimente les angélologies médiévales à caractère spéculatif et métaphysique.

Tradition philosophique gréco – arabe :

La cosmologie aristotélicienne : le monde des sphères célestes, qui occupe la place intermédiaire entre le monde sublunaire et le principe premier (premier moteur immobile), est mû d’un mouvement circulaire, uniforme et éternel, dont la cause est identifiée par Aristote avec des substances séparées de nature intellectuelle; l’existence de réalités intermédiaires immatérielles est ainsi exigée par le fonctionnement de la dynamique universelle.

Avicenne entouré de quelques-uns de ses disciples – Miniature illustrant un ouvrage de médecine rédigé en Arabe – Bibliothèque ambrosienne de Milan.
Avicenne entouré de quelques-uns de ses disciples – Miniature illustrant un ouvrage de médecine rédigé en Arabe – Bibliothèque ambrosienne de Milan.

 

Avicenne adopte cette cosmologie et l’associe à la doctrine néoplatonicienne de l’émanation des êtres à partir du premier principe : entre celui – ci et le monde matériel,  Avicenne place  dix intelligences. Il identifie le monde intermédiaire céleste gouverné par des intelligences avec le monde angélique de la tradition islamique, si bien que sa cosmologie se présente aussi comme une angélologie. Avicenne exerce une influence importante chez les penseurs latins

 

 

Le Livre des causes : compilation arabe de théorèmes issus des Eléments de théologie de Proclus et véhicule une métaphysique néoplatonicienne. La diffusion importante de cet écrit au XIIIème réserve une place importante à la problématique des réalités intermédiaires.

Proclus.
Proclus.

Il est possible de dégager deux tendances dans l’angélologie médiévale :

Une tendance minoritaire qui refuse l’identification des anges de la tradition chrétienne avec les substances séparées de la tradition philosophique au nom de la séparation méthodique entre théologie et philosophie. Tendance issue d’Albert le Grand et développée par Dietrich de Freiberg. Les anges sont dans un horizon exclusivement moral et théologique, l’ange envoyé de Dieu et ministre de la Providence.

Une angélologie philosophique. Identification des anges avec les intelligences / substances séparées. L’ange est une médiation indispensable dans l’ordre naturel des choses et une articulation nécessaire de la structure de l’univers : sa cohésion repose sur les réalités intermédiaires qui assurent la continuité entre les degrés extrêmes que sont Dieu au sommet et les réalités matérielles au niveau inférieur de la chaîne des êtres.

Pour poursuivre, une recherche qui comblera vos attentes

Y. Cattin, Ph. Faure : Les Anges et leur image au Moyen – Age, Zodiaque, 1999.
Y. Cattin, Ph. Faure : Les Anges et leur image au Moyen – Age, Zodiaque, 1999.

Il serait déraisonnable et/ou prétentieux de penser vouloir tout dire en un article, donc, vous ne trouverez ici que quelques exemples d’une iconologie et iconographie angélique foisonnante.

Commençons par une mosaïque exécutée dans les années 1140, sous le règne de Roger II de Sicile, par des artistes formés à l’art byzantin : Image du ciel, rassemblée autour de du buste du Christ bénissant, placé dans un médaillon circulaire. L’inscription en grec (tiré du livre d’Isaïe) exalte le pouvoir  souverain de Dieu, dans le ciel et sur la terre.

Palerme, la cour céleste.
Palerme, la cour céleste.

La cour céleste : 8 représentants répartis en 2 groupes. Du côté de l’Orient se trouvent 4 archanges, représentés de face, avec l’étendard et le globe marqué de la croix. Ils sont identifiés par leur nom, inscrit à côté  du nimbe d’or qui ceint leur visage : Raphaël, Michel, Gabriel et Uriel. Leurs vêtements d’apparat évoquent le costume impérial byzantin : Gabriel et Raphaël portent une simple tunique  serrée à la taille et un manteau brodé d’or, fermé par une fibule. Michel et Uriel portent une dalmatique, autour de laquelle s’entoure une longue écharpe  constellée de gemmes et de pierres précieuses, dont une extrémité tombe devant la tunique et l’autre repose sur l’avant bras gauche. Uriel, a été condamné par l’Eglise romaine dès le milieu du VIII, mais il n’a pas disparu de la littérature ecclésiastique et il est vénéré et représenté dans le monde byzantin. Son nom (« feu de Dieu ») est traditionnellement identifié à l’ange du Buisson ardent de l’Horeb. La littérature des Apocryphes l’a fait connaître comme l’interprète des secrets divins, notamment dans le Livre d’Henoch et le Quatrième livre d’Esdras.

Les quatre archanges figurent la cour divine et le pouvoir dans les cieux, ce sont des gardiens du sanctuaire et de la personne divine. Du côté occidental de la coupole, les quatre autres personnages sont des anges, figurés de trois quart, munis d’un bâton de pèlerin tréflé et la tête inclinée en signe de vénération. Les vêtements sont assez modestes : tunique longue et manteau. Ils suggèrent le pouvoir sur la terre et la mission des anges – serviteurs. Les 8 personnages célestes sont à mettre en rapport avec la souveraineté divine sur le cosmos, le chiffre, symboliquement associé à l’idée de souveraineté universelle. La bipartition entre archanges et anges, figures statiques et figures en mouvement, orientale et occidentale, majestueuses et plus modestes, courtisans et pèlerins, illustre l’ambivalence et la double polarité du monde angélique, tourné vers Dieu et le monde céleste, tourné vers les hommes et le monde terrestre, le ciel et la terre représentant idéalement la totalité de l’univers.

Remontons plus loin dans le temps et vers le Nord, arrêtons nous à Germigny-des-Prés et admirons la mosaïque de l’arche d’alliance.

Germigny des près arche d'alliance.
Germigny des près arche d'alliance.

La mosaïque date de 806, elle est attribuée à Théodulphe, évêque d’Orléans et abbé de Fleury.

Elle est composée à un moment où l’Eglise carolingienne s’oppose au culte des images et rejette la figuration du Christ, si ce n’est par l’intermédiaire des figures de l’Ancien Testament. Ici tout s’ordonne autour de l’arche, munie de ses brancards de transport et désignée par la main de Dieu qui sort de la nuée. L’arche est surmontée de deux chérubins, les mains ouvertes dans l’attitude de prière. Tout autour deux grands anges aux ailes déployés sont tournés vers l’arche et la montre du doigt. Il s’agit (très probablement) de Michel et Gabriel, particulièrement vénérés  à l’époque carolingienne.

Les historiens de l’art interprètent l’ensemble de la composition comme la figuration de la Nouvelle Alliance, préfigurée par l’Ancienne Alliance. L’arche est le symbole duChrist, elle prend ici la forme d’un tombeau. Au dessus, entre les ailes croisées des grands archanges, la main de Dieu manifeste la volonté du Père. Les ailes immenses et les amples robes angéliques, qui semblent onduler sous l’effet d’un vent omniprésent, révèlent la présence du souffle de l’Esprit – Saint. L’ensemble de la composition suggère le mystère trinitaire, sans être à proprement parler une représentation de la Trinité.

 

Changeons de support, les anges peuplent aussi les Beatus, retenons celui de Ferdinand III de Castille qui fut enluminé par Facundus pour les rois de Castille et Léon dans la bibliothèque desquels il resta jusqu’à leur mort.

Beatus de Ferdinand de Castille.
Beatus de Ferdinand de Castille.

 

Nous sommes en 1047, ce manuscrit du Commentaire de l’Apocalypse a pour première illustration une lettre ornée : l’Alpha entoure un christ debout, qui tient dans sa main gauche la lettre Omega. L’image souligne que le Seigneur est le maître du temps. Issue du nimbe crucifère, la barre transversale de l’Alpha se développe en deux branches qui se retournent sur  elles – mêmes et se terminent  par deux figures d’anges en prière.

Message théologique est ici assez clair : les anges proviennent de l’intellect divin, ils sont les premières créatures et ils redent éternellement gloire à Dieu, leur source et leur nourriture spirituelles.

 

Enfin terminons par cette enluminure : L’Adoration de la croix par les anges. Séraphins et chérubins glorifiant la croix.

Orléans, Séraphins et Chérubins adorant la croix.
Orléans, Séraphins et Chérubins adorant la croix.

Le manuscrit date du IXème siècle et a souvent été recopié jusqu’au XIIème siècle, comme pour toutes les images du manuscrit, la croix occupent la place centrale et découpe la page en 4 parties égales : elle est présentée comme l’instrument du salut dans l’inscription circonscrite dans l’axe vertical, et comme le trône de réconciliation dans l’axe horizontal. Dans l’axe vertical de la croix, une inscription exalte la vénération citadelle de la croix, créatrice du salut, tandis qu’une autre formule, dans l’axe horizontal, salue « le trône du roi qui réconcilie le monde avec Dieu ».

Ce sont les Séraphins qui occupent l’espace supérieur : anges à 6 ailes, 2 couvrent leur corps, 2 se croisent au – dessus  de leur tête,  2 sont étendues pour signifier le vol. La couleur rouge rappelle leur étymologie (de l’hébreu seraphim : « les brûlants »), ce sont les anges les plus proches de Dieu (voués à la louange et à la contemplation). Dans les séraphins, on lit les formules suivantes « les séraphins célestes signifient la croix du Christ, et par la position de leurs ailes, ils montrent  que tout est consacré » et « ces ailes exultent en célébrant le ciel par cette louange et proclament par trois fois les sceptres de Sabaoth ».

Les chérubins,  représentés au–dessous de l’axe horizontal de la croix (traditionnellement ils sont placés au 2ème rang de la hiérarchie céleste). Ils ont deux ailes; bras et ailes étendus signifient leur fonction liturgique et leur vie d’adoration; leur couleur (qui évoque l’or) est un rappel des chérubins d’or de l’arche d’alliance et du temple de Jérusalem. On peut lire : « ces saints étendards (l’autel et l’arche) marquent le triomphe des chérubins, par leurs ailes étendues ils préfigurent les bras tendus du Christ » et ceux qui sont près de l ‘arche en dissimulent le couvercle sacré, montrent par leur position l’accomplissement de l’expiation.

Les séraphins et les chérubins remplissent une Fonction liturgique et prophétique: exalter le nom de Jésus dans la louange, figurer l’autel et sa gloire.