Art Project, powered by Google : Google est mon ami?

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Figures, Magdalena Abakanowicz. Musée Kampa
Figures, Magdalena Abakanowicz. Musée Kampa

17 musées et  google : union étrange?! Google accouche d’un Art Poject : pour des yeux de poule naïve c’est incroyable!! A disposition une galerie d’art virtuel, des centaines d’oeuvres à admirer en très (très haute) haute résolution. Les cimaises sont prestigieuses : La Tate, le Moma, Versailles (parce qu’on est un peu des coqs!!), le Rijskmuseum, Le Kampa de Prague. Le visuel s’accompagne d’un parcours multimédia plutôt bien fait : j’avoue, j’avoue j’ai été bluffée, émue d’entrer par fausse inadvertance dans ces musées (qui deviennent des mausolées) et de laisser mon regard percer ce que je n’avais pas vu. Maintenant, cela suffit-il?

Je rencontre en face à face des artistes que je ne connais pas, et les yeux se baissent devant ce sublime tableau du Caravage : Catherine d’Alexandrie ….

Caravage,Sainte Catherine d'Alexandrie
Caravage,Sainte Catherine d'Alexandrie

Voici les mots d’une voix discordante que je comprends, dont je partage en partie le point de vue : Google Art Project, vision critique.

Vivons -nous une époque épique ou sommes – nous fascinés comme des rossignols par le serpent??

Michelange Merisi dit LE CARAVAGE (1571-1610). Deuxième partie.

Les années d’errance ou l’inaccessible sérénité (1606 – 1610)

En 1606, Le Caravage tue un homme au cours d’une partie de jeu de paume, malgré la protection de puissants mécènes Michelange Merisi doit quitter Rome. Commence alors une errance qui s’achève par sa mort solitaire sur une plage de Toscane en 1610. Au cours de ses années il fait plusieurs séjours à Naples.

Le Caravage, Les sept oeuvres de la Miséricorde, 1607.
Le Caravage, Les sept oeuvres de la Miséricorde, 1607.

C’est pour l’église de Pio Monte della Misericordia à Naples qu’il réalise un immense tableau d’autel (3,90 x 2,60) représentant Les Sept Œuvres de Miséricorde. D’après saint Matthieu les sept œuvres de miséricorde corporelle que l’on doit accomplir sont : nourrir les affamés ; donner à boire aux assoiffés ; vêtir les dénudés ; héberger les sans-logis ; libérer les prisonniers ; visiter les malades ; ensevelir les morts (cette œuvre sera rajoutée au XIIIème siècle).

Caravage propose ici une solution géniale à un problème complexe : il est le premier peintre à représenter les sept œuvres non pas séparément mais ensemble. Riches et pauvres, nobles et miséreux sont représentés par une soirée quelconque dans un des carrefours espagnols de Naples, ils symbolisent les œuvres de Miséricorde.

Une femme du peuple allaite un vieillard à la porte d’une prison; un gentilhomme dégaine son épée afin de couper son manteau et de le partager avec un mendiant nu ; un aubergiste donne à boire à un assoiffé (il se sert d’une mâchoire d’âne comme Samson) et un autre accueille des pèlerins épuisés. Les pieds du cadavre sur lesquels se pose un rayon de soleil nous rappelle l’impératif d’ensevelir les morts.

Le Caravage peint d’autres chefs d’œuvre au cours de ce premier séjour napolitain, notamment une œuvre monumentale pour l’église de l’Ordre des dominicains : La Madone du Rosaire.

Le Caravage, La madone du rosaire.
Le Caravage, La madone du rosaire.

En 1608, Caravage doit fuir  de Naples après une nouvelle incartade. La même année il débarque à Syracuse et en 609 il est de retour à Naples où il est victime d’un attentat, le peintre blessé quitte la ville, à bord d’une felouque il longe la côte vers le Nord. Il débarque à Porto Ercole, on le retrouve mort sur la plage, il n’a pas quarante ans.

En 2010 le musée des Ecuries du Quirinal à Rome a organisé une « exposition évènement » sur Le Caravage rassemblant des toiles venues du monde entier : Le Caravage


Prochain billet : Le Caravage par lui-même.

Michelange Merisi dit LE CARAVAGE (1571-1610). Première partie

On dit Michelange de Caravage, indifféremment ténébriste ou luministe. On l’a oublié, sans lui il n’y aurait pas eu Ribera,  Vermeer, La Tour, Rembrandt. Et Delacroix, Courbet, Manet eussent peint autrement (Roberto Longhi, 1920).

Non, rassurez vous, il ne s’agit pas d’un anniversaire, d’une commémoration ou d’un hommage, l’année de la mort du peintre n’a pas dicté la mise en ligne de ce billet. Il s’agit seulement d’évoquer timidement la force de création et de destruction de ce peintre génial qui vécu et œuvra dans plusieurs villes d’Italie jusqu’à sa mort à Porto Ercole.

Choisir un tableau pour entrer dans l’univers du Caravage relève de la gageure ou de la bêtise, tans pis si je n’y parviens pas, je perdrai mes ergots. Mais je vous propose de fuir en Egypte.

Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1596-1597, huile sur toile, 133.5 x 166.5 cm, Rome, Galleria Doria-Pamphili.
Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1596-1597, huile sur toile, 133.5 x 166.5 cm, Rome, Galleria Doria-Pamphili.


Pourquoi choisir ce tableau qui semble être très loin des représentations que nous pouvons avoir immédiatement en tête ? Parce que cette fuite en Egypte est le dernier tableau heureux du Caravage avant l’entrée en scène de l’ombre. Pour P. Beaussant, ce tableau est « absolument isolé dans son œuvre, sans antécédent, ni suite », c’est un passage ; le dernier tableau heureux.

Le sujet est modeste, il n’y a ici ni miracle, ni message à transmettre, ni Parabole, une simple anecdote : un ange apparu en songe à Joseph (Lève – toi, prends l’enfant et sa mère, réfugiez – vous en Egypte jusqu’à ce que je te parle, Luc, II, 13).

La fuite est une traque (Joseph et sa famille fuient un massacre). Une femme avec son nouveau – né ballottée pendant des heures. Le Caravage la peint ainsi, telle qu’on n’a jamais vu la Madone dans aucune peinture : endormie, d’un sommeil écrasant, sa joue trop lourde appuyée sur la tête de son enfant et la main pendante.

Tous les poncifs sont ainsi effacés : depuis des siècles, elle nourrit, sourit, elle est douce, belle, gracieuse et tendre. Ici, elle est exténuée, faible et endormie, assommée.

L’enfant : celui du Caravage, est le premier bébé endormi de la peinture, confortablement enfoncé dans la courbe du bras de sa mère. Ses jeux sont fermés comme ceux d’un « vrai bébé »  et réchauffé par la joue de sa mère affaissée sur son crâne.

Le charpentier regarde l’ange dans les yeux qui joue un extrait du Cantique des cantiques. Derrière lui l’âne, avec des grandes oreilles écoute aussi le violon. Chaque détail est ici peint avec un soin exceptionnel : le soliste de l’orchestre céleste est un jeune garçon élancé drapé dans une large tunique immaculée. On ne peut qu’être saisi par le contraste entre le vieux Joseph et le jeune violoniste. Quand on regarde le tableau, on aimerait nous aussi entendre la musique de cet ange aux ailes d’hirondelle pour entrer dans le rêve de la Vierge et l’émotion de Joseph. Pour cela, il faut se pencher sur la partition tenue en mains par Joseph, Caravage a reproduit quelques vers extraits du Cantique et des cantiques mis en musique à l’aube du XVIème siècle par un artiste franco – flamand : Noël Bauldeweijn ou Badwyn ou Baudouyn. Le repos durant la fuite en Egypte a été commandé par le cardinal Aldodrandini neveu du pape Clément VIII, grand amateur d’art et de musique, la partition représentée sur la toile vient directement de la collection du cardinal.

Le Caravage a 26 ans quand il peint ce tableau, c’est déjà un immense artiste, bientôt l’ombre entrera dans ces œuvres. Il lui reste 13 ans à vivre.

Michelange Merisi est né en 1571, son père est « magister » c’est-à-dire architecte décorateur du duc de Milan et marquis de Caravage, Francesco Ier Sforza. A la mort de celui – ci, le marquisat échoit à un prince Colonna : la protection des Colonna est acquise et ne fera jamais défaut au jeune peintre surtout quand celui sera au centre d’intrigues violentes.

Michelange Mérisi est à Milan dans plusieurs ateliers s’impose une nouvelle façon de traiter la lumière, on suppose que c’est Giovanni Girolamo Savoldo qui apporte au Caravage la révélation du clair – obscur : la lumière ne tombait pas obligatoirement du ciel, comme un don divin..

Sainte Marie Madeleine s’approchant du Sépulcre, vers 1530, huile sur toile, National Gallery
Sainte Marie Madeleine s’approchant du Sépulcre, vers 1530, huile sur toile, National Gallery

Sur la route de Rome, Michelange s’arrête à Parme puis à Florence. Il arrive à Rome vers 1591 ou 1592 à un moment où le « maniérisme » domine, les artistes à la mode ont laissé peu de traces il rencontre un riche prélat, bénéficiaire de Saint – Pierre : monseigneur Pandolfo Pucci. De son séjour chez Pucci date le Jeune garçon mordu par lézard (v. 1595)

Jeune garçon mordu par un lézard, vers 1595, huile sur toile, National Gallery.

Il est frappé par la maladie et fait un séjour de 6 mois à l’hôpital, celui-ci lui inspire le Petit Bacchus malade

C’est probablement un autoportrait (le deuxième avec le chanteur du groupe des Musiciens). Il est réalisé à l’aide d’un miroir : la chair  gonflée, le teint livide, l’œil terne et cerné. C’est aussi un Bacchus misérable, ne possédant que deux abricots et deux grappes de raisin. Il est peint dans l’atelier du chevalier d’Arpin, peintre à la mode, où Michelange a été accueilli à sa sortie de l’hôpital.

Chez le Chevalier d’Arpin, Michelange rencontre les plus riches amateurs romains, des cardinaux, des ambassadeurs et des artistes réputés (dont Valentin). Il quitte son protecteur et retourne à la rue, traîne autour de la place Navona sur les berges du Tibre.

Pannini Giovanni Paolo (1691-1765). La Place Navone à RomeRMN / Gérard Blot. Huile sur toile. Nantes, musée des Beaux-arts.

Valentin lui conseille de peindre des scènes religieuses car la demande est grande. Il livre un second Bacchus qui est refusé. Il choisit ensuite un épisode peu connu et rarement illustré : Saint François en extase dit Saint François recevant les stigmates :

Ce tableau a été analysé par Pamela Askew qui s’appuie sur un texte de saint Bonaventure, c’est pour elle la première transposition artistique de la « pâmoison ». Ce saint François annonce les grandes toiles religieuses du Caravage. Il peint alors un chef d’œuvre qui lui ouvre les portes des grandes collections romaines et qui marque la fin de sa période de jeunesse.

Francesco Maria del Monte, cardinal, ambassadeur du duc de Toscane auprès du pape, est ouvert aux idées nouvelles ; le cardinal propose au peintre gîte et couvert qui accepte. Le Caravage rencontre alors la célébrité

Il peint la Corbeille de fruits :

Corbeille de fruits, vers 1598 – 1599, huile sur toile, Milan.
Corbeille de fruits, vers 1598 – 1599, huile sur toile, Milan.

 

Jamais on a peint une nature morte à hauteur du regard, en trompe l’œil : elle dépasse de la table sur laquelle elle est posée, presque en déséquilibre. Elle comprend des feuilles fanées, des fruits pourris qui voisinent avec d’autres fraîchement cueillis : doit-on y lire une allusion à certaines mœurs religieuses ??

Vers 1606, il peint La mort de la Vierge. les Carmes ont refusé le tableau car Michelange a pris pour modèle une courtisane. Le corps évoque la maladie, le bassin de vinaigre au premier plan est destiné à la toilette du corps, c’est une scène d’asile de nuit, les Carmes y voient un manque de foi dans la Résurrection. L’œuvre est dangereuse.

La mort de la Vierge
La mort de la Vierge

Marie gît sur une couche, simplement vêtue d’une robe rouge. La tête renversée, le bras gauche pendant, les pieds enflés et écartés, donnent de la dépouille mortelle de la Vierge une vision crue et réaliste : c’est un corps à l’abandon. Seule la fine auréole révèle le caractère sacré du personnage. Les Apôtres réunis autour d’elle sont peu identifiables : leurs visages sont presque tous perdus dans l’ombre ou cachés par leurs mains. L’homme âgé à gauche pourrait être saint Pierre, et à ses côtés, agenouillé, on pense reconnaître saint Jean. Le scandale est là puisqu’aucun élément ne vient témoigner du caractère divin du sujet. Le Caravage a abandonné totalement l’iconographie conventionnelle qui soulignait la sacralité de la Vierge.

La mort de la Vierge, détail
La mort de la Vierge, détail

C’est une œuvre d’ombres et de lumières. La composition s’organise autour de la Vierge, thème central du tableau. La masse compacte de l’assemblée, et les attitudes des personnages, conduisent notre regard vers le corps abandonné. Le drapé théâtral de l’étoffe sanguine accentue l’effet dramatique de la scène. Le peintre utilise les nuances d’ombre et de lumière pour modeler le relief des objets, des figures et des vêtements. Mais surtout, il souligne, par ce procédé, la présence physique de la Vierge, frappée d’une clarté éblouissante. C’est encore par une progression de touches claires que l’artiste crée l’illusion de la profondeur. Partant de la nuque de Marie-Madeleine, au premier plan, notre regard pénètre plus profondément dans le tableau, passant du visage de Marie aux mains et aux crânes des Apôtres. Supprimant tout détail anecdotique, le Caravage donne à la scène, par la seule présence des personnages et par l’intensité de leur émotion, une monumentalité extraordinaire.(Source )

En 1604, il peint très rapidement, une Mise au tombeau. Ce monumental tableau où le traitement de la couleur est remarquable et où les couleurs vives sont surprenantes est la seule œuvre pieuse du peintre qui fut accueillie, et acceptée sans hésitation par le commanditaire : l’église Sainte Marie de Vallicella (Rubens en fait une copie).

La mise au tombeau.Huile sur toile, 300 x 203 cm. Pinacothèque du Vatican.

 

La Conversion de saint Paul (1601) a inspiré le Saint Joseph charpentier de La Tour

 

Georges de LA TOUR (1593 -1652) Saint Joseph charpentier, Vers 1640
Georges de LA TOUR (1593 -1652) Saint Joseph charpentier, Vers 1640

 

Après un meurtre et malgré la protection des Colonna, Michelange Merisi quitte Rome de nuit il n’y reviendra  plus, s’ouvre une période d’asile, Le Caravage malade erre de cachette en cachette, il va construire à un rythme surhumain la dernière partie d’une œuvre pathétique, vigoureuse et grandiose. Sa revanche sur la mièvrerie, la banalité, la maladie et la mort (Gilles Lambert).

Prochain billet : Le Caravage et l’errance (1606-1610).