Les combats de Bois-le-Prêtre : le témoignage d’un soldat amateur.

Film Bois le Prêtre

La Mission du centenaire 14-18 vient de publier sur son site Internet un film inédit tourné en 1915, intitulé Après les combats de Bois le Prêtre. Il montre la mort de masse, sujet qui n’était jamais filmé à l’époque. Laurent Véray, historien du cinéma, qui a mené une enquête de deux ans sur ce film, conservé à la Bibiliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), explique comment ce document d’archives a été découvert et en commente les différentes séquences.

Pour mieux connaitre cette source exceptionnelle, je vous invite à lire cette présentation sur le site de la mission du centenaire.

Ce document avait été déposé aux Archives du film français par la BDIC en 1996. Personne ne s’était soucié de le regarder. Ce n’est qu’à la fin des années 2000, lorsque les Archives du film français se sont lancées dans une politique de numérisation tous azimuts que le document a été sorti de sa boîte. En consultant les registres de dépôt de la BDIC, nous avons trouvé des traces de ce document au début des années 1960. Nous sommes tout d’abord partis sur une fausse piste. Un nom figurait sur les boîtes de film, mais l’écriture n’était pas très lisible, « Gal Ladévèze », et nous pensions alors qu’il s’agissait d’un général. On s’est rendu compte que c’était le nom du donateur. Nous avons retrouvé aux Archives du film français une photocopie d’une lettre de la sœur d’Albert Gal-Ladévèze, l’auteur du film. Celle-ci aurait fait don de ces bobineaux au Musée des deux guerres mondiales, aujourd’hui Musée d’histoire contemporaine de la BDIC. Dans cette lettre, à prendre avec précaution, car sans doute rédigée au moment du dépôt — donc longtemps après le tournage —, elle explique que son frère était sergent au 268e régiment d’infanterie, qui faisait partie de la 73e division d’infanterie. J’ai cherché la trace de ce régiment. Il a effectivement combattu dans le secteur de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), où se trouve le Bois le Prêtre. Il y a donc tourné ces images. Sa sœur dit qu’il y a été blessé à plusieurs reprises, avant d’être relevé. Entré dans l’aviation, il est ensuite devenu instructeur de vol, avant de mourir dans un accident d’avion. La suite de l’entretien : sur le site du Monde.

 

 

Publicités

Les fantômes de la République.

Se tient en ce moment dans la salle des prévôts de l’hôtel de ville à Paris une exposition peu médiatisée (donc, vous ne patienterez pas une heure  ou deux afin de pouvoir accéder à celle-ci) mais fort intéressante sur les fusillés de la Grande Guerre, sujet très sensible dans la mémoire collective et auquel aucune expo n’avait été consacrée (du moins dans la capitale) : les fusillés de la Grande Guerre qui sont au nombre de 650 et que nous avons tendance à assimiler aux mutins de 1917.

Affiche de l'expo Fusillés pour l'exemple, 1914 2014. Les fantômes de la République

Il s’agit d’un sujet à la mémoire vive, pour s’en convaincre, je vous laisse lire cet extrait tiré d’un article du Monde et qui résume assez bien le degré de sensibilité du sujet :

En France, pas de réhabilitation morale collective, la mention « mort pour la France » est attribuée à titre exceptionnel. Le 31 octobre 2012, Kader Arif, ministre délégué auprès du ministre de la défense, chargé des anciens combattants, l’accorde à Jean-Julien Chapelant, fusillé le 11 octobre 1914. L’exposition rappelle qu’en France le sujet fut longtemps tabou d’un point de vue politique. Le premier ministre Lionel Jospin est le premier à s’exprimer en faveur d’une réhabilitation politique en 1998, provoquant un tollé au sein de la droite. Un consensus politique est atteint en 2008, lorsque Nicolas Sarkozy évoque la mémoire de « ceux qui n’ont pas tenu ». Le 7 novembre dernier, François Hollande décide d’accorder une place à l’histoire des fusillés au Musée de l’armée aux Invalides, de numériser les dossiers des conseils de guerre et de les rendre accessible au pubic. Comment ont réagi les descendants de fusillés et les associations militant pour leur réhabilitation ? « La démarche a contenté une petite part dans certaines régions, mais une fracture demeure, notamment au niveau des élus », répond Laurent Loiseau, le commissaire de l’exposition.(Le Monde, 07 février 2014)

L’exposition permet aux visiteurs d’avoir un aperçu de la recherche historique la plus récente, de comprendre comment et pourquoi ces fusillés pour l’exemple que l’inconscient a transformé en victime emblématique de l’incompétence des chefs occupent dans la mémoire collective une place disproportionnée au regard de 1.4 million de morts français.

Le parcours est jalonné de silhouettes sur le torse desquelles un document vous présente brièvement l’identité et le parcours d’un soldat fusillé.

Fusillé F. Fontanaud
Fusillé F. Fontanaud

Vous pourrez aussi lire les comptes rendus de conseil de guerre, comme celui qui concerne le soldat Florimond Alexandre Carpentier, coupable en septembre 1914 d’avoir abandonné son poste

Conseil de guerre  F. Carpentier, sept 1914
Conseil de guerre F. Carpentier, sept 1914
Conseil de guerre, F. Carpentier, sept 1914. (suite).
Conseil de guerre, F. Carpentier, sept 1914. (suite).

L’exposition permet de comprendre les mécanismes de la justice militaire en la replaçant dans un temps long, temps ouvert par la Révolution française. Elle interroge la notion d’exemplarité et surtout fait comprendre comment peuvent en temps de guerre s’articuler les justices militaire et civiles. Par exemple, les cours martiales de 1870 sont rétablies car dans l’état de siège qui est proclamé le 02 septembre 1914  les civils passent sous la coupe des militaires. Le plus urgent est alors de maintenir les hommes à leur poste, quitte à se « faire tuer sur place ». A l’encontre des soldats défaillants il s’agit d’appliquer une procédure accélérée. La suspension des recours est organisée en deux temps par Messimy, un ancien de Saint-Cyr ministre de la guerre au début du conflit puis par Millerand son successeur.

Adolphe Messimy sur le front lors de la Première Guerre mondiale
Adolphe Messimy sur le front lors de la Première Guerre mondiale

Le 06 septembre, le président de la République Raymond Poincaré signe les décrets établissant de nouveaux types de conseils de guerre : de cinq juges, les tribunaux passent à trois juges ; la défense est réduite au minimum ; l’avocat est commis d’office, même s’il ne connait rien au droit; l’instruction est inexistante et l’appel au témoin presque impossible. Le conseil de guerre rend son jugement en flagrant délit, à la majorité de deux voix contre une. La sentence n’est susceptible ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation et peut être exécutée aussitôt après la lecture qui en est faite au condamné. Dans les faits, le verdict ne laisse d’autres choix que l’acquittement ou la mort.

Carnet d'un officier du conseil de guerre.
Carnet d’un officier du conseil de guerre.

L’exposition interroge aussi sur la place de la peine de mort dans une société démocratique, qui plus est une société démocratique en guerre..

La dernière partie de l’exposition donne la parole aux artistes : photographes, plasticiens proposent leur travail sur la mémoire des fusillés.

Thérèse Bisch.JSource

Il vous reste encore quelques semaines pour vous rendre à l’hôtel de ville de Paris. Et pour aller plus loin : Quelle mémoire pour les fusillés de 1914-1918? Un point de vue historien. Bonnes promenade et lecture.

1914-1918 : La première guerre mondiale au cinéma.

Hier soir j’ai revu avec un grand intérêt le film de Stanley Kubrick Les Sentiers de la Gloire.

Le résumé du film :
1916. Les fantassins français croupissent dans les tranchées face à une position allemande réputée imprenable. Tout assaut serait suicidaire. Pourtant, espérant obtenir une étoile de plus à son uniforme, le général Mireau ordonne une attaque. Décidé à protéger ses hommes, le colonel Dax s’y oppose avant de plier sous le chantage. Comme prévu, c’est l’échec total. Avant même d’avoir atteint les barbelés adverses, les fantassins sont repoussés. Niant l’absurdité de sa stratégie, le général Mireau réclame, à titre d’exemple, l’exécution publique de trois de ses soldats, accusés de lâcheté. Le colonel Dax les soutient devant le tribunal de guerre, mais les trois hommes sont condamnés à mort…
Accueil et critiques du film en France :
Le film  sera projeté en Belgique en 1958 avant d’être retiré de l’affiche jusqu’en 1975, en France il sera dans les salles 18 ans après sa réalisation.
La cinémathèque française propose un résumé  éclairant des critiques qui ont accueillies ce film en France : Revue de presse.

Quels autres films à (re)voir?

Un long dimanche de fiançailles.
Un long dimanche de fiançailles.

Dans une production florissante, Télérama propose le résumé des 10 films qu’il faut avoir vu. L’article a le défaut de son propos dans la mesure où l’invitation à la vision peut être injonctive, mais peu importe, les résumés, les vidéos  et les nombreux liens vers d’autres articles sont des plus utiles pour le club des profanes en septième Art, association à laquelle je suis affiliée. C’est par exemple le cas pour le film de Dalton Trumbo : Johnny s’en va-t-en en guerre.

Synopsis

En 1918. Après une seule et unique nuit avec sa fiancée Karen, Johnny, un jeune Américain, part pour le front européen. Mis en pièces par un obus, il conserve miraculeusement la vie. Mais sans bras ni jambes, aveugle, sourd et muet, il n’est plus qu’un tronc qui végète sur un lit d’hôpital. Le corps médical, avide d’expérimentations, maintient ce corps en vie, en oubliant qu’il a affaire à un être humain. Lorsqu’enfin Johnny parvient à entrer en communication avec l’infirmière, c’est pour exprimer son désir d’être mis à mort ou exhibé comme une illustration de l’absurdité des guerres. Hélas, les médecins ne se soucient guère de ses vœux. Condamné à vivre, Johnny se réfugie dans le rêve… Source

14-18 : les 10 films qu’il faut avoir vu – Cinéma – Télérama.fr.

1914-1918 : de la petite à la grande histoire de la Première Guerre mondiale

Je ne sais pas s’il existe « une petite histoire » parente, cousine ou rivale de « la grande histoire », c’est probablement une des raisons pour lesquelles EUROPEANA (la plus grande base de données européennes consacrée aux archives numériques des bibliothèques européennes) a lancé aujourd’hui son portail qui nous permet de découvrir, parcourir et explorer les « histoire inédites et histoires officielles de la Première Guerre mondiale ».  Si vous voulez vous plonger dans quatre années d’histoire(s) personnelles, familiales, nationales qui s’imposent comme la matrice du siècle à venir, allez faire un tour  ici :

Europeana 1914-1918 – histoires inédites et histoires officielles de la Première Guerre mondiale.

En guise d’exemple, vous pourrez suivre l’histoire de Charles Grauss qui au front,  peint et sculpte des petits animaux de fermes avec lesquelles pourrait jouer sa fille.

Les sculptures de Charles Grauss pour sa fille.
Les sculptures de Charles Grauss pour sa fille.

Belles découvertes à vous …

1914- 1918. Frantz Adam : Médecin, soldat et photographe

Cela comment par une étrange photographie de soldats creusant des tombes en prévisions des combats à venir.

Ete 1916, dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP Frantz Adam)
Ete 1916, dans la Somme, des soldats allemands creusent des tombes en prévision de la bataille à venir (AFP Frantz Adam)

L’auteur de ce cliché est  Frantz Adam, médecin militaire et photographe amateur.

Durant toute la première guerre mondiale, ce psychiatre affecté au 23ème régiment d’infanterie photographie la vie quotidienne dans les tranchées. Mobilisé à 28 ans, il se retrouve sur tous les grands théâtres d’opérations: Vosges et Hartmannswillerkopf en 1915, Somme et Verdun en 1916, Chemin des Dames en 1917, libération de la Belgique, entrée en Alsace et occupation de la Rhénanie en 1918.

Quelque 500 images ont été retrouvées en 2005 par un petit-neveu par alliance de Frantz Adam, Arnaud Bouteloup, numérisées et confiées à l’AFP qui en assure désormais l’exploitation via sa banque de données ImageForum. Un total de 147 d’entre elles ont été rassemblées dans le livre « Ce que j’ai vu de la Grande Guerre » (La Découverte – AFP). Elles témoignent des souffrances endurées par les soldats mais aussi de la camaraderie qui les aidait à y faire face.

POUR LIRE LA SUITE :

Médecin, soldat et photographe – Making-of.

1914 -1918. DEUIL, FILIATION ET MÉMOIRE.

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source.

Je vais prendre quelques instants pour revenir sur le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014). Le but ici n’est pas de faire un compte-rendu sur la dernière parution de cet historien, d’autres le font avec beaucoup plus de talent,  mais d’essayer de comprendre la notion de « deuil de guerre » et la manière dont une famille, des proches, des intimes, des amis vivent la perte d’un soldat mort au cours de la première guerre mondiale, de cette notion en découle une autre « les cercles de deuil ».

Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.
Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.

Dans son denier ouvrage Stéphane Audoin-Rouzeau donne avec précaution (peut-être trop) la parole à trois hommes de sa famille qui ont connu, fait, subi la Grande Guerre : ses deux grands-pères (Max, Robert Audoin) et l’un des grands-pères de son épouse (Pierre Bazin). C’est assez curieux de rendre compte de cette lecture, car je ne peux éloigner cette impression d’intrusion, le terme est peut-être un peu fort, mais ce court texte nous place dans l’intimité d’une famille, et surtout  il met à jour  les rapports complexes et les non-dits entre les générations.

Entre les chapitres consacrés à ces anciens combattants, l’auteur tente de comprendre le rapport complexe, conflictuel et tu d’un fils (Philippe Audoin) à son père qui a fait la guerre qui n’en parle pas, si ce n’est pour évoquer ce que l’on attend d’un soldat mobilisé en 1914, quelques anecdotes en guise de péroraison d’un déjeuner familial. Et surtout c’est le fils du soldat qui ne parlera au sien de la guerre du grand-père. La question est alors de savoir comment se transmet cette mémoire (taiseuse) et quels sont les cheminements d’une histoire familiale où la Grande guerre semble avoir laissé une empreinte d’autant plus profonde que longtemps elle fut empêchée. Au fil des chapitres, les béances ouvertes et jamais refermées engendrées par ce conflit emprisonnent toute l’existence de ceux qui l’ont fait, de ceux qui l’ont subi et de tous qui, comme bloqués au moment de l’impact, ne s’en sortent pas de cette réalité.

La guerre de Max est retracée par les archives familiales et notamment les lettres que le soldat écrivit à sa fiancée Denise, elles dessinent le portrait d’un jeune homme de 23 ans et « sur tous les sujets Max est banal » (p 19) pour qui les Allemands ne sont qu’un ramassis de brutes et de barbares, ces « Boches » !

1914 l'Entrée. Carte illustrée. source BDIC
1914 l’Entrée. Carte illustrée. source BDIC

Cette haine ne le quittera pas pour « ces brutes qui menaçaient le monde », son combat est celui de la civilisation contre la barbarie et « pour la conservation entière de notre race, de nos idées, de notre culture » (p 23).

Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l'origine de l'information (les journaux). © BDIC.
Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l’origine de l’information (les journaux). © BDIC.

Stéphane Audoin-Rouzeau consacre ensuite plusieurs chapitres à la guerre et surtout à l’après guerre de son grand-père paternel : Robert Audoin né le 15 juillet 1896 qui, le 03 novembre 1917 reçoit la croix de guerre. Le 25 aout 1916 Robert fait sa rencontre avec le front que son arrière petit-fils retranscrit dans son intégralité (à lire absolument) mais dont je ne vous livre que ces phrases : « Il est 11 heures du soir. De nombreuses fusées multicolores illuminent l’horizon tout autour de nous et c’est là que je me rends compte pour la première fois de ce que c’est que le front », comme E. Jünger il subit les Orages d’acieret comme tant d’autres il en sortira traumatisé mais le « corps intact » (p49), en janvier 1920, un certificat de visité médicale précise que Robert Audoin était « sorti de la guerre sans blessures ni maladies » (p 99), c’est un homme sain, robuste et bien constitué (p99).

 La parole entre Philippe, dont l’enfance est celle des « monuments aux morts encore tout neuf » qui, adulte s’est réfugié dans le surréalisme, et son père ne sera jamais tenue. Si le père a parlé de sa guerre cela eut lieu au moment de l’enfance et de l’adolescence « et puis ce savoir guerrier transmis par Robert fut jeté par son fils à la rivière, et la guerre de Robert avec elle ». Philippe assistera au « lent écroulement de son père ». Les échecs professionnels qui se succèdent, un divorce, la séparation avec son fils et enfin le second départ à la guerre le 23 aout 1939, la captivité jusqu’en juin 1941. Pendant et après la guerre, Robert ne parvient pas à prendre un nouveau départ, « il rend ses dernières armes » (p 112) à 52 ans : il demande à son père de l’héberger lui et  sa nouvelle épouse, celui-ci accepte non sans humilier son fils qu’il méprise de tant d’échecs et de médiocrité. Le fils de Robert décrit son grand père comme un homme envahit pat par la cupidité, la méchanceté et l’orgueil à un point tel qu’aucun sentiment humain un peu sincère ne se manifestait plus en lui – sauf par pure simulation (p 117) L’auteur décrit le mur de haine qui s’installe entre le fils et le père dans la maison qu’ils occupent à la Croix-Sainte-Marthe en Seine-et-Marne et quand Robert meurt le 27 février 1957 seul Philippe marche derrière le cercueil qui mène le corps de son père vers la fosse commune. Stéphane Audoin-Rouzeau analyse l’itinéraire de son grand-père et de son père, voici ce qu’il écrit : « Seul un long travail sur le premier conflit mondial, sur les traumatisme des combattants, sur la lenteur et les faux-semblants de la sortie de la guerre, m’a permis de comprendre que Robert ne s’était sans doute jamais remis de la Grande Guerre. Après la terrible rencontre, tout semble indiquer que le jeune artilleur de 20 ans n’avait jamais pu reprendre pied » (p 118)

Georges Leroux, L'Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.
Georges Leroux, L’Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.

En 2001 parait toujours du même historien, Stéphanue Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, cet ouvrage vient d’être réédité en septembre 2013 dans la collection Texto chez Tallandier. La première phrase de l’introduction présente le projet de l’historien : saisir au plus près, saisir au cœur la douleur laissée par la grande vague de 1914-1918, une fois celle-ci retirée comprendre comment cette guerre a chargé les vivants chargés du poids des morts. L’auteur nous invite à suivre et éprouver la béance ouverte par la mort d’un frère, d’un époux, d’un fils, d’un fiancé et de comprendre comment les survivants, surtout des survivantes doivent affronter la perte de l’être aimé. Chaque itinéraire est personnel, profondément intime et prend des formes différentes : écrire une biographie (avec quelques accents hagiographiques) ; promouvoir inlassablement l’œuvre littéraire ou poétique du disparu ; chercher quels qu’en soient les dangers ou les conséquences le corps d’un fils mort sur le champ de bataille et enterré dans un cimetière militaire proche du front ; consacrer un partie des revenus familiaux à la construction d’un monument en hommage au fils tombé à Bouchavesnes, s’engager dans un combat politique pour réhabiliter la mémoire d’un fusillé pour l’exemple. Cinq deuils et cinq parcours dont l’auteur a déjà présenté des versions abrégées : notamment Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, N. 1, 2000. pp. 47-71, consultable en ligne et que vous lire sur ce blog avec quelques illustrations en prime . Je prends le parti de picorer sans méthode et de manière un peu désordonnée dans la mesure où ce blog ne s’inscrit dans pas le cadre académique et respectable d’une quelconque recherche universitaire.

Le premier deuil est celui porté par Véra Brittain fiancée à Roland Leighton qui s’était porté volontaire et meurt à 20 ans le 23 décembre 1915. Ces jeunes gens appartiennent à l’élite britannique. Pour retracer le cheminement de son deuil, l’historien analyse son journal et également celui de la mère de Roland, cet écrit diariste achevé au début du mois d’avril 1916 est publié anonymement en mai de la même année. Le mort qui pouvait sembler désincarné (sans jeu de mot) s’impose aux vivants : ce n’est pas le corps qui est là mais les habits de Roland Leighton reçu dans le paquetage retourné à ses parents.

Robert Leighton
Robert Leighton. Source.

Le choc infligé par ce cadavre symbolique est tel que la mère de Robert en exige la destruction, en cachette de son épouse, Roland Leighton enterre l’uniforme de son fils dans le jardin familial « après que le sol eu été dégelé avec de l’eau bouillante » (p 29). Vera Brittain perd en quelques mois son fiancé enterré à Louvencourt, son frère Edward le 15 juin 1918 enterré à Granezza.

Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt.
Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt. Source.

En l’espace de deux ans et demi, la totalité de son entourage masculin a disparu. Vera qui a été infirmière pendant la guerre, entame une fois la paix revenue une longue descente aux enfers : le début des années 1920 est marqué par de nombreuses hallucinations. Puis comme tant d’autres elle part rapidement pour un « pèlerinage des tombes » avant de publier à la fin des années 1920 son Testament de jeunesse.

Vera Brittain, Testament of youth
Vera Brittain, Testament of youth

Dans le deuxième chapitre de ce livre, Stéphane Audoin-Rouzeau porte son analyse sur le deuil porté par la sœur d’Emile Clermont mort le 15 mars 1916 en Champagne, il a alors 35 ans et jouit d’une certaine notoriété dans le milieu littéraire parisien, notamment avec Amours promis . Les trois autres itinéraires de deuil sont ceux des proches de Maurice Gallé, Théophile Maupas et Primice Mendès.

La lecture de ce livre est passionnante et pourtant il « manque un quelque chose » : suivre le cheminement de cinq parcours est fort intéressant mais j’aurais voulu que l’auteur explique pourquoi ces cinq là ? Est-ce un effet de sources ? Est-ce un choix permettant de répondre à sa problématique et en ce sens ces cinq deuils seraient emblématiques non pas de la mort de masse mais de la reconstruction réussie ou pas des survivants. Quels liens un lecteur peut-il tisser entre ces cinq itinéraires post mortem ? Comme je cultive la paresse j’ai besoin que l’auteur me le dise ou au moins me mette sur la voie …

En revanche je vous laisse à la lecture stimulante d’un autre deuil de guerre, celui André Durkheim à à consulter sur l’excellent blog Enklask.

 

 

1914-1918, COMMEMORATIONS … quelques grains.

Ca y est c’est parti avec toute la pompe l’un lancement officiel  (je cherche le texte de l’allocution présidentielle pour tenter une modeste analyse des enjeux mémoriels), nous sommes entrés dans le cycle des commémorations : il y en aura forcément pour tous les goûts, pas toujours le meilleur, je le crains.  L’occasion faisant le larron, pour une picoreuse dans mon genre c’est l’opportunité d’avoir frais servis sur un plateau livré à domicile des documents dont je  ne soupçonne même pas l’existence, des photographies inédites, des témoignages de première main. C’est pourquoi, j’ai commencé à explorer avec superficialité le site internet consacré à la mission du centenaire.

C’est surtout son conseil scientifique placé sous la présidence d’Antoine Prost  qui m’intéresse ici, cette composition est un gage certain de qualité et de rigueur intellectuelles, on y trouve parmi les plus connus, des pointures internationales : Jay Winter, Stéphane Audouin-Rouzeau, Annette Becker, John Horne.

Vous aurez connaissance de tous les colloques qui vont se tenir au cours de cette commémorations (rubrique « espace scientifique »). Pour les curieux dilettantes, deux espaces passionnants : un travail de recension photo et vidéo, une collection de cartes postales, des thèmes qui abordent la BD, le cinéma, la sculpture, les jeux vidéo, la musique, la littérature …

Capture

Pour comprendre l’intérêt et l’engouement qui caractérisent la commémoration du centenaire, il convient de prendre un peu de distance et d’écouter (ou voir), cet entretien d’Antoine Prost : 100 ans après, pourquoi un tel engouement?

Enfin pour se remettre quelques idées en place, voici une invitation à la lecture, celle de la lecture stimulante de l’article de Nicolas Offenstadt :

En finir avec les idées reçues sur la guerre 1914-1918

Bonne lecture

1914-1918, Retrouver ses morts pour la France. Sur les traces du soldat Jean Durand.

Entre le 01 et le 11 novembre, c’est un peu la saison des morts, personnels, familiaux, intimes mais aussi des morts pour la France, un défunt pouvant recouvrir ses différentes réalités, je me suis demandée si on pouvait recomposer le physique ou le parcours militaire des soldats morts pour la France dont il reste aujourd’hui les noms gravés sur les monuments qui leur rendent hommage ?

C’est quoi un monument aux morts ?

L’expression  » monuments aux morts  » s’applique aux édifices érigés par les collectivités territoriales – le plus souvent les communes – pour honorer la mémoire de leurs concitoyens  » morts pour la France « , sauf dans les départements d’Alsace et de Moselle où, pour des motifs historiques, cette notion est remplacée pour la guerre de 1914-1918 par celle de « morts à la guerre « .

38 000 monuments aux morts été érigés en France au lendemain de la Guerre Grande sur lesquels sont inscrits 1.3 million de noms de soldats « pour la France ». Les monuments aux morts sont juridiquement des biens communaux, les premiers ont été construits après la guerre de 1870-1871, l’usage s’impose après la première guerre mondiale. Avec 38 000 monuments commémoratifs c’est la guerre et le sacrifice des « enfants de la France » qui se donnent  à voir dans toutes les communes. Aucune place publique, sur laquelle on trouve aussi bien souvent deux marqueurs essentiels, un religieux l’église et l’autre politique la mairie, n’échappe à la commémoration et au souvenir de cette guerre.

Monument aux morts d'Egletons. Corrèze. Une plaque de nom.
Monument aux morts d’Egletons. Corrèze. Une plaque de noms.
Monument aux morts d'Egletons.
Monument aux morts d’Egletons.

Pour comprendre la signification de l’expression « morts pour la France » il faut aller faire un petit tour du coté du droit et des lois. Cette expression est directement liée à la loi du 2 juillet 1915 (donc en plein conflit) et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale. Voila ce que dit la loi qui institue la mention « morts pour la France » dans son article 1 : l’acte de décès d’un militaire des armées de terre ou de mer tué à l’ennemi, ou mort des suites de ses blessures ou d’une maladie contractée sur le champ de bataille […] devra sur avis de l’autorité militaire, contenir la mention : Mort pour la France. Cette loi est traduite dans le marbre, comme le montre ici la plaque du monument aux morts de Duault (Côtes d’Armor).

Monument aux morts de Duault. Côtes d'Armor.
Monument aux morts de Duault. Côtes d’Armor.

Cette mention donne le droit à une sépulture perpétuelle aux frais de l’Etat.

Il y a une procédure à respecter pour qu’un nom puisse figurer sur un monument aux morts, que vous pouvez lire ici. Cette procédure est riche d’enseignement, « mort pour la France » peut traduire l’hommage à la mémoire d’un individu mais aussi conduire à des mesures de soutien pour les descendants et donne enfin le droit à une sépulture perpétuelle.

Comment faire pour trouver le nom d’un soldat mort pour la France et connaitre ses états de services ? A la recherche de Jean Durand.

Le travail de numérisation lancé par le ministère de la Défense depuis plusieurs années nous permet de pouvoir suivre les parcours individuels des soldats engagés dans le premier conflit mondial. Voici la marche à suivre pour retrouver les traces d’un ancêtre en utilisant le site « mémoires des hommes »

Mémoires des hommes.
Mémoires des hommes. Source

Vous cliquez sur Première guerre mondiale puis sur Morts pour la France et Formulaire de recherche : à vous d’entrer un nom, un prénom et un département ; si vous ne disposez que d’un nom, le formulaire vous proposera plusieurs identités, à vous de choisir alors celle qui parait la plus proche de votre requête. J’ai essayé avec un nom au hasard, j’ai retenu le nom Durand (un des plus communs en France) et le prénom Jean (même remarque) et j’ai choisi la Corrèze (département 19) afin de suivre le parcours d’un homme qui avait vécu à la campagne, comme 75% des soldats envoyés au front. Voilà ce que ça à donner.

Jean Durand, soldat corrézien.
Jean Durand, soldat corrézien.

Jean Durand était un simple soldat incorporé dans l’infanterie, il est né en 1885 et est mort à 29 ans au début de la guerre, le 30 aout 1914, sa fiche indique qu’il est mort « tombé à l’ennemi », il est donc mort sur le champ de bataille pendant la guerre de mouvement. Comme le document transmis nous livre son numéro de matricule (1454), son bureau de recrutement (Brive-la-Gaillarde) sa classe (1905), il est possible d’en savoir un peu plus grâce aux archives départementales de la Corrèze

Archives de Corrèze, fiches matricules.
Archives de Corrèze, fiches matricules. Source

Je remplis le formulaire et ouvre le registre R1224 qui contient les fiches matricules numérotées de 1001 à 1500.

Registres matricules.
Registres matricules

Je trouve la fiche matricule de Jean Durand soldat tué à l’ennemi, voilà ce que j’ai pu apprendre sur cet homme : Jean est né le 21 septembre 1885 à Ussac dans le canton de Brive, il est le fils de Pierre et de Marguerite, quand il est incorporé en 1905 il est orphelin (mais depuis combien de temps ? Il faudrait chercher les dates de mort de ses deux parents), sa fiche indique qu’il est cultivateur. C’est assez vague, mais il fort probable qu’il soit garçon de ferme, ce qui permet de le supposer est son niveau d’instruction (noté 0 sur sa fiche) : cet homme ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, ni signer, ce qui est très rare à l’époque dans le mesure où les lois J. Ferry de 1883 et 1884 sont à l’origine d’une alphabétisation massive de la population. Il n’est pas tout à fait incongru de penser qu’il a perdu ses parents très jeune.

Jean Durand, sa filation.
Jean Durand, sa filation.

Qu’elle était l’apparence physique de Jean ? Il est brun, son visage est ovale et ses yeux sont gris, son nez est long et fort et mesure 1.67 mètres, il est de taille moyenne et bon pour le service. Il est sous les drapeaux entre 1906 et 1908, en 1909 il est domicilié à Allassac.

Jean Durand, un portrait.
Jean Durand, un portrait.

Le premier aout 1914 il est mobilisé et rejoint son régiment deux jours plus tard, il lui reste quelques jours à vivre quand il arrive au 149ème régiment d’infanterie.

Grâce au site mémoire des hommes qui a mis en ligne les journaux des unités je vais pouvoir en savoir un peu plus.

Mémoire des hommes. Journaux des unités.
Mémoire des hommes. Journaux des unités.

Le journal du 149ème régiment d’infanterie n’est pas complet mais fournit tout de même de précieux renseignements sur le régiment  du corrézien Jean Durand.

Journal du 149ème régiment d'infanterie.
Journal du 149ème régiment d’infanterie.

L’incroyable site CHTIMISTE.COM  qui est une mine (sans jeu de mot) nous permet de replacer l’histoire de ce régiment dans l’histoire des combats qui se sont déroulés au début de cette  guerre que les contemporains ne tarderont pas à qualifier de « Grande Guerre » : qu’apprend-ton ? Que le 149ème régiment d’infanterie participe aux batailles de Lorraine qui se soldent par deux victoires françaises

Journal du 149è régiment d'infanterie, le 22 aout 1914.
Journal du 149è régiment d’infanterie, le 22 aout 1914.

Les derniers jours de sa vie sont difficiles à retracer avec précision, dans le journal de son unité est il déclaré blessé le 22 aout 1914 (c’est le dernier nom figurant sur la capture), la dernière page du journal évoque la violence des combats et la reprise de Saint-Rémy.

Jean Durand porté blessé le 22 aout 1914.
Jean Durand porté blessé le 22 aout 1914.

Il reste des questions autour de la date à laquelle Jean meurt, sa fiche matricule fixe son décès au 15 septembre alors que le tribunal de Brive dans sa décision du 21 janvier 1921 fixe sa mort au 30 aout 1914. Si l’un(e) d’entre vous a une suggestion pouvant expliquer cet écart, la poule est preneuse !

La mort de Jean Durand reportée sur la fiche matricule.
La mort de Jean Durand reportée sur la fiche matricule.

Que reste t-il de Jean Durand, ce jeune cultivateur analphabète, sans parents et sans enfants, tombé à l’ennemi au cours du premier mois de la guerre 1914-1918 ?

Le site Memorial gneweb  qui a fait un excellent travail de recension des monuments aux morts nous livre plusieurs renseignements et quelques photos qui nous intéressent sur le parcours de Jean Durand et sur les traces que son itinéraire de soldat laisse dans l’espace public.

Allassac. Memorial genweb
Allassac. Memorial genweb
Monument aux morts d'Allassac sur lequel se trouvent les nom et prénom de Jean Durand.
Monument aux morts d’Allassac sur lequel se trouvent les nom et prénom de Jean Durand.

En relisant la fiche matricule, Jean Durand est domicilié à Allassac et non plus à Ussac commune dont il est natif. C’est sur le monument aux morts de la commune dans laquelle il était domicilié que son nom a été gravé, conformément à la loi du 25 octobre 1919.

Personne n’a réclamé le corps de Jean, en revanche si vous voulez par la fiction vous imprégner de l’atmosphère de la période qui s’ouvre après les combats de 1918, je ne saurais trop vous recommander de (re)voir, le film magistral de B. Tavernier, La vie et rien d’autre qui traite de la recherche des corps, des traumatismes liés à la perte d’êtres chers et à la façon dont une société tentent d’apporter une réponse à un deuil de masse.

La vie et rien d'autre. Bande annonce.
La vie et rien d’autre. Bande annonce.

Petite Webographie toujours utile

  • Mémoire des hommes pour retrouver un nom et consulter le journal des unités :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/spip.php?rubrique16

  •  Les archives départementales de Corrèze, les fiches matricules :

http://www.archinoe.fr/cg19/recrutement.php

  • Pour connaitre l’histoire  des régiments :

http://chtimiste.com/

  • Pour chercher un monument aux morts :

http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/index.php

  • Pour avoir accès à des fiches matricules en dehors de la Corrèze, par exemple, je vous conseille de lancer cette requête par mot clef dans la barre de recherche goggle : registres matricules archives départementales. La plupart des centres d’archives sont en train de numériser leurs fonds.

Bonnes recherches  et n’hésitez à partager vos trouvailles…

1914-1918, pour tout le monde ? Retour sur une chronologie. Partie I.

ordre de mobilisation généraleOn a tous appris à l’école que la première guerre mondiale commence le 1er aout 1914 avec l’ordre de mobilisation générale et qu’elle se clôt le 11 novembre 1918 avec l’armistice et la victoire de la France (youpi !!), et si les choses n’étaient pas aussi évidentes qu’il y paraît à première vue ? Et si cette apparente simplicité posait un voile sur une réalité beaucoup plus complexe ?

Ce billet inspiré de la lecture de l’article signé Bruno Cabanes enseignant à l’université de Yale, paru dans Les collections de l’Histoire, n° 61. Ce picorage ouvre plusieurs questions qui à mon humble avis ne sont pas anodines :

  1. Quelles sont les origines de « ce drame à la mesure du monde » ?
  2. Le déroulement de la guerre est-il uniforme ?
  3. Quand ou à quel moment sort-on de cette hécatombe ?

Les origines de la guerre dépassent les deux évènements déclencheurs que sont l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 et la crise diplomatique qui s’en suit en juillet 1914.

Attentat de Sarajevo, 28 juin 1914. Vidéo.
Attentat de Sarajevo, 28 juin 1914. Vidéo.

Du point de vue des relations internationales, les premières années du XXè siècle sont marquées par la mise en place d’un système d’alliances militaires : la Triple Alliance qui regroupent depuis 1882 l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie et la Triple Entente conclue en 1907 entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie, comme l’illustre cette carte:

Carte des alliances militaires.
Carte des alliances militaires.(source )

De plus, les tensions entre la France et l’Allemagne se sont cristallisées autour de deux crises liées à l’expansion coloniales des puissances européennes : les deux crises marocaines de 1905 et 1911 (pour en savoir plus  ). Pour l’historien ce qui domine pendant les années d’avant guerre est un « sentiment diffus d’une guerre inévitable » qui se traduit par exemple dans une course à l’armement naval qui se joue entre Berlin et Londres. Quand Guillaume II portant une nouvelle doctrine de politique étrangère, la Weltpolitik, déclare «Notre avenir est sur l’eau  cela suscite une très vive inquiétude de la part de l’Angleterre qui se lit dans les propos du Premier Lord de l’Amirauté en 1911, Winston Churchill,  La marine est pour l’Angleterre une nécessité, pour l’Allemagne un objet de luxe . Mais retenons toujours du même cette citation qui traduit bien ce « sentiment diffus d’une guerre inévitable » : la marine  est pour nous synonyme d’existence, pour eux (les Allemands) d’expansion . Donc avant 1914, le début du siècle est marqué par une course aux empires coloniaux et une compétition navale.

Le nouveau dreadnought Iron Duke, 26000 tonnes.
Le nouveau dreadnought Iron Duke, 26000 tonnes.

Les travaux récents des historiens (David Bell, S. Förster) montrent que la Grande Guerre porte à son paroxysme une révolution militaire engagée bien en amont, dans le courant du XIXème siècle, plus exactement dans la deuxième moitié de ce siècle : la guerre de Sécession, la guerre franco-prussienne de 1870-1871, la guerre des Boers entre 1899 et 1902, la guerre russo-japonaise de 1904-1905 ou encore les guerres balkaniques de 1912-1913. Cette révolution militaire se lit dans l’usage d’armes nouvelles comme celle utilisées au cours du massacre des Hereros , ou encore la mise en place de camps de concentration pendant la guerre des Boers menée par la Grande-Bretagne en Afrique du Sud, pendant cette guerre certaines mutations technologiques sont employées à des fins bellicistes, pensons par exemple à la révolution du fil de fer barbelé inventé au début des années 1870 pour regrouper les troupeaux de bétail dans les grandes plaines américaines.

Camp de concentration pendant la guerre des Boers
Camp de concentration pendant la guerre des Boers

On peut aussi retenir l’emploi de l’artillerie et les prémices de la guerre de position pendant la guerre russo-japonaise. 1905, guerre russo-japonaise.

Toutefois, il faut toujours se garder de promouvoir des explications tranchées et garder l’esprit de nuance car le fait qu’une mutation des armements, des méthodes de combats et de la violence de guerre a eu lieu au XIXè siècle ne signifie pas pour autant qu’elle ait été comprise ou qu’elle ait permis d’anticiper ce que serait la Grande Guerre (Bruno Cabanes)

Une guerre qui devient forcément mondiale en raison des logiques impérialistes à l’œuvre.

L’attention portée aux logiques « impériales » permet de comprendre comment un conflit régional embrase la planète. Les empires coloniaux mobilisent leurs troupes. Même si les situations peuvent varier d’un espace à un autre, on assiste à une vague de volontariat dès le début de la guerre dans l’empire britannique : l’Australie envoie 332 000 hommes et la Nouvelle-Zélande 112 000 hommes. Pour B. Cabanes, la Première Guerre mondiale apparaît rétrospectivement comme l’acte de naissance de ces pays nouveaux. En novembre 1914, un tiers de l’armée britannique présente sur le front occidental vient d’Inde. Ce sont plus de deux millions d’Africains qui ont participé aux combats entre 1914 et 1918, si l’on ne retient que l’exemple de l’Algérie, ce département français fournit à la métropole 245 000 indigènes et 73 000 colons.

Cette guerre totale devient mondiale par sa dimension économique, par exemple 140 000 travailleurs chinois de la province du Shandong viennent travailler en France après l’accord passé entre notre pays et la Chine en 1916.

Une chronologie complexe.

Arrivée des Américains à Saint Nazaire en juin 1917
Arrivée des Américains à Saint Nazaire en juin 1917

Cette complexité s’explique par le jeu des mémoires nationales qui sont porteuses d’enjeux différents, il est donc possible de parler de chronologies emboitées. Pour les Français et les Allemands la bataille de Verdun représente le paroxysme de la guerre industrielle ; pour la Grande-Bretagne c’est le passage du volontariat à la conscription en 1916 qui est un tournant majeur. Les Australiens comme les Néo-Zélandais organisent leur mémoire autour de la bataille de Gallipoli au cours de laquelle les troupes de l’ANZAC (The Australian and New Zealand Army Corps) affrontent les troupes de l’Empire ottoman en 1915. Le 25 avril 1915, le débarquement de l’ANZAC commence à Gallipoli, sur un promontoire étroit couronné de fortifications, face à des escarpements quasi infranchissables. Les Turcs déclenchent un feu d’enfer, mais les Australiens parviennent, vers 6 heures du matin, à occuper le sommet de la première colline. Le jeune général turc Kemal Pacha (Mustafa Kemal Atatürk) après en avoir reçu l’ordre, lance une contre-attaque victorieuse. 841 Australiens devaient mourir vers la fin de la bataille. En Australie, on se rappelle la défaite de Gallipoli comme du baptême du feu pour l’armée australienne et la nouvelle nation qu’est l’Australie (de même pour les Néo-zélandais). Une cérémonie se déroule chaque année à Gallipoli le 25 avril (ANZAC Day).Source

An ANZAC The Australian and New Zealand Army Corps telling a French soldier the latest

En revanche, les Américains retiennent l’année 1917 comme le véritable tournant de la guerre parce qu’ils rompent avec la logique isolationniste : les Etats-Unis rentent en guerre du côté de la Triple Entente après la découverte du télégramme Zimmermann  , le 16 janvier 1917 dans lequel l’Allemagne propose une alliance militaire au Mexique.

Télégramme Zimmermann, décodé.
Télégramme Zimmermann, décodé.

L’année 1917 est aussi pour les Russes le tournant de la guerre. De plus, les Russes replacent cette guerre 1914-1918 dans un cycle national plus long, la guerre russe est une guerre de sept ans qui se termine en 1921 avec la fin de la guerre civile.Les guerres balkaniques que nous avons évoquées plus haut s’achèvent en 1922 avec la fin du conflit gréco-turc et le début de la conférence de Lausanne   au cours de laquelle la paix est signée le 24 juillet 1923 et qui fonde la Turquie.

Arrivée de Mussolini au Casino de Montbenon pour la cérémonie d'ouverture de la Conférence de Lausanne, qui a eu lieu le 20 novembre 1922. (c) Musée historique de Lausanne
Arrivée de Mussolini au Casino de Montbenon pour la cérémonie d’ouverture de la Conférence de Lausanne, qui a eu lieu le 20 novembre 1922. (c) Musée historique de Lausanne

La seconde partie de ce billet sera consacrée aux fins de la guerre et à la démobilisation culturelle, concept que l’on tentera de comprendre au ras des grains bien sûr, afin de répondre à la troisième question posée au début de ce post.

Un soldat de l’Armée Rouge viole une Polonaise

Voici l’objet de la colère de Moscou :

Un soldat soviétique violant une femme enceinte.
Un soldat soviétique violant une femme enceinte.

Je vous laisse lire l’article du blog big brower duquel ce billet est inspiré. Je me permets ce copié-collé :

Moscou a vivement réagi par l’intermédiaire de son ambassadeur à Varsovie, Alexandre Alekseev. Sur Facebook, il a expliqué être « profondément choqué par cette incartade de l’étudiant des Beaux-Arts de Gdansk, qui a insulté avec son pseudo-art la mémoire de plus de 600 000 soldats soviétiques, morts pour la liberté et l’indépendance de la Pologne ». Il a également jugé la sculpture « vulgaire » et « ouvertement blasphématoire » et a fait savoir qu’il espérait « une réaction appropriée » des autorités polonaises.

Le parquet de Gdansk doit désormais statuer sur d’éventuelles poursuites pour incitation à la haine raciale ou nationale contre l’étudiant. Lequel a défendu son œuvre, expliquant qu’il s’agissait d’un « message de paix », qui avait pour seul but de « montrer la tragédie des femmes et les horreurs de la guerre ».

Voilà qui est intéressant et suscite forcément plusieurs questions- réflexions (pas forcément de bon aloi)  :  C’est quoi le problème? Violer une femme? Ou violer une femme enceinte? Préciser que La Femme porte l’enfant de l’homme appartenant au groupe ennemi laisse perplexe. En même temps aucune guerre ne se joue sans l’image de La Femme en arrière plan, première réflexion. Pourquoi le Kremlin est si prompt à réagir? Laver l’honneur des héros libérateurs à l’Est entre 1944 et 1945? Construire inlassablement une virginité d’une Russie qui veut (re)devenir la grande Russie quand vont se tenir les J.O. à Sotchi, station balnéaire fréquentée par une kleptocratie en mal (mâle) de reconnaissance? Dans cette histoire, un petit étudiant des Beaux Arts de Gdansk n’a pas voix au chapitre, deuxième réflexion. le viol est-il inhérent à la guerre? Cette dernière question invite forcément à prendre un peu de recul, troisième réflexion qui m’invite à vous livrer deux lectures récentes. Dans son dernier ouvrage, La Fin, Ian Kershaw consacre un chapitre, à ce qu’il nomme une calamité à l’est, voilà ce qu’il écrit  en substance : la soif de vengeance était inextinguible …  phénomène de masse et acte de vengeance qui passait par la volonté d’infliger une humiliation maximale à la population masculine vaincue  (intéressant comme réflexion) le viol des femmes, jeunes et vieilles, souvent à plusieurs reprises, fut l’un des premières rencontres (gloups!!!) avec les conquérants avec les conquérants soviétiques … suivant certaines estimations (le mot dit le vide de la recherche en ce domaine pour cette époque et pour cet espace) 1.4 millions de femmes – soit un cinquième de la population féminine – furent violées au cours de ces semaines dans les provinces orientales conquises par l’Armée Rouge. Celles qui réussirent à se cacher ou à échapper à cette bestialité eurent en vérité beaucoup de chance (naïvement j’attends que l’historien s’empare du sujet, mais non, l’allusion au viol massif s’arrête là). Si l’on veut prendre un peu de recul, il faut lire l’historien Christian Ingrao, spécialiste des violences de guerre et à qui l’on doit un magistral essai sur les intellectuels de la SS (Croire et Détruire). dans un court article paru dans le monde hors série, 1914-2014, un siècle de guerre.

un siècle de guerrel’historien explique que la guerre traditionnelle édictait sans forcément la respecter  la norme de l’exclusion des femmes de la violence de la guerre. Au cours du XXème siècle les violences dirigées contre elles ont eu tendance à se généraliser, là je cite un extrait de son article « la violence à son paroxysme » : le viol de guerre, s’il n’est pas inexistant durant les deux conflits mondiaux, loin de là, n’a pas la systématicité qu’il acquiert en Yougoslavie dans les années 1990 ou dans la région des Grands Lacs africains des années 2000.