Sous Surveillance


C’est au centre de détention de Châteaudun que Didier Cros à poser sa caméra, scruter les marges comme révélateur d’une société le réalisateur y parvient de manière saisissante dans son film « Sous surveillance »  sorti en 2012. On apprend dès le premières minutes que ce centre fonctionne selon deux régimes : le régime ordinaire, c’est-à-dire fermé et le régime ouvert qui permet aux détenus de se déplacer et d’être plus autonome.
Cet établissement pénitentiaire mis en fonction en mai 1991, est situé à 500 m de la ville, au cœur d’une zone d’activités, construit entre la base aérienne et la caserne des pompiers, à proximité de l’hôpital et de la gendarmerie. Il est situé dans le ressort de la cour d’appel de Versailles et du tribunal de grande instance (TGI) de Chartres

Didier Cros nous immerge dans le quotidien des gardiens, on les suit dans les entretiens qu’ils mènent avec les prisonniers, on assiste à leurs échanges, leurs doutes qui laissent par moment poindre une certaine lassitude.Les « Chefs de bâtiments » ont aussi pour tâche d’organiser les flux de détenus entre les étages : « virer » ceux qui ne méritent pas le régime ouvert et gérer ce qui est la spécificité du centre de détention de Châteaudun, le régime fermé. Ce sont donc les aménagements de peine qui font « tenir le système », il s’agit du fameux régime de semi-liberté et des permissions de sortie.

Gérer la pénurie et la surpopulation est la tache permanente des surveillants. Faire de place en régime ouvert pour l’accueil des « méritants », faire descendre des détenus en régime fermé quand « ils font le con », laver un prisonnier atteint de la gale et lui trouver une nouvelle cellule, expliquer les fouilles aléatoires à un autre. Ils sont sur le pont en permanence.

La surpopulation n’est pas montrée en revanche elle est suggérée par des expressions récurrentes prononcées par les surveillants : « j’ai pas/plus de places », « j’ai plus de cellules ». Ces expressions traduisent au mieux la délicate gestion des lieux.

Les détenus sont filmés de dos ou de profil, le visage toujours masqué. (4) Les entretiens avec les gardiens permettent de comprendre la vie en détention mais aussi de retracer par brides les existences cabossées de ces hommes, les parcours précaires qui conduisent à la violence et à l’illettrisme. Comme cet entretien mené par le lieutenant avec un prisonnier qui ne sait pas lire et vole le journal en bibliothèque.
« La détention c’est vous qui l’a faite c’est pas nous. C’est votre détention à vous », c’est le propos des surveillants qui peuvent se trouver dans une situation assez cocasse : ce sont les détenus dans leur cellule qui leur apprennent en direct une prise d’otages à la prison de la Santé. Les prisonniers détiennent l’information !
Toutefois, le personnel pénitentiaire accompagne, écoute les détenus en souffrance et encourage ceux proches de la sortie. A l’image de ce gardien qui donne le conseil suivant à un jeune homme : faites « un petit ça va vous mettre du plomb dans cervelle » et émet à un avis favorable à sa libération .

Ou encore cet homme de 46 ans qui a passé vingt ans en prison, à sa première arrestation pour détention de stupéfiants (« 8 mois de prison pour 3 gramme de chite ») il a 17 ans. A 18 ans il retourne en prison pour chèque sans provision, il y restera deux ans.

Il sera à chaque fois emprisonné « pour des histoires d’escroquerie », et purge deux ou trois ans de prison. En lui posant la question de se réinsertion, il répond qu’ «il faut savoir que quand on a vécu une, deux, trois ou quatre incarcérations, se réinsérer c’est de la foutaise », de 1980 à 2010 il est « resté trois ans dehors »

Voici quelques extraits d’une conversation entre deux chefs de bâtiment : « je ne pense pas que c’est en durcissant les conditions d’incarcération […] qu’on arrivera à lutter contre la criminalité et la délinquance en général », c’est en luttant « contre la pauvreté et les problèmes sociaux qu’on ressouderait une bonne partie des problèmes de criminalité ». « Est-ce que la prison sert à quelque chose », « on protège la société » « mais sur le fond on fait quoi ?» « Mais il y en a qu’on arrive à sauver ». Une personne « on l’enferme et pendant ce laps de temps il faut qu’on fasse des miracles ». « On peut en construire des prisons, c’est pas un problème », « on peut en mettre partout des prisons » « mais un jour il va falloir les faire sortir ou alors on les fait plus sortir ». « En plus on a des personnes dont le comportement va se dégrader en prison »

Au moment du projet de la construction de 33 nouvelles prisons, donc de 10 000 places supplémentaires afin de généraliser l’encellulement individuel, je reprends à mon compte les propos d’Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, qui dénonce cette politique qu’elle compare à une fuite en avant, affirmant que « plus on crée de places de prison, plus on les remplit ». Alors que la population carcérale s’affiche, avec 68 819 détenus au 1er août pour 58 507 places, à un niveau historique, la densité moyenne atteint 117,6 %. Ce taux n’a pratiquement pas varié depuis trente ans. « Pourtant, on n’a jamais construit autant de places de prison que depuis 1987 », rappelle l’universitaire Jean-Paul Céré, président de l’Association française de droit pénal.

Pour aller plus loin :

Critiques :

http://www.telerama.fr/television/vu-au-fipa-sous-surveillance-de-didier-cros,77430.php

http://www.telerama.fr/television/didier-cros-la-force-intranquille-du-documentaire,92105.php

Les surveillants de Châteaudun  :

http://www.lechorepublicain.fr/chateaudun/justice/2017/03/01/les-surveillants-du-centre-de-detention-de-chateaudun-temoignent-de-leur-quotidien_12303120.html

Présentation du centre de détention de Châteaudun : 

http://www.annuaires.justice.gouv.fr/etablissements-penitentiaires-10113/direction-interregionale-centre-est-dijon-10123/chateaudun-16497.html

Chiffres clés de l’administration pénitentiaire :

http://www.justice.gouv.fr/prison-et-reinsertion-10036/les-chiffres-clefs-10041/

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Répondre par l’Histoire

Mathilde Larrere est maîtresse de conférences en histoire contemporaine, dans la chronique suivante elle propose de « répondre par l’Histoire à des instrumentalisations du passé dans la scène médiatique et politique » en partant des propos tenus par B. Delanoë qui affirme que l’extrême gauche  ne voulant pas choisir entre les sociaux-démocrates et les nazis est responsable de l’arrivée de ces derniers au pouvoir. Dans une mise au point claire, efficace et scientifique, l’historienne remet les choses en place et à leur place. Je vous invite à l’écouter.

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Dans un futur peut-être proche … écarlate

the-handmaid-s-tale
the-handmaid-s-tale

Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’Etat, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Evangile. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, toutes de rouge vêtues. L’une d’elle, Offred, raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. L’histoire se déroule dans des Etats-Unis en guerre civile, où la pollution a fait chuter la fertilité des femmes. Au prétexte de protéger le peuple, on l’a privé de ses libertés et un puissant gouvernement surveille chaque geste. Dans cette société le viol et le harcèlement sont élevés au rang de tradition et donc de normes sociales

La Servante Écarlate
La Servante Écarlate

Voici l’intrigue du roman de Margaret Atwood  paru à la mi-temps des années 1980 et intitulé La servante écarlate (The Handmaid’s Tale). C’est un roman  de SF qu’on qualifie de dystopique. La dystopie est le contraire de l’utopie. Le Livre qui peut à lui seul représenter le genre est celui de G. Orwel 1984.
Dans le monde d’Offred, vous l’aurez compris la prophylaxie sociale se traduit par des grandes purges qui vise l’élimination de tous les homosexuels, des médecins défendant la contraception et des religieux considérés hétérodoxes. La morale, l’agencement des mœurs se fondent sur une lecture littérale de la Bible qui s’impose à tous. Surtout aux femmes, qui sont au mieux des épouses, au pire des esclaves sexuelles comme Offred.

Le roman avait fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 1990 :

La-Servante-Ecarlate
La-Servante-Ecarlate

Le film est sur Youtube (bof, on peut s’en passer, sauf si vous avez du temps à consacrer à une plage d’ennui. C’est bien aussi l’ennui)

Pourquoi je vous présente ce roman (à lire) ? Parce que je suis une dévoreuse de séries et que depuis quelques semaines ce roman a été adapté pour la plateforme de VOD HULU. Le rôle d’Offred est tenu par Elisabeth Moss :

Elisabeth Moss  tenait le rôle de la détective Robin Griffin dans l’excellentissime série Top Of The Lake réalisée par J . Campion

 

La Servante Ecarlate (The Handmaid’s Tale),  quelques comptes rendus picorés :

Toi tu votes! Toi tu votes pas!

Avant d’exercer demain mon droit de vote dans une démocratie où l’abstention ne s’abstient pas je me suis rappelée que ma grand-mère était née à une époque où elle et ses semblables n’avaient pas le droit de vote. La première fois que je suis entrée dans un isoloir c’était avec elle et j’avais 6 ans, ma grand-mère m’a dit : « un jour tu feras pareil ». Il fallait attendre 12 ans, deux fois ma vie, une éternité. Depuis je n’ai jamais manqué à mon droit.
Mais effectuons un petit retour en arrière pour nous rappeler qu’il n’existe aucun droit naturel, que l’obtention des droits est longue et souvent douloureuse : rien n’est jamais acquis aux femmes …. et aux hommes.
La question est donc de comprendre comment l’exclusion des femmes de la vie citoyenne a-t-elle été justifiée entre 1848, date de l’obtention du suffrage universel masculin et le décret du 21 avril 1944 instituant véritablement le droit de vote universel.
Voici quelques extraits qui expliquent les raisons pour lesquelles le législateur ne peut ou ne doit accorder le droit de vote à toutes les heureuses propriétaires d’un utérus.
« On a […] parfaitement raison d’exclure de la vie politique les femmes et les personnes qui, par leur peu de maturité d’esprit, ne peuvent prendre une part intelligente à la conduite des affaires publiques. »
Extrait de la thèse d’Émile Morlot (1884) : « De la capacité électorale ».
« Nous sommes disposés à accorder aux femmes tout ce que leur sexe a le droit de demander, mais en dehors de la politique (…). Donner le droit de vote aux femmes, c’est l’aventure, le saut dans l’inconnu, et nous avons le devoir de ne pas nous précipiter dans cette aventure […] Ayons le courage de rester nous-mêmes.
Armand Calmel. Sénat, séance du 5 juillet 1932, p. 1104-1105.
« II est établi qu’en temps normal les femmes sont déjà plus nombreuses que les hommes. Que sera-ce à un moment où les prisonniers et les déportés ne seront pas encore rentrés. Quels que soient les mérites des femmes, est-il bien indiqué de remplacer le suffrage masculin par le suffrage féminin ? ».
Paul Giacobbi. Assemblée consultative d’Alger, mars 1944.

Le refus du suffrage féminin repose sur un double argumentaire très ancien et qui se contredit :
Le premier argument consiste à affirmer que les femmes sont au – dessus des luttes politiques, si elles y plongeaient elles compromettraient leur dignité fondamentale d’épouses et de gardiennes du foyer familial.
Un argument de nature qui se place ici dans la droite ligne des arguments défendus par Jean-Pierre-André Amar, député de l’Isère à la Convention nationale qui se demande en 1793
Quel est le caractère propre à la femme ? Les mœurs et la nature même lui ont assigné ses fonctions : commencer l’éducation des hommes, préparer l’esprit et le cœur des enfants aux vertus publiques, les diriger de bonne heure vers le bien, élever leur âme et les instruire dans le culte politique de la liberté. Telles sont leurs fonctions, après les soins du ménage ; la femme est naturellement destinée à faire aimer la vertu. Quand elles auront rempli tous ces devoirs, elles auront bien mérité de la patrie.  (pour en savoir plus )
Les femmes sont ainsi cantonnées à un rôle « d’institutrice républicaine »

Institutrice républicaine
Institutrice républicaine

Le deuxième argument pose de fait que les femmes, différentes, immatures, influençables, inférieures, ne peuvent prendre une part intelligente et autonome à la vie publique. C’est un argument de culture qui vise par l’exclusion des femmes à protéger la bonne santé de la vie politique d’une cité. Ainsi, les femmes qui s’engagent dans la vie publique ou assistent à des débats politiques deviennent soient des enragées soient des femmes dénaturées : comprenez qu’elles se masculinisent et mettent gravement en danger les fondations de l’organisation politique et sociale.
Deux exemples datant de la période révolutionnaire permettent d’éclairer le propos. Commençons par celui des Tricoteuses :

Tricoteuses Jacobines
Tricoteuses Jacobines

On désigne sous ce surnom les femmes du peuple qui, sous la Terreur, assistaient aux exécutions capitales, mais aussi aux délibérations de l’Assemblée ou aux réunions patriotiques, sans lâcher leur tricot, destiné souvent aux soldats des armées révolutionnaires. Ces « lécheuses de guillotine » sont un des poncifs de la Terreur et une des images les plus négatives des femmes révolutionnaires. Ici, elles sont présentées comme la « claque » des révolutionnaires les plus acharnés, sous des traits durs et peu amènes. (Analyse de l’image l’histoire par l’image ).

Puis ces femmes dans un club patriotique :

Club des femmes patriotes dans une église
Club des femmes patriotes dans une église

Elles hurlent les seins à l’air, ont des physiques d’hommes mais sans l’intelligence de ces derniers : elles sont soumises aux passions et dénuées de raison parce qu’elles sont immatures et influençables.

Le fils de Paul Giaccobi évoqué plus haut se prénomme François, il est commissaire au ravitaillement et à la production et l’un des signataires du décret du 21 avril 1944. Aucune signature féminine en bas de ce décret qui stipule dans son article premier que le peuple français décidera souverainement de ses futures institutions. À cet effet, une Assemblée nationale constituante sera convoquée dès que les circonstances permettront de procéder à des élections régulières, au plus tard dans le délai d’un an après la libération complète du territoire. Elle sera élue au scrutin secret à un seul degré par tous les Français et Françaises majeurs, sous la réserve des incapacités prévues par les lois en vigueur.

La veille d’un jour de vote, j’aime à me rappeler le préambule et l’article 1er de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne écrite par Olympe de Gouges :

Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent à être constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaltérables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances maternelles reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de la femme et de la citoyenne :

Article 1 La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Olympe de Gouges
Olympe de Gouges

AUX URNES , CITOYENNES !!

A Saillans, les 1 199 habitants ont tous été élus au premier tour !

Ils en avaient assez que le maire sortant décide seul : les habitants de ce village de la Drôme ont travaillé pendant des mois à une liste collégiale, et vécu une belle expérience de démocratie participative. Voilà qui fait un bien fou, merci à eux!

Pour lire la suite : A Saillans, les 1 199 habitants ont tous été élus au premier tour ! – Le nouvel Observateur.

Une phrase a retenu mon attention, j’ai fait mienne cette réflexion sage, à la fois simple et des plus ambitieuses : « Va falloir travailler ensemble, maintenant, pour l’intérêt commun !»