TERRIENNES : Petite histoire de la condition féminine en 68 conquêtes – TV5MONDE

Je suis pas particulièrement fan des journées mondiales de ……. (et vous y mettez ce que vous voulez). Au delà de cette prise de position singulièrement audacieuse  (hum!) cette infographie est intéressante sur la condition féminine sans toutefois se hasarder à proposer  une  définition de ce concept et en employant (encore) le champ lexical de la guerre.

J’arrête mon caquètement, l’infographie est très bien faire :

TERRIENNES : Petite histoire de la condition féminine en 68 conquêtes – TV5MONDE.

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Vivian Maier à Tours

Vivian Maier, Self-Portrait, 1954. Source

Pour ceux qui auront la chance d’être à Tours ou de s’y rendre avant le mois de juin prochain, vous pouvez vous offrir une pérégrination photographique urbaine des plus émouvantes, puisque le musée du Jeu de Paume à Tours consacre à cette street reporter une exposition – rétrospective.

Vivian Maier. date inconnue. Source

Vivian Maier est une énigme. Cette gouvernante américaine, née le 1er février 1926 à New York et morte le 21 avril 2009 à Chicago, qui se promenait avec son Rolleiflex autour du cou. Elle a fait des milliers de photos des familles dont elle gardait les enfants, sans jamais les montrer, ou presque, pas même à ses employeurs. L’inconnue est pourtant devenue, en l’espace de deux ans, l’héroïne d’un roman-photo, ou plutôt d’un polar riche en intrigues […]

Vivian Maier dans la Lumière

L’histoire commence à Chicago, à l’hiver 2007, lors d’une vente aux enchères d’effets appartenant à Vivian Maier, saisis pour solder ses loyers impayés. Un certain John Maloof, chineur en quête de documentation sur un quartier de Chicago, achète pour 400 dollars des cartons et valises. Y sont entassés des négatifs (entre 100 000 et 150 000), des tirages (plus de 3 000) et des centaines de bobines Ektachrome non développées. C’est en réalité l’essentiel du travail photographique de la gouvernante. Quand il tape «Vivian Maier» sur Google, aucune occurrence. En 2009, John Maloof apprend sa mort via un avis de décès publié dans le Chigago Tribune par la famille Gensburg, qui était venue en aide à la vieille dame dans ses dernières années. John Maloof s’obstine dès lors à remonter le fil d’une vie, d’une passion, entouré d’une multitude d’experts, des autres acquéreurs de l’œuvre de Vivian Maier et des familles pour lesquelles elle avait travaillé.

Lire la suite : Vivian Maier au détour d’une rue.

L’exposition à Tours

L’exposition en images : Une photographe révélée.

Au programme : Poésie et humanisme.

J’espère avoir l’occasion de me rendre dans la cité tourangelle dans les semaines qui viennent. Si certains d’entre vous ont eu la chance de voir cette exposition, n’hésitez pas à faire part de vos impressions.

Chicago, Illinois, 1963. Source

Le site consacré à Vivian Maier

LA PISCINE. Expérience aquatique et acoustique.

Agnès Obel à La Piscine de Roubaix – France 3 Nord Pas-de-Calais.

 

1914 -1918. DEUIL, FILIATION ET MÉMOIRE.

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source

British trenches at Roclincourt. Highland Cemetery now sits on the position of the German front line. Source.

Je vais prendre quelques instants pour revenir sur le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014). Le but ici n’est pas de faire un compte-rendu sur la dernière parution de cet historien, d’autres le font avec beaucoup plus de talent,  mais d’essayer de comprendre la notion de « deuil de guerre » et la manière dont une famille, des proches, des intimes, des amis vivent la perte d’un soldat mort au cours de la première guerre mondiale, de cette notion en découle une autre « les cercles de deuil ».

Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.
Dammann Paul Marcel (1885-1939). Etude pour le monument aux morts de Claye-Souilly.

Dans son denier ouvrage Stéphane Audoin-Rouzeau donne avec précaution (peut-être trop) la parole à trois hommes de sa famille qui ont connu, fait, subi la Grande Guerre : ses deux grands-pères (Max, Robert Audoin) et l’un des grands-pères de son épouse (Pierre Bazin). C’est assez curieux de rendre compte de cette lecture, car je ne peux éloigner cette impression d’intrusion, le terme est peut-être un peu fort, mais ce court texte nous place dans l’intimité d’une famille, et surtout  il met à jour  les rapports complexes et les non-dits entre les générations.

Entre les chapitres consacrés à ces anciens combattants, l’auteur tente de comprendre le rapport complexe, conflictuel et tu d’un fils (Philippe Audoin) à son père qui a fait la guerre qui n’en parle pas, si ce n’est pour évoquer ce que l’on attend d’un soldat mobilisé en 1914, quelques anecdotes en guise de péroraison d’un déjeuner familial. Et surtout c’est le fils du soldat qui ne parlera au sien de la guerre du grand-père. La question est alors de savoir comment se transmet cette mémoire (taiseuse) et quels sont les cheminements d’une histoire familiale où la Grande guerre semble avoir laissé une empreinte d’autant plus profonde que longtemps elle fut empêchée. Au fil des chapitres, les béances ouvertes et jamais refermées engendrées par ce conflit emprisonnent toute l’existence de ceux qui l’ont fait, de ceux qui l’ont subi et de tous qui, comme bloqués au moment de l’impact, ne s’en sortent pas de cette réalité.

La guerre de Max est retracée par les archives familiales et notamment les lettres que le soldat écrivit à sa fiancée Denise, elles dessinent le portrait d’un jeune homme de 23 ans et « sur tous les sujets Max est banal » (p 19) pour qui les Allemands ne sont qu’un ramassis de brutes et de barbares, ces « Boches » !

1914 l'Entrée. Carte illustrée. source BDIC
1914 l’Entrée. Carte illustrée. source BDIC

Cette haine ne le quittera pas pour « ces brutes qui menaçaient le monde », son combat est celui de la civilisation contre la barbarie et « pour la conservation entière de notre race, de nos idées, de notre culture » (p 23).

Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l'origine de l'information (les journaux). © BDIC.
Carte photographique. Anonyme. le titre de la carte donne l’origine de l’information (les journaux). © BDIC.

Stéphane Audoin-Rouzeau consacre ensuite plusieurs chapitres à la guerre et surtout à l’après guerre de son grand-père paternel : Robert Audoin né le 15 juillet 1896 qui, le 03 novembre 1917 reçoit la croix de guerre. Le 25 aout 1916 Robert fait sa rencontre avec le front que son arrière petit-fils retranscrit dans son intégralité (à lire absolument) mais dont je ne vous livre que ces phrases : « Il est 11 heures du soir. De nombreuses fusées multicolores illuminent l’horizon tout autour de nous et c’est là que je me rends compte pour la première fois de ce que c’est que le front », comme E. Jünger il subit les Orages d’acieret comme tant d’autres il en sortira traumatisé mais le « corps intact » (p49), en janvier 1920, un certificat de visité médicale précise que Robert Audoin était « sorti de la guerre sans blessures ni maladies » (p 99), c’est un homme sain, robuste et bien constitué (p99).

 La parole entre Philippe, dont l’enfance est celle des « monuments aux morts encore tout neuf » qui, adulte s’est réfugié dans le surréalisme, et son père ne sera jamais tenue. Si le père a parlé de sa guerre cela eut lieu au moment de l’enfance et de l’adolescence « et puis ce savoir guerrier transmis par Robert fut jeté par son fils à la rivière, et la guerre de Robert avec elle ». Philippe assistera au « lent écroulement de son père ». Les échecs professionnels qui se succèdent, un divorce, la séparation avec son fils et enfin le second départ à la guerre le 23 aout 1939, la captivité jusqu’en juin 1941. Pendant et après la guerre, Robert ne parvient pas à prendre un nouveau départ, « il rend ses dernières armes » (p 112) à 52 ans : il demande à son père de l’héberger lui et  sa nouvelle épouse, celui-ci accepte non sans humilier son fils qu’il méprise de tant d’échecs et de médiocrité. Le fils de Robert décrit son grand père comme un homme envahit pat par la cupidité, la méchanceté et l’orgueil à un point tel qu’aucun sentiment humain un peu sincère ne se manifestait plus en lui – sauf par pure simulation (p 117) L’auteur décrit le mur de haine qui s’installe entre le fils et le père dans la maison qu’ils occupent à la Croix-Sainte-Marthe en Seine-et-Marne et quand Robert meurt le 27 février 1957 seul Philippe marche derrière le cercueil qui mène le corps de son père vers la fosse commune. Stéphane Audoin-Rouzeau analyse l’itinéraire de son grand-père et de son père, voici ce qu’il écrit : « Seul un long travail sur le premier conflit mondial, sur les traumatisme des combattants, sur la lenteur et les faux-semblants de la sortie de la guerre, m’a permis de comprendre que Robert ne s’était sans doute jamais remis de la Grande Guerre. Après la terrible rencontre, tout semble indiquer que le jeune artilleur de 20 ans n’avait jamais pu reprendre pied » (p 118)

Georges Leroux, L'Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.
Georges Leroux, L’Enfer, 1917-18, huile sur toile, 114,3 x 161,3 cm, Imperial War Museum, Londres.

En 2001 parait toujours du même historien, Stéphanue Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, cet ouvrage vient d’être réédité en septembre 2013 dans la collection Texto chez Tallandier. La première phrase de l’introduction présente le projet de l’historien : saisir au plus près, saisir au cœur la douleur laissée par la grande vague de 1914-1918, une fois celle-ci retirée comprendre comment cette guerre a chargé les vivants chargés du poids des morts. L’auteur nous invite à suivre et éprouver la béance ouverte par la mort d’un frère, d’un époux, d’un fils, d’un fiancé et de comprendre comment les survivants, surtout des survivantes doivent affronter la perte de l’être aimé. Chaque itinéraire est personnel, profondément intime et prend des formes différentes : écrire une biographie (avec quelques accents hagiographiques) ; promouvoir inlassablement l’œuvre littéraire ou poétique du disparu ; chercher quels qu’en soient les dangers ou les conséquences le corps d’un fils mort sur le champ de bataille et enterré dans un cimetière militaire proche du front ; consacrer un partie des revenus familiaux à la construction d’un monument en hommage au fils tombé à Bouchavesnes, s’engager dans un combat politique pour réhabiliter la mémoire d’un fusillé pour l’exemple. Cinq deuils et cinq parcours dont l’auteur a déjà présenté des versions abrégées : notamment Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 55e année, N. 1, 2000. pp. 47-71, consultable en ligne et que vous lire sur ce blog avec quelques illustrations en prime . Je prends le parti de picorer sans méthode et de manière un peu désordonnée dans la mesure où ce blog ne s’inscrit dans pas le cadre académique et respectable d’une quelconque recherche universitaire.

Le premier deuil est celui porté par Véra Brittain fiancée à Roland Leighton qui s’était porté volontaire et meurt à 20 ans le 23 décembre 1915. Ces jeunes gens appartiennent à l’élite britannique. Pour retracer le cheminement de son deuil, l’historien analyse son journal et également celui de la mère de Roland, cet écrit diariste achevé au début du mois d’avril 1916 est publié anonymement en mai de la même année. Le mort qui pouvait sembler désincarné (sans jeu de mot) s’impose aux vivants : ce n’est pas le corps qui est là mais les habits de Roland Leighton reçu dans le paquetage retourné à ses parents.

Robert Leighton
Robert Leighton. Source.

Le choc infligé par ce cadavre symbolique est tel que la mère de Robert en exige la destruction, en cachette de son épouse, Roland Leighton enterre l’uniforme de son fils dans le jardin familial « après que le sol eu été dégelé avec de l’eau bouillante » (p 29). Vera Brittain perd en quelques mois son fiancé enterré à Louvencourt, son frère Edward le 15 juin 1918 enterré à Granezza.

Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt.
Pierre tombale de Robert Leighton au cimetière de Louvencourt. Source.

En l’espace de deux ans et demi, la totalité de son entourage masculin a disparu. Vera qui a été infirmière pendant la guerre, entame une fois la paix revenue une longue descente aux enfers : le début des années 1920 est marqué par de nombreuses hallucinations. Puis comme tant d’autres elle part rapidement pour un « pèlerinage des tombes » avant de publier à la fin des années 1920 son Testament de jeunesse.

Vera Brittain, Testament of youth
Vera Brittain, Testament of youth

Dans le deuxième chapitre de ce livre, Stéphane Audoin-Rouzeau porte son analyse sur le deuil porté par la sœur d’Emile Clermont mort le 15 mars 1916 en Champagne, il a alors 35 ans et jouit d’une certaine notoriété dans le milieu littéraire parisien, notamment avec Amours promis . Les trois autres itinéraires de deuil sont ceux des proches de Maurice Gallé, Théophile Maupas et Primice Mendès.

La lecture de ce livre est passionnante et pourtant il « manque un quelque chose » : suivre le cheminement de cinq parcours est fort intéressant mais j’aurais voulu que l’auteur explique pourquoi ces cinq là ? Est-ce un effet de sources ? Est-ce un choix permettant de répondre à sa problématique et en ce sens ces cinq deuils seraient emblématiques non pas de la mort de masse mais de la reconstruction réussie ou pas des survivants. Quels liens un lecteur peut-il tisser entre ces cinq itinéraires post mortem ? Comme je cultive la paresse j’ai besoin que l’auteur me le dise ou au moins me mette sur la voie …

En revanche je vous laisse à la lecture stimulante d’un autre deuil de guerre, celui André Durkheim à à consulter sur l’excellent blog Enklask.

 

 

Un soldat de l’Armée Rouge viole une Polonaise

Voici l’objet de la colère de Moscou :

Un soldat soviétique violant une femme enceinte.
Un soldat soviétique violant une femme enceinte.

Je vous laisse lire l’article du blog big brower duquel ce billet est inspiré. Je me permets ce copié-collé :

Moscou a vivement réagi par l’intermédiaire de son ambassadeur à Varsovie, Alexandre Alekseev. Sur Facebook, il a expliqué être « profondément choqué par cette incartade de l’étudiant des Beaux-Arts de Gdansk, qui a insulté avec son pseudo-art la mémoire de plus de 600 000 soldats soviétiques, morts pour la liberté et l’indépendance de la Pologne ». Il a également jugé la sculpture « vulgaire » et « ouvertement blasphématoire » et a fait savoir qu’il espérait « une réaction appropriée » des autorités polonaises.

Le parquet de Gdansk doit désormais statuer sur d’éventuelles poursuites pour incitation à la haine raciale ou nationale contre l’étudiant. Lequel a défendu son œuvre, expliquant qu’il s’agissait d’un « message de paix », qui avait pour seul but de « montrer la tragédie des femmes et les horreurs de la guerre ».

Voilà qui est intéressant et suscite forcément plusieurs questions- réflexions (pas forcément de bon aloi)  :  C’est quoi le problème? Violer une femme? Ou violer une femme enceinte? Préciser que La Femme porte l’enfant de l’homme appartenant au groupe ennemi laisse perplexe. En même temps aucune guerre ne se joue sans l’image de La Femme en arrière plan, première réflexion. Pourquoi le Kremlin est si prompt à réagir? Laver l’honneur des héros libérateurs à l’Est entre 1944 et 1945? Construire inlassablement une virginité d’une Russie qui veut (re)devenir la grande Russie quand vont se tenir les J.O. à Sotchi, station balnéaire fréquentée par une kleptocratie en mal (mâle) de reconnaissance? Dans cette histoire, un petit étudiant des Beaux Arts de Gdansk n’a pas voix au chapitre, deuxième réflexion. le viol est-il inhérent à la guerre? Cette dernière question invite forcément à prendre un peu de recul, troisième réflexion qui m’invite à vous livrer deux lectures récentes. Dans son dernier ouvrage, La Fin, Ian Kershaw consacre un chapitre, à ce qu’il nomme une calamité à l’est, voilà ce qu’il écrit  en substance : la soif de vengeance était inextinguible …  phénomène de masse et acte de vengeance qui passait par la volonté d’infliger une humiliation maximale à la population masculine vaincue  (intéressant comme réflexion) le viol des femmes, jeunes et vieilles, souvent à plusieurs reprises, fut l’un des premières rencontres (gloups!!!) avec les conquérants avec les conquérants soviétiques … suivant certaines estimations (le mot dit le vide de la recherche en ce domaine pour cette époque et pour cet espace) 1.4 millions de femmes – soit un cinquième de la population féminine – furent violées au cours de ces semaines dans les provinces orientales conquises par l’Armée Rouge. Celles qui réussirent à se cacher ou à échapper à cette bestialité eurent en vérité beaucoup de chance (naïvement j’attends que l’historien s’empare du sujet, mais non, l’allusion au viol massif s’arrête là). Si l’on veut prendre un peu de recul, il faut lire l’historien Christian Ingrao, spécialiste des violences de guerre et à qui l’on doit un magistral essai sur les intellectuels de la SS (Croire et Détruire). dans un court article paru dans le monde hors série, 1914-2014, un siècle de guerre.

un siècle de guerrel’historien explique que la guerre traditionnelle édictait sans forcément la respecter  la norme de l’exclusion des femmes de la violence de la guerre. Au cours du XXème siècle les violences dirigées contre elles ont eu tendance à se généraliser, là je cite un extrait de son article « la violence à son paroxysme » : le viol de guerre, s’il n’est pas inexistant durant les deux conflits mondiaux, loin de là, n’a pas la systématicité qu’il acquiert en Yougoslavie dans les années 1990 ou dans la région des Grands Lacs africains des années 2000.

La Joconde a été volée !!

La Joconde a été  volée …

L. de Vinci, La Joconde,  vers 1503-1506, détail.
L. de Vinci, La Joconde, vers 1503-1506, détail.

Pour être tout à fait honnête, la Joconde sera volée le 23 août 1911 … Non, non, cela n’est pas le fruit d’une imagination hasardeuse ou chaotique : le célèbre tableau a bien été dérobé en plein Louvre le 23 août 1911, avec d’autres vols, ce larcin a été qualifié  de « casse du siècle ». Voici ce qu’en dit le Figaro : Cette nouvelle s’est répandue, hier après-midi, dans Paris ; et d’abord, elle n’y a trouvé que des incrédules. Puis il a bien fallu qu’on se rendit à l’évidence des faites : la Joconde,  de Léonard de Vinci, a disparu »

La Joconde a disparu. Le Parisien août 1911
La Joconde a disparu. Le Parisien août 1911

Pour lire la suite ….[N’hésitez pas à vous servir du zoom : cliquez sur l’icône zoom (c’est une loupe)  indiqué en haut à gauche, puis à droite sur « augmenter la résolution de l’image ».]

C’est l’article du Parisien qui vous donnera tous les détails de l’affaire qui n’en finit plus et éclabousse au passage Guillaume Apollinaire soupçonné d’être l’auteur du pictural cambriolage.

Forcément, les premier coupables sont les gardiens du musée qui par leur incurie mette en danger la sécurité du patrimoine national, la presse s’en donne à cœur joie, je vous laisse admirer tout le « sucré piquant » de cette caricature :

La Joconde a disparu. Caricature parue dans la presse après le vol.
La Joconde a disparu. Caricature parue dans la presse après le vol.

Il faut attendre deux ans pour que ce fait divers trouve enfon son dénouement. Qui a volé La Joconde ? Il s’appelle Pérugia, mais ça on s’en moque ; le tableau a été exposé quelques temps à la galerie des offices puis au palais Farnèse … Je vous laisse goûter le résumé haut en couleur du Parisien en date du dimanche 14 décembre 1913.

La Joconde a disparu.Le retour
La Joconde a disparu.Le retour

Regardez avec attention cette copie ; c’est peut-être ce visage qui incarne la beauté féminine au XIXème siècle

Copie de la Joconde de Leonard de Vinci. Auteur,Ferrier Gabriel Joseph Marie Augustin 1847-1914, Vinci Léonard de
Copie de la Joconde de Leonard de Vinci. Auteur,Ferrier Gabriel Joseph Marie Augustin 1847-1914, Vinci Léonard de

Si je peux émettre le souffle d’un avis : beurk, elle me fait peur. Après ce moment de régression fugace mais intense, voici une interprétation japonisante en 3 D

Mona-Vinci. Auteur :Huang Yong Ping (né en 1954)(C) ADAGP. 1987. Hauteur : 1.650 m. Localisation : Paris, musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou. Acquisition : Achat en 1990
Mona-Vinci. Auteur :Huang Yong Ping (né en 1954)(C) ADAGP. 1987. Hauteur : 1.650 m. Localisation : Paris, musée national d’Art moderne – Centre Georges Pompidou. Acquisition : Achat en 1990

Les neuf Preuses

les neuf Preuses. Le château de Manta.
les neuf Preuses. Le château de Manta.

Etonnant : en écrivant ce texte, le correcteur d’orthographe souligne d’une petite vague rouge le féminin de preux. Corrigeons cette injustice et penchons nous sur le pendant féminin des Neuf Preux.

Alors que le Moyen Âge a développé l’image d’une femme soumise et chrétienne, confinée à la sphère privée et surtout non armée, voilà qu’il propose au cours de ses dernières décennies des représentations de guerrières, armées de pied en cap, images élégantes, valorisées et positives d’une Antiquité païenne, qui bénéficient d’un succès éclatant. Issues d’un modèle masculin, les Neuf Preuses acquièrent rapidement leur propre renommée en opposition totale à l’idéal féminin prôné depuis des siècles !

 Tout d’abord, l’incarnation des valeurs chevaleresques (l’honneur, la prouesse) en la personne du preux remonte au XIème siècle; au XIVème siècle, le poète Jacques de Longuyon lui donne sa forme quasi définitive dans le Vœux du paon. J. de Longuyon compose un roman en vers entre 1312 et 1313, à la cour de l’évêque de Liège, le succès est immédiat. Il réunit pour la 1ère fois des héros répartis en trois triades : païenne, juive, chrétienne.

Il établit le canon des Neuf Preux, repris par Guillaume de Machaut et Eustache Deschamps. Ce canon n’évolue plus jusqu’ à la fin du Moyen Age, sont réunis dans la première triade Hector, Alexandre et César ; dans la deuxième Josué, David et Judas Macchabée ; enfin Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon composent la dernière triade. Le succès est européen : traductions, gravures, tapisseries … jusqu’aux cartes à jouer.

Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).
Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).

Au cours de la 2ème moitié du  XIVème siècle apparaissent les Neuf Preuses issues de l’histoire ou de la mythologie antique. L’inventeur des Preuses est peut-être Jehan Le Fèvre, officier au parlement de Paris et auteur connu en son temps. Entre 1373 et 1387, il compose le Livre de Lëesce

Qui sont –elles ? On compte quatre reines preuses et cinq amazones preuses

Sémiranis, reine de Babylone.

Sémiranis.
Sémiranis.

Sinope, Hippolyte, sa sœur, Ménalippe, Lampeto et Penthésilée souveraines des Amazones.

Tomirys, qui a vaincu l’empereur perse Cyrus. Teuca reine d’Illyrie, combat contre Rome. Déiphyle, femme de Tydée roi d’Argos, qui a vaincu Thèbes.

Mais cette liste, à l’inverse de celle des Neuf Preux, ne fut jamais véritablement fixée. Dans les pays germaniques, on substitue aux Amazones et reines de l’Antiquité une triade juive avec Esther, Judith et Yael, une triade païenne avec Lucrèce, Veturia et Virginie, et une triade chrétienne avec Sainte Hélène, Sainte Brigitte, et Sainte Elisabeth.

Les Preuses sont aussi représentées en guerrières casquées, avec armure, armes, et écus armoriés.

Elles rencontrent le même succès iconographique que leur pendant masculin (les ducs de Berry et de Bourgogne possèdent des « tappiz des Neuf Preuses »). De son vivant, Jeanne d’Arc est qualifiée de « dixième Preuse ». A la suite de Jehan Le Fèvre, c’est Eustache Deschamps à la fin du XIVème siècle qui s’empare du thème, dans une balade intitulée Il est temps de faire la paix et un poème Si les héros revenaient sur terre ils seraient étonnés.

Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps.

Au début du XVème siècle, Christine de Pizan évoque les Preuses dans son Livre de la Cité des Dames.

La sculpture s’empare du thème, le château de Coucy les met à l’honneur. Neuf statues sculptées au dessus du manteau d’une cheminée monumentale. Les statues ont aujourd’hui disparu, on peut tout de même les imaginer grâce aux dessins qu’avait réalisés Androuet du Cerceau au XVIème siècle repris au XIXème siècle par Viollet le Duc

A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
Vue du château de la Ferte-Milon
Vue du château de la Ferte-Milon

Pour en savoir en peu plus sur cette illustration et ce château : la seigneurie de La Ferté est sans doute d’existence très ancienne, mais n’apparaît dans les textes qu’au XIe siècle. Feritas Milonis acquiert une certaine importance au XIIIe siècle et est vraisemblablement dès cette époque le chef-lieu d’une prévôté et d’une châtellenie royales. L’ancienne ville était cernée d’une enceinte urbaine, encore partiellement visible de nos jours, datée par Jean Mesqui du début du XIIIe siècle. Après 1380, le comté de Valois tombe dans l’escarcelle de Louis, frère du roi Charles VI et futur duc d’Orléans. Après 1392-1393, le prince fait débuter l’énorme chantier de la Ferté. Il termine parallèlement le château de Pierrefonds. Son assassinat par des sicaires à la solde de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, le 23 novembre 1407, vient mettre un coup d’arrêt définitif aux travaux. Le rêve de Louis d’Orléans reste inachevé. La place se révèle toutefois suffisamment puissante pour soutenir victorieusement un siège en 1423. Henri IV ordonne le démantèlement de la place en 1594. La colossale façade se dresse sur le rebord d’un vaste plateau dominant le cours de l’Ourcq. Elle mesure une centaine de mètres de long pour une quarantaine de hauteur. Un large et profond fossé sec la protège du côté extérieur. Elle est flanquée de quatre tours de formes géométriques diverses. Celle située au nord, partiellement détruite, est carrée et ses angles sont garnis de contreforts. Au centre, deux tours en amande enserrent une porte cyclopéenne en ogive défendue par un assommoir, taillée, semble-t-il, pour quelque race divine aujourd’hui disparue. Leurs éperons, très saillants, présentent la particularité d’être désaxés. Cela confère à l’ensemble un aspect très harmonieux et assez unique. La tour sud enfin, cylindrique à l’origine, est aux deux tiers dérasée. Tours et courtines possèdent la même élévation. Des mâchicoulis à quatre degrés courent ininterrompus au faîte de l’édifice. Les murailles sont percées de nombreuses fenêtres, autrefois grillées. Elles étaient sans doute, pour les plus grandes, à meneaux. Leur présence, même dans les étages inférieurs, laisse entrevoir la volonté de l’architecte de limiter la défense aux seuls sommets. La Ferté-Milon s’inscrivait donc bien dans la logique essentiellement résidentielle des plus grands chantiers contemporains. Les motifs décoratifs dispersés sur toute la façade renforcent encore cette impression. Chaque tour est dotée d’une niche au cadre ciselé, abritant la statue de l’une des Neuf Preuses, thème très couru parmi la noblesse en ce XVe siècle naissant. Au dessus de la porte enfin, trône un exceptionnel haut relief représentant le couronnement de la Vierge. La délicatesse des sculptures souligne la recherche permanente de l’esthétisme absolu

(Source)

Violet le Duc à qui l’on doit un Moyen âge totalement revisité au XIXème siècle (on aime ou pas !!), a également mis la main à la pâte en « reconstruisant » la cheminée du château de Pierrefonds. Edifice construit par Louis d’Orléans à partir de 1396.

La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867

Penthésilée, la reine des Amazones à Angers. (dans un article passionnant, S. CASSAGNES-BROUQUET analyse la tenture d’Angers mettant en scène Penthésilée)

Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle.  Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.
Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle. Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.

La tenture d’Angers adopte un fond vert sombre éclairé par de multiples bouquets de fleurs jaunes et rouges, caractéristiques du style des tapisseries dites à « mille fleurs » fort en vogue à l’extrême fin du Moyen Âge. Ces tentures, produites de façon presque industrielle dans les ateliers des lissiers du nord du royaume de France et dans les villes de Flandres et de Brabant étaient destinées à orner les demeures aristocratiques et princières. Le goût des bergeries et des pastorales, les petites touches naturalistes, évoquées à Angers par la présence de deux petits lapins dans la bordure inférieure, sont partagés par de nombreuses tentures de l’époque, dont la célèbre Dame à la Licorne, une tapisserie à peu près contemporaine de celle d’Angers. Ces décors champêtres se peuplaient parfois de motifs héraldiques à la gloire de leurs commanditaires et plus rarement, pour les ouvrages de grand prix, de personnages et de scènes historiées souvent accompagnées de légendes en vers les explicitant. Au sommet de la tenture, une inscription en langue française, tissée en lettres gothiques noires sur fond blanc, sert de légende à la scène qu’elle domine. Une élégante jeune femme, au canon très étiré selon la mode du temps, se détache sur le fond des mille fleurs ; elle porte un petit casque à l’antique, une cuirasse dorée sous une longue jupe bleue ouverte un peu au-dessous de la taille. Elle laisse apparaître une jambe protégée par une jambière de métal doré et un pied chaussé d’une botte de cavalière. L’aspect militaire de son costume n’ôte rien à l’élégance courtoise de cette héroïne qui tient dans sa main droite un bâton de commandement et un cimeterre dans la main gauche. La jeune femme s’avance avec une tranquille assurance vers le spectateur, le pied gauche en avant, le visage impassible. À l’extrême gauche de la tapisserie, on devine ses armoiries disposées sur un écu, ce sont trois têtes féminines couronnées. Cet emblème héraldique ainsi que l’inscription sommitale permettent d’identifier ce personnage de guerrière sous les traits de Penthésilée.

Au grand siège de Troie Diomèdes requis,

À terre l’abatis tant qu’il en est mémoire

Avec mon armée tant d’honneur ay acquis

Que entre les princes suis en bruyt triumfatoire.

La légende met en avant les prouesses de la reine des Amazones. Sans même qu’il soit besoin de prononcer son nom, le public aristocratique qui avait la possibilité de contempler cette tapisserie l’identifiait sans peine. La tenture n’était d’ailleurs pas isolée à l’origine. Elle devait être beaucoup plus importante et comprendre au moins une série de neuf personnages, les neuf preuses, dont seule Penthésilée a été conservée. Elle a été découpée au niveau des armoiries de la reine à une époque inconnue. Peut-être appartenait-elle à une série encore plus ample figurant les neuf figures des preux et celles des preuses

(Source)

De nombreux ordres de chevalerie se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs: l’ordre de la Jarretière (Angleterre), les ordres de la Passion et du Porc-Espic (France)

La mode des Neuf  Preuses résiste pendant quelques décennies dans l’Europe du Nord Ouest, avant d’être balayée par de nouvelles figures d’héroïnes, plus pacifiques et plus chrétiennes

Comment comprendre le succès des neuf Preuses ?

Suivons les hypothèses émises par la médiéviste :

Le succès des Neuf Preuses est sans aucun doute à mettre en rapport avec le contexte guerrier que connaissent les régions où il s’épanouit aux XIVe et XVe siècles. L’apparition d’un dixième preux, puis d’une dixième preuse, permet d’éclairer d’un jour nouveau cet aspect de la question. Guillaume de Machaut eut le premier l’idée d’utiliser le thème des Preux à des fins politiques en créant un dixième preux dans son poème, la Prise d’Alexandrie, sous les traits de Pierre de Lusignan. Eustache Deschamps propose avec succès le connétable du Guesclin pour tenir ce rôle. Très vite, l’idée se fait de maintenir une symétrie entre les canons masculin et féminin en inventant une dixième preuse. De son vivant même, Jeanne d’Arc est qualifiée de Preuse. Un clerc français installé à Rome évoque en 1429 l’impact de la délivrance d’Orléans et n’hésite pas à comparer Jeanne à Penthésilée, la reine des Amazones. Au même moment, Christine de Pizan la compare aux neuf Preuses en précisant qu’elle les surpasse, dans son poème intitulé le Ditié de Jehanne d’Arc dans lequel elle évoque la victoire d’Orléans et le couronnement du Dauphin.

Hester, Judith et Delbora,

Qui furent dames de grant pris,

Par lesquels Dieu restora

Son peuple, qui fort estoit pris,

Et d’autres pluseurs ay apris

Qui furent preuses, n’y ot celle,

Mains miracles en a pourpris

Plus a fait par ceste Pucelle.

On peut penser que la facilité étonnante de l’accueil fait à la pucelle de Donrémy à la cour de France avait été préparée par les décennies de succès du thème des Preuses et la mode de la egregia bellarix.

Comment interpréter ce succès ? S’agit-il d’une simple mode, ou bien révèle-t-il, à l’instar de l’intervention de Jeanne d’Arc sur la scène politique et militaire, une crise beaucoup plus profonde ? Les Amazones représentent un bouleversement de l’ordre naturel ; en refusant la destinée qui leur est assignée, ces guerrières entrent dans le monde de la barbarie pour les auteurs antiques, repris par les Pères de l’Eglise et les compilateurs médiévaux. Cependant, le caractère « extraordinaire » de ces femmes guerrières peut aussi être utilisé pour légitimer l’ordre social existant. Il convient de rappeler ici que le thème littéraire des Neuf Preuses et son illustration iconographique sont des créations d’hommes, issues de l’imaginaire masculin, même si ils sont populaires auprès des femmes de l’aristocratie. Ils apparaissent dans un contexte guerrier catastrophique qui remet en cause la place de la chevalerie dans la société des trois ordres. La chevalerie occidentale est en crise comme l’a si bien démontré en son temps Johann Huizinga : « en tant que principe militaire, la chevalerie était devenue insuffisante; la tactique avait depuis longtemps renoncé à se conformer à ses règles ; la guerre aux XIVe et XVe siècles était faite d’approches furtives, d’incursions, et de raids ». Plus récemment, Philippe Contamine s’est à nouveau interrogé sur cette crise de la chevalerie à la fin du Moyen Âge, en soulignant que si elle décline dans la réalité guerrière, la chevalerie n’en demeure pas moins un modèle toujours exalté. Pour reprendre ses termes, le « phénomène ne mord plus sur la réalité, il s’évade dans l’imaginaire ».

Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.
Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.

Cette crise de la chevalerie sur laquelle s’était fondé l’ensemble des valeurs des hommes de l’aristocratie de France et d’Angleterre s’est probablement doublée d’une crise de la masculinité. Pour les femmes de la noblesse française, la guerre permanente signifie souvent l’absence des hommes, temporaire ou définitive, et la nécessité d’agir par elles-mêmes. La chevalerie, déchue de son rôle militaire, demeure pourtant un idéal de vie masculin, un idéal remis en question, plus fragile, auquel les femmes sont désormais invitées à participer. De nouveaux ordres se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs : comme l’Ordre de la Jarretière, l’Ordre de la Passion, l’Ordre du Porc espic. La chevalerie se fait courtoise, art de vie, elle se féminise. C’est alors qu’apparaissent les premières représentations de guerrières, Preuses et Amazones, armées de pied en cap.

(Source)

Vous vous souvenez, le Minotaure nous a occupé il y a quelques semaines, vous savez aussi que le nom de cet être hybride est aussi celui d’une revue surréaliste éditée par A. Skira entre 1933 et 1939. En 1936, Raoul Ubac y entame un travail sur le thème du combat de Penthésilée, reine des Amazones, l’une des neuf Preuses de l’Autonme du Moyen Age (J. Huizinga).

Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)
Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)

Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos. Ariane et Bacchus.

Nous voici parvenus au dernier acte de cette histoire. Grâce à Ariane, Thésée réussit à sortir du labyrinthe construit par Dédale, un parcours plus redoutable encore que l’affrontement direct avec le monstre qui y vivait, le Minotaure.

Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos.
Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos.

Thésée quitte l’île de Minos accompagnée d’Ariane et de Phèdre. Je ne sais pas ce qui se passe sur le bateau mais l’équipage débarque à Naxos : Ariane est abandonnée et à gauche on voit le nouveau couple Phèdre et Thésée rejoindre leur bateau qui a gardé sa voile noire.

Que se passe t-il maintenant pour Ariane ? Ariane seule, abandonnée, trahie rencontre Bacchus (ou Dionysos). Voici comment celui qui nous intéresse, le maître des Cassoni Campana, met en scène cette rencontre. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer Dionysos (« né deux fois ») conçu par Zeus et Sémélé et né de la cuisse de Jupiter, il devra échapper à l’ire d’Héra. Adulte, il découvre l’usage de la vigne, il est le dieu du vin de l’inspiration : dans l’Antiquité il était fêté au cours de grandes processions où défilaient les génies de la terre et de la fécondité : les processions bacchiques ou bacchanales.

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Ariane abandonnée par Thésée est consolée par Dionysos qui  arrive sur un char suivi d’un cortège composé de buveurs, de faunes, de faunillons, de bacchantes et de musiciens. Le char sur lequel trône un Dionysos nu et gras est décoré de pampres, le dieu est couronné de feuilles de vigne et tient un thyrse recouvert de lierre. Il est tiré par un fantastique attelage de chevaux à tête de serpent. La joyeuse troupe se déplace au rythme d’une musique entrainante : les instruments à vent et à percussion sont là pour accroître l’effet de l’ivresse. On reconnait un tambour de basque à sonnailles et une salpinx recourbée.

On trouve ici tous les attributs végétaux de Dionysos : le pampre, la pomme de pin qui exprime la pérennité de la vie végétale.

C’est Ovide qui nous raconte les amours d’Ariane et du dieu :

Cependant le dieu, sur son char, couronné de raisins, lâchait les rênes dorées aux tigres qui le traînaient. La jeune fille perdit tout à la fois les couleurs, le souvenir de Thésée, et la voix. Trois fois elle voulut fuir, trois fois la frayeur la retint. Elle frissonna, comme tremble l’épi stérile agité par le vent, comme tremble le roseau léger dans l’humide marais. Le dieu lui dit : « Je viens pour te vouer un amour plus fidèle ; cesse de craindre ; c’est Bacchus qui sera ton époux, fille de Gnosse. Comme présent je te donne le ciel ; au ciel tu seras un astre que l’on contemple ; souvent le vaisseau indécis se dirigera sur la Couronne de la Crétoise ». Il dit et, de peur que les tigres n’effraient Ariane, saute de son char (la trace de ses pas s’imprime sur le sol) ; il la serre contre sa poitrine et l’enlève (en effet elle n’aurait pu résister) ; est-il rien de difficile à la puissance d’un dieu ? Les uns chantent « Hyménée », d’autres crient « Evius, Evohé ». C’est ainsi que sur la couche sacrée s’unissent la jeune épouse et le dieu.

Ovide, Art d’aimer, I, 547-562.

Pendant qu’Ariane s’en donne à cœur joie à Naxos, Thésée et Phèdre partent vers Athènes. Vous connaissez la suite : Egée, le père de Thésée voyant la voile noire hissée croit son fils mort, il se jette du haut des murs de la ville et se noie dans la mer qui porte depuis son nom.

La rencontre d’Ariane et de Bacchus – Dionysos a souvent été mise en scène, voici quelques exemples parmi les plus célèbres.

Sebastino Ricci, Bacchus et Ariane, 1700-1710.
Sebastino Ricci, Bacchus et Ariane, 1700-1710. Source
Titien, Bacchus et Ariane, 1520-1523, National Gallery, Londres.
Titien, Bacchus et Ariane, 1520-1523, National Gallery, Londres.

Titien a une quarantaine d’année quand il peint cette huile destiné au studiolo d’Alphonse d’Este qui voulait créer dans son château de Ferrare une galerie habillée de tableaux antiques. En lisant le guide de la National Gallery, on apprend que le commanditaire aurait probablement fourni les poèmes de Catulle et d’Ovide, pour en savoir plus, vous pouvez lire cet exposé : Ariane et Bacchus.

Chez Titien, le char de Bacchus est tiré par des guépards, il ouvre la voie à un cortège se déplaçant au rythme des cymbales et des tambours où l’on rencontre des ménades et des satyres.

Le magnifique Bacchus sort de son char comme s’il volait et regarde Ariane, Ariane et Bacchus animés d’un même mouvement se détachent sur un fond bleu outremer.

Tiziano Vecellio, La Bacchanale à Andros, 1523-1525. Huile sur toile. 175 x 193 cm. Musée du Prado, Madrid.
Tiziano Vecellio, La Bacchanale à Andros, 1523-1525. Huile sur toile. 175 x 193 cm. Musée du Prado, Madrid.
Rubens Peter Paul (1592-1640)  Bacchanale et Ariane endormie (d'après Titien) Huile sur toile,  200 x 215 cm. 1628 Stockholm, Musée National.
Rubens Peter Paul (1592-1640) Bacchanale et Ariane endormie (d’après Titien) Huile sur toile, 200 x 215 cm. 1628 Stockholm, Musée National.
Natoire Charles Joseph (1700-1777), Bacchus et Ariane, 1743. Château de Versailles.
Natoire Charles Joseph (1700-1777), Bacchus et Ariane, 1743. Château de Versailles.
Van Mieris Willem, le Jeune (1662-1747). Bacchus et Ariane. 1730, Musée des Beaux Arts de Valenciennes.
Van Mieris Willem, le Jeune (1662-1747). Bacchus et Ariane. 1730, Musée des Beaux Arts de Valenciennes.
Van Everdingen Allaert (1621-1675). Bacchus et Ariane à Naxos, 1660. Allemagne, Dresde.
Van Everdingen Allaert (1621-1675). Bacchus et Ariane à Naxos, 1660. Allemagne, Dresde.

Je ne peux m’empêcher de clore ce cycle par cette formule lapidaire qui servira de morale à l’histoire : quand on se fait larguer sur une île par un merdeux qui se la joue en armure, se dire que le bon coup est à venir

Verre à pied à décor gravé. Le char de Bacchus et Ariane.
Verre à pied à décor gravé. Le char de Bacchus et Ariane.

 

Le maître des Cassoni Campana. Puis Thésée tua le Minotaure

Troisième acte du drame : Thésée et le Minotaure.


Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Poursuivons la lecture de la légende crétoise illustrée par un artiste anonyme connu sous l’appellation « Maitre des Cassoni Campana ». Le troisième épisode présenté ici est le plus connu : Thésée et le Minotaure  Vous vous souvenez qu’à la suite du saccage d’Athènes par le roi Minos, la cité d’Attique doit verser un tribut de sept jeunes filles et sept jeunes garçons. Thésée le fils du roi d’Athènes, Egée, se porte volontaire pour se rendre en Crète.

Le Minotaure monstre né de l’amour adultérin de Pasiphaé avec un taureau sème la terreur dans la campagne crétoise en s’attaquant aux habitants, le monstre ne se nourrit que de chair fraîche et humaine.

Thésée et le Minautore. Détail Minautore.
Thésée et le Minautore. Détail Minautore.

Il a fallu capturer le monstre et l’enfermer dans le labyrinthe conçu par Dédale, l’architecture que nous avons croisés dans l’épisode précédent qui avait imaginé le leurre permettant les noces du taureau et de Pasiphaé.

Minos décide d’écarter de sa demeure cet être infamant et de l’enfermer dans un lieu aux recoins multiples, sous un toit aveugle. Dédale, très célèbre par son génie dans l’art de construire, réalise l’ouvrage, brouille les repères, et par les courbes, les sinuosités des différents chemins, il induit en erreur les regards. Comme dans les champs joue le limpide Méandre de Phrygie, qui reflue et dévale en cascades indécises, se rencontrant lui-même, voyant les ondes venir à lui, tourné tantôt vers sa source, tantôt vers la mer et le large, et agitant ses eaux hésitantes, ainsi Dédale emplit de risques d’erreur des routes innombrables. À peine put-il lui-même retrouver le seuil de son ouvrage, tant il était truffé de pièges. (Ovide, Les Métamorphoses, VIII)

Au premier plan, le bateau des Athéniens est ancré dans le port, la voile noire est remontée, les futures victimes du sacrifice attendent.

Thésée en armure se dirigent les filles de Minos : Ariane et Phèdre.

Thésée, Phèdre et Ariane.

Ariane est à gauche, sa sœur à droite, le maître des Cassoni Campana, les représentent une nouvelle fois dans la ville, elles sont en compagnie de Thésée : pourquoi ? Supposons que Thésée accostant dans le port crétois ne soit pas représenté au premier plan à gauche mais au deuxième plan à gauche. Il rencontre pour la première fois les deux princesses, on le voit de dos, après s’être entretenu avec Ariane et Phèdre, il les quitte afin de se rendre dans le labyrinthe, il est alors représenté de trois quarts. C’est là qu’on y enferma l’être à double figure, taurine et humaine. Et après que le monstre se fut repu à deux reprises de sang d’Acté, il fut vaincu lors du troisième tirage au sort, répété tous les neuf ans. Avec l’aide d’une jeune fille, grâce au fil qu’il enroula à nouveau, le fils d’Égée retrouva difficilement la porte que nul avant lui n’avait refranchie.(Ovide , Les Métamorphose, VIII)

 

Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.
Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.

C’est l’une des plus sublimes labyrinthes représentés, les labyrinthes symbolisent le long et difficile chemin de l’initiation, le héros doit s’affirmer devant les forces du chaos et de la mort.

Les deux princesses attendent à l’entrée, il est aisé de reconnaitre Ariane : à côté d’elle, encastré dans le mur, un anneau duquel se déroule le fameux « fils d’Ariane ». Quelle est la nature de la conversation entre Phèdre et Ariane ?

Thésée combat le Minotaure :

Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.
Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.

Ce qui est certain, c’est que le héros a besoin du fils pour ressortir : c’est-à-dire de l’intercession de l’âme qui lui indique la voie juste. Le labyrinthe représente aussi les pas d’une danse initiatique : « la danse de Thésée » qui, par la complication de ses pas renvoie au parcours dans le labyrinthe. De façon générale, le labyrinthe représente le voyage psychique et spirituel que l’homme doit accomplir à l’intérieur de lui-même afin d’être confronter à sa face obscure et de la combattre.

Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)
Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)

Thésée sort vainqueur du labyrinthe, entouré des deux princesses il se dirige vers le rivage et quitte l’île avec les deux sœurs, et mon petit doigt me dit qu’il y a une de trop.

Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.
Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.

Le bateau avec à bord Thésée, Ariane et Phèdre s’éloigne de la côte, la voile est noire : funeste distraction, Thésée oublie la promesse faite à son père. En cas de victoire, Thésée devait hisser une voile blanche afin que son père inquiet puisse connaitre le sort de son fils avant que le bateau n’atteigne le port d’Athènes : Le Pirée.

Pour l’instant, la seule question qui compte : qui d’Ariane ou de Phèdre ……. ?

Le maître des Cassoni Campana. Alors Minos attaqua Athènes.

Deuxième acte du drame : la prise d’Athènes par Minos.

La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).
La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Apollodore nous le disait : Poséidon a donné au roi Minos la maîtrise des mers, cela lui permet de mener une politique impérialiste.

Minos un roi légendaire de Crète est  considéré le plus souvent comme un fils de Zeus et d’Europe, il aurait vécu trois générations avant la guerre de Troie. Son nom évoque la « thalassocratie crétoise ». Historiquement, dès le second millénaire, la Crète avec sa flotte exerça en mer Égée une hégémonie militaire et économique dont bénéficia la légende de Minos. Cette rivalité entre ce roi et l’Athènes d’Égée sert de cadre à plusieurs des récits légendaires contenus dans la suite du livre 7 des Métamorphoses d’Ovide.

Et pourtant – tant il est vrai qu’il n’existe aucun plaisir sans ombre, et qu’au bonheur vient se mêler quelque inquiétude – la joie d’Égée, son fils une fois retrouvé, ne fut pas exempte de souci. Minos prépare la guerre. Sa puissance lui vient de ses troupes et de sa flotte bien sûr, mais sa colère paternelle surtout le rend fort : il cherche à venger dans une guerre juste le meurtre d’Androgée. Cependant au préalable il s’attache des forces alliées en vue de la guerre, et sa flotte rapide, qui fonde sa puissance, sillonne les mers.

(Livre7, vers 453 à 460)

Sans entrer dans le détail, Androgée est un des fils de Minos et de Pasiphaé qui participe à Athènes à des jeux organisés par Égée. Androgée est vainqueur, les Athéniens sont piqués au vif et Egée le roi d’Athènes fait tuer le jeune homme. Pour venger son fils, Minos mène une expédition contre Athènes, et remporta finalement la victoire, ce qui lui permit de percevoir de la part des Athéniens un tribut (sept jeunes gens et sept jeunes filles livrés en pâture au Minotaure).

Quelle peut être la signification de ce tribut ? Pierre Sauzeau propose plusieurs hypothèses ou perspectives.

Une perspective rituelle et réaliste : il est possible de voir dans cette scène un souvenir de sacrifices humains. Cette hypothèse est renforcée depuis quelques années par les découvertes archéologiques en Crète : squelettes d’enfants portants des traces de couteau etc. Mais, aux dernières nouvelles, ces découvertes auraient été surinterprétées.

Une perspective symbolique et initiatique : ces groupes de jeunes, mâles et femelles, qui vont dans une grotte sont caractéristiques de ce type d’histoires (cf. Petit Poucet). À gauche, une scène de siège très violente. La ville (= Athènes) est en fait une cité flamande précisément évoquée. Au centre Minos est reconnaissable à l’étendard qui porte sont nom. Les prisonniers ne sont pas tous des jeunes gens.

(D’après … source)

La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.
La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.

Ce qui frappe dans cette œuvre, c’est la scène qui se déroule à gauche à l’arrière plan : la violence de la prise de la ville.

Le siège de la ville semble avoir été long, les tentes de l’armée sont plantées au pied des murailles athéniennes. L’armée crétoise est solidement armée : arbalètes, arquebuses, bombarde ou balistes assurent aux Crétois une évidente supériorité.

Minos a gagné la guerre, il faut maintenant attendre le temps de la délivrance : cette lourde tâche pèsera sur les épaules de l’héroïque Thésée.