Mémoire, histoire et Traverso

Dans un moment où histoire et mémoire sont instrumentalisées en hochet politique, il est nécessaire de revenir à quelques fondamentaux. L’historien Enzo Traverso nous servira de passeur.
Dans l’introduction de son livre, 1914-1945, La guerre civile européenne , il explique ce que signifie écrire des livres d’histoire, cela consiste à offrir la matière première nécessaire à un usage public du passé. Cela ne fait pas de l’historien le gardien d’un patrimoine national – laissons cette ambition à d’autres – car sa tâche consiste à interpréter le passé, non à favoriser des processus de construction identitaire ou de réconciliation nationale.
Il met en garde sur les dangers d’une posture qui conduirait les intellectuels à formuler une condamnation morale de la violence sans procéder à son analyse : les pages qui vont suivre refusent de la [la violence] réduire à une catastrophe humanitaire ou à un exemple effrayant de la malfaisance des idéologies. elles partent de l’idée que, si toutes les guerres civile sont des tragédies, certaines méritent que l’on s’y engage. Que nous, citoyens d’une Europe démocratique, avons contracté une dette à l’égard de ceux qui sont battus pour la construire. Qu’une démocratie amnésique est forcément fragile, surtout dans un continent qui a connu les fascismes. Et qu’il ne faudrait pas confondre une attitude de rejet apolitique de l’engagement, de condamnation de la violence et des stigmatisations des idéologies, avec une forme de sagesse intemporelle. Il ne s’agit pas de contester les vertus civiques de l’humanitarisme, mais simplement de refuser que notre sensibilité post-totalitaire nous conduise à transformer une catégorie éthico-politique en une catégorie historique, en pensant que la condamnation morale de la violence massive puisse remplacer son analyse son interprétation.

Un passé qui ne passe pas, l’historien dégradé.

Pour certains l’Histoire est un sport de combat pour d’autres une matière incandescente qui finit par brûler ceux qui y touchent de trop près, c’est peut-être vrai. Ce qui est avéré en revanche c’est le rapport conflictuel voire anxiogène des sociétés contemporaines à leur propre histoire récente, la nature de ce rapport est à même de renseigner sur l’état moral du corps social. Pourquoi j’écris ceci ? Pour vous informer, mais peut-être l’êtes vous déjà, de la décision politique dont est victime l’historien Jan T Gross qui a la double nationalité américaine et polonaise, cette mention ne relève pas de l’anecdote biographique, vous allez vite comprendre pourquoi.

Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.
Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.

Jan T. Gross est né à Varsovie en 1947, il enseigne l’histoire contemporaine aux Etats-Unis à l’Université de Princeton, il s’intéresse aux relations entre Juifs et Polonais en Pologne pendant et après la seconde guerre mondiale.

Depuis les années 1990, Il a publié trois ouvrages qui ont profondément remué l’opinion publique en Pologne dont je ne saurais trop vous conseiller la percutante lecture. J’en reparlerai dans les prochains billets.

Les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de juifs en Pologne, chez Fayard en 2002. Vous pouvez lire ici un compte rendu critique et très intéressant qui fait la lumière sur les polémiques déclenchées par la parution de ce livre

La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz. Voir le compte rendu la haine après le meurtre de Jean-Yves Potel.

Moisson d’or, coédités par le Mémorial de la Shoah et Calmann-Lévy, 2014. A lire le compte rendu paru sur le site La Vie des Idées .

Jan T. Gross. Moisson d'or. Le pillage des biens juifs
Jan T. Gross. Moisson d’or. Le pillage des biens juifs.

Le premier fait la lumière sur Jedwabne, une petite ville dont les habitants polonais (sans aucune participation directe des Allemands) ont brûlé vifs, en juillet 1941, 1 600 hommes, femmes et enfants, tous Juifs, leurs voisins. La Peur (2010) s’attaque au pogrom de Kielce, où la foule, enragée par les rumeurs (« Les Juifs enlèvent les enfants chrétiens pour prendre leur sang ! »), chercha à résoudre le « problème juif » dans sa ville une fois pour toutes. Moisson d’or (2014) traite du processus d’« aryanisation sauvage » qui s’est déroulé à travers la Pologne occupée, entre 1939 et 1945, et qui a continué après la Libération.

 

Le gouvernement polonais, dirigé par le président de la République fraîchement élu, Andrzej Duda vient d’accusé l’historien d’antipatriotisme ; l’historien s’est vu retirer la croix de chevalier de l’Ordre national du mérite, distinction qui lui avait été attribuée en 1996 pour son travail sur le massacre de Jedwabne où des Polonais ont massacré leurs voisins juifs.

Jan T. Gross. Les Voisins.
Jan T. Gross. Les Voisins.

De nombreux historiens français ont déploré et condamné ce qui pourrait sembler relever d’une sanction disciplinaire. Il n’en est rien, car l’enjeu est tout autre : il s’agit du lien qu’une société « décide » d’entretenir avec son passe ! Voici quelques extraits de ce texte qui appelait le président de la République polonaise à ne pas dégrader l’historien

C’est un mauvais signe. Par ses recherches sur la Shoah et le comportement assassin de « voisins polonais » à l’égard des juifs, par ses livres et ses interventions, Gross a apporté une contribution décisive au retour lucide de la Pologne sur son passé. Ses analyses de l’histoire et de la mémoire des relations judéo-polonaises ont été largement discutées dans le cadre normal d’une activité scientifique et du débat public de la Pologne démocratique. De nombreuses autres investigations, notamment celles conduites par l’Institut de la mémoire nationale en 2001-2002, ont confirmé ses découvertes. […].

Considérer aujourd’hui que J.T. Gross aurait porté atteinte à « la réputation de la Pologne » en contribuant à cette évolution, est proprement insensé. Outre que cela menace la liberté du travail scientifique, ce geste prendrait une signification dangereuse. Ce serait revenir au vieux roman national de « la Pologne innocente et héroïque » du temps de la Pologne populaire. Un récit qui serait un grave retour en arrière.

Nous qui croyons, comme le président polonais à Jedwabne en 2001, « qu’on ne peut pas être fiers de la glorieuse histoire polonaise sans ressentir, dans le même temps, douleur et honte pour le mal fait aux autres par des Polonais », nous demandons au Président Duda de ne pas donner suite à sa démarche. Ces vingt-cinq dernières années, la Pologne s’est grandie en se penchant, comme la France et l’Allemagne, sur les pages sombres de son passé. En les assumant. Elle est la seule ex-Démocratie populaire à l’avoir fait. Elle perdrait beaucoup aux yeux du monde, en sanctionnant un historien qui n’a fait que son travail.

(Source )

 

Le gouvernement polonais tente de « verrouiller » l’histoire de cette période. Il est ainsi envisagé, comme l’a annoncé il y a deux jours Patryk Jaki, vice-ministre de la Justice, d’appliquer une peine de cinq années de prison à quiconque évoquerait les « camps polonais » plutôt que « camps nazis installés en Pologne ». Zbigniew Ziobro, ministre de la Justice a surenchéri en définissant les termes du délit éventuel : « une attribution publique, au mépris des faits, à la République de Pologne ou à la nation polonaise du fait d’avoir été coresponsable » des massacres nazis. Quand le pouvoir politique se mêle de l’histoire en imposant de démêler ce qui pour lui relever du faux et du vrai, à ce moment précis ce pouvoir s’érige en censeur et en faussaire!!!! Cela n’augure rien de bon pour le travail scientifique et la vie dans la Cité.

Après la Shoah 1944-1947.

Capture

Après la Shoah, 1944-1947 c’est le thème de l’exposition que vous pouvez voir au Mémorial de la Shoah à Paris cette année. Il ne s’agit pas ici de faire réfléchir à une sortie du génocide, sort-on d’un génocide même 70 ans les faits? Il s’agit ici de comprendre comment les rescapés, les réfugiés et les survivants ont voulu reprendre le cours de leur vie, retourner chez eux ou trouver un refuge, imaginer un avenir ailleurs quand l’incertitude et le chaos règnent dans une Europe dévastée, archipel de camps de différentes natures.

Après la catastrophe. La libération de l’Europe et la fin de la Seconde Guerre mondiale soulèvent un immense sentiment de soulagement, de joie, d’espoir. Pourtant, le retour à une vie normale semble à peine possible pour les Juifs d’Europe qui ont pu échapper à la destruction générale organisée par les nazis et leurs complices locaux.

En Pologne, la moitié des réfugiés revenus d’URSS et les rares survivants fuient à nouveau. En Allemagne occupée, plus de 250 000 Juifs sont parqués, comme d’autres dans des camps de personnes déplacées en attendant un lieu d’accueil ou une place pour un nouveau départ en dehors de l’Allemagne. En France, les autorités mettent sur place des dispositifs de rapatriement et de réinsertion des déportés « raciaux » qui représente une minorité des rapatriés. Bien que les Juifs aient été victimes d’une politique génocidaire, leur sort ne constitue qu’un problème parmi d’autres à l’échelle européenne.

Michel Rousso est commissaire de l’exposition, dans cette vidéo il nous explique le contexte de cette exposition : la question des réfugiés. Qu’est-ce qu’un réfugié?

Cette exposition dense, très dense, est constituée de plus de 250 photographies issues essentiellement du fonds du Mémorial de Shoah, ainsi que des documents d’archives, des films qui illustrent l’extrême diversité des situations.

Pour celles et ceux qui ne peuvent pas se rendre à l’exposition ou qui voudraient prolonger celle-ci, allez faire un tour sur le site dédié, là aussi très riche :

Après la Shoah, 1944-1947.

Une section de l’exposition est consacrée aux enfants, un dessin et une rédaction d’enfant m’ont particulièrement émue, il s’agit d’un fac similé  d’une rédaction d’une jeune adolescente inscrite dans un patronage juif de la place des Vosges en 1945.

Rédaction de Léa 11 ans, 1945.
Rédaction de Léa 11 ans, 1945.

La femme est un tueur comme les autres ? Partie II.

Cette série de post consacrée à la place occupée par les femmes dans les entreprises génocidaires a été ouverte par la lecture du livre de Wendy Lower (Les Furies de Hitler). Je vous propose aujourd’hui pour mieux comprendre les mécaniques à l’œuvre dans le meurtre de masse de déplacer notre regard vers l’Afrique, le Rwanda en 1994.
Je fais partie de cette génération qui a assisté au génocide des Tutsi à la télévision, nous avons regardé ces images et avons compris qu’il s’agissait d’un massacre africain, et c’est tout ! Les journaux présentaient les « évènements rwandais » comme une guerre entre Noirs, une guerre tribale forcément. Il n’en était rien. Dans un premier temps, ce sont les livres de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie. Une saison de machettes.) qui m’on fait prendre conscience que ce massacre était un génocide. Ce terme est défini juridiquement par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, en date du 9 décembre 1948, dans son article 2: le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :1) Meurtre de membres du groupe. 2) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe. 3) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. 4) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe. 5) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.
Dans un second temps, l’essai de l’historienne Hélène Dumas, Le génocide au village, le massacre des Tutsis au Rwanda, paru aux éditions du Seuil en 2014 permet une plongée saisissante dans le massacre et une compréhension de celui-ci :

Les voisins se sont entretués : quelle est la place des femmes ? Instigatrices ? Spectatrices ? Etrangères ? Victimes ? Bourreaux ? Innocentes ? Coupables ? Le documentaire  A mots couverts tentent d’y apporter une réponse.

A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal
A mots couverts. Violaine Baraduc et Alexandre Westphal

Des « femmes ordinaires » (comme les « hommes ordinaires » de C. Browning) sont dans les rangs des tueurs. Le documentaire de Violaine Baraduc et Alexandre Westphal interroge en particulier la participation des femmes condamnées pour leur participation au Génocide.
Dans l’enceinte de la prison centrale de Kigali, huit femmes incarcérées témoignent. Vingt ans après le génocide perpétré contre les Tutsi rwandais, Immaculée et ses codétenues racontent leur participation aux violences, retracent leur itinéraire meurtrier et se confient. À l’extérieur, le fils qu’Immaculée a eu avec un Tutsi occupe une place impossible entre bourreaux et victimes. Par des échanges de messages filmés, le jeune adulte et la détenue se jaugent, se redécouvrent. Les images du Rwanda d’aujourd’hui sont investies par les souvenirs des personnages. À travers eux s’écrit l’histoire du génocide, au cours duquel des « femmes ordinaires » ont rejoint les rangs des tueurs.(source )

Des femmes ordinaires
Des femmes ordinaires

Mémoires vives a reçu les deux réalisateurs qui s’interrogent sur l’implication des femmes dans le génocide des Tutsi : femmes et génocide.

C’est un entretien passionnant.

Prison de Kigali
Prison de Kigali

La femme est un tueur comme les autres ? Partie I.

La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.
La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.

De prime abord vous pourriez m’opposer que réifier la moitié de l’humanité en une seule figure fait du titre de ce billet une gageure, mais tant pis : c’est écrit, c’est ainsi! Vous pourriez également me dire que les noms Liselotte Meier, Johanna Altvater, Ilse Struwe, Erna Kürbs Petri,Vera Stähli, Gertrude Segel Landau ne vous évoquent rien et vous auriez bien raison. Cette ignorance collective, que nous partageons donc tous, en dit long sur nos sociétés qui ne veulent pas voir le criminel quand il s’agit d’une criminelle, sauf dans les cas d’infanticide. Ces noms et prénoms sont ceux de femmes allemandes qui ont participé de manière directe ou indirecte à la destruction des Juifs d’Europe. Cette cécité (ne pas voir la criminelle) trouve aussi son origine dans les mythes allemands de la femme innocente et du martyr féminin [qui] apparurent au moment de l’effondrement du Reich et de la victoire des Alliées (Wendy Lower, p 213). C’est le travail d’historiennes(ns) qui nous permet d’ôter le voile et de comprendre comment des femmes allemandes de tous âges, de toutes origines sociales ont participé activement (il faudra revenir sur cet adverbe plus tard) à l’entreprise génocidaire nazie dans les territoires occupés de Pologne. Ces noms et prénoms féminins sont l’écho de l’effroi que leur parcours criminel peut inspirer.
Comment des milliers de femmes ont participé à la Shoah? Que sont-elles devenues après la guerre ? C’est à ces questions que l’historienne Wendy Lower tente de répondre dans un essai saisissant paru chez Taillandier sous le titre (désolant qui sent la traduction littérale à plein nez) : Les Furies de Hitler.

Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes
Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes. Droits: http://www.europeana.eu/rights/rr-p/

Avant d’entrer plus avant dans cet essai, on pourrait se demander quelle place le féminin (comme genre), les femmes (comme catégorie) occupaient dans la propagande et le projet social du IIIème Reich? Dans un ouvrage, paru en 1998 aux éditions du Seuil, consacré à La société allemande sous le IIIè Reich, l’historien Pierre Ayçoberry consacrait quelques pages « à la conquête des femmes et de la jeunesse ». Que pouvons-nous en retenir ?
1/ Les femmes abdiquent toute vocation professionnelle et réservent leurs efforts à la sphère familiales. Elles sont à ce titre été écartées des places qu’elles occupaient dans l’élite de la fonction publique et des professions libérales. Pour éviter l’inscription des femmes dans l’enseignement supérieur, l’équivalent du ministère de l’Education nationale supprime pour les jeunes femmes, le latin pendant les cinq premières années du gymnase et les sciences pendants les trois dernières années. Cela est remplacé par l’enseignement ménager et les langues vivantes. Un barrage supplémentaire est dressé à l’entrée à l’université par la mise en place d’un numerus clausus : 10%. Celui-ci n’a pas été efficace en permanence. En revanche, les femmes ont été totalement exclues de l’appareil judiciaire.
2/ L’encadrement idéologique des femmes est de la responsabilité de deux organisations. La Frauenschaft (Organisation nationale-socialiste des femmes), créée en 1932 et se consacre à l’enseignement ménager. Après 1933, l’organisation met en place des stages de doctrine.
La Frauenwerk (l’œuvre féminine allemande) qui dispense des cours d’économie domestique. Au-delà de ces deux organisations au succès relatif, la grande majorité des militantes convaincues sont issues de la « Ligue des jeunes filles allemandes » (la Bund Deutscher Mädel).
La présidente de la Frauenschaft est Gertrud Scholtz-Klink , si elle peut incarner une certaine ascension politique féminine, sa mission principale à la tête de la Ligues des femmes nationales – socialistes est de faire la promotion de la ménagère. Elle déclare ainsi en 1934 que la mission de la femme est d’être ministre de son foyer et sa profession de répondre aux besoins de l’homme, du premier moment de sa vie jusqu’au dernier de son existence. Elle accède à une notoriété en dehors des frontières du Reich et fait l’objet de nombreux articles dans la presse étrangère. La presse française relaie les actions de Gertrud Scholtz-Klink, elle est qualifiée de Führerin par Paris Soir. Le quotidien français  lui consacre une pleine page dans son édition du samedi 03 septembre 1938. La lecture de l’article est passionnante :

Certaines femmes ont occupé des postes à responsabilité dans l’appareil d’encadrement de la société allemande, ont connu la gloire cinématographique comme Léni Riefenstahl ; mais celles qui nous intéressent ici sont le groupe formé par 30 000 femmes que la police et la SS nomment comme auxiliaires dans les bureaux de la gendarmerie, les quartiers généraux de la Gestapo et les prisons. Wendy Lower avance l’idée que pour ces 30 000 femmes aucune mise à distance psychologique n’était envisageable, et la probabilité d’une participation directe au meurtre de masse très élevée (page 23). Au-delà de ce groupe, le Reich déploie 500 000 Allemandes dans les territoires de l’Est et du Sud-Est, immense espace qui inclut les provinces polonaises annexées en 1939.

Arthur Grimm. Célébration de l'Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938
Arthur Grimm. Célébration de l’Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

L’introduction de l’essai est fort éclairant car nous comprenons que, si peu de femmes ont été condamnées à des peines de prison ou à la peine capitale c’est qu’a perduré jusqu’à aujourd’hui une image compatissante de la femme. L’éclairage porté sur les gardiennes de camp comme Irma Grese ou Ilse Koch ont certainement empêché un débat plus nuancé sur la contribution des femmes au régime nazi et sur leur culpabilité en général (p 28). De plus, après la guerre, la femme allemande apparaît comme l’héroïne à qui il revient de lessiver le passé honteux de l’Allemagne. Il faut aussi comprendre que l’apolitisme des femmes fait partie des mythes de l’après guerre, Wendy Lower l’écrit en une phrase saisissante : Aussi longtemps que ces Allemandes seront confinées dans une sphère à part ou que leur influence politique sera minorée, la moitié de la population génocidaire sera […] innocentée des crimes de l’Etat moderne et exclue de l’histoire elle-même.

Les étudiantes du BDM s'exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936
Les étudiantes du BDM s’exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

Comment appréhender le rôle des femmes dans la « Solution finale au problème juif »? Quelle place occupent-elles dans l’entreprise génocidaire ? Au lieu de classer les individus par catégories, il faut se demander qui fait quoi dans le système mis en place pour la destruction des Juifs d’Europe. Voici un exemple qui permet de comprendre cette complexité : une inspectrice en chef de l’Office centrale de sécurité du Reich décide du sort de milliers d’enfants, dans son travail elle est assistée d’environ 200 femmes; ces agents de terrain sont chargées de rassembler les preuves de la « dégénérescence raciale ». A cette fin, elles élaborent un système codé à base de couleurs pour organiser l’incarcération de plus de 2 000 enfants (juifs, tsiganes, « délinquants ») dans des camps d’internement spéciaux. Ces femmes remplissent un savoir-faire administratif jugé féminin et participent par là même à l’entreprise criminelle.
Les sources sont nombreuses mais ne sont pas forcément faciles d’accès. Wendy Lower a travaillé à partir des archives de guerre allemandes, des enquêtes menées par les Soviétiques sur les crimes de guerre nazis, les dossiers de la police secrète est-allemande, les archives S. Wiesenthal. Elle a enquêté à partir des minutes des procès et des enquêtes menées par les Autrichiens et les Allemands de l’Ouest, et enfin sur les « ego-documents » (la manière dont le sujet forge une image de lui(elle)-même à travers ses dépositions). Tous ces documents remontent à l’après-guerre. L’historienne analyse les significations différentes entre un entretien accordé à un journaliste et une déposition faite devant un juge.
La plupart des études qui portent sur le génocide des Juifs d’Europe admettent que le meurtre de masse n’aurait pu s’opérer dans une large participation de la société. Pourtant, la plupart de ces études laisse de côté la moitié de la population, comme si l’histoire des femmes se déroulait dans une sorte d’ailleurs. C’est une approche illogique et une omission inexplicable. Les destins dramatiques de ces femmes révèlent le côté le plus sombre de l’engagement féminin. (p 33). Ces femmes à travers leur métier, leur fonction, leur engagement sont mobilisées en vue de la guerre et consentent au génocide.

à suivre …

Le destin des Tsiganes (Roms et Sinti) pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le destin des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale.
Le destin des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale.

Enfin un site sérieux  sur l’histoire des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale : il vous permettra de faire le point sur un génocide qui reste jusqu’ici très méconnu. Le Mémorial de la Shoah y est partenaire, et vous pouvez choisir de naviguer en français, en anglais et en allemand.  Ce site s’adresse à tous et pas seulement aux enseignants et aux élèves comme cela est indiqué dans la dernière phrase de la page d’accueil.  Je vous laisse le découvrir :

Home — Français.

Les photographes du ghetto.

La mise en place des ghettos.

Je me permets de vous infliger quelques propos liminaires avant de passer au vif du sujet, mais la chronologie militaire est ici essentielle pour comprendre les grandes étapes de la politique raciale puis du plan génocidaire menée par l’Allemagne nazie en Europe de l’Est. L’armée allemande envahit la Pologne le 01 septembre 1939, au terme d’une stratégie de guerre-éclair le pays est à genou et dépecé en trois semaines, les autorités du Reich décident la partition du pays en plusieurs entités administratives : le Watherland rattaché au Reich et le gouvernement général de Pologne, dirigé par Hans Frank et administré par les nazis comme un dépotoir ethnique à nettoyer. Le 27 septembre 1939, le chef de l’Office central de la Sécurité du Reich (RSHA) Reinhard Heydrich donne ses instructions pour la création des ghettos, à peine quatre semaines après le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, voici quelques extraits des instructions. Les Juifs devront être regroupés en ghettos dans les villes afin de mieux les surveiller et les déplacer plus tard. Le plus urgent est que les petits commerçants juifs disparaissent des campagnes. Cette action devra être terminée d’ici trois ou quatre semaines. […] La directive générale suivante a été émise :

1. Regrouper les Juifs dans les villes dans les plus brefs délais.

2. Expulser les Juifs du Reich et les envoyer en Pologne.

3. Évacuer systématiquement les Juifs du territoire allemand par des trains de marchandises […]

En quelques semaines, les territoires à l’Est du Reich se couvrent de ghettos, les Nazis en créent environ 400.

Ghettos en Europe.

Ghettos en Europe de l'EstGhettos en PolognePendant la Seconde Guerre mondiale, les ghettos étaient des quartiers isolés du reste du tissu urbain par des barbelés ou un mur, dans lesquels les Allemands forcèrent la population juive à vivre dans des conditions misérables. Les ghettos isolaient les Juifs en les séparant de la population non juive et des communautés juives voisines.

Le premier ghetto est mis en place le 8 octobre 1939 à Piotrkow. Il est suivi par celui de Lodz (avril 1940) puis de Cracovie (mars 1941), Varsovie (octobre 1940), et Lublin (avril 1941). Fin 1941, presque tous les Juifs du Gouvernement général de Pologne sont parqués dans des ghettos dont les accès sont contrôlés par les forces allemandes et dont il est presque impossible de sortir. Un conseil juif, le « Judenrat », est institué dans chaque ghetto. Il est tenu pour responsable de la parfaite exécution des ordres donnés par les forces d’occupation. Le plus grand ghetto est celui de Varsovie. Erigé au centre de la ville, le ghetto concentrait dans 73 des 1800 rues de la ville, les quelques 370000 Juifs résidant dans la capitale polonaise en 1939, soit 30 % de la population, auxquels se sont progressivement ajoutés les Juifs des villes et villages alentour. Entouré d’un mur haut de 3 mètres et long de 18 km, ce quartier fermé sera réduit en 1941, atteignant une densité de 146 000 habitants au km².

Civils polonais passant le long du mur et des fils de fer barbelés interdisant l’accès au ghetto de Varsovie au reste de la ville. Pologne, entre octobre 1940 et avril 1943
Civils polonais passant le long du mur et des fils de fer barbelés interdisant l’accès au ghetto de Varsovie au reste de la ville. Pologne, entre octobre 1940 et avril 1943.  Copyright © United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DCTranslation Copyright © Mémorial de la Shoah, Paris, France.

Pour tenter d’approcher les conditions de vie auxquelles étaient soumises la population civile (hommes, femmes, enfants, tous Juifs) dans le ghetto de Varsovie ces quelques chiffres nous permettent de comprendre pourquoi l’état sanitaire se détériore très rapidement

Chiffres clés ghetto de VarsovieSource

Le Mémorial de la Shoah et l’exposition « Regards sur les ghettos ».

Depuis le 13 novembre 2013 et jusqu’au 28 septembre 2014, le Mémorial de la Shoah propose une exposition (gratuite et ouverte à tous) rassemblant pour la première fois plus de 500 photographies peu connues, voire totalement inconnues du grand public. Cette exposition s’impose d’elle-même comme la plus troublante, la plus émouvante, la plus rigoureuse et scientifique sur le thème des ghettos. Pour ma part, elle accompagne mon quotidien depuis ma visite : elle n’est pas obsédante, elle est présente, elle n’est pas envoutante (ce serait le pire) mais elle tente en y parvenant à rendre intelligible une réalité anéantie. Quand nous entrons dans la première salle, nous sommes persuadés que nous allons, avec une mise en contexte nécessaire, (re)voir des photos que nous avons déjà vues : il n’en est rien ! Très vite les questions se bousculent : Comment photographier ? Pour quoi et pour qui ? Pourquoi saisir des instants de vie dans les ghettos ? Ici, les visiteurs sont au milieu du gué, il s’agit de confronter plusieurs regards :

–          Celui des propagandistes les plus zélés allant chercher dans les ghettos l’image du Juif correspond aux topos nazis (« le Juif » dégénéré, sale, animalisé, ennemi de ses propres coreligionnaires).

–          Celui des soldats photographiant le ghetto comme on se promène dans un zoo pour y trouver ici aussi la confirmation par l’image du discours antisémite.

–          Celui des hommes et des femmes anonymes emprisonnés dans les ghettos et qui au prix de leur vie en contrevenant aux ordres de l’occupant nazi ont photographié un repas, leur enfant qui dort, leurs père et mère. Ce sont là des signes d’une volonté de continuer de vivre.

–          Celui des photographes juifs emprisonnés dans un ghetto.

Pour comprendre tout l’intérêt de confronter des regards multiples, je vous invite à écouter l’entretien donné par Sophie Nagiscarde dans l’émission Mémoires Vives sur RCJ.Mémoires Vives. Décembre 2013.

Les photographes juifs du ghetto.

Je vous présenterai ici trois photographes dont les prises de vue, ces prises d’instants qui auraient dû disparaitre, ont été cachées, ensevelies, gardées au secret, elles sont par la volonté de leur auteur des actes intimes d’une résistance absolue : Vivre et montrer … ce qui se déroula en Europe il y a plus de soixante dix ans ! Henryk Ross et Mendel Grossman ont vécu dans le ghetto de Lodz et Georges Kadish qui fut enfermé dans le ghetto de Kaunas en Lituanie. A travers l’Europe, les nazis interdisent aux Juifs de prendre des photos, le 23 septembre 1939, les Juifs allemands doivent remettre leurs radios, leurs appareils photos et leurs autres équipements électriques, ces interdictions frappent les Juifs de Prague le 26 décembre 1941 et ceux de Kaunas le 01 aout 1941. Cependant, bravant ces interdictions, les Juifs européens ont continué à documenter leur propre destruction au moyen de la photographie.

Ghetto de Lodz : Henryk Ross et Mendel Grossman.

Ghetto de Lodz. Carte

Les Allemands s’emparent de la ville le 8 septembre 1939 et mettent en place le ghetto de Lodz le 1er mai 1940 où sont enfermés 164 000 Juifs. Dès le 13 octobre 1939, Mordechai Chaïm Rumkovski, une des figures les plus controversées de l’histoire de la Shoah, est nommé chef de l’autorité juive Judenrat. Homme despotique, énergique et doué d’une extraordinaire capacité d’organisation, il s’appuie sur les forces de police juives pour assurer l’ordre public dans le ghetto. Sous sa houlette et celle de Hans Biebow, directeur de la Gettoverwaltung (administration du ghetto), le ghetto devient un camp de travail discipliné, dont la majorité des habitants sont astreints au travail, en échange duquel ils reçoivent des rations de nourriture et un maigre salaire versé en monnaie spécifique appelée « haimkim » ou « rumkim », du nom du « roi du ghetto ». En octobre et novembre 1941, 20 000 Juifs allemands et 5 000 Tsiganes sont transférés dans le ghetto. Le ghetto de Lodz est unique dans la mesure où il vit complètement isolé du reste du monde. Contrairement aux autres ghettos, aucun Kommando de travail ne sort, le marché clandestin est donc difficile à mettre en place. Dépendant entièrement des rations alimentaires allemandes, les Juifs vivent à Lodz dans des conditions très difficiles : à la famine s’ajoutent le travail forcé et la surpopulation. Celles-ci entraînent la mort de 20% de la population du ghetto qui sera définitivement liquidé en été 1944 avec la déportation massive vers Chelmno et Auschwitz des quelque 65 000 Juifs qui s’y trouvent encore.

Henryk Ross dans le laboratoire photographique du ghetto.
Henryk Ross dans le laboratoire photographique du ghetto. Source :  don anonyme, 2006. © Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada / Ghetto Fighters’ House Museum

Henryk Ross est né en 1910, il prend clandestinement de nombreuses photos du ghetto, ses images en noir et blanc témoignent au plus près de l’existence quotidienne des Juifs de Lodz, de leurs souffrances mais aussi de leurs moments de joie. Il enterre ses négatifs et ses tirages peu avant la liquidation du ghetto, il survit à la guerre avec son épouse et parvient à récupérer ses clichés après la prise de la ville par les forces soviétiques. Il s’installe en Israël en 1950 et cesse son activité photographique. En 2004, l’album du ghetto de Lodz est publié , vous pouvez le  feuilleter ICI

Portrait de Stefania épouse d'Henryk Ross.
Portrait de Stefania épouse d’Henryk Ross.
Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo: Henryk Ross. Don anonyme, 2006. Image tirée à partir du négatif original, reproduit avec permission, 2013. © Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada
Petite fille dans un jardin.Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944.
Photo: Henryk Ross. Don anonyme, 2006. Image tirée à partir du négatif original, reproduit avec permission, 2013.
© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada
Ghetto de Lodz. Enfants jouant aux gendarmes et aux voleurs. H. Ross.© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada.
Ghetto de Lodz. Enfants jouant aux gendarmes et aux voleurs. H. Ross.© Collection Art Gallery of Ontario, Toronto, Canada.

Le deuxième photographe est Mendel Grossman, il est né en 1913 à Staszow et grandit à Lodz dans une famille hassidique. Il développe dès son enfance une forte sensibilité artistique, s’intéressant plus particulièrement à la peinture et à la photographie.

Mendel Grossman tenant un portrait photographique encadré de Morechai Chaim Rumkowski, président du conseil juif du ghetto. Lodz.
Mendel Grossman tenant un portrait photographique encadré de Morechai Chaim Rumkowski, président du conseil juif du ghetto. Lodz. Photo: Anonyme.
© The Ghetto Fighters’ House Museum, Israel/ The Photo Archive

L’invasion allemande survient au moment où la valeur de son travail photographique – notamment caractérisé par sa quête du mouvement – commence à être reconnue. Contraint de s’installer avec sa famille dans le ghetto, il s’assigne la mission de documenter clandestinement, appareil à la main, le sort des Juifs, en commençant par celui des siens qu’il photographie intensément. Photographe au département des statistiques du ghetto, son emploi lui fournit le matériel dont il a besoin. En 1944, peu avant la liquidation du ghetto, il parvient à cacher une boîte contenant ses négatifs. Déporté dans un camp de travail en Allemagne, il décède lors d’une « Marche de la mort » en 1945.

Photos de Mendel GrossmanPhotographie de Mendel Grossman

Pour ces deux hommes, photographier est un acte de résistance, un impératif moral répondant au besoin impérieux de témoigner et de créer une preuve historique du sort des Juifs dans les ghettos. Les événements révélés, bien plus variés que ceux photographiés par les soldats allemands, se distinguent, pour certains, par leur caractère ambivalent. Loin de masquer la tragédie, les scènes de vie ordinaire illustrent la dignité, l’humanité, les valeurs, et les vestiges d’un monde disparu. (Source)

 Ghetto de Kaunas (Kovno), Lituanie : George Kadish.

Ghetto de Kaunas

En 1939, 40 000 Juifs vivent à Kaunas et représentent environ 25% de la population de la ville, la capitale de la Lituanie tombe aux mains des Allemands le 24 juin 1941, les violences antisémites commencent avant leur arrivée : 10 000 Juifs sont assassinés aux cours de pogroms menés par des nationalistes lituaniens. Au mois d’aout, les 29 760  Juifs sont confinés dans un ghetto, situé dans le quartier pauvre de Slobodka. Plusieurs opérations sont organisées pendant la guerre, dont la plus importante a lieu le 28 octobre 1941 : plus de 9 000 personnes, dont près d’une moitié d’enfants, sont assassinées au « Neuvième fort », dans l’ancienne forteresse de la ville. Les 17 412 Juifs restés dans le ghetto sont astreints au travail forcé, principalement dans les installations militaires de la région.En juin 1943, Heinrich Himmler, chef de la SS, ordonne la transformation en camps de concentration des derniers ghettos qui subsistent dans les pays baltes. Le 16 octobre 1943, 2 000 Juifs du ghetto de Kaunas sont transférés dans des camps de travail en Estonie et, le 27 mars 1944, près de 1 800 bébés, enfants et vieillards qui s’y trouvent encore sont massacrés. Le 8 juillet 1944, à l’approche de l’Armée rouge, les derniers survivants du ghetto de Kaunas, au nombre de 4 000, sont transférés dans les camps de concentration de Stutthof, Dachau et Kaufering. (Source)

 George Kadish né Zvi (Hirsh) Kadushin, enseigne avant-guerre les sciences, les mathématiques et l’électronique au lycée juif de Kovno en Lituanie. Photographe amateur – la conception et la fabrication d’appareils photographiques font partie de ses passe-temps – il continue à prendre des clichés après la conquête de sa ville par les troupes allemandes en juin 1941 et l’instauration du ghetto. Bravant les interdictions, il photographie tant des scènes de la vie quotidienne des Juifs que les déportations. Recherché par la Gestapo en raison de ses activités photographiques clandestines, il parvient à s’échapper du ghetto en mars 1944. Après-guerre, il retrouve les clichés et les négatifs qu’il avait enterrés sur place dans des bouteilles de lait et émigre aux États-Unis où il vit jusqu’à son décès, survenu en 1997.

Portrait de G. Kadish
Portrait de G. Kadish photographie anonyme, 1942, dans le ghetto. © Beit Hatfutsot Photo Archive,<br>Tel Aviv, Zvi Kadushin Collection

Ce portrait du photographe Zvi Kadushin pourrait constituer le portrait type du reporter. Pris de manière rapprochée, en frontal et en extérieur, ce cliché met en avant la figure du photographe, situé au premier plan ; la faible profondeur de champ rend enfin l’ensemble du second plan flou et anodin. Sujet principal de la scène, George Kadish semble avoir été pris sur le vif, il tient entre ses mains son appareil photo qui, placé au centre du cadrage, devient un élément principal de l’image. Le regard concentré de George Kadish, dirigé en dehors du champ, et la position du corps, aux aguets, constituent les autres détails essentiels du portrait et subliment la fonction de témoin du photographe. Ému par les violentes « Aktions » menées contre les Juifs de Kovno en Juin et Juillet 1941, George Kadish s’est attaché à photographier en secret et au péril de sa vie, l’appareil caché sous son fameux imperméable, la vie du ghetto. Soutenu et encouragé dans sa démarche, par Yehuda Zupovitz, responsable adjoint de la police juive du ghetto de Kovno, il s’échappe à la fin du mois de mars 1944 et photographie la destruction du ghetto de l’extérieur.

Juifs embarqués dans des camions au cours d'une déportation, probablement vers l'Estonie
G. Kadish.26 octobre 1943, ghetto de Kaunas, des Juifs embarqués dans des camions au cours d’une déportation, probablement vers l’Estonie. © United States Holocaust Memorial Museum.
Ghetto de Kaunas, quatre enfants conversent dans le ghetto. 1941-1944.
G. Kadish.Ghetto de Kaunas, quatre enfants conversent dans le ghetto. 1941-1944.© United States Holocaust Memorial Museum.

Le garçon avec le chapeau de fourrure était appelé « Aldona ». Je me souviens de lui parce qu’il avait l’habitude de chanter une chanson d’amour lituanienne appelée « Aldona ». Ses parents étaient morts au début de la guerre et il vivait avec sa tante qui travaillait en ville et faisait passer clandestinement dans le ghetto des graines de tournesol qu’Aldona vendait sur la place du ghetto. J’ai entendu dire qu’il avait été tué alors qu’il tentait de se cacher dans une cave pendant l’évacuation du ghetto en Juillet 1944. (Solly Ganor)