LES DISPARUS DE LA GRANDE GUERRE. Un webdoc exceptionnel.

700 000.
C’est avec quelques semaines de retard que je publie ce court billet pour vous présenter un webdocumentaire exceptionnel dont certains d’entre vous ont déjà entendu parler. Il s’agit d’un webdoc en ligne sur le site de l’INRAP (l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) et consacré aux 700 000 corps de soldats disparus sur la ligne de front en France au cours des batailles totales menées entre 1914 et 1918 par les armées des pays belligérants.
Pourquoi 700 000 ? L’archéologue Yves Desfossés, conservateur de l’archéologie en Champagne-Ardenne, explique que sur les 10 millions de soldats morts sur les champs de bataille, de nombreux corps n’ont jamais été récupérés. Les archéologues se fondent sur les statistiques les plus sûres, celle du Commonwealth dans la mesure où celui érige une sépulture individuelle aux soldats; il est, de ce fait, aisé de calculer la différence entre le nombre de soldats engagés et le nombre de sépultures. Le chiffre ainsi obtenu est extrapolé aux autres nations engagées dans le conflit.

700 000. Un des sites de fouille.
700 000. Un des sites de fouille.

Le webdocumentaire de 70 minutes revient sur le déroulement d’un immense chantier archéologique qui cherche les restes de ces soldats. Après une introduction, l’internaute est invité à se rendre sur 5 chantiers de fouille s’ouvre alors une expérience immersive passionnante et très émouvante. Le chantier se décline en 5 moments : Où et comment le ou les corps ont été retrouvés ? Pourquoi ont-ils été inhumés à cet endroit?Qui sont les soldats ? D’où venaient-ils ? Quelle vie ont-ils laissé derrière eux ? Les objets trouvés permettent d’identifier le soldat et de brosser le portrait de ces hommes venant tous les pays et des empires coloniaux. L’archéologie permet de nommer ces disparus, on comprend ainsi que l’angoisse profonde de tous les soldats était de mourir dans l’oubli. Le travail des archéologues, des anthropologues et des médecins légistes est essentiel et ce webdoc nous invite à les suivre et à les accompagner dans leurs questionnements et leurs hypothèses.

Cimetière de Boult sur Suippe
Cimetière de Boult sur Suippe

A Roclinourt, pris sous les bombardements ennemis, Pierre Grenier a été enseveli avec ses effets personnels et son équipement : son portefeuille avec la photo de sa famille, son porte-monnaie dans lequel il avait placé son alliance en or, un petit livre de prières… Il porte aussi sur lui une lettre, adressée à sa femme et à ses jumeaux, nés au début du conflit et qu’il ne verra jamais. L’enquête révèle en effet que trois jours après avoir écrit cette lettre, le 25 septembre 1915, Pierre Grenier disparut lors de la troisième bataille d’Artois avec 234 autres camarades de son régiment (source :
http://www.inrap.fr/700000-un-webdocumentaire-sur-les-disparus-de-la-grande-guerre-10840
Dans la Marne à Boult-sur-Suippe l’archéologue Bruno Duchêne dirige la fouille d’un cimetière de fortune où les soldats allemands étaient enterrés pendant les combats et dont une partie a été exhumée après la fin de la guerre. Les défunts proviennent soit directement du champ de bataille, soit de l’hôpital militaire allemand qui était installé dans le village. Plus de 600 tombes sont mises au jour et un millier d’objets personnels et militaires sont retrouvés par les archéologues. Les plaques d’identification des soldats, d’abord illisibles, sont envoyées au laboratoire des métaux ferreux. L’identité de l’un d’entre eux est révélée : il s’agit d’August Seelmeyer, appartenant au régiment d’artillerie allemand FAR26. Tout juste arrivé sur le front de Champagne, après seulement six jours de combat, August est frappé par un obus. Il a 19 ans.
Vous pouvez aussi vous rendre à Saint-Laurent-Blangy, dans une carrière de l’Aisne où une sépulture d’urgence a été vandalisée ou encore à Massiges.

700 000. Carte des fouilles. capture.
700 000. Carte des fouilles. capture.

A vous de partir sur les traces des soldats disparus : 

– Le webdocumentaire 700 000 
– Une présentation sur France Inter, à partir de la 33ème minute de l’émission, le Club des têtes au carré.
– La page FACEBOOK vous permettant de suivre l’actualité de ce webdoc.
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L’île des esclaves oubliés.

Dessin d'une classe de CM2 de Semoy envoyés à l'occasion de la quatrième mission sur l'île de Tromelin. 2013
Dessin d’une classe de CM2 de Semoy à l’occasion de la quatrième mission sur l’île de Tromelin. 2013

Un caillou de 1 km² dont le point culminant est à 7 mètres, un minuscule récif corallien dans l’océan Indien situé à 450 km à l’Est de Madagascar et 535 km au Nord de La Réunion, nommé l’Ile de Sable puis Tromelin. L’île est aujourd’hui rattachée aux T.A.A.F. (la collectivité des Terres Australes et Antarctiques Françaises).

Trimbre du chevalier de Tromelin
Trimbre du chevalier de Tromelin

Une île corallienne : voila le décor paradisiaque de la tragédie qui s’y joue dans la nuit du 31 juillet 1761, l’Utile se brise sur le récif de corail, le gouvernail est arraché, les ponts s’effondrent. L’Utile est prisonnier au milieu des déferlantes.

Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF
Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF

 

 

Tromelin.
Tromelin.

1/ Esclaves et contrebande.

Construit et armé à Bayonne, l’Utile appareille pour l’île de France, aujourd’hui Maurice, en novembre 1760. Le navire appartient à la Compagnie française des Indes orientales : créée en 1664 par Colbert, elle dispose du monopole du commerce vers l’Afrique, l’océan Indien et les Indes. Les Mascareignes, ce groupe d’îles du sud-ouest de l’océan Indien comprenant notamment Maurice et La Réunion, ont été colonisées par la France entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècles. Elles représentent une étape indispensable sur la route des Indes et de la Chine.

Prise de la frégate anglaise de 44 canons
Prise de la frégate anglaise de 44 canons « the Ceylon » par la frégate française « La Vénus » au large de l’île de France (île Maurice) fin 18e siècle.

 

L’Utile une flûte de 800 tonneaux est construit pour la Marine Royale à Bayonne, il lève l’ancre pour l’île de France, qu’il atteint le 12 avril 1761 après 147 jours de navigation.

Dans l’océan Indien, le commerce des esclaves en provenance du Mozambique et de Madagascar alimente en main d’œuvre les plantations coloniales des Mascareignes. Quand, le 27 juin 1761, l’Utile est envoyé à Madagascar pour en ramener des vivres, son capitaine Jean de La Fargue a néanmoins interdiction d’y acheter des esclaves comme c’est l’usage. L’Utile n’est pas un navire négrier, mais un bâtiment de transport classique destiné à apporter aux colonies produits et matériaux de la métropole, avant d’y retourner avec une cargaison de produits coloniaux, tels que du café ou du sucre. Bénéficiant de complicités multiples, La Fargue embarque pourtant près de 160 esclaves malgaches, qu’il compte débarquer sur l’île Rodrigues. Quand il quitte Madagascar, le bateau ne suit donc pas la route habituelle vers l’île de France, mais navigue au nord, passant à proximité de l’île de Sable…

Des erreurs d’observation et l’imprudence du capitaine, qui décide de naviguer de nuit malgré les mises en garde de son premier pilote, expliquent pour partie le naufrage. (Source )

2/ Les survivants, les abandonnés.

Parmi les survivants, sur les 143 hommes qui formaient l’équipage, 21 sont morts noyés et 122 ont réussi à rejoindre l’île. Concernant les 160 esclaves, seuls 88 survivront au naufrage. 72 ont péri car, au moment du naufrage, ils sont parqués dans la cale fermée par des panneaux cloués. Ils ne peuvent s’échapper qu’une fois la coque de l’Utile disloquée.

La première urgence est de trouver de l’eau potable en creusant un puits. Après une tentative infructueuse, une « liqueur épaisse et blanche comme du lait », mélange d’eau douce et d’eau salée, est découverte par 5 mètres de profondeur dans la soirée du 3 août. En trois jours de privations, une trentaine de Malgaches sont morts. Aucun Français.

La mer rejette sur la plage des ustensiles et des aliments issus de l’épave que les rescapés récupèrent pour organiser leur survie. Ils exploitent également les maigres ressources de l’île, particulièrement les œufs des oiseaux qui y nichent en grand nombre et les tortues. Les marins cherchent, en outre, à extraire de l’épave les matériaux nécessaires à la construction d’une embarcation de fortune pour rallier Madagascar. C’est le premier lieutenant de l’Utile, Castellan du Vernet, qui en dessine le plan.

Dans une lettre qu’il adresse au ministre de la marine, M. de Sartine, Barthélémy Castellan du Vernet revient sur son inlassable énergie pour sauver les marins français (Source )

Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763

Castellan du Vernet constate vite qu’aucune pièce de charpente suffisamment longue n’a pu être récupérée pour fabriquer un bateau à même de transporter tous les survivants. En deux mois, ils construisent une embarcation de fortune baptisés La Providence. L’embarcation est mise à l’eau le 27 septembre 1761, avec à son bord cent vingt-et-un marins. Entre 60 et 80 esclaves malgaches survivants sont abandonnés sur l’île avec trois mois de vivres et la promesse de Castellan de venir les chercher. La Providence atteint Madagascar après quatre jours de mer. Dans les semaines qui suivent, l’équipage rejoint Port-Louis (Maurice). Le gouverneur de l’île de 1759 à 1766, Antoine Marie Desforges-Boucher recueille les rescapés mais refuse en revanche d’envoyer un navire pour porter secours aux esclaves.

3/ L’oubli et les traces.

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant de la corvette La Dauphine accoste sur l’Ile et recueille les survivants : sept femmes et un bébé de 8 mois.

Deux siècles et demi plus tard, au terme d’une longue enquête historique mené par Max Guérout, une mission archéologique débarque sur l’ile Tromelin pour retrouver les traces des esclaves oubliés.

Fouille à Tromelin Scène de fouille à Tromelin. © Jean-François Rebeyrotte, GRAN
Fouille à Tromelin
Scène de fouille à Tromelin.
© Jean-François Rebeyrotte, GRAN

Entre 2006 et 2013, les fouilles archéologiques conduites sur l’île de Tromelin ont permis de redonner la parole aux esclaves malgaches qui, à partir de 1761 et pendant quinze ans, ont vécu, abandonnés, sur ce minuscule écueil cerné par les déferlantes. Les campagnes de fouilles permettent de répondre aux questions suivantes : Comment les esclaves abandonnés se sont-ils nourris ? Comment s’est organisée leur vie quotidienne ? Comment conserver ce que l’épave de l’Utile a rejeté ? Qu’ont-ils faits des morts ?

Plan des fouilles
Plan des fouilles

Ces recherches sont emblématiques des travaux qui se déroulent depuis les années 2000 dans l’océan Indien sur les traces de l’esclavage colonial.

Le documentaire complet : les esclaves oubliés de l’île Tromelin sur TV5Monde

4/ L’exposition itinérante : Tromelin, l’île des esclaves oubliés.

Tromelin, l’île des esclaves oubliés  est présentée à la fois sur le territoire métropolitain et dans l’océan Indien avec une scénographie commune mais adaptée aux lieux d’accueil, ainsi que sous une forme plus légère dans l’arc antillais. Dans l’océan Indien, le musée Stella Matutina  (île de La Réunion) accueille l’exposition du 28 janvier au 30 septembre 2016. Une itinérance est prévue à Maurice et Madagascar.

Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin
Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin

En métropole, l’exposition reste à l’affiche au Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes jusqu’au 30 avril 2016.   Elle sera ensuite accueillie à le Maison de la communauté d’Agglomération de Lorient du 28 mai au 30 octobre 2016, puis au Musée d’Aquitaine à Bordeaux.

Forte de sa thématique universelle autour de l’esclavage, l’exposition est également présentée dans l’arc antillais dans une itinérance de panneaux déroulants dans des lieux clés de transmission du patrimoine, dont le Musée d’Archéologie et de Préhistoire de la Martinique  jusqu’au 31 mars 2016. (Source )

 

Pour aller plus loin

– Dominique Le Brun (Direction) : Les naufragés, 2014 Omnibus.

– Max Guérout et Thomas Romon, « Tromelin (océan Indien) », Les nouvelles de l’archéologie, 108/109 | 2007, mis en ligne le 27 avril 2011,: http://nda.revues.org/158

– Thomas Romon et Max Guerout, « La culture matérielle comme support de la mémoire historique : l’exemple des naufragés de Tromelin », In Situ,  20 | 2013, mis en ligne le 15 février 2013, URL : http://insitu.revues.org/10182 .

– Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin ,  éditions Dupuis/Aire libre, 2015.

– Le dossier complet sur le site de l’INRAP : http://www.inrap.fr/magazine/Tromelin/Accueil#Tromelin