Satellite Photos – Japan Before and After Tsunami – Interactive Feature – NYTimes.com

 

Le site Internet du New York Times publie des images frappantes de paysages et d’espaces avant et après le séisme et le tsunami …

 

Satellite Photos – Japan Before and After Tsunami – Interactive Feature – NYTimes.com

http://www.theatlantic.com/

La rubrique « in focus », les images sont saisissantes …

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ABC News – Japan Earthquake: before and after

Le site Internet d’ABC News propose de mesurer l’étendue de la catastrophe nippone : c’est spectaculaire …

ABC News – Japan Earthquake: before and after.

CRIMES, DELITS ET CHATIMENTS : Ça saigne à la Une.

Le fait divers est le résultat d’une rencontre ou d’un compromis entre la fantaisie populaire des occasionnels du XVIII et le sérieux, la sobriété marque de fabrique des gazettes et des nouvelles à la main. Pour A.-C. Ambroise-Rendu, « actuel, transitoire et secondaire, le fait divers est la nouvelle du jour qui peut-être oubliée le lendemain. Mais, récit de presse il est avant tout affaire d’écriture ; et cette écriture est un laboratoire où s’expérimente la langue journalistique avec l’avènement, dans le dernier tiers du XIXème siècle, de la communication de masse » (in Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine).
Le fait divers se met en place de manière tâtonnante dans la première moitié du XIX, les premières rubriques sont souvent consacrées à des annonces publicitaires ; c’est donc dans la presse commerciale ou dans la presse locale que se développe ce genre journalistique. Les faits divers n’occupent pas une place spécifique jusqu’à la diffusion du Petit Journal en 1863qui fixe et stabilise les règles formelles de la narration du fait divers. L’écriture repose sur deux piliers : un récit bref, une structure duale mise au service de « la geste des obscurs ».
En 1866, Paul Féval écrit dans Le Grand Journal un texte qu’il intitule « La Fabrique de crimes » : le crime est en hausse, il se vend, il fait prime, au dire des marchands la France compte un ou deux millions de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime, tout cru. Il y a donc là un marché à saisir ou à satisfaire, c’est à cela que s’emploie le quotidien de Moïse Millaud, Le Petit Journal.

Il y a un fait divers qui est à l’origine de tous les autres : l’affaire Jean-Baptiste Tropmann (résumé de l’affaire)
Le jour de l’exécution le mardi 19 janvier 1870, le quotidien tire à 594 000 exemplaires et consacre 45% de son volume rédactionnel à la relation de l’évènement :

Je ne peux m’interdire cette petite digression : si l’affaire vous passionne, si vous voulez savoir comment elle fut traitée par les journalistes, s’il y a eu des Mémoirs secrets contenant de « nouvelles révélations », je vous invite à parcourir cette « autobiographie » écrite par Charles Virmaître en 1870 : Mémoirs secrets de Troppmann : autographe et portrait : révélations nouvelles.

Peu à peu le genre « fait divers » devient à un élément à part entière dans le journal, il gagne à la fois une identité et une légitimité : les rédacteurs se professionnalisent, ils recourent à l’enquête ou à l’interview ; les journaux affichent ainsi une ambition qui signe une américanisation de la presse : diffuser une information à la fois vraie et vivante. Les anciens tâcherons de l’information s’imposent à la fin du XIXème siècle comme les petits reporters d’une presse qui devient un objet de consommation culturelle : c’est l’entrée dans l’ère de la culture de masse. C’est encore le Petit Journal qui opère la mue, il est vendu au prix d’un sou, le contenu accessible, attractif est apolitique, ce quotidien ne compte que quatre pages (moitié moins que les autres grands quotidiens) dans lesquels les faits divers et le roman-feuilleton ingrédients nécessaire à la fidélisation d’un lectorat populaire occupent une place de choix.
Cette presse quotidienne rassure chaque jour le lecteur en lui peignant un univers de personnages familiers et en pointant la sagacité des journalistes qui décryptent pour lui les dangers du nouvel univers urbains. Les journaux entretiennent une répulsion mêlée de fascination pour l’acte criminel, et misent sur l’effroi de la mort. Tout compte fait cela n’a pas beaucoup changé : allez voir par …. Et vous me direz si je me trompe ?!

Mais replongeons ailleurs : en 1907 par exemple. Année d’un horrible crime : une femme coupée en morceaux est découverte dans une malle

Quand je vous dis que ça saigne à la Une du supplément illustré du Petit Journal : l’image règne en maître, la mise en scène sanglante destinée à frapper les esprits est renforcée par la présence de petits médaillons renfermant les portraits de la victime et des coupables. En feuillant le supplément le lecteur découvre un portrait haut en couleurs « de la victime et des coupables ». Si ça, ce n’est pas «le poids des mots, le choc des photos» ….

crime de monte-carlo
crime de monte-carlo

Prochain billet : Honoré Daumier et le crime.

1914-1918, la Première Guerre mondiale et le Canada

Afin de ne pas se cantonner à des sources souvent européennes portant sur la « Grande Guerre », je vous propose de faire un petit saut outre-mer et de nous rendre au Canada. Les archives gouvernentales canadiennes  ont mis en ligne plusieurs affiches qui retracent la guerre et surtout qui nous permettent d’approcher la perception du conflit par les populations civiles.

Plusieurs thèmes sont abordés : l’emprunt de la victoire; le front patriotique canadien (passionnant, à mon goût); l’accroissement de la production; le recrutement.

Chaque affiche ou groupe d’affiches est accompagné d’une notice toujours éclairante.

Voici une affiche portant sur le recrutement de soldats, l’auteur est inconnu :

En 1914, la liste de l’armée canadienne régulière ne comptait que trois mille hommes. On a immédiatement lancé un appel pour demander aux recrues de se joindre au Corps expéditionnaire canadien; comme en Grande-Bretagne, un grand nombre de gens se sont enrôlés durant l’euphorie des premiers mois de la guerre.
Un taux de chômage élevé, des immigrants britanniques nouvellement arrivés et la promesse d’un salaire régulier, de même que de fierté, d’honneur et de gloire, ont stimulé le recrutement. Le Premier ministre Borden s’était engagé à éviter le service obligatoire et, à mesure que le nombre de volontaires augmentait, il semblait qu’il pourrait tenir parole.

La production des affiches était généralement financée au niveau local, demandant aux hommes de s’enrôler dans le bataillon de leur secteur pour être en compagnie de gens de leur collectivité qu’ils connaissaient (Source)

Bonne visite : les archives de guerre au Canada.

CRIMES, DÉLITS ET CHATIMENTS : faits divers et romans policiers

Le Petit Journal : Assassinat d'un gardien de la paix par l'anarchiste Le Gagneux, 1895.
Le Petit Journal : Assassinat d'un gardien de la paix par l'anarchiste Le Gagneux, 1895.

 

Il y a une chance sur deux pour qu’une nouvelle série télé soit une série policière, à tel point que cela frise l’overdose, c’est du gavage d’oie, et pourtant la poule est une bonne cliente : des plus ringardes (Le Renard) aux plus niaises (Diane femme flic), des plus françaises (Profilage) aux plus exotiques (le commissaire Wallenberg), des plus déprimantes (Barnaby) aux plus excitantes (Dexter), des plus nostalgiques (Serpico) aux plus actuelles (Détroit 1-8-7) … je pourrais continuer longtemps, le polar j’adore et pas seulement à la télé. Le roman policier, le roman noir font aussi mes délices. A ce propos, on pourrait remonter un peu dans le temps, à la naissance du roman policier au XIXè siècle, et essayer de comprendre le lien intime voire intrinsèque qui existe entre le fait divers et le roman policier.

Sous le Second Empire, les deux  écrivains les plus lus sont Léo Lespès (son pseudo : Timothée Trimm, auteur des « Chroniques ») et Ponson du Terrail qui avec Dumas feuilletoniste est l’auteur le plus prolixe du XIXème siècle (voir les fameuses Mémoires d’un gendarme parues en 1867)

La fiction pour eux est une forme achevée de faits divers, d’où le succès des « faits divers romancés » publiés en fascicules ou en feuilleton, on assiste au XIXè siècle à la naissance de produits de « l’industrie culturelle » qui sont tôt taxés d’indignité culturelle  et donc relégués dans « les dessous honteux du journalisme et de la littérature (D. Kalifa). Ils sont vite considérés comme « pernicieux » et « démoralisateurs ». La question que posent les historiens dixneuvièmistes est de comprendre comment les faits divers relayés par la presse populaire lue au quotidien par un public de plus en plus nombreux et de plus en plus diversifié et les romans policiers permettent une connaissance du monde social. Comment le fait divers au XIXème dit une société en pleine mutation culturelle ?

Ainsi l’intérêt s’est porté sur les journaux où fourmillent les petits faits sans relief et les événements insignifiants (rixes, altercations, vols à la tire), ce que les historiens ont appelé l’infiniment petit du fait divers.

Le terme même de « fait divers » est attesté en 1863 dans le Petit Journal qui scelle avec lui un pacte plein de promesses. Il n’a du reste pas de traduction littérale en d’autres langues (les Mexicains disent « Nouvelles rouges »). Auparavant, on disait : « Anecdotes », « Nouvelles… curieuses, singulières, extraordinaires », « Faits-Paris », à l’époque de Balzac, ou encore « Canards », mot qui désigne aussi bien un type d’information que son support matériel.

La trajectoire du « fait divers » au sein des réseaux d’information est intéressante car il s’agit d’abord d’événements du quotidien sélectionnés (par qui et comment, c’est bien difficile à dire) pour leur caractère exceptionnel, surprenant : miracles, cas de possession, monstruosités, crimes et brigandages, colportés oralement, notamment lors des foires et marchés, par des conteurs forains, plus ou moins professionnalisés. Ces « nouvelles » alimentent ensuite les conversations, les « on-dit » qu’on retrouve parfois dans les correspondances jusque chez Madame de Sévigné. Il faudrait voir, d’ailleurs, les interconnexions, les faits d’imitation entre les diverses « gazettes » de la cour, de la ville ou dé la rue.

Si le terme date de la seconde moitié du XIXème, ce que nous appelons aujourd’hui le fait divers fait son apparition dans la presse de la Monarchie de Juillet (1830 – 1848) : le canard ne résiste pas à la concurrence de la grande presse partiellement créée pour domestiquer, en le colonisant, l’imaginaire populaire (M. Perrot). La chronique du fait divers s’organise peu à peu et surtout se structure ; à partir des années 1880, l’écriture se professionnalise en fondant sa stratégie sur sa capacité à dire le « vrai », et ceci quel que soit le périodique.

La chronique des faits divers résulte de l’imbrication et de la circulation de trois niveaux de récits : le tout-venant informatif (constitué de « brèves », d’entrefilets ou de « nouvelles en trois lignes » relégué en rubrique), un deuxième niveau plus souple et mobile de quelques relations (agressions, cambriolages, « drames » familiaux) capables de passer de la rubrique à l’article en fonction des besoins rédactionnels. Le troisième niveau est celui « du beau crime »

La chronique devient très codifiée (écrire vite et réactiver si besoin lieux communs d’expression et de représentation), cela produit un discours très fermé, presque plombé, sorte de prêt-à-écrire qui construit le réel en même temps qu’il le dissout au sein de matrices narratives convenues et éprouvées (D. Kalifa)

Partant du fait que le crime est une construction complexe, c’est peut-être dans les récits jugés indignes que cette construction se donne à voir de la façon la plus lisible.

Les représentations du crime proposées par les faits divers sont autant  de réalités premières, de vérités présomptives que l’expérience et le monde sensible ont ensuite pour fonction de valider.

Si l’histoire du fait divers vous intéresse, allez donc jeter un œil sur cet article de M. Perrot, disponible en ligne grâce à Persée, Faits divers et histoire au XIXème siècle.

La construction culturelle du crime.

Comment se structure la perception du réel criminel dans ces récits ?

Tout d’abord il y a une désignation des figures du risque criminel, ces risques sont alors objectivés et hiérarchisés.

Les récits de faits divers indiquent avec précision les lieux et points névralgiques de la vulnérabilité sociale. Par exemple la rue comme territoire de l’agression va s’effacer dans les années 1900 au profit de l’espace privé du foyer menacé par des cambriolages devenus d’insupportables atteintes à l’intimité et à l’intégrité physique.

Les agents acceptables du retour à l’ordre et avec eux les conceptions et modes de fonctionnement légitimes de l’ordre public évoluent ; par exemple le policier  marginalisé dans le premier tiers du XIX au profit des espions ou des mouchards entame un lent retour en scène; dans les faits divers se multiplient les mentions de commissaires expérimentés et habiles.

Ces récits sont un matériau où s’affichent explicitement les stratégies de moralisation et de normalisation par lesquelles le corps social entend réduire ses transgressions et réguler ses écarts. Exposé dans une langue élémentaire, qui est celle de l’école primaire, incarnée par des figures simples et immédiatement compréhensibles, souvent réduites à l’état de fonctions anthropomorphisées  (le Criminel, la Victime, le « Réparateur »), ordonné dans un système narratif clair et cohérent, leur programme constitue un excellent répertoire où lire, à l’échelle du siècle, l’évolution et la distribution des propriétés normatives.

Toutefois, il faut absolument s’interroger sur les usages et les modes d’appropriation de ces textes car il ne convient pas de réduire ces récits à l’état de simples instruments de contrôle idéologique et social. On peut voir dans ces récits, les aspirations (confuses et collectives) d’un corps social inégalement engagé dans un lent processus d’individuation, d’adoucissement des mœurs et de redéploiement des sensibilités

La consommation croissante des faits divers et des fictions criminelles signalent l’accélération du processus d’intégration culturelle et sociale des classes dominées

Ces récits jouent un rôle dans la constitution et la structuration de l’espace public

Le crime du Kremlin-Bicêtre (26 décembre 1897).Suppléments illustrés du Petit Journal
Le crime du Kremlin-Bicêtre (26 décembre 1897).Suppléments illustrés du Petit Journal

L’enquête, fiction – maîtresse.

Une profonde mutation culturelle.

On passe d’une forme de narration interne et monologique centrée sur la relation factuelle de l’événement criminel à des modes d’énonciation et de focalisation plus complexes et qui s’attache à suivre le cours d’un autre « événement », celui de l’enquête. Le basculement s’opère de la manière suivante : on passe d’une narration initialement focalisée sur le crime (son horreur, sa sauvagerie …), sur le procès et sur l’exécution à un récit chargé de constituer méthodiquement faits et responsabilités.

A la veille de la Grande Guerre les récits d’enquête représentent la moitié des récits de crimes publiés dans la presse nationale, récits dans lesquels la métaphore cynégétique est très présente.

Le mode de narration qui s’impose est celui du récit rétrospectif, dont les tâtonnements inductifs finissent par établir et par prouver la « vérité des faits ». Cette forme narrative s’impose comme le principal mode d’approche et compréhension et de production de savoir propre à la société moderne, elle s’inscrit dans un double contexte : celui d’une société devenue opaque et inintelligible après l’événement révolutionnaire et celui d’un monde bouleversé dans l’expérience d’espaces nouveaux (la ville, la ville moderne est celle de « l’homme dans la foule », de l’homme « sans qualités », abîmé dans un espace désormais sans traces ni indices naturels). Partant, cela permet de comprendre un sentiment de fragilité, d’incompréhension, de brouillage des identités et des appartenances qui engagent hommes de lettres et hommes de science à scruter le monde social pour tenter de le comprendre et de le corriger : ils sondent, lisent et interprètent une société devenue inintelligible.

Une fièvre d’auto-analyse qui s’empare du pays. Les justiciers du roman criminel rejoignent les hygiénistes et les observateurs (pensons ici aux travaux de Parent-Duchatelet)

L’enquête est le privilège de l’homme démocratique, individu doué de Raison, à la fois lecteur et électeur mais aussi enquêteur potentiel; même si le principe de la lecture participante relève d’un artifice. Le reporter, produit de l’école primaire et de la méritocratie républicaine, s’impose comme le représentant idéal en ce qu’il exprime et incarne « l’opinion publique », toujours représentée comme l’acteur collectif et anonyme de la démocratie. Hommage à Monsieur Lecoq personnage sortie de l’imagination du père du roman policier, Emile Gaboriau.

Prochain billet : Ça saigne à la Une, la presse aime le crime.

Le crime de Monte-Carlo. Supplément illustré du Petit Journal. Date représentée : 25 août 1907.
Le crime de Monte-Carlo. Supplément illustré du Petit Journal. Date représentée : 25 août 1907.

 

Destruction in Port-au-Prince, Then and Now – NYTimes.com

Destruction in Port-au-Prince, Then and Now – NYTimes.com.

Ce quotidien met un outil de géolocalisation qui permet de mesurer l’ampleur des destructions dues au tremblement de terre à Port-au-Princes. l’intérêt est triple à mon sens: vous pouvez choisir la zone que vous voulez observer ou analyser, vous pouvez comparer et comprendre l’évolution de la zone retenue (avant, après et maintenant, le « maintenant » sont des vues datant de la fin de l’année 2010), enfin chaque zone est accompagnée d’un diaporama. Pour vous donner un exemple, voici quelques captures d’écran.

Port au Prince. Avant le séisme.
Port au Prince. Avant le séisme.
Port au Prince. Après  le séisme.
Port au Prince. Après le séisme.

Port au Prince. Maintenant.
Port au Prince. Maintenant.

AndanaFilms.

 

 

Il s’agit d’une société de distribution de films documentaires.

J’avais déjà évoqué ce site pour un billet sur 1914-1918  consacré aux cultures de guerre, mais je me permets d’en faire une promotion toute désintéressée car voilà un site très intéressant pour les picoreurs et picoreuses en tout genre. dans la rubrique « Catalogue » vous aurez le choix ente plusieurs catégories de documentaires (Art, culture; Histoire; société …) et surtout la possibilité de regarder un extrait (toujours de 10 minutes) et d’accéder à la fiche du documentaire.

AndanaFilms, distribution de films documentaires français et étrangers, société, politique, histoire, art, culture, création.

1914-1918, CULTURES DE GUERRE, la caricature en Allemagne.

La caricature en guerre.

Ce billet est le compte rendu d’un article de Jean-Claude Gardes publié en 2005, dans Le Temps des médias et qui est disponible sur l’inépuisable CAIRN.

J.C. Gardes est aussi l’auteur d’une thèse parue en 1991 : L’image de la France dans la presse satirique allemande (1870-1970).

Avant de commencer, ayons en tête cette idée : Au début du XXe siècle, les journaux satiriques jouent toujours un rôle primordial, ils sont le miroir de l’opinion. Pendant la Première Guerre mondiale, la caricature prend un ton résolument polémique, agressif, et alimente la propagande contre l’ennemi. À travers elle, les dessinateurs allemands et français créent une image outrée, parfois grossière, voire grotesque, du « pays voisin », qui imprègne durablement l’imaginaire collectif des deux peuples.

Avant de franchir le Rhin, je vous laisse goûter la saveur de l’élégance gauloise

1914  Bravoure allemande. RMN Gérard Blot. 1914.
1914 ! Bravoure allemande. RMN / Gérard Blot. 1914.

Au XIXème siècle la caricature allemande se développe, elle connait une période bénie au cours de laquelle la presse lui ouvre grand ses portes, la presse satirique ou humoristique parmi laquelle on trouve « Feuilles volantes », « Le Canular » ou encore « Jacques le Véridique » connait des décennies d’expansion. Cette dynamique se poursuit aux cours des premières années du XX, c’est l’heure de gloire de l’image satirique en Allemagne. Puissante et structurée, la caricature allemande rend bien compte à partir de 1910 des grandes tensions internationales, elle perçoit bien qu’à la suite des crises marocaines et des guerres des Balkans, l’Europe en crise glisse inéluctablement vers la guerre et qu’une psychose de guerre affecte les États européens. Durant les premiers mois de l’année 1914 toutefois, les dessinateurs allemands, comme une bonne partie de l’opinion allemande, se détournent grandement des problèmes de politique internationale pour se préoccuper d’affaires somme toute mineures, du vol de La Joconde et de l’Affaire Caillaux par exemple lorsque leur regard se porte sur le voisin français.

Le massacre d'Essen, "Bah, la conscience mondiale ! Mon avocat s'appelle Poincaré. Dans Simplicissimus. Heine Thomas Theodor
Le massacre d’Essen, « Bah, la conscience mondiale ! Mon avocat s’appelle Poincaré. Dans Simplicissimus. Heine Thomas Theodor

Le déclenchement très rapide de la guerre semble surprendre les dessinateurs de plusieurs journaux, mais là aussi et comme ailleurs on observe une union nationale, le ralliement à la cause nationale est immédiat. De nombreuses feuilles volantes sont destinées aux soldats qui combattent au front, la population comme les combattants semblent avoir apprécié ce soutien psychologique : Nous devons accomplir une mission nationale. L’humour livre des batailles, apportant son soutien dans la tranchée humide. Journaux satiriques sur le front ! (in Karikatur im Weltkrieg, Leipzig 1915, p. 4. « Eine nationale Mission ist zu erfüllen. Der Humor schlägt Schlachten, im feuchten Schützenloch hilft er mit. Witzblätter an die Front ! »). D’autres spécialistes de la caricature tels Henny Moos ou Ferdinand Avanarius firent eux aussi paraître des ouvrages sur la caricature en guerre avant même la fin des hostilités.

La guerre, considérée comme une guerre défensive, provoque chez tous les artistes une « sainte colère » Le réflexe de défense de la patrie prédomine sans cesse et la quasi-totalité des artistes se rallient au célèbre appel à l’union sacrée lancé par Guillaume II le premier août : Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands

Un dessin anonyme paru dans l’illustré socialiste Der Wahre Jacob joue sur la polysémie du mot « dreschen » qui signifie à la fois « battre le blé » et « donner une raclée », et fait explicitement référence aux propos tenus par l’empereur plusieurs: Maintenant, nous allons leur mettre une raclée ! (« Nun aber wollen wir sie dreschen ! »). On y voit de solides paysans allemands en train de battre du blé sous lequel se trouvent des soldats russe, anglais et français ; la référence à la formule de Guillaume II est explicitée dans la légende : « Allez-y les enfants ! La seule solution maintenant, c’est de battre (le blé) ! Ce dessin sera repris dans une carte éditée par les Lustige Blätter : deux soldats allemands, vigoureux géants ne cessent de battre et tuer des ennemis qui s’amoncellent sur le sol comme du blé battu et invitent Bulgares et Italiens, de petite taille, à leur apporter leur soutien.

 

Les images produites au début de la guerre montrent toujours que l’ennemi sera pulvérisé, le soldat allemand est un dompteur. Une des plus célèbres cartes postales des premières semaines de guerre propose une série de quatre dessins dans lesquels un officier allemand ridiculise successivement Russe, Français, Britannique et Japonais : la légende, rythmée et rimée, devient célèbre : « À chaque tir un Russe, à chaque coup un Français, à chaque coup de pied un Britannique, à chaque claque un Japonais ».

Ici comme ailleurs, on illustre à coups de crayons la victoire certaine et prochaine contre des barbares (n’oublions que chaque nation engagée dans le conflit construit un discours centré sur la victoire de la civilisation contre la barbarie).

L’argument défendu par la France de mener une guerre au nom de la civilisation déclenche l’ire des caricaturistes allemands, le dessinateur Arthur Johnson (Kladderadatsch) peut retenir toute notre attention.

A. Jonhson Caricature : "die Zivilisierung Europas" (la civilisation européenne),
A. Jonhson Caricature : « die Zivilisierung Europas » (la civilisation européenne),

À partir de 1909, Gustav Brandt et l’artiste germano-américain Arthur Johnson deviennent les auteurs et dessinateurs leaders du journal Kladderadatsch qui, dès 1914, apporte son soutien à l’effort de guerre. Le 1er juillet 1916 débute l’offensive anglo-française sur la Somme, une des plus sanglantes batailles de la guerre de 1914-1918, qui laissa de nombreux jeunes soldats, engagés volontaires, sur le champ de bataille. Le Kladderadatsch du 23 juillet 1916 évoque cet épisode à travers une de ses cibles privilégiées : le personnage du tirailleur sénégalais. Animé de soubresauts comme s’il se livrait à une danse macabre, le soldat, engagé dans les rangs adverses, s’est mû en un être sanguinaire qui, en lieu et place du havresac réglementaire, porte le crâne d’un ennemi. Bouche et mâchoires proéminentes, anneau dans le nez, collier de dents autour du cou : c’est un cannibale. Seuls subsistent de l’uniforme régulier un porte-épée à baïonnette et la culotte garance. Créé en 1857, le corps des tirailleurs recrute dans l’ensemble de l’Afrique-Occidentale française. Le discours républicain les présente comme des modèles de l’assimilation civilisatrice. Ils sont la « force noire » prônée par Mangin et Jaurès. Or l’Allemagne voit dans le recours aux soldats d’Afrique, qu’elle considère comme des sauvages, une preuve de la barbarie française. En France en revanche, les tirailleurs sénégalais fascinent le public.

En 1915, la marque de cacao Banania a placé sur ses boîtes la figure d’un jovial tirailleur sénégalais coiffé de l’emblématique chéchia rouge à pompon (Si vous voulez en savoir plus y’a bon Banania). À la fin de la guerre, près de 600 000 tirailleurs avaient été recrutés et 430 000 engagés sur divers fronts. 82 000 y perdirent la vie.

Les caricatures suivantes sont des plus intéressantes : elles nous invitent à dresser un inventaire de la Barbarie, la France n’occupe pas la première place dans le classement.

L’ennemi, le sauvage, le barbare c’est le Russe qui occupe la place centrale du dessin et s’impose par sa taille gigantesque. Rien d’étonnant à cela. Contrairement à une idée reçue en France, notre pays n’est plus aux yeux des artistes allemands l’ennemi numéro un, Il n’est plus ce peuple hégémonique que les aînés de 1870 se plaisaient à brocarder en se référant constamment aux guerres napoléoniennes. Il n’est plus en première ligne : Les dessinateurs des Fliegende Blätter et de Der Wahre Jacob le combattent rarement seul. Aux yeux de tous, la France est incontestablement à la traîne.

Toujours est-il que la France n’est plus l’ennemi par excellence, l’ennemi héréditaire qui fait peur. Le panorama comparatif de la bassesse des belligérants ennemis rend bien compte de ce phénomène. La France suit généralement le mouvement, dépendante, voire victime, des décisions de ses « alliés », dont elle n’est alors que la fille de joie, la chair à canon dont ils ont besoin. Il en sera de même avec les États-Unis à partir de 1917. La guerre de 1914-18 marque l’aboutissement de la restructuration politique de l’Europe et du monde au début du siècle.

La stratégie militaire ennemie est la cible des caricaturistes, le nom des batailles est très rarement évoqué, on insiste peu sur les faits militaires réels, la représentation de l’ennemi et de sa stratégie joue un rôle de ciment de l’union sacrée et du soutien que chaque Allemand doit apporter aux forces combattantes. Chaque belligérant est intimement associé ou à un défaut ou à une incompétence

Le Russe est comme toujours un ivrogne, un homme sale, pouilleux – La Jugend le traite de Wladimir Lausikoff (Laus=pou) –, le Britannique est un esprit mercantile qui exploite les autres, le Français est le fanfaron par excellence (Grandebouche) qui n’est pas prêt à combattre et doit réquisitionner les souliers des civils pour son armée, puis clame victoire au moment de la retraite. Les dessinateurs ne cessent de présenter les ennemis comme des estropiés qui ne peuvent rivaliser avec l’armée allemande et ses alliées.

À l’exception des dessinateurs du Kladderadatsch, très conservateurs et qui font toujours preuve d’une grande virulence, puisant dans le réservoir mythologique de l’Allemagne pour soutenir le moral des troupes, le ton des autres artistes des grandes revues satiriques ou des illustrateurs indépendants évolue. Au cliché des soldats ennemis incompétents, fanfarons, cruels se superpose parfois et peu à peu, en raison de l’enlisement progressif de la guerre, celui du « poilu », d’un soldat ennemi qui connaît tout, comme son homologue allemand, des conditions de vie difficiles et pour lequel on éprouve malgré tout un certain respect, voire une certaine sympathie. À vrai dire, c’est encore plus dans le texte que dans l’image que cette représentation s’impose de temps en temps, notamment dans les revues telles que Ulk ou Der Wahre Jacob.

Aucune haine par exemple dans les récits de Vadding (Ulk) et d’August Säge (Der Wahre Jacob), soldats allemands et français en viennent à échanger par-delà les tranchées saucisses et bouteilles de vin ! Il est vrai que pour ces journaux, tout particulièrement pour l’organe socialiste, la France demeure le pays de la Révolution, le pays des droits de l’homme et les appels explicites à la réconciliation avec le peuple français, avec la jolie Marianne, à laquelle il est conseillé de guillotiner ses dirigeants, se font de plus en plus pressants. Ces appels ont bien entendu également pour objectif de diviser les forces ennemies ; les dissensions, réelles ou prétendues, entre les Alliés sont du reste toujours montées en épingle.

Si vous souhaitez continuez le voyage dans le monde doux – piquant de la caricature, et oui la poule ne craint pas les oxymores je vous invite à naviguer par là :

Et  feuilletez le dossier consacré à la guerre après la guerre vue par les dessinateurs de l’Humanité et du Journal.

Dernier billet sur les cultures de guerre : 1914-1918, le genre, les femmes, la guerre.

G.E Capon, 1918.
G.E Capon, 1918.

1914 – 1918, CULTURES DE GUERRE. Information, censure et propagande

Les peuples croient-ils à l’information censurée et manipulée qu’elle soit le fait de l’adversaire ou de leurs propres autorités politiques et militaires ?. La question est de savoir non pas pourquoi mais dans quelle mesure et jusqu’où l’information officielle est acceptable, crue et a été acceptée ?

Les peuples ne contournent-ils pas les informations officielles en rejetant le « bourrage de crâne » ? (les peuples auraient cru seulement que ce qu’ils voulaient accepter des propagandes)

L’orchestration de l’information participe de la conduite de la guerre. Les Etats passent insensiblement d’une politique pragmatique de censure (ce qu’on cache), de propagande (ce qu’on fait croire), à un « système d’information » qui, pour ne pas être totalement conscient et pensé au début du conflit, devient progressivement délibéré pour les institutions, les organismes et les médias qui le mettent en œuvre. Le but est de maîtriser les flux d’information, sinon la production de l’information stratégique sur le champ de bataille et à l’arrière. Faisons une petite mise au point sur les récits des atrocités subies par les civils belges et français du nord et qui génèrent une propagande immédiate.

Affiche américaine évoquant les atrocités allemandes en Belgique
Affiche américaine évoquant les atrocités allemandes en Belgique

 

Ces atrocités se déroulent pendant un temps très court (août – septembre) au début du conflit ne se limitent pas à un seul camp : les Alliés ont qualifié les actions allemandes comme des crimes de guerre. Ils se référaient en cela à la convention de la Haye de 1907 que les Allemands avaient signée et n’avaient à l’évidence respectée. Pendant longtemps l’historiographie a considéré que ces événements étaient une fabrication des Alliés pour mobiliser leurs opinions publiques contre l’ennemi. Aujourd’hui, les historiens travaillent à une histoire démystifiée et culturelle deces évènements.

Si vous ne vous contentez pas de picorer, je vous renvoie à la lecture de John Horne & Alan Kramer 1914, Les atrocités allemandes, Tallandier, 2005.

Les Etats ont érigé des systèmes d’information totalement sous contrôle avec journalistes en uniformes, puis accrédités, puis grâce à des correspondants de guerre seuls autorisés à visiter les champs de bataille. On assiste à un enrégimentement des presses nationales, un contrôle des agences par le pouvoir politique : par exemple l’Agence Fournier alliée à l’américaine United Press dépose ses feuilles d’info quotidiennes à la censure tous les jours pour visa avant livraison

L’encadrement des opinions dans les régimes démocratiques comme dans les régimes autoritaires a été élevé en méthode de gouvernement.

Il est possible de construire une chronologie type qui accepte quelques décalages nationaux pour la mise en place du contrôle des informations et ce en fonction de la date d’entrée en guerre des Etats.

A partir d’août 1914 jusqu’au début 1915, on note une multiplication d’organismes de presse ou de censure dans une atmosphère de consentement des sociétés. Cette mise en œuvre se veut provisoire car prévaut l’idée d’une guerre courte. Le mot d’ordre se résume en une formule lapidaire : promotion de la victoire.

En Octobre 1914 est créé le bureau central de censure en Allemagne qui intervient véritablement à partir de février 1915

En France l’organisation de l’information est centralisée et se fait dans le cadre de commissions de censure de la presse, sous la direction du bureau de la presse à Paris. Ces commission sont conçues dans le cadre des 22 régions militaires françaises, organisent un maillage géographique et administratif : région militaire, département, jusqu’à la division de places d’armes et des préfectures. On compte 5000 censeurs sur la durée de la guerre.

Au Royaume-Uni, le bureau de propagande est placé en septembre 1914 sous l’autorité de Charles Masterman qui exploite le torpillage du Lusitania en 1915 et le télégramme Zimmerman en janvier 1917 pour faire basculer l’opinion américaine vers les Alliés. La propagande du Neutral Press Committee cible les neutres, l’enjeu est de garantir les débouchés du commerce et la liberté de circulation des mers. Afin de construire une propagande efficace il a recruté des auteurs (comme John Buchan, H. G. Puits et Arthur Conan Doyle) et peintres (par exemple : Francis Dodd, Paul Nash) pour soutenir l’effort de guerre. L’objectif principal de ce département était d’encourager les Etats-Unis à écrire la guerre du côté britannique et français.

Dès le début de l’année 1915 jusqu’à la fin de l’année 1916, l’ensemble des pays belligérants mobilise l’information nationale.

En Allemagne, l’effort massif de la propagande intérieure bute sur plusieurs difficultés : la diffusion des journaux neutres, le très grand nombre de titres au sein des Etats limite l’uniformisation par la censure et l’impossibilité de censurer les débats parlementaires.

Les pouvoirs du Grand Quartier général vont se renforçant quand Hindenburg et Ludendorff arrivent à sa tête en août 1916.

En France : le système d’information s’efforce de lier la censure (qui vise d’abord la population intérieure) à la propagande qui s’adresse à l’autre, au neutre et à l’adversaire

Le contrôle postal aux armées permet de connaître l’opinion des soldats et d’interdire la diffusion de certaines idées au front. Les premières instructions sur le contrôle postal datent de décembre 1916. De 1916 à décembre 1917 : 9 commissions composées de 15 à 25 membres correspondent avec les  9 armées du front occidental, cela rend possible l’ouverture de 180 000 lettres par semaine.

Au repos, les lettres à la famille. Auteur : Terrier Henri (1887-1918)
Au repos, les lettres à la famille. Auteur : Terrier Henri (1887-1918)

 

On assiste donc à la mise en place symétrique d’un appareil de censure et de contrôle de l’opinion dans les grands Etats.

En Italie le cas est différent, à la fin de l’année 1916 c’est la création du ministère de la propagande mais jusqu’au désastre de Caporetto (octobre 1917) il n’existe pas de censure véritable et efficace.

L’opinion italienne est travaillée par la propagande allemande, animée par l’ambassade d’Allemagne et par celle de l’Institut français de Milan avec Jean Luchaire et Henri Gonse. C’est Caporetto qui pousse Orlando à mettre sur pied un sous-secrétaire pour la propagande à l’étranger et pour la presse. La propagande italienne agrège alors des mots d’ordre alliés à des slogans italiens

1916 est un grand tournant, les batailles de Verdun et de la Somme s’imposent comme de formidables batailles de l’image qui donnent lieu à des propagandes redoublées en 1916. Le 21 août 1916, sort La bataille de la Somme (voir billet précédent) le film est vu par 20 millions d’Anglais jusqu’en octobre 1916. La bataille de Verdun comme celle de la Somme représentent un sommet des mensonges sur les pertes combattantes.

En Allemagne, les services d’information insistent sur l’armée française saignée à blanc et tait les pertes allemandes, concomitamment la France dissimule les pertes alliées aux Français.

Entre 1917 et 1918, les propagandes nationales se radicalisent pour finir et sortir de la guerre. Chaque Etat éprouve des difficultés grandissantes à coordonner leurs systèmes d’information.

L’organisation du consensus et l’acceptation de la guerre passent par la répression des contestations bien davantage que par l’investissement d’une propagande délibérée à partir de la seconde moitié de 1917. L’année des « grandes fatigues des peuples » enjoints aux Etats de renforcer leur propagande et leur censure dans le but de faire tenir l’arrière et l’avant. C’est une phase d’adaptation des systèmes d’information nationaux à des défis nouveaux La propagande est réorganisée en France en mai 1918 par la création du Commissariat général de la propagande et par celle du Centre d’action de propagande interne contre l’ennemi dirigé par le commandant Chaix, sous l’autorité de la présidence du Conseil

La censure pour sa part fragmente l’opinion en décalant la prise de conscience d’un événement entre un département et un autre, prévenant ainsi les émotions à l’échelle nationale : elle occulte un fait dans une courte séquence de temps : les grèves à Paris, en Isère, dans la Nièvre et dans le Gard font l’objet d’un black-out en mai 1918.

Autocensures et propagandes spontanées des sociétés en guerre caractérisent certes la Grande Guerre, au terme de processus de mobilisations culturelles qui produisent des comportements patriotiques, des normes ou des transgressions des pratiques sociales autour d’idéal-type féminins et masculins (in Encyclopédie de la Grande Guerre, page 463)

 

Prochain billet sur les cultures de guerre :  1914-1918, la caricature en Allemagne.

Tête de Boche. Grand Roman national. La date de création varie selon les sources : 1914 ou 1915. Auteur : Bruant Aristide (1851-1925).
Tête de Boche. Grand Roman national. La date de création varie selon les sources : 1914 ou 1915. Auteur : Bruant Aristide (1851-1925).

 

1914- 1918, CULTURES DE GUERRE. Journalistes et correspondants de guerre.

Adoptons cette position de départ consistant à penser que l’information est un enjeu majeur de mobilisation des populations engagées dans l’effort de guerre, et nous serions bien naïfs (à la limite de flirter avec l’idiotie) si nous nous laissions aller à croire que l’information est et a été libre sans contrôle ni censure. Entre la réalité des combats et de la vie dans les tranchées insaisissable pour les populations de l’arrière et l’organisation de la circulation de l’information il existe des filtres imposés, inconscients, subis ou recherchés. Ces filtres sont autant de miroirs déformants qu’il convient d’analyser afin de comprendre quel a été le rôle des journalistes et des correspondants de guerre entre 1914 et 1918. Et si la Grande Guerre avait inventé les formes de la communication officielle inchangé depuis près d’un siècle ?

Pour une fois, toutes les nations belligérantes mettent en œuvre la même mobilisation : celle des hommes d’information. Aux journalistes incombent une mission patriotique. En France, un ensemble de disposition prises entre le 02 et le 05 août 1914 donne à l’autorité militaire le pouvoir d’interdire toute publication jugée nuisible à l’intérêt national et confie au Bureau de la presse du ministère de la Guerre le soin de l’organiser et d’assurer les relations entre les journaux. Cette organisation de la diffusion de l’information diffère peu de celle adoptée par l’Allemagne. En revanche au Royaume Uni, la tradition d’une expression journalistique plus libre est un peu un frein à un encadrement étroit de la presse, on assiste ici aussi à la formation d’un Bureau de la presse chargé d’orchestrer le contrôle des journaux, mais il n’est pas prévu de censure préventive.

Croquis de Lucien Jonas.André Tudesq [et] Henry Ruffin, correspondants de guerre du Journal au grand quartier anglais de l'Agence Havas.
Croquis de Lucien Jonas.André Tudesq [et
La censure est acceptée comme une nécessité nationale. En revanche, les journalistes refusent de se plier à la censure politique même si cela a été une tentation forte du gouvernement français entre 1914 et 1918.

 

La presse veut bien coopérer avec les autorités militaires, mais à condition de pouvoir informer ses lecteurs

La pénurie d’informations est importante en Allemagne, l’agence Wolf ne peut plus communiquer avec Havas ou Reuters et est privée des liaisons transocéaniques par câbles.

Les gouvernements prennent conscience de l’inconvénient d’une telle situation, ils créent tôt des commissions de presse où siègent les représentants des grands quotidiens et les militaires ; sont mises en place des conférences de presse où les journalistes sont autorisés à poser des questions. La collaboration de la presse devient plus nécessaire, dès lors que le conflit s’éternise et que le trouble des populations gagne en intensité. En France : Briand s’assure du soutien de Jean Dupuy directeur du Petit Parisien et président de la commission de la presse pour transformer le Bureau de la presse en Direction des relations avec la presse, elle-même intégré à un ensemble plus vaste, la Maison de la presse. Celle-ci est fondée en 1916 : elle rompt avec le pur contrôle répressif et cherche à associer les journalistes à l’encadrement de l’opinion.

Les correspondants de guerre sont-ils des agents de propagande ?

Les correspondants de guerre sont une poignée, seulement quelques dizaines dans chaque pays. Ils sont souvent réformés comme Albert Londres, certains sont officiers comme le lieutenant d’Entraygues du Temps, souvent ils sont non mobilisables,  ce sont des hommes d’expérience, âgés environ de quarante ans

En Allemagne et en France, les militaires considèrent les journalistes comme des gêneurs : les journalistes français sont privés de front jusqu’en 1917, au mieux ils peuvent rencontrer des poilus au repos. Cette situation est paradoxale dans la mesure où l’armée britannique accepte des correspondants français (André Tudesq du Journal) et que depuis 1916, l’armée organise des voyages sur les lignes françaises pour des représentants de la presse anglo-américaine.

Après l’offensive du Chemin des Dames, un changement d’état d’esprit s’opère :

Photographie. Paysage dévasté aux environs de l’Ailette et du mont des Singes (Picardie) Auteur : Anonyme.
Château d'Offémont.
Château d’Offémont.

Le moral des Français chancelle, l’état-major décide de faire entrer les correspondances de guerre dans leur stratégie psychologique afin qu’elles contribuent à faire tenir l’arrière. En juin 1917, lieutenant-colonel Prévost se voit confier la Mission des journalistes qui regroupe au château d’Offémont près de Compiègne une vingtaine de correspondants des quotidiens parisiens : Edouard Helsey (Le Journal) Albert Londres (Le Petit Journal), Henri Vidal (Le Matin). La Mission fonctionne jusqu’à la fin de la guerre. Le bourrage de crânes ne prend plus, il vaut mieux donc confier les récits des combats à des journalistes qui donneront à leurs comptes-rendus les accents de l’authenticité du reportage pris sur le vif.  Les journalistes sont soumis au code de justice militaire comme les officiers et sont constamment sous contrôle, par exemple, ils ne doivent donner aucun détail sur ce qu’ils ont vu. Ils restent dans le château et sont transportés périodiquement sur le front, ils observent souvent le combat de loin. Albert Londres quitte le château en juin 1918. Toutefois dans l’ensemble les correspondants se plient aux exigences patriotiques et leurs articles s’appliquent à consolider le moral de l’arrière.

Après la guerre : la donne change en fonction des pays. Du côté des vaincus, les journalistes sortent discrédités, l’effet est alors désastreux. En revanche, du côté des vainqueurs : les journalistes se disent fiers d’avoir été fidèles à leur mission de service public, c’est le même son de cloche du côte du gouvernement français qui attribue au Comité général des associations de la presse française en novembre 1920, la médaille de la reconnaissance française

Pour fermer ce billet, traversons La Manche et allons visionner quelques films d’informations. Pourquoi le Royaume-Uni, m’objecterez-vous ? Je me permettrai de formuler une double réponse : le Royaume-Uni semble avoir mieux et plus précocement intégré les journalistes l’effort de guerre, plus trivialement de nombreuses archives sont disponibles sur le web et le sont gratuitement à tout chaland, inutile de montrer ergot blanc pour y avoir accès (les archives Gaumont par exemple sont réservées aux professionnels de l’audiovisuel, ce que la poule est loin d’être … je m’égare).

BRITISH PATHE met à disposition des archives rares et étonnantes :

J’ai sélectionné plusieurs séquences :

1914-1918, War Scenes

L’armée anglaise avait mis au point un système de recrutement assez particulier, elle incorporait des hommes venant des mêmes comtés, voire des mêmes villages, l’idée était de renforcer ce que les historiens ont qualifié plus tard de solidarité du groupe primaire (le seul hic : des villages entiers ont perdu tous leurs fils au cours d’un unique assaut). La British Pathé a suivi un régiment, le 10ième régiment du Middlesex, le reportage est en deux parties :

10TH MIDDLESEX REGIMENT PART 1

10TH MIDDLESEX REGIMENT PART 2

Ces reportages sont simultanément étranges, émouvants, lointains, qu’en pensez-vous ? Le public a-t-il été convaincu ? Si oui, de quoi ?

Un petit PS pour ceux et celles qui veulent creuser les sorties de guerre des journalistes et des sportifs : démobilisation culturelle.

Prochain billet sur les cultures de guerre : 1914-1918, information, censure et propagande