Changez de front. Israël Joshua Singer

– Aidez-moi, mon ami, tenez-lui les genoux, oui, comme ça.
Et plus bas encore, d’une voix à peine audible, il murmura à l’oreille de Lerner :
-Demain, il va sûrement falloir amputer …
Les plaintes, dans l’obscurité de la nuit, s’amplifiaient. Les malades couchés sur la paille se réveillaient. Certains soupiraient, d’autres juraient. Ca puait l’acide, la sanie et la souffrance.
On était écrasé par l’angoisse, cette angoisse qui rôde dans une salle d’hôpital quand, brusquement, vers minuit, les malades se réveillaient tous en même temps que leurs douleurs qui sont aussi noires, interminables et désespérantes que la nuit.

Voici un extrait du saisissant roman, De fer et d’acier, écrit par Israël Joshua Singer et publié en 1927. Il nous permet de suivre Benyomen Lerner, jeune soldat juif de l’armée russe qui a déserté le front en 1915. Les lectrices le suivront à Varsovie quand la ville tombe sous l’occupation allemande : un changement de front, quitter Verdun pour Varsovie.

A (re)lire.

Résumé 

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De Guinzbourg à Kertesz.

Jusqu’au début des grandes purges staliniennes, Evguenias S Guinzbourg est membre du Parti, elle enseigne à l’université d Kazan après avoir soutenu une thèse en histoire à Leningrad, et mène une vie d’intellectuelle soviétique. En 1935 elle est privée du droit d’enseigner et est arrêtée en 1937 au motif d’ « activités contre-révolutionnaires trotskistes ».

Evguénia S Guinzbourg
Evguénia S Guinzbourg

Elle est condamnée à 10 ans de réclusion en cellule d’isolement et cinq ans de privation de ses droits civiques. Dans les souvenirs de sa déportation (Le Vertige  et Le Ciel de la Kolyma), Evguenias S Guinzbourg explique que le souvenir ses lectures la submergeant sans l’avoir appelé l’ont en quelque sorte sauvée et empêchée de sombrer dans le gouffre du goulag.

Imre Kertesz
Imre Kertesz

L’imprégnant souvenir de cette lecture lointaine est « remonté » à la surface il y a quelques jours quand j’ai ouvert les pages d’un court roman d’Imre Kertesz (1929-2016), Felszamolas traduit en français sous le titre Liquidation (Acte Sud, 2005)

Voici ce qu’il écrit et qui a produit un effet de résonance, une espèce d’onde acoustique : Je n’aurais pas cru que ce livre m’entraînerai dans ma funeste carrière. Quand je l’eus terminé, il s’endormit en moi comme tous les autres, enfoui sous les couches douces et épaisses de mes lectures successives. Des quantités de livres dorment ainsi en moi, des bons et des mauvais, de tout genre. Des phrases, des mots, des alinéas et des vers qui pareils à des locataires remuants, reviennent brusquement à la vie, errent solitaires ou entament dans ma tête de bruyants bavardages que je suis incapable de faire taire […] En tous cas la littérature est un piège qui nous retient prisonnier. La lecture est comme une drogue qui confère un agréable flou aux cruels contours de la vie (p42-43).

Si tu le permets, je vais calculer le nombre de volumes que la bibliothèque universelle devrait comporter. K. Lasswitz

Au XVIè siècle le peintre Arcimboldo réalise le portrait d’un homme livre, cet assemblage de pages, de couvertures en cuir, de feuillets, d’élégants marque-pages devient forme humaine. Et si le corps et l’esprit humains pouvaient contenir tous le savoir couché dans les livres?

Arcimboldo homme livre

Au début de l’année dernière, j’avais écrit un court billet sur la bibliothèque du Vatican qui à partir  d’un site web met en accès libre des centaines de manuscrits numérisés. N’avez-vous jamais succombé à l’illusion d’une bibliothèque universelle : avoir accès à tous les livres, manuscrits écrits, édités, conservés et parvenus jusqu’à nous?

Au début du siècle, entendez le XXème siècle, le physicien Kurd Lasswitz, dans une nouvelle intitulée La Bibliothèque universelle pose la question suivante : Eh bien, supposons. De combien de caractères d’imprimerie aurait-on besoin pour publier l’ensemble des belles lettres et de la littérature populaire ? (Pour lire la suite)

L’idée d’une bibliothèque universelle est reprise par J.L. Borges dans sa Bibliothèque de Babel.

Construction de la Tour de Babel Maître de la Mort (15e siècle)

La bibliothèque de Borges chaque livre contient en moyenne 410 pages et chaque page contient 40 lignes de texte, elles-mêmes composées de 80 caractères chacune. Chaque livre contient donc 1 312 000 caractères et utilise toutes les lettres de l’alphabet (26 lettres), plus l’espace, la virgule et le point, ce qui porte à 29 le nombre de signes différents utilisables.

La bibliothèque comporte donc 291 312 000 livres (29 multiplié par lui-même 1 312 000 fois), ce qui donne un nombre composé de près de deux millions de chiffres. Pour prendre la mesure d’un tel nombre, l’imprimer requerrait 500 pages A4, remplirait un roman de 1 100 pages en format de poche et, écrit en ligne droite, mesurerait environ 354 kilomètres de long.

La place que prendrait une telle bibliothèque donne le tournis. Si l’on imagine qu’un livre occupe un volume de 3 000 cm3, et si l’on part du postulat que l’univers observable est une sphère de 46 milliards d’années-lumière de rayon (ce qui est une approximation rapide, mais passons), de rapides calculs indiquent que l’on peut stocker dans cet univers environ 2,8 × 1050 livres. Si elle existait, la bibliothèque imaginée par Borges remplirait non seulement l’univers tout entier, mais en nécessiterait beaucoup plus. Combien ? Environ 101 918 616, ce qui constitue un nombre à peu près aussi grand que celui mentionné plus haut. Vertigineux, non ? (Source)

Cette bibliothèque n’existe pas physiquement mais est bien réel numériquement, s’il fallait la représenter elle ressemblerait à ça :

libraryofbabelElle est organisée en pièces hexagonales, composées de 4 murs supportant chacun 5 étagères. Sur chaque étagère reposent 32 livres de 410 pages environ.

libraryofbabel1

libraryofbabel2

Cette bibliothèque est conçue par Jonathan Basile :

libraryofbabel3

https://libraryofbabel.info/

 

Cette bibliothèque totale ne comprend pas tous les livres mais contient toutes les pages possibles (4,7 × 10 exposant 4 679 pages différentes) . Le contenu est généré par un algorithme. Chaque page a un numéro unique qui lui est propre et qui l’identifie dans la bibliothèque. L’algorithme utilise ensuite ce numéro de page pour générer un nombre pseudo-aléatoire unique qui est lui-même converti en base 29, c’est-à-dire en texte utilisant les 29 signes cités précédemment : le texte de la page est généré. Le même numéro de page créera donc la même page à chaque fois.

Donc tout ce qui a été écrit est dans la bibliothèque. Mais plus fort, grâce à l’algorithme mis au point par J. Basile les pages qui n’ont pas encore été écrites existent déjà dans cette bibliothèque totale. Vertigineux ou effrayant??

Essayez

 

1914-1918. Eté 1914. Antoine Drouot. Un feuilleton numérique.

http://www.alaviealaguerre.fr/

#ALVALG
#ALVALG. Capture d’écran.

Eté 1914. Antoine Drouot, un jeune homme de 24 ans, chef de machine dans une imprimerie parisienne, est sur le point d’être mobilisé. Il décide de tenir un journal intime dans lequel il raconte son quotidien, ainsi que celui de ses amis et de sa famille. Ainsi commence « A la vie, à la guerre », récit interactif d’un poilu au cours de la « der des der ». Proposé par les éditions numériques 12-21 dans le cadre des commémorations de la première guerre mondiale, ce feuilleton original, écrit par un professeur d’histoire, Julien Hervieux, s’accompagne d’un blog interactif, alaviealaguerre.fr, où les lecteurs peuvent découvrir la vie des hommes et des femmes pendant le conflit, tout en collant aux événements réels qui se sont déroulés la même semaine, avec un siècle de décalage. Ainsi, les premiers éléments du blog ont été mis en ligne le 28 juin – date du tristement célèbre assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois – mais le premier épisode de l’histoire d’Antoine Drouot a commencé le 3 juillet 1914 et a donc été publié le 3 juillet 2014. Ce blog et le roman-feuilleton « A la vie, à la guerre » sont des œuvres de fiction qui s’appuient sur des sources historiques très documentées : l’auteur travaille à partir des journaux de marche du 24e régiment d’infanterie (journaux établis par le commandement sur le terrain, au jour le jour, et dans lesquels sont décrits les manœuvres, les combats, les trajets, le quotidien des hommes, avec souvent moult détails). Les épisodes sont mis en vente chaque jeudi, jusqu’au 25 décembre. Les deux premiers sont gratuits, les suivants sont vendus 0,99 euro et disponibles chez les e-libraires.

Source : Le Monde.

1914-1918, le manuscrit d’Henri Barbusse en ligne.

Portrait d'Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot
Portrait d’Henri Barbusse par Iancu Marcel (c) Iancu Marcel (c) RMN-Grand Palais Gérard Blot

Le Feu d’Henri BARBUSSE est le journal d’une escouade qui couvre les deux premières années de guerre et peint la vie des hommes aux tranchées. En vingt quatre chapitres, Barbusse décrit tout ce par quoi passent les soldats du caporal Bertrand ; les tranchées, les attaques, les corvées, la peur, la mort, la permission… Il rapporte aussi leurs sentiments et leurs impressions face au grand événement de guerre qu’ils vivent au quotidien ; mettant l’accent sur les épisodes les plus significatifs et les thèmes les plus caractéristiques de leur vie de combattants.

L’ouvrage est inspiré de l’expérience personnelle de Barbusse. Lors de cette Première Guerre Mondiale, il est soldat aux tranchées de Soissonais, de l’Argonne et de l’Artois avant de devenir brancardier au 231ème régiment d’infanterie. Les années 1915 et 1916 sont les plus dures et les plus pénibles pour lui, comme pour tant d’autres. C’est effectivement, à la suite de des épreuves vécues au cours de ces deux années qu’il conçoit le projet d’écrire un livre sur cette guerre. Et c’est en 1916, à son évacuation du front pour blessure, qu’il écrit, dans les hôpitaux où il reçoit les soins, Le feu sous lequel il avait vécu.

C’est un simple fantassin qui narre cette guerre en restituant son cadre et toute son ambiance d’attaques violentes, de morts et de misères infinies. Ce n’est pas véritablement un récit de guerre homogène, mais plutôt un ensemble de courts épisodes vécus lors de ce conflit et dont le point commun est ces personnages que nous retrouvons d’un chapitre à l’autre. (Source) :

Le Feu d'Henri Barbusse, chapitre II.
Le Feu d’Henri Barbusse, chapitre II.

La Bnf, sur le site GALLICA  vient de mettre en ligne le manuscrit du Feu, c’est avec émotion que l’on suit le travail d’écriture, de ratures, ré-écriture de l’auteur.

Le Feu d'Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.
Le Feu d’Henri Barbusse, un extrait du manuscrit.

Vous pouvez consulter la version intégrale ICI.

Bonne lecture …

Vous souvenez-vous de la chanson de Barbara, Göttingen ? Première partie.

En ré-écoutant la grande Dame Brune ; le troisième couplet a suscité ma curiosité, elle chante :

Ils savent mieux que nous, je pense,

L´histoire de nos rois de France,

Herman, Peter, Helga et Hans,

A Göttingen

Pourquoi ses enfants de Teutons serait mieux que « nous » « notre histoire (très) nationale ?Du coup, les questions arrivent : Göttingen un lieu de l’éducation allemande ? Pourquoi toujours au XXè siècle (et surtout après 1945), ce lieu fait figure de culture, de connaissances, d’apprentissage âpres de l’histoire ?

En remontant le temps, concordance et télescopage des époques, je me suis vite rendu compte que Göttingen  se place au centre d’un réseau universitaire international construit au XVIIIè siècle.

Avant 1734, Göttingen est une petite ville protestante comptant 3 500 habitants, située dans l’Electorat de Hanovre. Cette bourgade n’a aucune importance ni à l’échelle du Saint-Empire auquel elle appartient, ni à l’échelle de l’Europe ; les lieux qui comptent dans la République des Lettres sont ailleurs, pourtant en 1750, cette ville accueillera 600 étudiants sur une population de 8 500 habitants et sera un des centres reconnus (encore aujourd’hui) de production et de diffusion du savoir. La ville a réussi à se faire un nom sur la carte de la République des Lettres.

L’histoire commence en 1714 l’Électeur de Hanovre accède au trône d’Angleterre (pourquoi lui ? me direz vous ? ce sera l’objet d’un prochain billet) sous le nom de Georges I (c’est la famille qui règne toujours au Royaume-Uni). A ce moment le Hanovre acquiert une dimension internationale.

En 1734 Münchhausen fonde l’université, cela répond à plusieurs raisons. D’abord, tous les Électorats ont une université, dans tout l’Empire on en compte 36, le but est politique : fonder une université qui supplante celle de Halle en Prusse, il s’agit pour le successeur de Georges I, Georges II d’affirmer symboliquement sur le roi de Prusse, les universités participent à la lutte politique qui se déploie à l’échelle impériale. La deuxième raison est économique : les étudiants quittaient le Hanovre pour se former ailleurs, l’électorat voyait partir une partie de sa future élite (la fuite des cerveaux ne date pas de notre siècle !!). Enfin, cette fondation doit aussi permettre de répondre à des besoins administratifs, il s’agit de donner aux étudiants la formation la mieux adaptée aux besoins de l’administration du Hanovre car depuis le départ du roi, l’administration du territoire revenait aux fonctionnaires du Hanovre.

Le lien dynastique avec l’Angleterre sera exploité afin d’intégrer Göttingen dans le circuit européen du savoir, autour de l’université on trouve donc une bibliothèque, un journal savant et une Académie des sciences ; ce sont les quatre piliers de la République des Lettres. L’originalité à Göttingen est que ces quatre institutions sont toutes concentrées en un même lieu et forme la clé de voute du système. C’est L’Europe qui vient à Göttingen, le corps professoral se caractérise par son cosmopolitisme, des Anglais, Hollandais, Suisses, Français, Italiens, Hongrois. La diversité des origines et des itinéraires des professeurs sont une garantie pour les étudiants de pouvoir rencontrer l’Europe à Gottingën : Schlözer, par exemple, qui était précepteur en Suède, a longtemps séjourné en Russie oùil était attaché à l’Académie de Pétersbourg. La bibliothèque est l’une des plus universelles d’Europe : quand Cambridge compte 30 000 ouvrages à la fin du XVIIIème siècle, 150 000 ouvrages sont sur les rayons de la bibliothèque de Göttingen. La bibliothèque a réussi à s’intégrer au marché européen du livre, le premier bibliothécaire, Heyne, est nommé en 1763 et développe une politique d’acquisition originale, grâce à son réseau il s’adresse directement aux aux libraires implantés dans différents pays, son principal interlocuteur est la firme Bauer et Treuttel installée à Strasbourg est. Efficacité et étendue des réseaux tissés avec les libraires européens, la bibliothèque est devenue un centre de diffusion dans l’Empire et au-delà. Une dimension internationale acquise au terme d’une série d’opérations mettant en jeu des hommes et des livres.

C.G. Heyne, biblothécaire de Göttingen
C.G. Heyne, bibliothécaire de Göttingen.

En 1739, est mis en œuvre un journal savant sont la finalité est de rendre compte des nouveautés les plus importantes de l’université et de rendre visible l’activité scientifique qui se déroule à l’échelle locale, ce journal est ainsi un instrument de promotion de la production des professeurs. Le tirage du journal est élevé : 650 exemplaires. Il publie entre 600 et 800 comptes rendus par an, la moitié portant sur des ouvrages venant hors de l’Empire, cela est possible car Göttingen est relié au grandes de l’édition dont Leipzig, Londres et Paris. De plus, les journaux offrent des suppléments composés à partir de comptes rendus publiés dans d’autres revus. Le savoir circule et Göttingen devient un des lieux de validation et de légitimation du savoir.

En 1751, s’ouvre une Société Royales des Sciences. Les académies sont les seules institutions savantes qui formaient une communauté à l’échelle européenne et offraient la possibilité de participer à des projets scientifiques internationaux. Enfin la mise en place d’une nouvelle revue en latin permettait aux étudiants et aux savants ne lisant pas l’allemand d’avoir accès aux publications des professeurs

Quel bilan peut-on tirer de cette stratégie universitaire et savante. Pour faire bref, c’est une réussite. Göttingen qui compte 800 étudiants en 1790 est parvenue à détourner vers elle une partie des étudiants des universités rivales. Ensuite, l’université a réussi à convaincre les étudiants de familles aisées et de l’aristocratie de s’y inscrire (les étudiants nobles paient des droits plus importants que les autres : ils sont 13% à Göttingen dans la 2ème ½ du XVIII contre 4% à Halle). Enfin, Göttingen se hisse rapidement au rang de capitales des Lumières allemandes (Aufklärung), les acteurs et les porteurs de celle-ci sont dans cette université (Thomasius, Wolf, E. Kant). L’inscription de Göttingen sur la carte des circulations internationales relève d’un véritable processus de fabrication : les promoteurs de l’université ont cherché et appliqué un ensemble de recettes pour faire sortir une ville de l’anonymat et la constituer en métropole européenne du savoir.

Tout ça, nous a quelque peu éloigner de la chanson de Barbara, qui aborde bien d’autres thèmes.

 

 

YALE et 250 000 images dans le domaine public.

 

L’université de Yale a annoncé l’abandon de toutes les restrictions d’usages en vigueur sur 250 000 images numérisées, les plaçant de facto dans le domaine public. Aucune licence ne sera demandée pour diffuser ces contenus.

C’est un signal fort qu’envoie l’université de Yale au domaine public. La célèbre université américaine a annoncé lundi la levée de toutes les restrictions d’usage en vigueur sur un catalogue riche de 250 000 images numérisées. L’université explique que cette décision s’inscrit dans le cadre de sa politique « Open Access ».

« Aucune licence ne sera nécessaire pour la transmission des images et aucune limitation ne sera imposée à leur utilisation » a détaillé l’université, connue pour être membre de l’Ivy League aux États-Unis. Yale a d’ailleurs rappelé non sans une certaine fierté être la première école de ce prestigieux réseau universitaire à entreprendre une démarche aussi importante.

Chargée de l’infrastructure et des actifs numériques à Yale, Meg Bellinger a souligné que l’effort de numérisation devra être important et durable. Mais le jeu en vaut la chandelle, puisque cela va « révolutionner la manière dont les personnes ont accès aux contenus culturels« .

La décision de l’université de Yale va dans le sens de la politique défendue par la fondation Wikimedia, qui gère la médiathèque en ligne Wikimedia Commons. À l’image d’une base de données, le site s’efforce de regrouper un maximum de contenus libres de droits afin de constituer un fonds culturel servant à alimenter les autres projets de la fondation Wikimedia.

C’est également une bonne nouvelle pour les utilisateurs en général, à l’heure où il y a un risque d’appropriation d’œuvres du domaine public. On se souvient du cas Google Art Project, où les usages des utilisateurs sont limités par différentes technologies. Pour justifier ces limitations, Google a expliqué que la numérisation des contenus est en elle-même une oeuvre protégée par le droit d’auteur. Ce qui est loin d’être sûr.

(SOURCE)

 

 

Le maître des Cassoni Campana. Puis Thésée tua le Minotaure

Troisième acte du drame : Thésée et le Minotaure.


Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Poursuivons la lecture de la légende crétoise illustrée par un artiste anonyme connu sous l’appellation « Maitre des Cassoni Campana ». Le troisième épisode présenté ici est le plus connu : Thésée et le Minotaure  Vous vous souvenez qu’à la suite du saccage d’Athènes par le roi Minos, la cité d’Attique doit verser un tribut de sept jeunes filles et sept jeunes garçons. Thésée le fils du roi d’Athènes, Egée, se porte volontaire pour se rendre en Crète.

Le Minotaure monstre né de l’amour adultérin de Pasiphaé avec un taureau sème la terreur dans la campagne crétoise en s’attaquant aux habitants, le monstre ne se nourrit que de chair fraîche et humaine.

Thésée et le Minautore. Détail Minautore.
Thésée et le Minautore. Détail Minautore.

Il a fallu capturer le monstre et l’enfermer dans le labyrinthe conçu par Dédale, l’architecture que nous avons croisés dans l’épisode précédent qui avait imaginé le leurre permettant les noces du taureau et de Pasiphaé.

Minos décide d’écarter de sa demeure cet être infamant et de l’enfermer dans un lieu aux recoins multiples, sous un toit aveugle. Dédale, très célèbre par son génie dans l’art de construire, réalise l’ouvrage, brouille les repères, et par les courbes, les sinuosités des différents chemins, il induit en erreur les regards. Comme dans les champs joue le limpide Méandre de Phrygie, qui reflue et dévale en cascades indécises, se rencontrant lui-même, voyant les ondes venir à lui, tourné tantôt vers sa source, tantôt vers la mer et le large, et agitant ses eaux hésitantes, ainsi Dédale emplit de risques d’erreur des routes innombrables. À peine put-il lui-même retrouver le seuil de son ouvrage, tant il était truffé de pièges. (Ovide, Les Métamorphoses, VIII)

Au premier plan, le bateau des Athéniens est ancré dans le port, la voile noire est remontée, les futures victimes du sacrifice attendent.

Thésée en armure se dirigent les filles de Minos : Ariane et Phèdre.

Thésée, Phèdre et Ariane.

Ariane est à gauche, sa sœur à droite, le maître des Cassoni Campana, les représentent une nouvelle fois dans la ville, elles sont en compagnie de Thésée : pourquoi ? Supposons que Thésée accostant dans le port crétois ne soit pas représenté au premier plan à gauche mais au deuxième plan à gauche. Il rencontre pour la première fois les deux princesses, on le voit de dos, après s’être entretenu avec Ariane et Phèdre, il les quitte afin de se rendre dans le labyrinthe, il est alors représenté de trois quarts. C’est là qu’on y enferma l’être à double figure, taurine et humaine. Et après que le monstre se fut repu à deux reprises de sang d’Acté, il fut vaincu lors du troisième tirage au sort, répété tous les neuf ans. Avec l’aide d’une jeune fille, grâce au fil qu’il enroula à nouveau, le fils d’Égée retrouva difficilement la porte que nul avant lui n’avait refranchie.(Ovide , Les Métamorphose, VIII)

 

Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.
Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.

C’est l’une des plus sublimes labyrinthes représentés, les labyrinthes symbolisent le long et difficile chemin de l’initiation, le héros doit s’affirmer devant les forces du chaos et de la mort.

Les deux princesses attendent à l’entrée, il est aisé de reconnaitre Ariane : à côté d’elle, encastré dans le mur, un anneau duquel se déroule le fameux « fils d’Ariane ». Quelle est la nature de la conversation entre Phèdre et Ariane ?

Thésée combat le Minotaure :

Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.
Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.

Ce qui est certain, c’est que le héros a besoin du fils pour ressortir : c’est-à-dire de l’intercession de l’âme qui lui indique la voie juste. Le labyrinthe représente aussi les pas d’une danse initiatique : « la danse de Thésée » qui, par la complication de ses pas renvoie au parcours dans le labyrinthe. De façon générale, le labyrinthe représente le voyage psychique et spirituel que l’homme doit accomplir à l’intérieur de lui-même afin d’être confronter à sa face obscure et de la combattre.

Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)
Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)

Thésée sort vainqueur du labyrinthe, entouré des deux princesses il se dirige vers le rivage et quitte l’île avec les deux sœurs, et mon petit doigt me dit qu’il y a une de trop.

Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.
Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.

Le bateau avec à bord Thésée, Ariane et Phèdre s’éloigne de la côte, la voile est noire : funeste distraction, Thésée oublie la promesse faite à son père. En cas de victoire, Thésée devait hisser une voile blanche afin que son père inquiet puisse connaitre le sort de son fils avant que le bateau n’atteigne le port d’Athènes : Le Pirée.

Pour l’instant, la seule question qui compte : qui d’Ariane ou de Phèdre ……. ?

Le maître des Cassoni Campana. Alors Minos attaqua Athènes.

Deuxième acte du drame : la prise d’Athènes par Minos.

La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).
La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Apollodore nous le disait : Poséidon a donné au roi Minos la maîtrise des mers, cela lui permet de mener une politique impérialiste.

Minos un roi légendaire de Crète est  considéré le plus souvent comme un fils de Zeus et d’Europe, il aurait vécu trois générations avant la guerre de Troie. Son nom évoque la « thalassocratie crétoise ». Historiquement, dès le second millénaire, la Crète avec sa flotte exerça en mer Égée une hégémonie militaire et économique dont bénéficia la légende de Minos. Cette rivalité entre ce roi et l’Athènes d’Égée sert de cadre à plusieurs des récits légendaires contenus dans la suite du livre 7 des Métamorphoses d’Ovide.

Et pourtant – tant il est vrai qu’il n’existe aucun plaisir sans ombre, et qu’au bonheur vient se mêler quelque inquiétude – la joie d’Égée, son fils une fois retrouvé, ne fut pas exempte de souci. Minos prépare la guerre. Sa puissance lui vient de ses troupes et de sa flotte bien sûr, mais sa colère paternelle surtout le rend fort : il cherche à venger dans une guerre juste le meurtre d’Androgée. Cependant au préalable il s’attache des forces alliées en vue de la guerre, et sa flotte rapide, qui fonde sa puissance, sillonne les mers.

(Livre7, vers 453 à 460)

Sans entrer dans le détail, Androgée est un des fils de Minos et de Pasiphaé qui participe à Athènes à des jeux organisés par Égée. Androgée est vainqueur, les Athéniens sont piqués au vif et Egée le roi d’Athènes fait tuer le jeune homme. Pour venger son fils, Minos mène une expédition contre Athènes, et remporta finalement la victoire, ce qui lui permit de percevoir de la part des Athéniens un tribut (sept jeunes gens et sept jeunes filles livrés en pâture au Minotaure).

Quelle peut être la signification de ce tribut ? Pierre Sauzeau propose plusieurs hypothèses ou perspectives.

Une perspective rituelle et réaliste : il est possible de voir dans cette scène un souvenir de sacrifices humains. Cette hypothèse est renforcée depuis quelques années par les découvertes archéologiques en Crète : squelettes d’enfants portants des traces de couteau etc. Mais, aux dernières nouvelles, ces découvertes auraient été surinterprétées.

Une perspective symbolique et initiatique : ces groupes de jeunes, mâles et femelles, qui vont dans une grotte sont caractéristiques de ce type d’histoires (cf. Petit Poucet). À gauche, une scène de siège très violente. La ville (= Athènes) est en fait une cité flamande précisément évoquée. Au centre Minos est reconnaissable à l’étendard qui porte sont nom. Les prisonniers ne sont pas tous des jeunes gens.

(D’après … source)

La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.
La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.

Ce qui frappe dans cette œuvre, c’est la scène qui se déroule à gauche à l’arrière plan : la violence de la prise de la ville.

Le siège de la ville semble avoir été long, les tentes de l’armée sont plantées au pied des murailles athéniennes. L’armée crétoise est solidement armée : arbalètes, arquebuses, bombarde ou balistes assurent aux Crétois une évidente supériorité.

Minos a gagné la guerre, il faut maintenant attendre le temps de la délivrance : cette lourde tâche pèsera sur les épaules de l’héroïque Thésée.

Le maitre des Cassoni Campana. Et Pasiphaé tomba amoureuse du taureau.

Une reine infidèle, un roi aux ambitions expansionnistes,  un monstre, une fille ingénieuse, un héros tiède

Ce n’est pas difficile de comprendre qui sont les personnages se cachant derrière ces expressions un peu rapides : je vous propose de suivre l’histoire de Pasiphaé qui de ces amours divines engendra le Minotaure et de d’assister aux conséquences de cette funeste engeance. Essayons d’entrer dans l’histoire en suivant le chemin tracé par un artiste : Le maitre des Cassoni Campana.

C’est en visitant l’incroyable musée du Petit Palais à Avignon que j’ai découvert cet artiste.

 

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)

Avant de débuter cette visite, les quatre panneaux exposés dans ce musée, sont des cassones.Un cassone (ou coffano, ou forziere) est un coffre de mariage, où la jeune mariée range son linge. Une partie de la dot de l’épouse ; objet d’ostentation ou d’apparat, il est commandé par le mari, à un artiste qui reste pour nous le plus souvent anonyme, et décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler la morale du mariage (Orphée et Eurydice, Argonautiques, Suzanne et les vieillards, Esther et Assuerus, Thésée, Didon et Lucrèce, Procris etc.) ; mais c’est aussi un lieu intime, décoré à l’intérieur des premiers nus de la peinture florentine.

(Source)

Premier acte du drame : les amours de Pasiphaé.

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail

Où sommes-nous ? Dans un décor idéalisé où l’artiste fait la démonstration de la sa maitrise de l’art de la perspective. Les éléments qui retiennent l’attention :

L’entrée d’un palais, des escaliers permettant d’accéder à un jardin privé, une loggia où se trouve une femme qui regarde. C’est Pasiphaé, l’épouse du roi de Crète Minos.

Pour comprendre ce panneau qui ornait un coffre de mariage, plongeons nous dans la lecture du récit d’Apollodore d’Athènes :

II, 1, 3. Entre-temps, Astérion était mort sans laisser de descendants. Minos se proposa pour être roi, mais le trône lui fut refusé. Il soutenait que les dieux eux-mêmes lui avaient confié le royaume; et, pour le prouver, il déclara qu’il obtiendrait d’eux tout ce qu’il leur demanderait. C’est pourquoi il fit un sacrifice à Poséidon, et pria que des flots de la mer apparaisse un taureau, en promettant qu’il le sacrifierait aussitôt. Et voilà que Poséidon lui envoie un très beau taureau : Minos obtint le règne, mais il conserva ce taureau parmi ses bêtes, et en immola un autre. Ayant obtenu le contrôle des mers, Minos se rendit très vite maître de presque toutes les îles. Poséidon, furieux que Minos ne lui ait pas sacrifié le taureau, fit en sorte que Pasiphaé tombe amoureuse de l’animal. La jeune femme, donc, amoureuse du taureau, trouva un allié en Dédale, l’architecte qui avait été banni d’Athènes pour homicide. Il construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l’intérieur était creux, et elle était recouverte d’une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l’habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s’en approcha, il la monta, comme s’il s’agissait d’une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérion, dit le Minotaure : il avait la tête d’un taureau et le corps d’un homme. Minos, suivant les conseils de certains oracles, le tint reclus dans le labyrinthe, construit par Dédale ; avec son grouillement de méandres, il était impossible de trouver la sortie. Nous reparlerons du Minotaure, d’Androgée, de Phèdre et d’Ariane, quand nous raconterons l’histoire de Thésée.

(Source)

Poséidon va se servir de l’épouse pour se venger.

Le texte permet de comprendre le déroulement des scènes : la même femme, le même homme et le même bovidé sont représentés à plusieurs moments.

La scène au fond à gauche montre un sacrifice : Pasiphaé et un prête (ou Minos ?) procède au sacrifice de la bête, mais ce n’est pas celle réclamée par le dieu de la mer.

Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.
Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.

Sur le sol gît l’animal sacrifié, le bûcher est prêt à accueillir l’offrande : une vache marron égorgée est couchée sur le sol, le beau taureau blanc observe la scène.

Lançons nous dans une lecture circulaire et revenons au premier plan, Pasiphaé semble subjuguer par l’animal, elle ne le quitte pas des yeux, l’animal la fixe. Toujours au premier plan, la femme et le taureau sont encore  face à face et surtout se rapprochent : Pasiphaé munie d’une petite serpe que l’on distingue dans sa main droite, vient de couper de l’herbe qu’elle offre au taureau qui lui mange dans la main.

Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.
Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.

Au second plan à droite, le taureau suit Pasiphéa, celle-ci s’entretient comme en secret avec un homme, si l’on suit la lecture d’Apollodore il s’agit de Dédale, lui et la reine mettent au point le plan qui aboutira à l’accouplement de la femme et de l’animal En revanche, je ne m’explique pas la nature de l’instrument qu’il a en main, cela ressemble étrangement à un trident ; or le trident est le symbole de Poséidon (Dédale et Poséidon seraient-ils de mèche ? Si c’est le cas, quelle est la finalité de cette alliance ?)

Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l'animal
Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l’animal

Dernier moment : l’accouplement. Pour le comprendre revenons au premier plan : un homme abat une vache rousse, celle – ci servira de nouvelle peau à Pasiphaé. C’est au second plan que l’on voit qu’il s’agit d’un leurre permettant l’accouplement : les pans de la robe de Pasiphaé sont visibles sur le poitrail de la bête. L’artiste escamote l’accouplement, il le suggère en plaçant le couple de « vrai – faux » bovidés à l’orée d’un dense massif forestier.

Vous vous rappelez le regard que Pasiphaé lance au taureau (premier plan à droite), regardez la reine d’un peu plus près maintenant : elle est enceinte, les signes de grossesse sont visibles sur son corps, son ventre est lourd, elle s’appuie sur une canne. Si l’artiste a caché l’accouplement il nous montre les conséquences de celui-ci : la future naissance d’Astérion.

Les représentations des ces amours interdites ont maintes fois été source d’inspiration : si vous voulez voir ou revoir d’autres représentations, c’est par ICI

Il est difficile pour mieux comprendre les productions artistiques de faire l’impasse sur le contexte culturel, économique ou politique dans lequel elles ont éclos, je vous conseille la lecture de l‘article de J.B. Delzant. L’auteur y explique comment l’Italie de la fin de Moyen-âge et du début de la Renaissance est traversée et travaillée par les mythes antiques et notamment par l’épopée troyenne.