Mémoire, histoire et Traverso

Dans un moment où histoire et mémoire sont instrumentalisées en hochet politique, il est nécessaire de revenir à quelques fondamentaux. L’historien Enzo Traverso nous servira de passeur.
Dans l’introduction de son livre, 1914-1945, La guerre civile européenne , il explique ce que signifie écrire des livres d’histoire, cela consiste à offrir la matière première nécessaire à un usage public du passé. Cela ne fait pas de l’historien le gardien d’un patrimoine national – laissons cette ambition à d’autres – car sa tâche consiste à interpréter le passé, non à favoriser des processus de construction identitaire ou de réconciliation nationale.
Il met en garde sur les dangers d’une posture qui conduirait les intellectuels à formuler une condamnation morale de la violence sans procéder à son analyse : les pages qui vont suivre refusent de la [la violence] réduire à une catastrophe humanitaire ou à un exemple effrayant de la malfaisance des idéologies. elles partent de l’idée que, si toutes les guerres civile sont des tragédies, certaines méritent que l’on s’y engage. Que nous, citoyens d’une Europe démocratique, avons contracté une dette à l’égard de ceux qui sont battus pour la construire. Qu’une démocratie amnésique est forcément fragile, surtout dans un continent qui a connu les fascismes. Et qu’il ne faudrait pas confondre une attitude de rejet apolitique de l’engagement, de condamnation de la violence et des stigmatisations des idéologies, avec une forme de sagesse intemporelle. Il ne s’agit pas de contester les vertus civiques de l’humanitarisme, mais simplement de refuser que notre sensibilité post-totalitaire nous conduise à transformer une catégorie éthico-politique en une catégorie historique, en pensant que la condamnation morale de la violence massive puisse remplacer son analyse son interprétation.

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Mémoire en eaux troubles

Une certaine dit : la France n’était pas responsable du Vél’ d’Hiv.

source

Sommes-nous collectivement condamné-e-s à être les otages de ces « assassins de la mémoire » ??

Dans le discours de 16 juillet 1995 que j’ai écouté en direct dans mes jeunes années, le président de la République Jacques Chirac (pour qui je n’avais pas voté) appelait à la vigilance et reconnaissait la responsabilité de la France dans cette rafle.

http://www.ina.fr/video/CAB95040420
http://www.ina.fr/video/CAB95040420

Ce jour-là, je l’ai remercié : l’Etat en reconnaissant une part de notre histoire, nous a fait grandir car reconnaitre signifiait s’émanciper de cette France « du chagrin et de la pitié ». Je suis de ce pays, de cette histoire, moi qui suis née bien longtemps après cette guerre : cette histoire n’est pas un fardeau, c’est un héritage, raison pour laquelle le mot « repentance » ne revêt aucune signification.

Alors quand certain-e-s jouent les apprentis sorciers de la discorde nationale, je me permets de penser que les seul-e-s que nous n’entendons pas suffisamment dans l’espace médiatique sont les historien-ne-s, les vrais, pas les autoproclamés des émissions de talk show !

La France n’était pas responsable du Vél’ d’Hiv : cette énième saillie pose encore une fois la nature des relations troubles que le « personnel » politique entretient avec le passé instrumentalisé par certains au gré des basses opportunités.

Voici le texte du discours prononcé le 16 juillet 1995 et l’analyse de l’historienne Annette Wieviorka.

Monsieur le Maire, Monsieur le Président, Monsieur l’Ambassadeur, Monsieur le Grand Rabbin, Mesdames, Messieurs,
Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays.
Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français.
Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis.
Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.
On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards — dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France — jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la Préfecture de Police.
On verra, aussi, des policiers fermer les yeux, permettant ainsi quelques évasions.
Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. Combien d’entre-elles ne reverront jamais leur foyer ? Et combien, à cet instant, se sont senties trahies ? Quelle a été leur détresse ?
La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.
Conduites au Vélodrome d’hiver, les victimes devaient attendre plusieurs jours, dans les conditions terribles que l’on sait, d’être dirigées sur l’un des camps de transit — Pithiviers ou Beaune-la-Rolande — ouverts par les autorités de Vichy.
L’horreur, pourtant, ne faisait que commencer.
Suivront d’autres rafles, d’autres arrestations. À Paris et en province. Soixante-quatorze trains partiront vers Auschwitz. Soixante-seize mille déportés juifs de France n’en reviendront pas.
Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible.
La Torah fait à chaque juif devoir de se souvenir. Une phrase revient toujours qui dit : « N’oublie jamais que tu as été un étranger et un esclave en terre de Pharaon ».
Cinquante ans après, fidèle à sa loi, mais sans esprit de haine ou de vengeance, la Communauté juive se souvient, et toute la France avec elle. Pour que vivent les six millions de martyrs de la Shoah. Pour que de telles atrocités ne se reproduisent jamais plus. Pour que le sang de l’holocauste devienne, selon le mot de Samuel Pisar, le « sang de l’espoir ».
Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais.
En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre — les petites phrases, les bons mots — puisent aux mêmes sources.
Transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps. Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre.
Cet incessant combat est le mien autant qu’il est le vôtre.
Les plus jeunes d’entre nous, j’en suis heureux, sont sensibles à tout ce qui se rapporte à la Shoah. Ils veulent savoir. Et avec eux, désormais, de plus en plus de Français décidés à regarder bien en face leur passé.
La France, nous le savons tous, n’est nullement un pays antisémite.
En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux faire le choix de l’espoir.
Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la « collaboration », dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d’un vaste mouvement de résistance.
Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l’occupant et de la milice, par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises.
J’aime à penser qu’un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Koenig avaient héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes.
Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le cœur de ces Français, ces « Justes parmi les nations » qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie, comme l’écrit Serge Klarsfeld, les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l’identité française et nous obligent pour l’avenir.
Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd’hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la « purification ethnique ». Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable.
C’est le sens de l’appel que j’ai lancé à nos principaux partenaires, à Londres, à Washington, à Bonn. Si nous le voulons, ensemble nous pouvons donner un coup d’arrêt à une entreprise qui détruit nos valeurs et qui, de proche en proche risque de menacer l’Europe tout entière.

Kreizh au KuB

KuB ! Un acronyme bien entendu, mais mâtiné d’une langue régionale. « Ku » pour culture et « B » pour Bretagne (ou Breizh).
KUB est LE webmédia breton de la culture, ce qui ne veut surtout pas dire qu’il s’agit d’un webmédia de la culture bretonne !

Le webmédia breton de la culture.

L’ambition de cette plateforme est non seulement d’accueillir mais aussi de permettre la diffusion de la création culturelle en Bretagne. Et oui, les Bretons peuvent chanter d’autres refrains que « ils ont des chapeaux, vive la … »

Après la version test lancée en avril 2017, la nouvelle née KuB vient de paraître avec pour ambition d’exposer des œuvres singulières, peu ou pas visibles sur les écrans traditionnels, avec une attention particulière apportée aux nouvelles écritures.
À l’occasion du lancement de sa nouvelle version, KuB fait une tournée en Bretagne et vient à la rencontre des espaces de culture et des acteurs culturels bretons. Ses responsables étaient dernièrement au théâtre du Pays de Morlaix. Porté par le Contrat d’objectifs et de Moyens et dans le cadre du Projet audiovisuel breton, KuB, basé à Vannes, est conventionné par l’État et la Région pour éditer des programmes sur le web, pour améliorer la visibilité des événements et des artistes de Bretagne mais aussi pour accompagner des projets sous forme de coproduction, de coédition. Le site dispose déjà de 400 vidéos il s’articule autour de 5 grands thèmes : les arts, les gens, les territoires, l’histoire, les collections.


Aujourd’hui ce sont « Les Gens » qui ont retenu mon attention et notamment la rubrique « Le Travail », je vous invite à aller jeter vos deux yeux sur « Les Mémoires Vives », une série de six portraits d’ouvrières réalisée par Cécile Borne et Thierry Salvert .

Ces ouvrières parlent de leur condition. L’évolution des pratiques, des techniques, des produits… Le travail qui se complexifie, s’accélère. Des jeunes femmes qui se forment, intègrent les gestes, acquièrent l’expérience, cherchent à obtenir un CDI, à prendre de l’ancienneté. Accomplir son travail, s’accomplir par le travail. Passer sa vie au travail. Attendre la retraite. Thématiques connues mais vécues différemment au gré des caractères, des situations et des âges. Ces voix intérieures se confient pendant qu’on voit les corps au travail. Travailler avec une machine au risque de devenir machine.
Cet article présente le travail des deux artistes : ICI

Bon voyage et belles découvertes.

Thiepval. Les disparus de la Somme.

Thiepval est un petit village situé dans la Somme en Picardie et qui fut l’un des théâtres de la bataille de la Somme au cours de la Grande Guerre. C’est à Pozières que les Australiens ont lancé leur force au cours de l’année 1916.

Le village de Pozières  évoque le premier engagement d’envergure des troupes australiennes sur le front occidental. Arrivés le 23 juillet 1916 et après s’être emparés de Pozières, les Australiens, épuisés par d’incessantes contre attaques d’artillerie, furent relevés le 5 septembre par les Canadiens à la Ferme du Mouquet. Trois de leurs divisions étaient passées par le secteur de Pozières et avaient subi des pertes supérieures au tiers des effectifs engagés. Quant au village, il avait totalement disparu.

Ferme du Mouquet avant et après le bombardement@musée de Thiepval.
Ferme du Mouquet avant et après le bombardement@musée de Thiepval.

En novembre 1918, les champs de bataille de la Somme ne sont plus que mares de boues traversées par des barbelés, semés de tronc d’arbres calcinés. Des milliers de soldats venus de tout l’Empire britannique sont tombés dans la Somme, leurs corps n’avaient pas été retrouvés, leurs tombes n’avaient pas été enregistrées ou avaient été perdues ou détruites pendant les combats. Certains soldats n’ont pas pu être identifiés et ont été enterrés sous une pierre tombale avec la mention « Connu de Dieu seul », ce sont les soldats portés disparus. Le Mémorial de Thiepval rend hommage aux « Disparus de la Somme »

Les disparus de la Somme. Mémorial de Thiepval
Les disparus de la Somme. Mémorial de Thiepval

C’est un monumental édifice haut de 45 m qui se tient sur une crête au sud du village de Thiepval, il domine l’horizon et se voit de très loin, il est l’œuvre de Sir E. Lutyens.

Mémorial de Thiepval
Mémorial de Thiepval

La construction débute en 1928 avec le creusement de fondations à 9 mètres de profondeur, cette partie des travaux permet de mettre à jour des tunnels et des pièces d’artillerie qui n’avaient pas explosées.

Mémorial de Thiepval. 1931, en construction
Mémorial de Thiepval. 1931, en construction.

Le centre du mémorial est surplombé par une arche de 24 mètres de hauts et repose sur des piliers dans lesquels les noms des disparus sont gravés sur de la pierre blanche de Portland.

Mémorial de Thiepval. Pierre blanche de Portland
Mémorial de Thiepval. Pierre blanche de Portland.

Ils sont nombreux les Australiens entre Pozières et Péronne en ce mois de juillet, des jeunes, des vieux en voyages organisés, des familles sur la trace de ces soldats morts si loin de chez eux, des soldats ; tous venus honorés la mémoire des morts. Ce fut un moment très émouvant.

Mémorial de Thiepval. Avant la cérémonie du 20 juillet 2016
Mémorial de Thiepval. Avant la cérémonie du 20 juillet 2016
Mémorial de Thiepval.Avant la cérémonie du 20 juillet 2016. La mise en place
Mémorial de Thiepval.Avant la cérémonie du 20 juillet 2016. La mise en place

Si vous passez par la Somme, je vous invite à visiter le tout nouveau musée de Thiepval inauguré le 02 juin 2016.

Musée de Thiepval
Musée de Thiepval

De Guinzbourg à Kertesz.

Jusqu’au début des grandes purges staliniennes, Evguenias S Guinzbourg est membre du Parti, elle enseigne à l’université d Kazan après avoir soutenu une thèse en histoire à Leningrad, et mène une vie d’intellectuelle soviétique. En 1935 elle est privée du droit d’enseigner et est arrêtée en 1937 au motif d’ « activités contre-révolutionnaires trotskistes ».

Evguénia S Guinzbourg
Evguénia S Guinzbourg

Elle est condamnée à 10 ans de réclusion en cellule d’isolement et cinq ans de privation de ses droits civiques. Dans les souvenirs de sa déportation (Le Vertige  et Le Ciel de la Kolyma), Evguenias S Guinzbourg explique que le souvenir ses lectures la submergeant sans l’avoir appelé l’ont en quelque sorte sauvée et empêchée de sombrer dans le gouffre du goulag.

Imre Kertesz
Imre Kertesz

L’imprégnant souvenir de cette lecture lointaine est « remonté » à la surface il y a quelques jours quand j’ai ouvert les pages d’un court roman d’Imre Kertesz (1929-2016), Felszamolas traduit en français sous le titre Liquidation (Acte Sud, 2005)

Voici ce qu’il écrit et qui a produit un effet de résonance, une espèce d’onde acoustique : Je n’aurais pas cru que ce livre m’entraînerai dans ma funeste carrière. Quand je l’eus terminé, il s’endormit en moi comme tous les autres, enfoui sous les couches douces et épaisses de mes lectures successives. Des quantités de livres dorment ainsi en moi, des bons et des mauvais, de tout genre. Des phrases, des mots, des alinéas et des vers qui pareils à des locataires remuants, reviennent brusquement à la vie, errent solitaires ou entament dans ma tête de bruyants bavardages que je suis incapable de faire taire […] En tous cas la littérature est un piège qui nous retient prisonnier. La lecture est comme une drogue qui confère un agréable flou aux cruels contours de la vie (p42-43).

LES DISPARUS DE LA GRANDE GUERRE. Un webdoc exceptionnel.

700 000.
C’est avec quelques semaines de retard que je publie ce court billet pour vous présenter un webdocumentaire exceptionnel dont certains d’entre vous ont déjà entendu parler. Il s’agit d’un webdoc en ligne sur le site de l’INRAP (l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) et consacré aux 700 000 corps de soldats disparus sur la ligne de front en France au cours des batailles totales menées entre 1914 et 1918 par les armées des pays belligérants.
Pourquoi 700 000 ? L’archéologue Yves Desfossés, conservateur de l’archéologie en Champagne-Ardenne, explique que sur les 10 millions de soldats morts sur les champs de bataille, de nombreux corps n’ont jamais été récupérés. Les archéologues se fondent sur les statistiques les plus sûres, celle du Commonwealth dans la mesure où celui érige une sépulture individuelle aux soldats; il est, de ce fait, aisé de calculer la différence entre le nombre de soldats engagés et le nombre de sépultures. Le chiffre ainsi obtenu est extrapolé aux autres nations engagées dans le conflit.

700 000. Un des sites de fouille.
700 000. Un des sites de fouille.

Le webdocumentaire de 70 minutes revient sur le déroulement d’un immense chantier archéologique qui cherche les restes de ces soldats. Après une introduction, l’internaute est invité à se rendre sur 5 chantiers de fouille s’ouvre alors une expérience immersive passionnante et très émouvante. Le chantier se décline en 5 moments : Où et comment le ou les corps ont été retrouvés ? Pourquoi ont-ils été inhumés à cet endroit?Qui sont les soldats ? D’où venaient-ils ? Quelle vie ont-ils laissé derrière eux ? Les objets trouvés permettent d’identifier le soldat et de brosser le portrait de ces hommes venant tous les pays et des empires coloniaux. L’archéologie permet de nommer ces disparus, on comprend ainsi que l’angoisse profonde de tous les soldats était de mourir dans l’oubli. Le travail des archéologues, des anthropologues et des médecins légistes est essentiel et ce webdoc nous invite à les suivre et à les accompagner dans leurs questionnements et leurs hypothèses.

Cimetière de Boult sur Suippe
Cimetière de Boult sur Suippe

A Roclinourt, pris sous les bombardements ennemis, Pierre Grenier a été enseveli avec ses effets personnels et son équipement : son portefeuille avec la photo de sa famille, son porte-monnaie dans lequel il avait placé son alliance en or, un petit livre de prières… Il porte aussi sur lui une lettre, adressée à sa femme et à ses jumeaux, nés au début du conflit et qu’il ne verra jamais. L’enquête révèle en effet que trois jours après avoir écrit cette lettre, le 25 septembre 1915, Pierre Grenier disparut lors de la troisième bataille d’Artois avec 234 autres camarades de son régiment (source :
http://www.inrap.fr/700000-un-webdocumentaire-sur-les-disparus-de-la-grande-guerre-10840
Dans la Marne à Boult-sur-Suippe l’archéologue Bruno Duchêne dirige la fouille d’un cimetière de fortune où les soldats allemands étaient enterrés pendant les combats et dont une partie a été exhumée après la fin de la guerre. Les défunts proviennent soit directement du champ de bataille, soit de l’hôpital militaire allemand qui était installé dans le village. Plus de 600 tombes sont mises au jour et un millier d’objets personnels et militaires sont retrouvés par les archéologues. Les plaques d’identification des soldats, d’abord illisibles, sont envoyées au laboratoire des métaux ferreux. L’identité de l’un d’entre eux est révélée : il s’agit d’August Seelmeyer, appartenant au régiment d’artillerie allemand FAR26. Tout juste arrivé sur le front de Champagne, après seulement six jours de combat, August est frappé par un obus. Il a 19 ans.
Vous pouvez aussi vous rendre à Saint-Laurent-Blangy, dans une carrière de l’Aisne où une sépulture d’urgence a été vandalisée ou encore à Massiges.

700 000. Carte des fouilles. capture.
700 000. Carte des fouilles. capture.

A vous de partir sur les traces des soldats disparus : 

– Le webdocumentaire 700 000 
– Une présentation sur France Inter, à partir de la 33ème minute de l’émission, le Club des têtes au carré.
– La page FACEBOOK vous permettant de suivre l’actualité de ce webdoc.

L’île des esclaves oubliés.

Dessin d'une classe de CM2 de Semoy envoyés à l'occasion de la quatrième mission sur l'île de Tromelin. 2013
Dessin d’une classe de CM2 de Semoy à l’occasion de la quatrième mission sur l’île de Tromelin. 2013

Un caillou de 1 km² dont le point culminant est à 7 mètres, un minuscule récif corallien dans l’océan Indien situé à 450 km à l’Est de Madagascar et 535 km au Nord de La Réunion, nommé l’Ile de Sable puis Tromelin. L’île est aujourd’hui rattachée aux T.A.A.F. (la collectivité des Terres Australes et Antarctiques Françaises).

Trimbre du chevalier de Tromelin
Trimbre du chevalier de Tromelin

Une île corallienne : voila le décor paradisiaque de la tragédie qui s’y joue dans la nuit du 31 juillet 1761, l’Utile se brise sur le récif de corail, le gouvernail est arraché, les ponts s’effondrent. L’Utile est prisonnier au milieu des déferlantes.

Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF
Détail de la carte sur laquelle l’île de Sable, ici nommée « Islot de Sable », © BNF

 

 

Tromelin.
Tromelin.

1/ Esclaves et contrebande.

Construit et armé à Bayonne, l’Utile appareille pour l’île de France, aujourd’hui Maurice, en novembre 1760. Le navire appartient à la Compagnie française des Indes orientales : créée en 1664 par Colbert, elle dispose du monopole du commerce vers l’Afrique, l’océan Indien et les Indes. Les Mascareignes, ce groupe d’îles du sud-ouest de l’océan Indien comprenant notamment Maurice et La Réunion, ont été colonisées par la France entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècles. Elles représentent une étape indispensable sur la route des Indes et de la Chine.

Prise de la frégate anglaise de 44 canons
Prise de la frégate anglaise de 44 canons « the Ceylon » par la frégate française « La Vénus » au large de l’île de France (île Maurice) fin 18e siècle.

 

L’Utile une flûte de 800 tonneaux est construit pour la Marine Royale à Bayonne, il lève l’ancre pour l’île de France, qu’il atteint le 12 avril 1761 après 147 jours de navigation.

Dans l’océan Indien, le commerce des esclaves en provenance du Mozambique et de Madagascar alimente en main d’œuvre les plantations coloniales des Mascareignes. Quand, le 27 juin 1761, l’Utile est envoyé à Madagascar pour en ramener des vivres, son capitaine Jean de La Fargue a néanmoins interdiction d’y acheter des esclaves comme c’est l’usage. L’Utile n’est pas un navire négrier, mais un bâtiment de transport classique destiné à apporter aux colonies produits et matériaux de la métropole, avant d’y retourner avec une cargaison de produits coloniaux, tels que du café ou du sucre. Bénéficiant de complicités multiples, La Fargue embarque pourtant près de 160 esclaves malgaches, qu’il compte débarquer sur l’île Rodrigues. Quand il quitte Madagascar, le bateau ne suit donc pas la route habituelle vers l’île de France, mais navigue au nord, passant à proximité de l’île de Sable…

Des erreurs d’observation et l’imprudence du capitaine, qui décide de naviguer de nuit malgré les mises en garde de son premier pilote, expliquent pour partie le naufrage. (Source )

2/ Les survivants, les abandonnés.

Parmi les survivants, sur les 143 hommes qui formaient l’équipage, 21 sont morts noyés et 122 ont réussi à rejoindre l’île. Concernant les 160 esclaves, seuls 88 survivront au naufrage. 72 ont péri car, au moment du naufrage, ils sont parqués dans la cale fermée par des panneaux cloués. Ils ne peuvent s’échapper qu’une fois la coque de l’Utile disloquée.

La première urgence est de trouver de l’eau potable en creusant un puits. Après une tentative infructueuse, une « liqueur épaisse et blanche comme du lait », mélange d’eau douce et d’eau salée, est découverte par 5 mètres de profondeur dans la soirée du 3 août. En trois jours de privations, une trentaine de Malgaches sont morts. Aucun Français.

La mer rejette sur la plage des ustensiles et des aliments issus de l’épave que les rescapés récupèrent pour organiser leur survie. Ils exploitent également les maigres ressources de l’île, particulièrement les œufs des oiseaux qui y nichent en grand nombre et les tortues. Les marins cherchent, en outre, à extraire de l’épave les matériaux nécessaires à la construction d’une embarcation de fortune pour rallier Madagascar. C’est le premier lieutenant de l’Utile, Castellan du Vernet, qui en dessine le plan.

Dans une lettre qu’il adresse au ministre de la marine, M. de Sartine, Barthélémy Castellan du Vernet revient sur son inlassable énergie pour sauver les marins français (Source )

Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine1. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763
Castellan du Vernet à Sartine2. 1763

Castellan du Vernet constate vite qu’aucune pièce de charpente suffisamment longue n’a pu être récupérée pour fabriquer un bateau à même de transporter tous les survivants. En deux mois, ils construisent une embarcation de fortune baptisés La Providence. L’embarcation est mise à l’eau le 27 septembre 1761, avec à son bord cent vingt-et-un marins. Entre 60 et 80 esclaves malgaches survivants sont abandonnés sur l’île avec trois mois de vivres et la promesse de Castellan de venir les chercher. La Providence atteint Madagascar après quatre jours de mer. Dans les semaines qui suivent, l’équipage rejoint Port-Louis (Maurice). Le gouverneur de l’île de 1759 à 1766, Antoine Marie Desforges-Boucher recueille les rescapés mais refuse en revanche d’envoyer un navire pour porter secours aux esclaves.

3/ L’oubli et les traces.

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant de la corvette La Dauphine accoste sur l’Ile et recueille les survivants : sept femmes et un bébé de 8 mois.

Deux siècles et demi plus tard, au terme d’une longue enquête historique mené par Max Guérout, une mission archéologique débarque sur l’ile Tromelin pour retrouver les traces des esclaves oubliés.

Fouille à Tromelin Scène de fouille à Tromelin. © Jean-François Rebeyrotte, GRAN
Fouille à Tromelin
Scène de fouille à Tromelin.
© Jean-François Rebeyrotte, GRAN

Entre 2006 et 2013, les fouilles archéologiques conduites sur l’île de Tromelin ont permis de redonner la parole aux esclaves malgaches qui, à partir de 1761 et pendant quinze ans, ont vécu, abandonnés, sur ce minuscule écueil cerné par les déferlantes. Les campagnes de fouilles permettent de répondre aux questions suivantes : Comment les esclaves abandonnés se sont-ils nourris ? Comment s’est organisée leur vie quotidienne ? Comment conserver ce que l’épave de l’Utile a rejeté ? Qu’ont-ils faits des morts ?

Plan des fouilles
Plan des fouilles

Ces recherches sont emblématiques des travaux qui se déroulent depuis les années 2000 dans l’océan Indien sur les traces de l’esclavage colonial.

Le documentaire complet : les esclaves oubliés de l’île Tromelin sur TV5Monde

4/ L’exposition itinérante : Tromelin, l’île des esclaves oubliés.

Tromelin, l’île des esclaves oubliés  est présentée à la fois sur le territoire métropolitain et dans l’océan Indien avec une scénographie commune mais adaptée aux lieux d’accueil, ainsi que sous une forme plus légère dans l’arc antillais. Dans l’océan Indien, le musée Stella Matutina  (île de La Réunion) accueille l’exposition du 28 janvier au 30 septembre 2016. Une itinérance est prévue à Maurice et Madagascar.

Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin
Savoia Sylvain. Les esclaves oubliés de Tromelin

En métropole, l’exposition reste à l’affiche au Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes jusqu’au 30 avril 2016.   Elle sera ensuite accueillie à le Maison de la communauté d’Agglomération de Lorient du 28 mai au 30 octobre 2016, puis au Musée d’Aquitaine à Bordeaux.

Forte de sa thématique universelle autour de l’esclavage, l’exposition est également présentée dans l’arc antillais dans une itinérance de panneaux déroulants dans des lieux clés de transmission du patrimoine, dont le Musée d’Archéologie et de Préhistoire de la Martinique  jusqu’au 31 mars 2016. (Source )

 

Pour aller plus loin

– Dominique Le Brun (Direction) : Les naufragés, 2014 Omnibus.

– Max Guérout et Thomas Romon, « Tromelin (océan Indien) », Les nouvelles de l’archéologie, 108/109 | 2007, mis en ligne le 27 avril 2011,: http://nda.revues.org/158

– Thomas Romon et Max Guerout, « La culture matérielle comme support de la mémoire historique : l’exemple des naufragés de Tromelin », In Situ,  20 | 2013, mis en ligne le 15 février 2013, URL : http://insitu.revues.org/10182 .

– Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin ,  éditions Dupuis/Aire libre, 2015.

– Le dossier complet sur le site de l’INRAP : http://www.inrap.fr/magazine/Tromelin/Accueil#Tromelin

 

La femme est un tueur comme les autres ? Partie I.

La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.
La couverture de Neues Volk. Le portrait de la maternité. Allemagne, avril 1936.

De prime abord vous pourriez m’opposer que réifier la moitié de l’humanité en une seule figure fait du titre de ce billet une gageure, mais tant pis : c’est écrit, c’est ainsi! Vous pourriez également me dire que les noms Liselotte Meier, Johanna Altvater, Ilse Struwe, Erna Kürbs Petri,Vera Stähli, Gertrude Segel Landau ne vous évoquent rien et vous auriez bien raison. Cette ignorance collective, que nous partageons donc tous, en dit long sur nos sociétés qui ne veulent pas voir le criminel quand il s’agit d’une criminelle, sauf dans les cas d’infanticide. Ces noms et prénoms sont ceux de femmes allemandes qui ont participé de manière directe ou indirecte à la destruction des Juifs d’Europe. Cette cécité (ne pas voir la criminelle) trouve aussi son origine dans les mythes allemands de la femme innocente et du martyr féminin [qui] apparurent au moment de l’effondrement du Reich et de la victoire des Alliées (Wendy Lower, p 213). C’est le travail d’historiennes(ns) qui nous permet d’ôter le voile et de comprendre comment des femmes allemandes de tous âges, de toutes origines sociales ont participé activement (il faudra revenir sur cet adverbe plus tard) à l’entreprise génocidaire nazie dans les territoires occupés de Pologne. Ces noms et prénoms féminins sont l’écho de l’effroi que leur parcours criminel peut inspirer.
Comment des milliers de femmes ont participé à la Shoah? Que sont-elles devenues après la guerre ? C’est à ces questions que l’historienne Wendy Lower tente de répondre dans un essai saisissant paru chez Taillandier sous le titre (désolant qui sent la traduction littérale à plein nez) : Les Furies de Hitler.

Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes
Bund Deutscher Mäde. Ligues des jeunes filles allemandes. Droits: http://www.europeana.eu/rights/rr-p/

Avant d’entrer plus avant dans cet essai, on pourrait se demander quelle place le féminin (comme genre), les femmes (comme catégorie) occupaient dans la propagande et le projet social du IIIème Reich? Dans un ouvrage, paru en 1998 aux éditions du Seuil, consacré à La société allemande sous le IIIè Reich, l’historien Pierre Ayçoberry consacrait quelques pages « à la conquête des femmes et de la jeunesse ». Que pouvons-nous en retenir ?
1/ Les femmes abdiquent toute vocation professionnelle et réservent leurs efforts à la sphère familiales. Elles sont à ce titre été écartées des places qu’elles occupaient dans l’élite de la fonction publique et des professions libérales. Pour éviter l’inscription des femmes dans l’enseignement supérieur, l’équivalent du ministère de l’Education nationale supprime pour les jeunes femmes, le latin pendant les cinq premières années du gymnase et les sciences pendants les trois dernières années. Cela est remplacé par l’enseignement ménager et les langues vivantes. Un barrage supplémentaire est dressé à l’entrée à l’université par la mise en place d’un numerus clausus : 10%. Celui-ci n’a pas été efficace en permanence. En revanche, les femmes ont été totalement exclues de l’appareil judiciaire.
2/ L’encadrement idéologique des femmes est de la responsabilité de deux organisations. La Frauenschaft (Organisation nationale-socialiste des femmes), créée en 1932 et se consacre à l’enseignement ménager. Après 1933, l’organisation met en place des stages de doctrine.
La Frauenwerk (l’œuvre féminine allemande) qui dispense des cours d’économie domestique. Au-delà de ces deux organisations au succès relatif, la grande majorité des militantes convaincues sont issues de la « Ligue des jeunes filles allemandes » (la Bund Deutscher Mädel).
La présidente de la Frauenschaft est Gertrud Scholtz-Klink , si elle peut incarner une certaine ascension politique féminine, sa mission principale à la tête de la Ligues des femmes nationales – socialistes est de faire la promotion de la ménagère. Elle déclare ainsi en 1934 que la mission de la femme est d’être ministre de son foyer et sa profession de répondre aux besoins de l’homme, du premier moment de sa vie jusqu’au dernier de son existence. Elle accède à une notoriété en dehors des frontières du Reich et fait l’objet de nombreux articles dans la presse étrangère. La presse française relaie les actions de Gertrud Scholtz-Klink, elle est qualifiée de Führerin par Paris Soir. Le quotidien français  lui consacre une pleine page dans son édition du samedi 03 septembre 1938. La lecture de l’article est passionnante :

Certaines femmes ont occupé des postes à responsabilité dans l’appareil d’encadrement de la société allemande, ont connu la gloire cinématographique comme Léni Riefenstahl ; mais celles qui nous intéressent ici sont le groupe formé par 30 000 femmes que la police et la SS nomment comme auxiliaires dans les bureaux de la gendarmerie, les quartiers généraux de la Gestapo et les prisons. Wendy Lower avance l’idée que pour ces 30 000 femmes aucune mise à distance psychologique n’était envisageable, et la probabilité d’une participation directe au meurtre de masse très élevée (page 23). Au-delà de ce groupe, le Reich déploie 500 000 Allemandes dans les territoires de l’Est et du Sud-Est, immense espace qui inclut les provinces polonaises annexées en 1939.

Arthur Grimm. Célébration de l'Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938
Arthur Grimm. Célébration de l’Anschluss par la ligue des jeunes filles allemandes. 16 mars 1938. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

L’introduction de l’essai est fort éclairant car nous comprenons que, si peu de femmes ont été condamnées à des peines de prison ou à la peine capitale c’est qu’a perduré jusqu’à aujourd’hui une image compatissante de la femme. L’éclairage porté sur les gardiennes de camp comme Irma Grese ou Ilse Koch ont certainement empêché un débat plus nuancé sur la contribution des femmes au régime nazi et sur leur culpabilité en général (p 28). De plus, après la guerre, la femme allemande apparaît comme l’héroïne à qui il revient de lessiver le passé honteux de l’Allemagne. Il faut aussi comprendre que l’apolitisme des femmes fait partie des mythes de l’après guerre, Wendy Lower l’écrit en une phrase saisissante : Aussi longtemps que ces Allemandes seront confinées dans une sphère à part ou que leur influence politique sera minorée, la moitié de la population génocidaire sera […] innocentée des crimes de l’Etat moderne et exclue de l’histoire elle-même.

Les étudiantes du BDM s'exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936
Les étudiantes du BDM s’exercent au tir avec des armes légères. Anonyme. 1936. Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

Comment appréhender le rôle des femmes dans la « Solution finale au problème juif »? Quelle place occupent-elles dans l’entreprise génocidaire ? Au lieu de classer les individus par catégories, il faut se demander qui fait quoi dans le système mis en place pour la destruction des Juifs d’Europe. Voici un exemple qui permet de comprendre cette complexité : une inspectrice en chef de l’Office centrale de sécurité du Reich décide du sort de milliers d’enfants, dans son travail elle est assistée d’environ 200 femmes; ces agents de terrain sont chargées de rassembler les preuves de la « dégénérescence raciale ». A cette fin, elles élaborent un système codé à base de couleurs pour organiser l’incarcération de plus de 2 000 enfants (juifs, tsiganes, « délinquants ») dans des camps d’internement spéciaux. Ces femmes remplissent un savoir-faire administratif jugé féminin et participent par là même à l’entreprise criminelle.
Les sources sont nombreuses mais ne sont pas forcément faciles d’accès. Wendy Lower a travaillé à partir des archives de guerre allemandes, des enquêtes menées par les Soviétiques sur les crimes de guerre nazis, les dossiers de la police secrète est-allemande, les archives S. Wiesenthal. Elle a enquêté à partir des minutes des procès et des enquêtes menées par les Autrichiens et les Allemands de l’Ouest, et enfin sur les « ego-documents » (la manière dont le sujet forge une image de lui(elle)-même à travers ses dépositions). Tous ces documents remontent à l’après-guerre. L’historienne analyse les significations différentes entre un entretien accordé à un journaliste et une déposition faite devant un juge.
La plupart des études qui portent sur le génocide des Juifs d’Europe admettent que le meurtre de masse n’aurait pu s’opérer dans une large participation de la société. Pourtant, la plupart de ces études laisse de côté la moitié de la population, comme si l’histoire des femmes se déroulait dans une sorte d’ailleurs. C’est une approche illogique et une omission inexplicable. Les destins dramatiques de ces femmes révèlent le côté le plus sombre de l’engagement féminin. (p 33). Ces femmes à travers leur métier, leur fonction, leur engagement sont mobilisées en vue de la guerre et consentent au génocide.

à suivre …

La géographie des « morts pour la France ».

La géographie des « morts pour la France »

Voilà un article intéressant à plus d’un titre, il explique par exemple qu’on n’a pas voulu punir ou tuer plus de Corses, de Bretons, que d’autres. Et nous apporte des réponses aux questions suivantes :

  • Certaines régions ont-elles été plus touchées que d’autres?
  • Certaines catégories sociales ont-elles payé un plus lourd tribut que d’autres à la mort de masse?

A lire sur le site du Monde :  La géographie des « morts pour la France ».

 

Ar Bobl … Bonne année à tous les Bretons

Bonne année à tous les Bretons

A nos parents et à nos amis

A nos lecteurs de Bretagne et de France

A tous nos vendeurs

Au barde, au prêtre, au bourgeois

A ceux d’entre nous qui aiment nos coutumes

Bonne année à Françoise la servante

A Jeannot le paysan, mangeur de patates

Et à chacun, rouge ou noble

S’il soutient ar Bobl

Ça en jette, n’est-ce pas? Ces vœux de bonne année ont été rédigés  …. en 1913 dans le journal Ar Bobl (« le Peuple » en breton) un périodique paru entre 1904 et 1914 à Carhaix (et oui, cette ville du Centre Bretagne où se déroule le festival des Vieilles Charrues). Je vous invite à visiter le site consacré à ce journal :

Ar Bobl

Si vous êtes amateur ou amatrice de micro histoire, vous serez admiratif(ve) du remarquable travail réalisé par J.Y. Michel  qui a analysé les 502 numéros du journal. Les rubriques vous permettront de découvrir au creux du quotidien les chroniques d’une vie bretonne passée. Politique, religion, démographie, société vous saurez tout « des travaux et des jours » . C’est une plongée dans le passé avec une grosse pincée d’émotion(s). Les auteurs du site ont élaboré des nombreuses illustrations cartographiques.

Je vous laisse sur cette page de la défense de la langue bretonne : Bloavez mad … à tous

Et savourer un cliché de Charles-Augustin Lhermitte

Carhaix Plouguer en 1912. La rue Brizeux. Charles Augustin Lhermitte
Carhaix Plouguer en 1912. La rue Brizeux. Charles Augustin Lhermitte