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d'une poule sur un mur.

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Moyen Age

Les animaux de Noël.

Tympan subsistant du portail de l'église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre )
Tympan subsistant du portail de l’église de LA CHARITE-SUR-LOIRE ( Nièvre ). Source.
Amendola Aurelio. Chaire de l'église sant'Andrea (Pistoia), 1986.
Amendola Aurelio. Chaire de l’église sant’Andrea (Pistoia), 1986. (Source)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Piero della Francesca (vers 1422-1492)
Domenico Ghirlandaio. 1449 - 1494. Détail
Domenico Ghirlandaio. 1449 – 1494. Détail

Quoi de plus évident de que faire appel à un grand médiéviste, spécialiste de l’histoire des couleurs, de l’héraldique et aussi du statut de l’animal  : Michel Pastoureau invité de l’excellente concordance des temps de J.N. Jeanneney.

Je vous invite à ré-écouter avec plaisir et délectation l’émission du samedi 21 décembre.

Animaux de Noel
Source.

Aux bonheurs prochains des réveillons familiaux, nous allons contribuer modestement ce matin. Nous allons le faire en nous intéressant à quoi ? Aux animaux de Noël. Car il en existe plusieurs. Ceux d’abord que l’on consomme, selon des rituels dont la longue histoire n’est pas aussi futile qu’on pourrait le croire au premier regard. Les comportements collectifs célébrant la fête de la Nativité ont en effet privilégié, depuis des siècles, trois animaux spécifiques, à savoir le cochon, composante majeure de toutes les ripailles, le cochon avec lequel les hommes ont entretenu de très longue date des relations extrêmement ambivalentes, et aussi, l’oie, et surtout, plus récemment, la dinde, qui a envahi les tables aristocratiques en France, en provenance de l’Amérique, dès le XVIe siècle. Mais auparavant nous allons braquer notre attention sur la crèche et sur deux animaux de statut bien plus marquant, du plus sacré jusqu’au plus féérique, entendez l’âne et le bœuf. Pour découvrir, vous allez le voir, que leur place autour du berceau divin a grandement varié, en présence et en portée, de siècle en siècle, et que ces évolutions renseignent sur les mutations de la foi, telle que celle-ci peut s’exprimer dans la profondeur des adhésions populaires à un christianisme en mouvement. Nul mieux que le grand historien des couleurs, des animaux et des symboliques, qu’est Michel Pastoureau, que j’ai souvent convié à ce micro, ne pouvait nous conduire sur les chemins de ces interprétations multiformes. (Source).

On le consomme et pourtant il n’a pas le droit à sa place dans  la crèche … peut-être parce que Tout est bon l’cochon! Comme le chante Juliette : 

J’ai mal aux dents! et au Moyen-âge c’était comment?

Un billet sorti de derrière les fagots fait à partir une ancienne lecture dont je ne vous livre ici que la substantifique moelle.

Un os ou une dent conserve l’image de ce que leur propriétaire a mangé mais aussi, s’il s’agit de produits animaux, de ce dont s’est nourri la nourriture. A partir d’une mâchoire on sait si l’individu consomme plutôt des poissons d’eau douce, des herbivores. Les fouilles archéologiques menées sur le site de l’église Saint-Laurent de Grenoble  font revivre la mâchoire d’individus inhumés entre le XIIIè et le XVè siècles qui se révèlent être de  gros consommateurs de viande (notamment de la  viande d’élevage) ; cette consommation est plus importante à la fin de la période.

Pourquoi le sait-on ? Parce que les dents des corps inhumés au XVè siècle présentent de nombreuses caries et des lésions plus nombreuses et plus profondes : signe d’une alimentation à forte teneur en protéine, cela est peut-être aussi résultat d’une cuisine de mijotage qui a tendance à envelopper les dents d’une pâte acides. En revanche, l’usure dentaire (liée à la consommation d’aliments abrasifs, comme les céréales) est moins importante au XVè siècle par rapport au XIIIè siècle.

Est-ce valable pour tout le monde ? A la fin de la période retenue, les archéologues ont relevé des « indicateurs de stress » qui traduisent des conditions de vie difficiles : les hypoplasies, c’est-à-dire des réductions de l’épaisseur de l’émail dentaire, sont synonymes d’anémie et de malnutrition, celles-ci deviennent plus nombreuses. En clair, on mange mieux, mais « on » n’est pas tout le monde, même si les archéologues pensent que la situation sanitaire de la population inhumée à St-Laurent s’est fortement améliorée.

Machoire de saint Louis. Trésor de la cathédrale Notre-Dame.
Machoire de saint Louis. Trésor de la cathédrale Notre-Dame.

Si vous êtes à table, bon appétit ….

Si vous êtes à croc et affamé :

http://books.openedition.org/pufr/2564

Si vous aimez une digestion plus lente : 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_2002_num_80_4_4676

Si vous souhaiter visiter virtuellement un musée archéologique : 

http://www.musee-archeologique-grenoble.fr/

Les neuf Preuses

les neuf Preuses. Le château de Manta.
les neuf Preuses. Le château de Manta.

Etonnant : en écrivant ce texte, le correcteur d’orthographe souligne d’une petite vague rouge le féminin de preux. Corrigeons cette injustice et penchons nous sur le pendant féminin des Neuf Preux.

Alors que le Moyen Âge a développé l’image d’une femme soumise et chrétienne, confinée à la sphère privée et surtout non armée, voilà qu’il propose au cours de ses dernières décennies des représentations de guerrières, armées de pied en cap, images élégantes, valorisées et positives d’une Antiquité païenne, qui bénéficient d’un succès éclatant. Issues d’un modèle masculin, les Neuf Preuses acquièrent rapidement leur propre renommée en opposition totale à l’idéal féminin prôné depuis des siècles !

 Tout d’abord, l’incarnation des valeurs chevaleresques (l’honneur, la prouesse) en la personne du preux remonte au XIème siècle; au XIVème siècle, le poète Jacques de Longuyon lui donne sa forme quasi définitive dans le Vœux du paon. J. de Longuyon compose un roman en vers entre 1312 et 1313, à la cour de l’évêque de Liège, le succès est immédiat. Il réunit pour la 1ère fois des héros répartis en trois triades : païenne, juive, chrétienne.

Il établit le canon des Neuf Preux, repris par Guillaume de Machaut et Eustache Deschamps. Ce canon n’évolue plus jusqu’ à la fin du Moyen Age, sont réunis dans la première triade Hector, Alexandre et César ; dans la deuxième Josué, David et Judas Macchabée ; enfin Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon composent la dernière triade. Le succès est européen : traductions, gravures, tapisseries … jusqu’aux cartes à jouer.

Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).
Les Preux : Judas Maccabée. milieu du 16e siècle. Nouailher Colin (actif 1539-connu jusqu'en 1567).

Au cours de la 2ème moitié du  XIVème siècle apparaissent les Neuf Preuses issues de l’histoire ou de la mythologie antique. L’inventeur des Preuses est peut-être Jehan Le Fèvre, officier au parlement de Paris et auteur connu en son temps. Entre 1373 et 1387, il compose le Livre de Lëesce

Qui sont –elles ? On compte quatre reines preuses et cinq amazones preuses

Sémiranis, reine de Babylone.

Sémiranis.
Sémiranis.

Sinope, Hippolyte, sa sœur, Ménalippe, Lampeto et Penthésilée souveraines des Amazones.

Tomirys, qui a vaincu l’empereur perse Cyrus. Teuca reine d’Illyrie, combat contre Rome. Déiphyle, femme de Tydée roi d’Argos, qui a vaincu Thèbes.

Mais cette liste, à l’inverse de celle des Neuf Preux, ne fut jamais véritablement fixée. Dans les pays germaniques, on substitue aux Amazones et reines de l’Antiquité une triade juive avec Esther, Judith et Yael, une triade païenne avec Lucrèce, Veturia et Virginie, et une triade chrétienne avec Sainte Hélène, Sainte Brigitte, et Sainte Elisabeth.

Les Preuses sont aussi représentées en guerrières casquées, avec armure, armes, et écus armoriés.

Elles rencontrent le même succès iconographique que leur pendant masculin (les ducs de Berry et de Bourgogne possèdent des « tappiz des Neuf Preuses »). De son vivant, Jeanne d’Arc est qualifiée de « dixième Preuse ». A la suite de Jehan Le Fèvre, c’est Eustache Deschamps à la fin du XIVème siècle qui s’empare du thème, dans une balade intitulée Il est temps de faire la paix et un poème Si les héros revenaient sur terre ils seraient étonnés.

Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps.

Au début du XVème siècle, Christine de Pizan évoque les Preuses dans son Livre de la Cité des Dames.

La sculpture s’empare du thème, le château de Coucy les met à l’honneur. Neuf statues sculptées au dessus du manteau d’une cheminée monumentale. Les statues ont aujourd’hui disparu, on peut tout de même les imaginer grâce aux dessins qu’avait réalisés Androuet du Cerceau au XVIème siècle repris au XIXème siècle par Viollet le Duc

A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
A la Ferté - Milon, le duc d’Orléans fait ériger des statues monumentales des preuses, en 1399
Vue du château de la Ferte-Milon
Vue du château de la Ferte-Milon

Pour en savoir en peu plus sur cette illustration et ce château : la seigneurie de La Ferté est sans doute d’existence très ancienne, mais n’apparaît dans les textes qu’au XIe siècle. Feritas Milonis acquiert une certaine importance au XIIIe siècle et est vraisemblablement dès cette époque le chef-lieu d’une prévôté et d’une châtellenie royales. L’ancienne ville était cernée d’une enceinte urbaine, encore partiellement visible de nos jours, datée par Jean Mesqui du début du XIIIe siècle. Après 1380, le comté de Valois tombe dans l’escarcelle de Louis, frère du roi Charles VI et futur duc d’Orléans. Après 1392-1393, le prince fait débuter l’énorme chantier de la Ferté. Il termine parallèlement le château de Pierrefonds. Son assassinat par des sicaires à la solde de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, le 23 novembre 1407, vient mettre un coup d’arrêt définitif aux travaux. Le rêve de Louis d’Orléans reste inachevé. La place se révèle toutefois suffisamment puissante pour soutenir victorieusement un siège en 1423. Henri IV ordonne le démantèlement de la place en 1594. La colossale façade se dresse sur le rebord d’un vaste plateau dominant le cours de l’Ourcq. Elle mesure une centaine de mètres de long pour une quarantaine de hauteur. Un large et profond fossé sec la protège du côté extérieur. Elle est flanquée de quatre tours de formes géométriques diverses. Celle située au nord, partiellement détruite, est carrée et ses angles sont garnis de contreforts. Au centre, deux tours en amande enserrent une porte cyclopéenne en ogive défendue par un assommoir, taillée, semble-t-il, pour quelque race divine aujourd’hui disparue. Leurs éperons, très saillants, présentent la particularité d’être désaxés. Cela confère à l’ensemble un aspect très harmonieux et assez unique. La tour sud enfin, cylindrique à l’origine, est aux deux tiers dérasée. Tours et courtines possèdent la même élévation. Des mâchicoulis à quatre degrés courent ininterrompus au faîte de l’édifice. Les murailles sont percées de nombreuses fenêtres, autrefois grillées. Elles étaient sans doute, pour les plus grandes, à meneaux. Leur présence, même dans les étages inférieurs, laisse entrevoir la volonté de l’architecte de limiter la défense aux seuls sommets. La Ferté-Milon s’inscrivait donc bien dans la logique essentiellement résidentielle des plus grands chantiers contemporains. Les motifs décoratifs dispersés sur toute la façade renforcent encore cette impression. Chaque tour est dotée d’une niche au cadre ciselé, abritant la statue de l’une des Neuf Preuses, thème très couru parmi la noblesse en ce XVe siècle naissant. Au dessus de la porte enfin, trône un exceptionnel haut relief représentant le couronnement de la Vierge. La délicatesse des sculptures souligne la recherche permanente de l’esthétisme absolu

(Source)

Violet le Duc à qui l’on doit un Moyen âge totalement revisité au XIXème siècle (on aime ou pas !!), a également mis la main à la pâte en « reconstruisant » la cheminée du château de Pierrefonds. Edifice construit par Louis d’Orléans à partir de 1396.

La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
La Salle des preuses au château de Pierrefonds après la restauration de M. E. Viollet-le-Duc
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867
Salle des Preuses du château de Pierrefonds. Planche f du "Album du cabinet d'armes de Sa Majesté l'empereur Napoléon. 1867

Penthésilée, la reine des Amazones à Angers. (dans un article passionnant, S. CASSAGNES-BROUQUET analyse la tenture d’Angers mettant en scène Penthésilée)

Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle.  Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.
Penthésilée, tapisserie du château d’Angers, début XVIe siècle. Musée du château d’Angers, cliché J.-P. Cassagnes.

La tenture d’Angers adopte un fond vert sombre éclairé par de multiples bouquets de fleurs jaunes et rouges, caractéristiques du style des tapisseries dites à « mille fleurs » fort en vogue à l’extrême fin du Moyen Âge. Ces tentures, produites de façon presque industrielle dans les ateliers des lissiers du nord du royaume de France et dans les villes de Flandres et de Brabant étaient destinées à orner les demeures aristocratiques et princières. Le goût des bergeries et des pastorales, les petites touches naturalistes, évoquées à Angers par la présence de deux petits lapins dans la bordure inférieure, sont partagés par de nombreuses tentures de l’époque, dont la célèbre Dame à la Licorne, une tapisserie à peu près contemporaine de celle d’Angers. Ces décors champêtres se peuplaient parfois de motifs héraldiques à la gloire de leurs commanditaires et plus rarement, pour les ouvrages de grand prix, de personnages et de scènes historiées souvent accompagnées de légendes en vers les explicitant. Au sommet de la tenture, une inscription en langue française, tissée en lettres gothiques noires sur fond blanc, sert de légende à la scène qu’elle domine. Une élégante jeune femme, au canon très étiré selon la mode du temps, se détache sur le fond des mille fleurs ; elle porte un petit casque à l’antique, une cuirasse dorée sous une longue jupe bleue ouverte un peu au-dessous de la taille. Elle laisse apparaître une jambe protégée par une jambière de métal doré et un pied chaussé d’une botte de cavalière. L’aspect militaire de son costume n’ôte rien à l’élégance courtoise de cette héroïne qui tient dans sa main droite un bâton de commandement et un cimeterre dans la main gauche. La jeune femme s’avance avec une tranquille assurance vers le spectateur, le pied gauche en avant, le visage impassible. À l’extrême gauche de la tapisserie, on devine ses armoiries disposées sur un écu, ce sont trois têtes féminines couronnées. Cet emblème héraldique ainsi que l’inscription sommitale permettent d’identifier ce personnage de guerrière sous les traits de Penthésilée.

Au grand siège de Troie Diomèdes requis,

À terre l’abatis tant qu’il en est mémoire

Avec mon armée tant d’honneur ay acquis

Que entre les princes suis en bruyt triumfatoire.

La légende met en avant les prouesses de la reine des Amazones. Sans même qu’il soit besoin de prononcer son nom, le public aristocratique qui avait la possibilité de contempler cette tapisserie l’identifiait sans peine. La tenture n’était d’ailleurs pas isolée à l’origine. Elle devait être beaucoup plus importante et comprendre au moins une série de neuf personnages, les neuf preuses, dont seule Penthésilée a été conservée. Elle a été découpée au niveau des armoiries de la reine à une époque inconnue. Peut-être appartenait-elle à une série encore plus ample figurant les neuf figures des preux et celles des preuses

(Source)

De nombreux ordres de chevalerie se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs: l’ordre de la Jarretière (Angleterre), les ordres de la Passion et du Porc-Espic (France)

La mode des Neuf  Preuses résiste pendant quelques décennies dans l’Europe du Nord Ouest, avant d’être balayée par de nouvelles figures d’héroïnes, plus pacifiques et plus chrétiennes

Comment comprendre le succès des neuf Preuses ?

Suivons les hypothèses émises par la médiéviste :

Le succès des Neuf Preuses est sans aucun doute à mettre en rapport avec le contexte guerrier que connaissent les régions où il s’épanouit aux XIVe et XVe siècles. L’apparition d’un dixième preux, puis d’une dixième preuse, permet d’éclairer d’un jour nouveau cet aspect de la question. Guillaume de Machaut eut le premier l’idée d’utiliser le thème des Preux à des fins politiques en créant un dixième preux dans son poème, la Prise d’Alexandrie, sous les traits de Pierre de Lusignan. Eustache Deschamps propose avec succès le connétable du Guesclin pour tenir ce rôle. Très vite, l’idée se fait de maintenir une symétrie entre les canons masculin et féminin en inventant une dixième preuse. De son vivant même, Jeanne d’Arc est qualifiée de Preuse. Un clerc français installé à Rome évoque en 1429 l’impact de la délivrance d’Orléans et n’hésite pas à comparer Jeanne à Penthésilée, la reine des Amazones. Au même moment, Christine de Pizan la compare aux neuf Preuses en précisant qu’elle les surpasse, dans son poème intitulé le Ditié de Jehanne d’Arc dans lequel elle évoque la victoire d’Orléans et le couronnement du Dauphin.

Hester, Judith et Delbora,

Qui furent dames de grant pris,

Par lesquels Dieu restora

Son peuple, qui fort estoit pris,

Et d’autres pluseurs ay apris

Qui furent preuses, n’y ot celle,

Mains miracles en a pourpris

Plus a fait par ceste Pucelle.

On peut penser que la facilité étonnante de l’accueil fait à la pucelle de Donrémy à la cour de France avait été préparée par les décennies de succès du thème des Preuses et la mode de la egregia bellarix.

Comment interpréter ce succès ? S’agit-il d’une simple mode, ou bien révèle-t-il, à l’instar de l’intervention de Jeanne d’Arc sur la scène politique et militaire, une crise beaucoup plus profonde ? Les Amazones représentent un bouleversement de l’ordre naturel ; en refusant la destinée qui leur est assignée, ces guerrières entrent dans le monde de la barbarie pour les auteurs antiques, repris par les Pères de l’Eglise et les compilateurs médiévaux. Cependant, le caractère « extraordinaire » de ces femmes guerrières peut aussi être utilisé pour légitimer l’ordre social existant. Il convient de rappeler ici que le thème littéraire des Neuf Preuses et son illustration iconographique sont des créations d’hommes, issues de l’imaginaire masculin, même si ils sont populaires auprès des femmes de l’aristocratie. Ils apparaissent dans un contexte guerrier catastrophique qui remet en cause la place de la chevalerie dans la société des trois ordres. La chevalerie occidentale est en crise comme l’a si bien démontré en son temps Johann Huizinga : « en tant que principe militaire, la chevalerie était devenue insuffisante; la tactique avait depuis longtemps renoncé à se conformer à ses règles ; la guerre aux XIVe et XVe siècles était faite d’approches furtives, d’incursions, et de raids ». Plus récemment, Philippe Contamine s’est à nouveau interrogé sur cette crise de la chevalerie à la fin du Moyen Âge, en soulignant que si elle décline dans la réalité guerrière, la chevalerie n’en demeure pas moins un modèle toujours exalté. Pour reprendre ses termes, le « phénomène ne mord plus sur la réalité, il s’évade dans l’imaginaire ».

Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.
Château de Coucy-le-Château-Auffrique : donjon, sculptures exposées, détails. Détails : têtes d'un preux et d'une preuse provenant des cheminées.

Cette crise de la chevalerie sur laquelle s’était fondé l’ensemble des valeurs des hommes de l’aristocratie de France et d’Angleterre s’est probablement doublée d’une crise de la masculinité. Pour les femmes de la noblesse française, la guerre permanente signifie souvent l’absence des hommes, temporaire ou définitive, et la nécessité d’agir par elles-mêmes. La chevalerie, déchue de son rôle militaire, demeure pourtant un idéal de vie masculin, un idéal remis en question, plus fragile, auquel les femmes sont désormais invitées à participer. De nouveaux ordres se créent qui acceptent les femmes dans leurs rangs : comme l’Ordre de la Jarretière, l’Ordre de la Passion, l’Ordre du Porc espic. La chevalerie se fait courtoise, art de vie, elle se féminise. C’est alors qu’apparaissent les premières représentations de guerrières, Preuses et Amazones, armées de pied en cap.

(Source)

Vous vous souvenez, le Minotaure nous a occupé il y a quelques semaines, vous savez aussi que le nom de cet être hybride est aussi celui d’une revue surréaliste éditée par A. Skira entre 1933 et 1939. En 1936, Raoul Ubac y entame un travail sur le thème du combat de Penthésilée, reine des Amazones, l’une des neuf Preuses de l’Autonme du Moyen Age (J. Huizinga).

Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)
Le Combat de Penthésilée I. Ubac Raoul (1910-1985)

Gueules d’anges.

Qu’est-ce qu’un ange ?

Au-delà de l’évidence suivante : un être asexué muni d’ailes qui ne semble connaître aucune des souffrances humaines bien qu’il les annonce, les observe, les accompagne et leur survit..

Nous savons aussi que l’ange est rebelle, à ce titre il porte en lui toute la chute de l’humanité. Il est ainsi malaisé de choisir entre :

un ange de la mort,

La Parque et l'Ange de la Mort. Moreau Gustave (1826-1898).
La Parque et l'Ange de la Mort. Moreau Gustave (1826-1898).

 

Un ange annonciateur dans l’Ancien Testament (celui venant annoncer la naissance d’un fils au vieil Abraham et à son épouse incrédule, Sarah)

Jan PROVOST. Mons, vers 1465 - Bruges, 1529
Jan PROVOST. Mons, vers 1465 - Bruges, 1529

Un ange annonciateur du Nouveau Testament, comme celui que met en scène Piero della Francesca dans ce sublime polyptique de Saint Antoine.

Piero della Francesca. Polyptique de Saint Antoine. 1468.
Piero della Francesca. Polyptique de Saint Antoine. 1468.

Des anges au tombeau du Christ :

Manet Edouard (1832-1883).Les anges au tombeau du Christ (Le Christ mort aux anges)
Manet Edouard (1832-1883).Les anges au tombeau du Christ (Le Christ mort aux anges)

Ou encore des anges porteurs :

Francesco TREVISANI. Le Christ mort porté par des anges  Vers 1705 – 1710. H. : 0,34 m. ; L. : 0,28 m.
Francesco TREVISANI. Le Christ mort porté par des anges Vers 1705 – 1710. H. : 0,34 m. ; L. : 0,28 m.

Ou enfin des anges musiciens :

 

Afin de rendre le propos plus aisé, cet article n’abordera qu’une période historique, le Moyen-Age et une seule question : Comment sont pensés et représentés les anges dans le christianisme ?

Nicole Lemaître donne de l’ange la définition suivante : (Gr angelos, lat angelus, qui traduit l’hébreu « messager »). Etre spirituel créé par Dieu, dont la fonction principale est d’être son messager : dans l’Ancien Testament, c’est le rôle dévolu à « l’Ange de Yavhé ». Dans le Nouveau Testament, « l’Ange du Seigneur » garde la même fonction, annonçant à Joseph la naissance de Jésus et lui ordonnant de fuir en Egypte, proclamant la résurrection ou la fin des temps.

Ils ont aussi pour mission de louer perpétuellement  le Seigneur et de protéger son peuple. Ils peuvent aussi être des agents de la colère divine, comme « l’ange exterminateur », mais ils sont souvent considérés comme des protecteurs.

 

Arche d'Alliance. Les « chérubins » et les « séraphins ».
Arche d'Alliance. Les « chérubins » et les « séraphins ».

 

Toute une « angélologie » de plus en plus élaborée s’est développée dans le monde juif (voir les Apocryphes) et dans le monde chrétien (notamment avec le Pseudo – Denys : il groupe les anges en neuf chœurs, chargés de purifier, d’illuminer et d’achever la Création). Depuis Grégoire le Grand, ils sont classés dans une hiérarchie qui comprend les archanges, les chérubins et les séraphins. Le culte des anges se développent au Moyen Age, il est abandonné par les Eglises issues de la Réforme, il est conservé dans les Eglises orthodoxe et catholique, où s’est généralisé le culte des « anges gardiens ».

Les archanges sont Michel (« Qui est comme Dieu», protecteur de l’Eglise, guerrier terrassant le Dragon), Gabriel (« Dieu est fort », annonce la naissance de Jean Baptiste et de Jésus), Raphaël (« Dieu guérit »). Les anges révoltés contre Dieu sont précipités hors du ciel et vaincus par l’archange saint Michel, ils deviennent des démons, leur chef est Satan. Et Uriel ….

Au Moyen – Age s’élabore une angéologie. Les doctrines médiévales des anges s’inscrivent dans une longue tradition religieuse et philosophique qu’elles prolongent et enrichissent de nouveaux contenus.

Quelles sont les sources majeures de l’angéologie médiévale ?

Littérature biblique: données éparses résumés en quatre éléments majeurs (élaborées par les Pères de l ‘Eglise dans une confrontation constante avec le judaïsme et la culture gréco – romaine) :

  1. Les anges sont  intermédiaires entre Dieu et les hommes.
  2. Les anges assument un corps pour apparaître aux humains.
  3. Certains sont restés fidèles à Dieu.
  4. Certains se sont rebellés (les démons).

De l’Antiquité au Moyen Age contributions de deux figures majeures :

Saint Augustin : commentaire de la Genèse; la créature angélique est présentée comme une nature intellectuelle dont l’agir est d’ordre cognitif; l’ange connaît tous les objets dans leurs raisons idéales. Dans la Cité de Dieu, Augustin intègre cette conception à une vision eschatologique qui devient prépondérante et qui associe la réalité angélique à la doctrine de la prédestination. Les anges y apparaissent comme les citoyens de la cité céleste, opposés aux anges rebelles ou démons assimilés aux dieux du paganisme. Les créatures angéliques sont situées au carrefour de la doctrine des deux cités et de la doctrine de la prédestination.

AMBROGIO DA FOSSANO, BERGOGNONE IL (dit).SAINT AUGUSTIN ET UN DONATEUR AGENOUILLE(4e quart 15e siècle ; 1er quart 16e siècle)
AMBROGIO DA FOSSANO, BERGOGNONE IL (dit).SAINT AUGUSTIN ET UN DONATEUR AGENOUILLE(4e quart 15e siècle ; 1er quart 16e siècle)

 

Icône de Saint Denys l'Aréopagyte
Icône de Saint Denys l'Aréopagyte

Denys le Pseudo – Aréopagite. Il est tributaire du néoplatonisme de Proclus, il présente le monde angélique comme une articulation entre le monde humain et la réalité divine. Les anges représentent la médiation nécessaire dans la dynamique d’assimilation et d’union avec Dieu. Les anges sont de nature purement spirituelles, intelligentes et intelligibles; ils forment la hiérarchie céleste structurée de manière triadique, i.e. en trois ordres comprenant chacun trois types de créatures spirituelles :

a)      1er ordre : Séraphines, Chérubins, Trônes.

b)      2ème ordre : les Dominations, les Vertus et les Puissances.

c)       3ème ordre : les Principautés, les Archanges, les Anges.

L’univers angélique exerce deux fonctions : la manifestation de la réalité divine et la conversion du créé vers le Principe Premier.

La conception dionysienne qui fait du monde angélique l’élément charnière des mouvements de processions et d’assimilation à Dieu alimente les angélologies médiévales à caractère spéculatif et métaphysique.

Tradition philosophique gréco – arabe :

La cosmologie aristotélicienne : le monde des sphères célestes, qui occupe la place intermédiaire entre le monde sublunaire et le principe premier (premier moteur immobile), est mû d’un mouvement circulaire, uniforme et éternel, dont la cause est identifiée par Aristote avec des substances séparées de nature intellectuelle; l’existence de réalités intermédiaires immatérielles est ainsi exigée par le fonctionnement de la dynamique universelle.

Avicenne entouré de quelques-uns de ses disciples – Miniature illustrant un ouvrage de médecine rédigé en Arabe – Bibliothèque ambrosienne de Milan.
Avicenne entouré de quelques-uns de ses disciples – Miniature illustrant un ouvrage de médecine rédigé en Arabe – Bibliothèque ambrosienne de Milan.

 

Avicenne adopte cette cosmologie et l’associe à la doctrine néoplatonicienne de l’émanation des êtres à partir du premier principe : entre celui – ci et le monde matériel,  Avicenne place  dix intelligences. Il identifie le monde intermédiaire céleste gouverné par des intelligences avec le monde angélique de la tradition islamique, si bien que sa cosmologie se présente aussi comme une angélologie. Avicenne exerce une influence importante chez les penseurs latins

 

 

Le Livre des causes : compilation arabe de théorèmes issus des Eléments de théologie de Proclus et véhicule une métaphysique néoplatonicienne. La diffusion importante de cet écrit au XIIIème réserve une place importante à la problématique des réalités intermédiaires.

Proclus.
Proclus.

Il est possible de dégager deux tendances dans l’angélologie médiévale :

Une tendance minoritaire qui refuse l’identification des anges de la tradition chrétienne avec les substances séparées de la tradition philosophique au nom de la séparation méthodique entre théologie et philosophie. Tendance issue d’Albert le Grand et développée par Dietrich de Freiberg. Les anges sont dans un horizon exclusivement moral et théologique, l’ange envoyé de Dieu et ministre de la Providence.

Une angélologie philosophique. Identification des anges avec les intelligences / substances séparées. L’ange est une médiation indispensable dans l’ordre naturel des choses et une articulation nécessaire de la structure de l’univers : sa cohésion repose sur les réalités intermédiaires qui assurent la continuité entre les degrés extrêmes que sont Dieu au sommet et les réalités matérielles au niveau inférieur de la chaîne des êtres.

Pour poursuivre, une recherche qui comblera vos attentes

Y. Cattin, Ph. Faure : Les Anges et leur image au Moyen – Age, Zodiaque, 1999.
Y. Cattin, Ph. Faure : Les Anges et leur image au Moyen – Age, Zodiaque, 1999.

Il serait déraisonnable et/ou prétentieux de penser vouloir tout dire en un article, donc, vous ne trouverez ici que quelques exemples d’une iconologie et iconographie angélique foisonnante.

Commençons par une mosaïque exécutée dans les années 1140, sous le règne de Roger II de Sicile, par des artistes formés à l’art byzantin : Image du ciel, rassemblée autour de du buste du Christ bénissant, placé dans un médaillon circulaire. L’inscription en grec (tiré du livre d’Isaïe) exalte le pouvoir  souverain de Dieu, dans le ciel et sur la terre.

Palerme, la cour céleste.
Palerme, la cour céleste.

La cour céleste : 8 représentants répartis en 2 groupes. Du côté de l’Orient se trouvent 4 archanges, représentés de face, avec l’étendard et le globe marqué de la croix. Ils sont identifiés par leur nom, inscrit à côté  du nimbe d’or qui ceint leur visage : Raphaël, Michel, Gabriel et Uriel. Leurs vêtements d’apparat évoquent le costume impérial byzantin : Gabriel et Raphaël portent une simple tunique  serrée à la taille et un manteau brodé d’or, fermé par une fibule. Michel et Uriel portent une dalmatique, autour de laquelle s’entoure une longue écharpe  constellée de gemmes et de pierres précieuses, dont une extrémité tombe devant la tunique et l’autre repose sur l’avant bras gauche. Uriel, a été condamné par l’Eglise romaine dès le milieu du VIII, mais il n’a pas disparu de la littérature ecclésiastique et il est vénéré et représenté dans le monde byzantin. Son nom (« feu de Dieu ») est traditionnellement identifié à l’ange du Buisson ardent de l’Horeb. La littérature des Apocryphes l’a fait connaître comme l’interprète des secrets divins, notamment dans le Livre d’Henoch et le Quatrième livre d’Esdras.

Les quatre archanges figurent la cour divine et le pouvoir dans les cieux, ce sont des gardiens du sanctuaire et de la personne divine. Du côté occidental de la coupole, les quatre autres personnages sont des anges, figurés de trois quart, munis d’un bâton de pèlerin tréflé et la tête inclinée en signe de vénération. Les vêtements sont assez modestes : tunique longue et manteau. Ils suggèrent le pouvoir sur la terre et la mission des anges – serviteurs. Les 8 personnages célestes sont à mettre en rapport avec la souveraineté divine sur le cosmos, le chiffre, symboliquement associé à l’idée de souveraineté universelle. La bipartition entre archanges et anges, figures statiques et figures en mouvement, orientale et occidentale, majestueuses et plus modestes, courtisans et pèlerins, illustre l’ambivalence et la double polarité du monde angélique, tourné vers Dieu et le monde céleste, tourné vers les hommes et le monde terrestre, le ciel et la terre représentant idéalement la totalité de l’univers.

Remontons plus loin dans le temps et vers le Nord, arrêtons nous à Germigny-des-Prés et admirons la mosaïque de l’arche d’alliance.

Germigny des près arche d'alliance.
Germigny des près arche d'alliance.

La mosaïque date de 806, elle est attribuée à Théodulphe, évêque d’Orléans et abbé de Fleury.

Elle est composée à un moment où l’Eglise carolingienne s’oppose au culte des images et rejette la figuration du Christ, si ce n’est par l’intermédiaire des figures de l’Ancien Testament. Ici tout s’ordonne autour de l’arche, munie de ses brancards de transport et désignée par la main de Dieu qui sort de la nuée. L’arche est surmontée de deux chérubins, les mains ouvertes dans l’attitude de prière. Tout autour deux grands anges aux ailes déployés sont tournés vers l’arche et la montre du doigt. Il s’agit (très probablement) de Michel et Gabriel, particulièrement vénérés  à l’époque carolingienne.

Les historiens de l’art interprètent l’ensemble de la composition comme la figuration de la Nouvelle Alliance, préfigurée par l’Ancienne Alliance. L’arche est le symbole duChrist, elle prend ici la forme d’un tombeau. Au dessus, entre les ailes croisées des grands archanges, la main de Dieu manifeste la volonté du Père. Les ailes immenses et les amples robes angéliques, qui semblent onduler sous l’effet d’un vent omniprésent, révèlent la présence du souffle de l’Esprit – Saint. L’ensemble de la composition suggère le mystère trinitaire, sans être à proprement parler une représentation de la Trinité.

 

Changeons de support, les anges peuplent aussi les Beatus, retenons celui de Ferdinand III de Castille qui fut enluminé par Facundus pour les rois de Castille et Léon dans la bibliothèque desquels il resta jusqu’à leur mort.

Beatus de Ferdinand de Castille.
Beatus de Ferdinand de Castille.

 

Nous sommes en 1047, ce manuscrit du Commentaire de l’Apocalypse a pour première illustration une lettre ornée : l’Alpha entoure un christ debout, qui tient dans sa main gauche la lettre Omega. L’image souligne que le Seigneur est le maître du temps. Issue du nimbe crucifère, la barre transversale de l’Alpha se développe en deux branches qui se retournent sur  elles – mêmes et se terminent  par deux figures d’anges en prière.

Message théologique est ici assez clair : les anges proviennent de l’intellect divin, ils sont les premières créatures et ils redent éternellement gloire à Dieu, leur source et leur nourriture spirituelles.

 

Enfin terminons par cette enluminure : L’Adoration de la croix par les anges. Séraphins et chérubins glorifiant la croix.

Orléans, Séraphins et Chérubins adorant la croix.
Orléans, Séraphins et Chérubins adorant la croix.

Le manuscrit date du IXème siècle et a souvent été recopié jusqu’au XIIème siècle, comme pour toutes les images du manuscrit, la croix occupent la place centrale et découpe la page en 4 parties égales : elle est présentée comme l’instrument du salut dans l’inscription circonscrite dans l’axe vertical, et comme le trône de réconciliation dans l’axe horizontal. Dans l’axe vertical de la croix, une inscription exalte la vénération citadelle de la croix, créatrice du salut, tandis qu’une autre formule, dans l’axe horizontal, salue « le trône du roi qui réconcilie le monde avec Dieu ».

Ce sont les Séraphins qui occupent l’espace supérieur : anges à 6 ailes, 2 couvrent leur corps, 2 se croisent au – dessus  de leur tête,  2 sont étendues pour signifier le vol. La couleur rouge rappelle leur étymologie (de l’hébreu seraphim : « les brûlants »), ce sont les anges les plus proches de Dieu (voués à la louange et à la contemplation). Dans les séraphins, on lit les formules suivantes « les séraphins célestes signifient la croix du Christ, et par la position de leurs ailes, ils montrent  que tout est consacré » et « ces ailes exultent en célébrant le ciel par cette louange et proclament par trois fois les sceptres de Sabaoth ».

Les chérubins,  représentés au–dessous de l’axe horizontal de la croix (traditionnellement ils sont placés au 2ème rang de la hiérarchie céleste). Ils ont deux ailes; bras et ailes étendus signifient leur fonction liturgique et leur vie d’adoration; leur couleur (qui évoque l’or) est un rappel des chérubins d’or de l’arche d’alliance et du temple de Jérusalem. On peut lire : « ces saints étendards (l’autel et l’arche) marquent le triomphe des chérubins, par leurs ailes étendues ils préfigurent les bras tendus du Christ » et ceux qui sont près de l ‘arche en dissimulent le couvercle sacré, montrent par leur position l’accomplissement de l’expiation.

Les séraphins et les chérubins remplissent une Fonction liturgique et prophétique: exalter le nom de Jésus dans la louange, figurer l’autel et sa gloire.

 

Méditerranées, Mare Nostrum

 

Si de près ou de loin, la Méditerranée est source d’évocation, de plaisir, de voyage, de réflexion, voilà un site qui comblera vos attentes, vos souhaits, vos envies. Le découpage est historique et thématique : on ne peut que saluer cette initiative qui nous fait naviguer de l’antiquité au moyen âge, toutefois on pourrait regretter, si l’on est un esprit chagrin, que la période très contemporaine ne soit pas prise en compte. Je pourrais rétorquer à cet esprit chagrin que ce n’est pas la vocation de ce site qui est une invitation au voyage faisant la part belle aux pérégrins du XIXème siècle : Guy de Maupassant en Sicile, les carnets de voyage de Charles Contejean.

carnets de voyages de Charles Contejean (1882-1888)
carnets de voyages de Charles Contejean (1882-1888)

 

Vous pourrez même porter votre regard sur les guides de voyages (touristiques et archéologiques) …

 

…et tout comprendre de la géographie antique.

Plus que jamais on comprend l’importance DES Mediterrannées, et faisons de Mare nostrum notre adage (pacifique), notre étendard …

MEDITERRANEES.

 

Le Fort Saint-André. Villeneuve-lez-Avignon.

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Pour clore la semaine, je vous propose une petite sortie vers Avignon loin des terres occidentales qui me sont plus familières. C’est beau, c’est vrai, c’est un bain de lumière, mais p…. quel vent !!! On se pèle, le vent m’a glacé les os. J’arrête les jérémiades, je ne fais pas ce billet pour geindre. Mais pour partir à Villeneuve-lez Avignon quand les amandiers sont en fleurs.

Les amandiers à Villeneuve-lez-Avignon.
Les amandiers à Villeneuve-lez-Avignon.

Nous voici donc à Villeneuve-lez Avignon, pour vous situer, cette ville fortifiée fait face à Avignon, le Rhône fait office de frontière, souvent dangereux, houleux, infranchissable avant d’être domestiqué par des barrages et des retenues. Le fort remplit un rôle stratégique et il est aussi un symbole du pouvoir royal, l’ouvrage pensé par Philippe le Bel à la fin du XIIIème siècle il est achevé sous Jean le Bon vers 1360. Pourquoi me direz-vous ? Simplement parce que le Rhône trace la frontière entre le royaume de France et l’Empire, il coule furieusement au pied du rocher car le lit rhodanien se n’est pas encore déplacé. Le fort surveille donc la navigation et assure la protection du pays, à ce titre il accueille une garnison permanente.

Entrée du fort saint andré.
Entrée du fort saint andré.

Les papes s’installent à Avignon en 1316, l’importance du fort est redoublée : les rois de France surveillent de ce fort cette Provence qui n’est pas encore rattaché au royaume. Il faut attendre Le 11 décembre 1481 quand Charles du Maine comte de Provence et de Forcalquier, meurt sans héritiers directs et lègue ses comtés à Louis XI, roi de France.

Toutefois Avignon et le comtat Venaissin sont des possessions papales jusqu’en 1791.

Les tours jumelles.
Les tours jumelles.

On y entre par les tours Jumelles, c’est le seul accès au Fort.  Leurs terrasses offrent des vues panoramiques que les envions, elles sont aussi la jonction du chemin de ronde qui court sur l’ensemble des murs d’enceinte.

Vue sur la terrasse des tours jumelles.
Vue sur la terrasse des tours jumelles.

Le mur d’enceinte est long de 750 mètres, d’une largeur de 2.20 mètre il se développe à partir des tours Jumelles  il rejoint la tour des Masques puis la tour de la Roquette. Au départ il y a un double système de défense : des archères au niveau du sol et des archères sur les merlons qui protègent le chemin de ronde. Ce système disparaît  au profit de simples courtines avec archères.

Murs d'enceinte.
Murs d'enceinte.

A l’intérieur de l’enceinte s’ouvre un espace de 3 hectares qui abritent la garnison, une abbaye et la Chapelle Sainte Casarie qui prenait place au centre d’un habitat dense ; l’impression n’est plus la même maintenant. ND de Belvézet est une petite église romane dans laquelle vous pouvez entrer.

Eglise ND du Belvezet.
Eglise ND du Belvezet.

C’est ce que j’ai fait, le mistral soufflait et j’écoutais avec attention le chant du vent, j’admirais le petit autel et les murs dénudés. Mon regard s’est porté sur la voute en berceau et a été attiré par la lumière jaillissante, je crois que c’est à ce moment que j’ai tordu mon talon entre deux pierres ajourées …

Même pas mal et de toute façon je n’éprouve aucune honte ….

Fort saint andré : vue sur l'abbaye.
Fort saint andré : vue sur l'abbaye.

Le Fort Saint-André a été occupé par les militaires jusqu’au XVIIIème siècle, c’était aussi un fort habité par une population civile : les derniers habitants ont qui les lieux vers 1920.

Voute de la salle du Viguier.
Voute de la salle du Viguier.

Les animaux au Moyen-Age (quatrième partie). Sacré Lion tête de c…

Le lion.

Eglise romane Saint-Jean-Baptiste ; commune de Grandson, canton de Vaud, Suisse
Eglise romane Saint-Jean-Baptiste ; commune de Grandson, canton de Vaud, Suisse. Source

On pourrait introduire le propos par cette formule lapidaire : le lion est partout ! Cela est un raccourci mais nullement une erreur d’appréciation : le lion véritable est présent en Occident, et surtout  les hommes et les femmes peuvent voir des lions peints, sculptés, modelés, tissés…quotidiennement

Une origine à trois voix.

Pour comprendre sa place dans le Moyen Age occidental, il faut avoir en tête que ce fauve porte la synthèse de trois ensembles culturels dont le Moyen Age est l’héritier.

Tout d’abord, l’héritage biblique. Le lion est un animal ambivalent : il peut être dangereux, cruel, brutal, rusé, impie, il incarne les forces de mal. C’est certainement ce que pense le Daniel du Rubens.

Daniel dans la fosse aux lions – Rubens, 1975, Washington, National Gallery of Art
Daniel dans la fosse aux lions – Rubens, 1975, Washington, National Gallery of Art

C’est une créature redoutable. Le Nouveau Testament fait du lion une figure du Diable. Mais, il existe aussi un bon lion, celui qui met sa force au service du bien commun, son rugissement exprime la parole de Dieu, c’est le plus courageux des animaux, à ce titre il est associé à David et à Salomon.

Trône de Salomon avec lions. Psautier cistercien dit de Bonmont.Rhin supérieur, vers 1260 Besançon, Bibliothèque municipale, ms. 54, fol. 9
Trône de Salomon avec lions. Psautier cistercien dit de Bonmont.Rhin supérieur, vers 1260 Besançon, Bibliothèque municipale, ms. 54, fol. 9

Le lion est aussi à replacer dans l’héritage des auteurs grecs et latins. Ils le connaissent bien, ils  sont même bavards, mais aucun d’entre eux ne le coiffe de la couronne du « roi des animaux », l’éléphant est préféré à cette place (comme chez Pline). Isidore de Séville dans son Histoire naturelle, commence son livre VIII sur les quadrupèdes par disserter sur le lion, il le qualifie de rex bestiarum, c’est-à-dire premier parmi les bêtes fauves mais le félin n’est pas encore roi des animaux.

Enfin, qu’en est-il chez les « barbares » germains et celtiques ? La mythologie celtique est imperméable aux traditions méditerranéennes et orientales. Le lion est absent jusqu’à la christianisation. L’ours est ici l’incontestable souverain. Chez les Germains, le lion circule discrètement, on repère sa trace chez les Varègues par exemple. Ce n’est probablement par un hasard, puisqu’ils ont tissé des liens commerciaux et culturels avec des sociétés d’Asie et du Moyen Orient.

Des lions, en veux-tu en voilà !

A  l’état sauvage, le lion a disparu d’Europe occidental depuis bien longtemps au Moyen-Age, même à l’époque romaine, on les fait venir d’Afrique du Nord ou d’Asie Mineure pour les jeux du cirque. Toutefois, le lion de chair et de poils est présent : tout d’abord parce qu’il y a les montreurs d’animaux qui se déplacent de foires en foires, ensuite parce que le fauve occupe une place de choix dans les ménageries médiévales. Il s’apparente alors un signe de pouvoir, puisque toute ménagerie est un « trésor ».

Le lion le plus fréquent est surtout le lion peint, brodé, sculpté : les images des lions sont nombreuses dans les églises, ils grimpent aux chapiteaux, mais on les trouve aussi sur les tympans, sous les porches, sur les murs. Qu’il soit entier ou hybride, ce félidé envahit l’espace religieux.Pour admirer de nombreux chapiteaux romans mettant en scène le lion, consultez le diaporama à l’adresse suivante : http://www.flickr.com/search/show/?q=chapiteaux+romans+lion

Cette abondance se retrouve aussi dans les manuscrits enluminés

Hercule et le lion de Némée Guillaume de Machaut, Confort d’ami. Reims, vers 1372-1377 Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 1584, fol. 136

Le lion est l’animal le plus souvent mis en scène.

 

Pour admirer des nombreuses représentations, allez faire un tour sur le site de la BNF qui a consacré une exposition virtuelle très riche et accessible à tous au bestiaire médiéval : Le Bestiaire médiéval.

Cette présence léonine est aussi remarquable dans le mondes des emblèmes et des codes sociaux : de nombreux noms de baptêmes sont élaborés à partir de la racine Leo, des noms de famille intègre le mot lion (par exemple : Lionnard, Löwenstein, Leonelle). Les surnoms, les héros littéraires empruntent aussi beaucoup au lion.

Le lion est aussi la figure la plus fréquente dans les armoiries médiévale : 15% d’entre elles en sont chargées, pour donner une idée de cette part de roi, le rival du lion, l’aigle n’est que dans 3% du bestiaire héraldique. Cette domination sans partage doit être nuancée : dans les régions alpines les lions sont moins nombreux qu’en Flandre et dans l’ensemble des Pays Bas, de plus l’indice de fréquence est partout en régression partout entre le XIII et le XVI, pour M. Pastoureau cela s’explique par un répertoire des figures héraldiques beaucoup plus fourni qu’auparavant (M. Pastoureau : Une Histoire symbolique du Moyen Age occident, 2003, p 5 sq). et non par la disparition de cet animal.

Armes Wurtemberg/Bavière-Palatinat. Ibn Butlân, Tacuinum Sanitatis. Allemagne, Rhénanie, XVe siècle .Paris, BNF, département des Manuscrits, Latin 9333

Quand je serais grand je serais roi quitte à écraser la gueule des autres.

On sait maintenant l’ambivalence de la figure léonine dans le monde biblique, or la valorisation du lion est à l’œuvre dès la fin de l’époque carolingienne.

Les bestiaires latins dérivés du Physiologus ont joué ici une grande influence (si ça vous intéresse reportez vous à la première partie de cette série consacrée aux animaux au Moyen Age), le lion s’impose comme « le roi des bêtes fauves ». C’est avec les grandes encyclopédies du XIII que le lion reçoit le titre de rex animalium. Tous les auteurs (Vincent de Beauvais, Barthélemy l’Anglai, Thomas de Cantimpré) soulignent sa force, sa largesse, sa magnanimité. Dans le Roman de Renart le roi Noble jouit de ces qualités : le lion est définitivement le roi des animaux.

Comment s’arranger avec la part du lion, puisque nous savons que c’est un animal ambivalent ?

C’est au tournant des XI-XII siècles que se dessine une solution : le mauvais lion va devenir un animal à part entière, il va porter un nom qui lui est propre, c’est que que M. Pastoureau nomme un animal « soupape ». Et le gagnant est ………… le léopard, bien sûr !! Un léopard imaginaire : il possède les attributs physiques du lion (sauf la crinière) mais ne symbolise que la mauvaise part du lion. C’est un lion déchu, un demi-lion.

il faut bien que je puisse justifier un titre aussi pourri ….. donc, pour poser son arrière train sur le trône, il va bien falloir que le lion dégage son rival, celui qui lui fait le plus d’ombres, c’est le souverain incontesté jusqu’au XIIème siècle : l’ours. Le lion bénéficie d’un allié de choix dans sa course au pouvoir, son bras armé c’est l’Eglise. Pour détrôner l’ours celle-ci recourt à trois procédés. Tout d’abord, l’ours est diabolisé, parangon des vices telles que la brutalité, la goinfrerie, la lubricité, la paresse, la colère ….

Ensuite, l’Eglise s’emploie à domestiquer le plantigrade. Les vies de saint entrent en scène : de nombreux saints viennent à bout de l’animal, le soumettent. Les exemples sont nombreux, retenons ceux des saints Amand et Colomban. Le premier oblige un ours qui avait dévoré sa mule à lui porter ses bagages. Le second force un ours à lui laisser une place dans sa caverne afin d’échapper aux rigueurs du climat.

Enfin, l’ours est ridiculisé, la tendance s’alourdit après l’an Mil. Le passe temps favori est de se payer sa tête. L’église autorise pour l’ours ce qu’elle interdit ou décommande fortement pour les autres : l’ours est montré muselé, enchaîné il est le compagnon des bouffons, des jongleurs, acrobates et saltimbanques de tout registre. L’ancien animal royal, redouté et admiré devient le pote du bateleur, c’est une bête de foire, un animal de cirque qui amuse  le public et dont on rit.


Cette abdication à régner sur le monde animal provoque l’exclusion de l’ours des ménageries royales et princières : le plouc n’y a plus sa place. Cette irrémédiable perte de prestige se lit aussi dans le Roman de Renart : l’ours, Brun, n’est plus le roi, il n’est qu’un baron, de surcroit lent et lourd et est l’objet des plaisanteries de Goupil. Un seul roi : Noble, le lion.

Mots-clefs : Arts, Histoire, Moyen Age

Les animaux au Moyen-Age (troisième partie). Les procès d’animaux (suite et fin).

Qui est la victime humaine de cet homicide porcin ??

A force de balancer des articles dans tous les sens et en ayant la prétention de faire style, je me dois de vous rappeler brièvement qu’au début de l’année 1386, dans un charmant bailli normand nommé Falaise, le vicomte a fait arrêter, juger et condamner une pauvre truie, le porcin a subi tous les délicieux sévices réservés aux criminels de tous poils (ami friand de détails : reporte toi à l’article précédent sur les procès d’animaux).

La victime est un bébé de 3 mois, les archives nous livrent son nom Jean le Maux et la profession de son père, maçon. La truie a dévoré son bras et une partie du visage, l’animal n’a pas fini de bouffer la tête du poupon, mais les blessures furent « tel qu’il mourust ». Le procès dura neuf jour, la bête eut même un deffendeur, mais il ne put sauver sa cliente d’une exécution acquise d’avance. La truie apprend la sentence au fond de sa geôle (comme un humain), mais elle ne reçut aucun prêtre pour une ultime confession. Le vicomte Regnaud Rigault impose à l’exécution de l’animal la présence de plusieurs protagonistes : la propriétaire de la truie « pour lui faire honte » et celle du père de l’enfant « pour punition de n’avoir pas veillé sur son enfant ».

Mais pourquoi autant de haine pour le cochon ?

Dans ce « bestiaire judiciaire », neuf fois sur dix c’est le porc qui occupe la vedette. Michel Pastoureau avance plusieurs explications.

Tout d’abord ce qu’il appelle « la loi du nombre » : c’est le mammifère le plus abondant en Europe et surtout c’est un animal gyrovague, notre ami le cochon est un vrai vagabond. On le trouve dans les villes où il remplit souvent l’office d’éboueur : « la divagation des porcs fait partie de la vie quotidienne ».

Ensuite, la présence du porc au tribunal s’explique par sa parenté avec l’homme (par exemple, dès l’Antiquité et jusqu’au XVI, on étudie l’anatomie du corps humain à partir de la dissection du porc). La médecine moderne confirme d’ailleurs cette parenté dans l’utilisation de tissus ou d’organes porcins pour effectuer des greffes, des pansements, voire des expérimentations.

Et si cette parenté anatomique s’accompagnait d’une parenté d’une autre nature : le porc est – il comme l’homme responsable de ses actes ?

Les juristes et les théologiens se sont emparés de cette épineuse question. Pour les premiers, il faut punir les animaux coupables d’homicide ou d’infanticide, c’est pour eux une occasion de montrer que la justice est exemplaire car elle concerne tout le monde. Pour M. Pastoureau les procès faits aux animaux constituent de véritables exempla ritualisés : ils mettent en scène l’exercice parfait de la « bonne justice ».

Du côté des théologiens le son de cloche est quelque peut différents, un certain nombre affirment que l’animal comme tous les êtres vivants possèdent une âme. Cette âme est à la fois végétative (c’est-à-dire dotée du principe de nutrition, de croissance, de reproduction), sensitive (avoir des sensations). Certains animaux (parmi les plus « évolués ») ont une âme en partie intellective comme celle de l’homme. Reste maintenant à savoir si les animaux possèdent comme les hommes un principe pensant et un principe spirituel ; pour Thomas d’Aquin ces deux qualités sont intrinsèquement humaines, l’animal en est exclu. Le docteur de l’Eglise est opposé au procès d’animaux car pour lui, la bête ne peut pas distinguer le bien du mal.

Thomas d’Aquin.

Albert le Grand dit que l’animal est capable de déduction mais que les signes restent toujours des signaux et pour l’animal ceux-ci ne deviennent jamais des symboles : il y a là une frontière infranchissable entre l’homme et l’animal.

Albert le Grand.
Albert le Grand.

Les animaux au Moyen-Age (troisième partie). Les procès d’animaux.

Les procès d’animaux.

Quand on parle de symboles, d’allégories, de parodies on estime qu’il s’agit d’une  spécialité des linguistes, que cela relève de la compétence des littéraires : c’est probablement vrai. Mais quand on évoque l’histoire du symbole, là mes yeux se tournent vers un saint patron : Michel Pastoureau, ce médiéviste à qui l’on doit Une [passionnante] histoire symbolique du Moyen Age occidental, parue aux éditions du Seuil en 2004.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à « L’animal » et s’ouvre sur les procès d’animaux. L’historien explique que cette histoire de ces procès inconnus avant le XIIIème siècle est encore à construire. Il a repéré une soixantaine de cas entre 1266 et 1586. La France n’est pas une exception en la matière, puisque des procès ont été intentés à des insectes, à des «  vers » dans les pays alpins.

Comment expliquer l’existence de ces procès ?

On l’a vu plus haut, les animaux prolifèrent au Moyen Age dans les textes, dans les images, dans les chansons, les rituels, les jurons, dans les églises, quel que soit le terrain documentaire sur lequel il s’aventure, l’historien médiéviste ne peut pas ne pas rencontrer l’animal.

Alors que l’Antiquité gréco-romaine négligeait, sacrifiait ou méprisait l’animal, celui-ci connait au cours du moyen chrétien une remarquable promotion.

Les clercs, la culture chrétienne médiévale sont curieux de l’animal, cette curiosité s’exprime à travers deux courants de pensée. Le premier courant pensant une opposition nette entre l’homme (créé à l’image de Dieu) et l’animal (créature soumise, imparfaite voire impure). L’animal est souvent sollicité, mis en scène afin de l’opposer systématiquement à l’homme. Forcément la promotion de cette irréductible opposition conduit à parler constamment de l’animal, celui est promu comme lieu de prédilection de toutes les métaphores, de tous les « exemples ». L’animal est « penser symboliquement »  (D. Sperber). Ainsi, on réprime tout comportement qui pourrait alimenter une confusion entre l’être humain et l’animal : interdiction de se déguiser en animal, interdiction d’imiter le comportement animal, interdiction de fêter ou de célébrer l’animal, interdiction d’entretenir des relations avec lui (de l’affection portée aux animaux domestiques aux crimes les plus infâmes : sorcellerie ou bestialité).

Le second courant est influencé par Aristote : l’idée d’une communauté des êtres vivants entre en résonnance avec plusieurs versets pauliniens, notamment ce passage de l’épître aux Romains (la créature elle-même sera libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu, Ro 8,21 : voilà de quoi faire chauffer les neurones des théologiens). Ainsi des questions portant sur la vie future des animaux (ressuscitent – ils ? peuvent –ils travailler le dimanche ? sont-ils des êtres moralement responsables) alimentent les débats en Sorbonne à la fin du XIIIè siècle, comme les humains, les animaux travaillent, jouent, amusent leur progéniture

Une truie qui file ou joue de la cornemuse  amuse son petit.
(http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/memoire/0086/sap01_mh046286_p.jpg)

Si les animaux portent une responsabilité morale, ils peuvent être conduits devant les tribunaux. Les procès d’animaux sont inconnus avant les années 1250, ensuite et durant trois siècles les procès d’animaux vont cernés tout l’Occident. Pour le seul royaume de France, Michel Pastoureau a repéré une soixantaine de cas (de 1266 à 1586). Tous les animaux sont susceptibles d’être jugés : des porcs, des insectes, des « vers » (les plus fréquents).

C’est l’époque au cours de laquelle l’Eglise devient un immense tribunal : création de l’officialité, institution de l’Inquisition et de la procédure par enquête.

La truie de Falaise

Le supplice de cet animal est le plus documenté du corpus établi par M. Pastoureau.

Nous sommes en 1386, à Falaise en Normandie, Pour M. Pastoureau, l’événement est des plus « insolite », laissons le décrire la scène : Une truie âgée d’environ trois ans, revêtue de vêtements d’homme, fut trainée par une jument de la place du château jusqu’au faubourg de Guilbray, où l’on avait installée un échafaud sur le champ de foire. Là, devant une foule hétérogène, composée du vicomte de Falaise et de ses  gens, d’habitants de la ville, de paysans venus de la campagne alentour et d’une multitude de cochons, le bourreau mutila la truie en lui coupant le groin et en lui tailladant une cuisse. Puis, après l’avoir affublée d’une sorte de masque à figure humaine, il la pendit par les jarrets arrière à une fourche de bois spécialement dressée à cet effet, et l’abandonna dans cette position jusqu’à ce que la mort survienne. … La jument fut rappelée, et le cadavre de la truie, après un simulacre d’étranglement, fut attaché sur une claie afin que le rituel infamant du traînage pût recommencer. Finalement, après plusieurs tours de place, les restes plus ou moins disloqués du pauvre animal furent placés sur un bûcher et brûlés.(M. Pastoureau, Les animaux célèbres, Bonneton, 201.)

Que fit –on des cendres ? Nous n’en savons rien. Ce qui est insolite ici, ce n’est par le fait qu’un animal ait été exécuté pour « mesfet » grave, mais plutôt le déguisement de la truie en hommes, les mutilations corporelles, la double traînée rituelle et surtout la présence d’autres porcins sur les lieux de l’exécution.

Les archives nous renseignent sur le bailli royal qui a commandé l’exécution : il s’agit du vicomte (les baillages se nomment vicomtés en Normandie) Regnaud Rigault qui exerça ses fonctions de 1380 à 1387. C’est probablement lui qui eut l’idée de demander aux paysans de venir assister au « spectacle » accompagnés de leurs porcs afin que les animaux goûtent à l’enseignement d’une telle exécution. Il demande aussi qu’une peinture gardant l’événement en mémoire soit réalisée dans l’église de la Trinité.

Cette peinture a disparu en 1417 au moment du siège de la ville par Henri V, roi d’Angleterre, elle a ensuite été refaite (la date est inconnue) et était visible jusqu’en 1820, date à laquelle l’église a été reblanchie à la chaux. Il reste les descriptions couchées par les érudits et écrivains, voire abbés locaux comme G. Langevin. Sa description permet la réalisation de la gravure suivante :

Exécution de la truie infanticide de Falaise. Gravure romantique de C. Lhermitte, d'apères une peinture murale du XV, vers 1840
Exécution de la truie infanticide de Falaise. Gravure romantique de C. Lhermitte, d'apères une peinture murale du XV, vers 1840

Qui est la victime humaine de cet homicide porcin ??

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