Sous les crampons, un temple antique.

© Denis Gliksman/Inrap
© Denis Gliksman/Inrap

Comme quoi un terrain de foot peut receler quelques trésors inattendus. Comme le veut la procédure lorsqu’un terrain fait l’objet d’un projet commercial, le ministère de la Culture et de la Communication – en l’occurrence, la Direction régionale des affaires culturelles de Picardie – déclenche une procédure de diagnostic archéologique préalable. Le but est de s’assurer que le sol ne recèle pas de traces ou de vestiges archéologiques. Ici, l’emprise totale (c’est-à-dire la quantité de sol occupé par la fouille) est de vingt-deux hectares. Elle correspond à la surface occupée jusque là par deux terrains de football (un terrain adultes, un terrain enfants) et un parking. C’est en sondant le terrain, à cinquante centimètres à peine de la terre végétale, au ras du sol foulé par les footballeurs, que les archéologues chargés du diagnostic tombent sur un vestige protohistorique inattendu : un imposant griffon assis, les ailes déployées.

Véronique Brunet-Gaston, archéologue responsable d’opération Inrap est sollicitée pour expertiser le griffon, en tant que chercheur spécialisé en architecture antique et blocs architecturaux à l’Inrap. On est bien en Gaule romaine, mais le style de la statuaire s’inspire du grand art romain ou grec.

Le sanctuaire
Ce sanctuaire, compris dans une enceinte de 70 m x 105 m, possède deux petits pavillons à l’arrière, dont seules les fondations sont conservées. Au centre, la Cella, puissante plateforme maçonnée, est accessible par un escalier en façade. Elle constitue le cœur du sanctuaire où était érigée la statue d’une divinité. Les archéologues y ont découvert de nombreux éléments de balustrade à décor de « S » affrontés et de lances, ainsi que des éléments de placage en marbre.
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Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos. Ariane et Bacchus.

Nous voici parvenus au dernier acte de cette histoire. Grâce à Ariane, Thésée réussit à sortir du labyrinthe construit par Dédale, un parcours plus redoutable encore que l’affrontement direct avec le monstre qui y vivait, le Minotaure.

Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos.
Le maître des Cassoni Campana. Ariane à Naxos.

Thésée quitte l’île de Minos accompagnée d’Ariane et de Phèdre. Je ne sais pas ce qui se passe sur le bateau mais l’équipage débarque à Naxos : Ariane est abandonnée et à gauche on voit le nouveau couple Phèdre et Thésée rejoindre leur bateau qui a gardé sa voile noire.

Que se passe t-il maintenant pour Ariane ? Ariane seule, abandonnée, trahie rencontre Bacchus (ou Dionysos). Voici comment celui qui nous intéresse, le maître des Cassoni Campana, met en scène cette rencontre. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer Dionysos (« né deux fois ») conçu par Zeus et Sémélé et né de la cuisse de Jupiter, il devra échapper à l’ire d’Héra. Adulte, il découvre l’usage de la vigne, il est le dieu du vin de l’inspiration : dans l’Antiquité il était fêté au cours de grandes processions où défilaient les génies de la terre et de la fécondité : les processions bacchiques ou bacchanales.

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Ariane abandonnée par Thésée est consolée par Dionysos qui  arrive sur un char suivi d’un cortège composé de buveurs, de faunes, de faunillons, de bacchantes et de musiciens. Le char sur lequel trône un Dionysos nu et gras est décoré de pampres, le dieu est couronné de feuilles de vigne et tient un thyrse recouvert de lierre. Il est tiré par un fantastique attelage de chevaux à tête de serpent. La joyeuse troupe se déplace au rythme d’une musique entrainante : les instruments à vent et à percussion sont là pour accroître l’effet de l’ivresse. On reconnait un tambour de basque à sonnailles et une salpinx recourbée.

On trouve ici tous les attributs végétaux de Dionysos : le pampre, la pomme de pin qui exprime la pérennité de la vie végétale.

C’est Ovide qui nous raconte les amours d’Ariane et du dieu :

Cependant le dieu, sur son char, couronné de raisins, lâchait les rênes dorées aux tigres qui le traînaient. La jeune fille perdit tout à la fois les couleurs, le souvenir de Thésée, et la voix. Trois fois elle voulut fuir, trois fois la frayeur la retint. Elle frissonna, comme tremble l’épi stérile agité par le vent, comme tremble le roseau léger dans l’humide marais. Le dieu lui dit : « Je viens pour te vouer un amour plus fidèle ; cesse de craindre ; c’est Bacchus qui sera ton époux, fille de Gnosse. Comme présent je te donne le ciel ; au ciel tu seras un astre que l’on contemple ; souvent le vaisseau indécis se dirigera sur la Couronne de la Crétoise ». Il dit et, de peur que les tigres n’effraient Ariane, saute de son char (la trace de ses pas s’imprime sur le sol) ; il la serre contre sa poitrine et l’enlève (en effet elle n’aurait pu résister) ; est-il rien de difficile à la puissance d’un dieu ? Les uns chantent « Hyménée », d’autres crient « Evius, Evohé ». C’est ainsi que sur la couche sacrée s’unissent la jeune épouse et le dieu.

Ovide, Art d’aimer, I, 547-562.

Pendant qu’Ariane s’en donne à cœur joie à Naxos, Thésée et Phèdre partent vers Athènes. Vous connaissez la suite : Egée, le père de Thésée voyant la voile noire hissée croit son fils mort, il se jette du haut des murs de la ville et se noie dans la mer qui porte depuis son nom.

La rencontre d’Ariane et de Bacchus – Dionysos a souvent été mise en scène, voici quelques exemples parmi les plus célèbres.

Sebastino Ricci, Bacchus et Ariane, 1700-1710.
Sebastino Ricci, Bacchus et Ariane, 1700-1710. Source
Titien, Bacchus et Ariane, 1520-1523, National Gallery, Londres.
Titien, Bacchus et Ariane, 1520-1523, National Gallery, Londres.

Titien a une quarantaine d’année quand il peint cette huile destiné au studiolo d’Alphonse d’Este qui voulait créer dans son château de Ferrare une galerie habillée de tableaux antiques. En lisant le guide de la National Gallery, on apprend que le commanditaire aurait probablement fourni les poèmes de Catulle et d’Ovide, pour en savoir plus, vous pouvez lire cet exposé : Ariane et Bacchus.

Chez Titien, le char de Bacchus est tiré par des guépards, il ouvre la voie à un cortège se déplaçant au rythme des cymbales et des tambours où l’on rencontre des ménades et des satyres.

Le magnifique Bacchus sort de son char comme s’il volait et regarde Ariane, Ariane et Bacchus animés d’un même mouvement se détachent sur un fond bleu outremer.

Tiziano Vecellio, La Bacchanale à Andros, 1523-1525. Huile sur toile. 175 x 193 cm. Musée du Prado, Madrid.
Tiziano Vecellio, La Bacchanale à Andros, 1523-1525. Huile sur toile. 175 x 193 cm. Musée du Prado, Madrid.
Rubens Peter Paul (1592-1640)  Bacchanale et Ariane endormie (d'après Titien) Huile sur toile,  200 x 215 cm. 1628 Stockholm, Musée National.
Rubens Peter Paul (1592-1640) Bacchanale et Ariane endormie (d’après Titien) Huile sur toile, 200 x 215 cm. 1628 Stockholm, Musée National.
Natoire Charles Joseph (1700-1777), Bacchus et Ariane, 1743. Château de Versailles.
Natoire Charles Joseph (1700-1777), Bacchus et Ariane, 1743. Château de Versailles.
Van Mieris Willem, le Jeune (1662-1747). Bacchus et Ariane. 1730, Musée des Beaux Arts de Valenciennes.
Van Mieris Willem, le Jeune (1662-1747). Bacchus et Ariane. 1730, Musée des Beaux Arts de Valenciennes.
Van Everdingen Allaert (1621-1675). Bacchus et Ariane à Naxos, 1660. Allemagne, Dresde.
Van Everdingen Allaert (1621-1675). Bacchus et Ariane à Naxos, 1660. Allemagne, Dresde.

Je ne peux m’empêcher de clore ce cycle par cette formule lapidaire qui servira de morale à l’histoire : quand on se fait larguer sur une île par un merdeux qui se la joue en armure, se dire que le bon coup est à venir

Verre à pied à décor gravé. Le char de Bacchus et Ariane.
Verre à pied à décor gravé. Le char de Bacchus et Ariane.

 

Le maître des Cassoni Campana. Puis Thésée tua le Minotaure

Troisième acte du drame : Thésée et le Minotaure.


Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Poursuivons la lecture de la légende crétoise illustrée par un artiste anonyme connu sous l’appellation « Maitre des Cassoni Campana ». Le troisième épisode présenté ici est le plus connu : Thésée et le Minotaure  Vous vous souvenez qu’à la suite du saccage d’Athènes par le roi Minos, la cité d’Attique doit verser un tribut de sept jeunes filles et sept jeunes garçons. Thésée le fils du roi d’Athènes, Egée, se porte volontaire pour se rendre en Crète.

Le Minotaure monstre né de l’amour adultérin de Pasiphaé avec un taureau sème la terreur dans la campagne crétoise en s’attaquant aux habitants, le monstre ne se nourrit que de chair fraîche et humaine.

Thésée et le Minautore. Détail Minautore.
Thésée et le Minautore. Détail Minautore.

Il a fallu capturer le monstre et l’enfermer dans le labyrinthe conçu par Dédale, l’architecture que nous avons croisés dans l’épisode précédent qui avait imaginé le leurre permettant les noces du taureau et de Pasiphaé.

Minos décide d’écarter de sa demeure cet être infamant et de l’enfermer dans un lieu aux recoins multiples, sous un toit aveugle. Dédale, très célèbre par son génie dans l’art de construire, réalise l’ouvrage, brouille les repères, et par les courbes, les sinuosités des différents chemins, il induit en erreur les regards. Comme dans les champs joue le limpide Méandre de Phrygie, qui reflue et dévale en cascades indécises, se rencontrant lui-même, voyant les ondes venir à lui, tourné tantôt vers sa source, tantôt vers la mer et le large, et agitant ses eaux hésitantes, ainsi Dédale emplit de risques d’erreur des routes innombrables. À peine put-il lui-même retrouver le seuil de son ouvrage, tant il était truffé de pièges. (Ovide, Les Métamorphoses, VIII)

Au premier plan, le bateau des Athéniens est ancré dans le port, la voile noire est remontée, les futures victimes du sacrifice attendent.

Thésée en armure se dirigent les filles de Minos : Ariane et Phèdre.

Thésée, Phèdre et Ariane.

Ariane est à gauche, sa sœur à droite, le maître des Cassoni Campana, les représentent une nouvelle fois dans la ville, elles sont en compagnie de Thésée : pourquoi ? Supposons que Thésée accostant dans le port crétois ne soit pas représenté au premier plan à gauche mais au deuxième plan à gauche. Il rencontre pour la première fois les deux princesses, on le voit de dos, après s’être entretenu avec Ariane et Phèdre, il les quitte afin de se rendre dans le labyrinthe, il est alors représenté de trois quarts. C’est là qu’on y enferma l’être à double figure, taurine et humaine. Et après que le monstre se fut repu à deux reprises de sang d’Acté, il fut vaincu lors du troisième tirage au sort, répété tous les neuf ans. Avec l’aide d’une jeune fille, grâce au fil qu’il enroula à nouveau, le fils d’Égée retrouva difficilement la porte que nul avant lui n’avait refranchie.(Ovide , Les Métamorphose, VIII)

 

Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.
Le Labyrinthe, Ariane et Phèdre.

C’est l’une des plus sublimes labyrinthes représentés, les labyrinthes symbolisent le long et difficile chemin de l’initiation, le héros doit s’affirmer devant les forces du chaos et de la mort.

Les deux princesses attendent à l’entrée, il est aisé de reconnaitre Ariane : à côté d’elle, encastré dans le mur, un anneau duquel se déroule le fameux « fils d’Ariane ». Quelle est la nature de la conversation entre Phèdre et Ariane ?

Thésée combat le Minotaure :

Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.
Thésée et le Minotaure. Saint-Saens Marcel Léon (1903-1979). (C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat. 1943.

Ce qui est certain, c’est que le héros a besoin du fils pour ressortir : c’est-à-dire de l’intercession de l’âme qui lui indique la voie juste. Le labyrinthe représente aussi les pas d’une danse initiatique : « la danse de Thésée » qui, par la complication de ses pas renvoie au parcours dans le labyrinthe. De façon générale, le labyrinthe représente le voyage psychique et spirituel que l’homme doit accomplir à l’intérieur de lui-même afin d’être confronter à sa face obscure et de la combattre.

Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)
Thésée et le Minotaure. Barye Antoine Louis (1795-1874)

Thésée sort vainqueur du labyrinthe, entouré des deux princesses il se dirige vers le rivage et quitte l’île avec les deux sœurs, et mon petit doigt me dit qu’il y a une de trop.

Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.
Thésée, Ariane et Phèdre quittent la Crète.

Le bateau avec à bord Thésée, Ariane et Phèdre s’éloigne de la côte, la voile est noire : funeste distraction, Thésée oublie la promesse faite à son père. En cas de victoire, Thésée devait hisser une voile blanche afin que son père inquiet puisse connaitre le sort de son fils avant que le bateau n’atteigne le port d’Athènes : Le Pirée.

Pour l’instant, la seule question qui compte : qui d’Ariane ou de Phèdre ……. ?

Le maître des Cassoni Campana. Alors Minos attaqua Athènes.

Deuxième acte du drame : la prise d’Athènes par Minos.

La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).
La prise d'Athènes par Minos, roi de Crète. Entre 1510 et 1520 Collection Campana. Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle).

Apollodore nous le disait : Poséidon a donné au roi Minos la maîtrise des mers, cela lui permet de mener une politique impérialiste.

Minos un roi légendaire de Crète est  considéré le plus souvent comme un fils de Zeus et d’Europe, il aurait vécu trois générations avant la guerre de Troie. Son nom évoque la « thalassocratie crétoise ». Historiquement, dès le second millénaire, la Crète avec sa flotte exerça en mer Égée une hégémonie militaire et économique dont bénéficia la légende de Minos. Cette rivalité entre ce roi et l’Athènes d’Égée sert de cadre à plusieurs des récits légendaires contenus dans la suite du livre 7 des Métamorphoses d’Ovide.

Et pourtant – tant il est vrai qu’il n’existe aucun plaisir sans ombre, et qu’au bonheur vient se mêler quelque inquiétude – la joie d’Égée, son fils une fois retrouvé, ne fut pas exempte de souci. Minos prépare la guerre. Sa puissance lui vient de ses troupes et de sa flotte bien sûr, mais sa colère paternelle surtout le rend fort : il cherche à venger dans une guerre juste le meurtre d’Androgée. Cependant au préalable il s’attache des forces alliées en vue de la guerre, et sa flotte rapide, qui fonde sa puissance, sillonne les mers.

(Livre7, vers 453 à 460)

Sans entrer dans le détail, Androgée est un des fils de Minos et de Pasiphaé qui participe à Athènes à des jeux organisés par Égée. Androgée est vainqueur, les Athéniens sont piqués au vif et Egée le roi d’Athènes fait tuer le jeune homme. Pour venger son fils, Minos mène une expédition contre Athènes, et remporta finalement la victoire, ce qui lui permit de percevoir de la part des Athéniens un tribut (sept jeunes gens et sept jeunes filles livrés en pâture au Minotaure).

Quelle peut être la signification de ce tribut ? Pierre Sauzeau propose plusieurs hypothèses ou perspectives.

Une perspective rituelle et réaliste : il est possible de voir dans cette scène un souvenir de sacrifices humains. Cette hypothèse est renforcée depuis quelques années par les découvertes archéologiques en Crète : squelettes d’enfants portants des traces de couteau etc. Mais, aux dernières nouvelles, ces découvertes auraient été surinterprétées.

Une perspective symbolique et initiatique : ces groupes de jeunes, mâles et femelles, qui vont dans une grotte sont caractéristiques de ce type d’histoires (cf. Petit Poucet). À gauche, une scène de siège très violente. La ville (= Athènes) est en fait une cité flamande précisément évoquée. Au centre Minos est reconnaissable à l’étendard qui porte sont nom. Les prisonniers ne sont pas tous des jeunes gens.

(D’après … source)

La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.
La prise d'Athènes par Minos. Détail du siège.

Ce qui frappe dans cette œuvre, c’est la scène qui se déroule à gauche à l’arrière plan : la violence de la prise de la ville.

Le siège de la ville semble avoir été long, les tentes de l’armée sont plantées au pied des murailles athéniennes. L’armée crétoise est solidement armée : arbalètes, arquebuses, bombarde ou balistes assurent aux Crétois une évidente supériorité.

Minos a gagné la guerre, il faut maintenant attendre le temps de la délivrance : cette lourde tâche pèsera sur les épaules de l’héroïque Thésée.

Le maitre des Cassoni Campana. Et Pasiphaé tomba amoureuse du taureau.

Une reine infidèle, un roi aux ambitions expansionnistes,  un monstre, une fille ingénieuse, un héros tiède

Ce n’est pas difficile de comprendre qui sont les personnages se cachant derrière ces expressions un peu rapides : je vous propose de suivre l’histoire de Pasiphaé qui de ces amours divines engendra le Minotaure et de d’assister aux conséquences de cette funeste engeance. Essayons d’entrer dans l’histoire en suivant le chemin tracé par un artiste : Le maitre des Cassoni Campana.

C’est en visitant l’incroyable musée du Petit Palais à Avignon que j’ai découvert cet artiste.

 

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle)

Avant de débuter cette visite, les quatre panneaux exposés dans ce musée, sont des cassones.Un cassone (ou coffano, ou forziere) est un coffre de mariage, où la jeune mariée range son linge. Une partie de la dot de l’épouse ; objet d’ostentation ou d’apparat, il est commandé par le mari, à un artiste qui reste pour nous le plus souvent anonyme, et décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques destinées à rappeler la morale du mariage (Orphée et Eurydice, Argonautiques, Suzanne et les vieillards, Esther et Assuerus, Thésée, Didon et Lucrèce, Procris etc.) ; mais c’est aussi un lieu intime, décoré à l’intérieur des premiers nus de la peinture florentine.

(Source)

Premier acte du drame : les amours de Pasiphaé.

Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail
Les amours de Pasiphaé. Entre 1510 et 1520 Collection Campana.Maître des Cassoni Campana (début 16e siècle) Détail

Où sommes-nous ? Dans un décor idéalisé où l’artiste fait la démonstration de la sa maitrise de l’art de la perspective. Les éléments qui retiennent l’attention :

L’entrée d’un palais, des escaliers permettant d’accéder à un jardin privé, une loggia où se trouve une femme qui regarde. C’est Pasiphaé, l’épouse du roi de Crète Minos.

Pour comprendre ce panneau qui ornait un coffre de mariage, plongeons nous dans la lecture du récit d’Apollodore d’Athènes :

II, 1, 3. Entre-temps, Astérion était mort sans laisser de descendants. Minos se proposa pour être roi, mais le trône lui fut refusé. Il soutenait que les dieux eux-mêmes lui avaient confié le royaume; et, pour le prouver, il déclara qu’il obtiendrait d’eux tout ce qu’il leur demanderait. C’est pourquoi il fit un sacrifice à Poséidon, et pria que des flots de la mer apparaisse un taureau, en promettant qu’il le sacrifierait aussitôt. Et voilà que Poséidon lui envoie un très beau taureau : Minos obtint le règne, mais il conserva ce taureau parmi ses bêtes, et en immola un autre. Ayant obtenu le contrôle des mers, Minos se rendit très vite maître de presque toutes les îles. Poséidon, furieux que Minos ne lui ait pas sacrifié le taureau, fit en sorte que Pasiphaé tombe amoureuse de l’animal. La jeune femme, donc, amoureuse du taureau, trouva un allié en Dédale, l’architecte qui avait été banni d’Athènes pour homicide. Il construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l’intérieur était creux, et elle était recouverte d’une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l’habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s’en approcha, il la monta, comme s’il s’agissait d’une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérion, dit le Minotaure : il avait la tête d’un taureau et le corps d’un homme. Minos, suivant les conseils de certains oracles, le tint reclus dans le labyrinthe, construit par Dédale ; avec son grouillement de méandres, il était impossible de trouver la sortie. Nous reparlerons du Minotaure, d’Androgée, de Phèdre et d’Ariane, quand nous raconterons l’histoire de Thésée.

(Source)

Poséidon va se servir de l’épouse pour se venger.

Le texte permet de comprendre le déroulement des scènes : la même femme, le même homme et le même bovidé sont représentés à plusieurs moments.

La scène au fond à gauche montre un sacrifice : Pasiphaé et un prête (ou Minos ?) procède au sacrifice de la bête, mais ce n’est pas celle réclamée par le dieu de la mer.

Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.
Les amours de Pasiphaé. Détail sacrifice.

Sur le sol gît l’animal sacrifié, le bûcher est prêt à accueillir l’offrande : une vache marron égorgée est couchée sur le sol, le beau taureau blanc observe la scène.

Lançons nous dans une lecture circulaire et revenons au premier plan, Pasiphaé semble subjuguer par l’animal, elle ne le quitte pas des yeux, l’animal la fixe. Toujours au premier plan, la femme et le taureau sont encore  face à face et surtout se rapprochent : Pasiphaé munie d’une petite serpe que l’on distingue dans sa main droite, vient de couper de l’herbe qu’elle offre au taureau qui lui mange dans la main.

Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.
Les amours de Pasiphaé. Détail taureau, Pasiphaé.

Au second plan à droite, le taureau suit Pasiphéa, celle-ci s’entretient comme en secret avec un homme, si l’on suit la lecture d’Apollodore il s’agit de Dédale, lui et la reine mettent au point le plan qui aboutira à l’accouplement de la femme et de l’animal En revanche, je ne m’explique pas la nature de l’instrument qu’il a en main, cela ressemble étrangement à un trident ; or le trident est le symbole de Poséidon (Dédale et Poséidon seraient-ils de mèche ? Si c’est le cas, quelle est la finalité de cette alliance ?)

Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l'animal
Détail Neptune inspire à Pasiphae une passion pour l’animal

Dernier moment : l’accouplement. Pour le comprendre revenons au premier plan : un homme abat une vache rousse, celle – ci servira de nouvelle peau à Pasiphaé. C’est au second plan que l’on voit qu’il s’agit d’un leurre permettant l’accouplement : les pans de la robe de Pasiphaé sont visibles sur le poitrail de la bête. L’artiste escamote l’accouplement, il le suggère en plaçant le couple de « vrai – faux » bovidés à l’orée d’un dense massif forestier.

Vous vous rappelez le regard que Pasiphaé lance au taureau (premier plan à droite), regardez la reine d’un peu plus près maintenant : elle est enceinte, les signes de grossesse sont visibles sur son corps, son ventre est lourd, elle s’appuie sur une canne. Si l’artiste a caché l’accouplement il nous montre les conséquences de celui-ci : la future naissance d’Astérion.

Les représentations des ces amours interdites ont maintes fois été source d’inspiration : si vous voulez voir ou revoir d’autres représentations, c’est par ICI

Il est difficile pour mieux comprendre les productions artistiques de faire l’impasse sur le contexte culturel, économique ou politique dans lequel elles ont éclos, je vous conseille la lecture de l‘article de J.B. Delzant. L’auteur y explique comment l’Italie de la fin de Moyen-âge et du début de la Renaissance est traversée et travaillée par les mythes antiques et notamment par l’épopée troyenne.