Victor, la petite fille et les primates.

Une enfant de 10 ans a été (re)trouvée vivant au milieu de ses congénères, des primates. Cela se  déroule maintenant dans une réserve naturelle à Bahraich, dans le nord de l’Inde.
Jeté sur ce globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appellent au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature, et serait, sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux : vérité, sans doute, bien rebattue, mais qu’on n’a point encore rigoureusement démontrée… Les philosophes qui l’ont émise les premiers, ceux qui l’ont ensuite soutenue et propagée, en ont donné pour preuve l’état physique et moral de quelques peuplades errantes, qu’ils ont regardées comme non civilisées parce qu’elles ne l’étaient point à notre manière, et chez lesquelles ils ont été puiser les traits de l’homme dans le pur état de nature. Non, quoi qu’on en dise, ce n’est point là encore qu’il faut le chercher et l’étudier. Dans la horde sauvage la plus vagabonde comme dans la nation d’Europe la plus civilisée, l’homme n’est que ce qu’on le fait être ; nécessairement élevé par ses semblables, il en a contracté les habitudes et les besoins ; ses idées ne sont plus à lui ; il a joui de la plus belle prérogative de son espèce, la susceptibilité de développer son entendement par la force de l’imitation et l’influence de la société.” C’est ainsi que Jean Itard, médecin et spécialiste de la surdité pose les enjeux d’une question qui n’est pas encore tranchée : la question de l’inné et de l’acquis.
C’est à lui que l’abbé Sicard qui dirigeait l’Institution des sourds-muets de la rue Saint-Jacques à Paris confie Victor, le (devenu) « célèbre » enfant sauvage de l’Aveyron.

Voici ce qu’il écrit dans l’avant-propos de son Mémoire consacré au “Sauvage de l’Aveyron” : Un enfant de onze ou douze ans, que l’on avait entrevu quelques années auparavant dans les bois de la Caune, entièrement nu, cherchant des glands et des racines dont il faisait sa nourriture, fut dans les mêmes lieux, et vers la fin de l’an VII, rencontré par trois chasseurs qui s’en saisirent au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à leurs poursuites. Conduit dans un hameau du voisinage, et confié à la garde d’une veuve, il s’évada au bout d’une semaine et gagna les montagnes où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l’hiver, revêtu plutôt que couvert d’une chemise en lambeaux, se retirant pendant la nuit dans les lieux solitaires, se rapprochant, le jour, des villages voisins, menant ainsi une vie vagabonde, jus­qu’au jour où il entra de son propre mouvement dans une maison habitée du canton de Saint-Sernin.
II y fut repris, surveillé et soigné pendant deux ou trois jours ; transféré de là à l’hospice de Saint-Affrique, puis à Rodez, où il fut gardé plusieurs mois. Pendant le séjour qu’il a fait dans ces différents endroits, on l’a vu toujours également farouche, impatient et mobile, chercher continuellement à s’échapper
[…]. Des ordres furent donnés pour que cet enfant fût amené à Paris. Il y arriva vers la fin de l’an VIII, sous la conduite d’un pauvre et respectable vieillard qui, obligé de s’en séparer peu de temps après, promit de revenir le prendre, et de lui servir de père, si jamais la Société venait à l’abandonner.
(Lire le rapport de Jean Itard sur Gallica )

Le parcours de cet enfant est rendu célèbre par l’adaptation que François Truffaut fit de son histoire dans le film L’enfant sauvage, réalisé en 1970.

François Truffaut. L'enfant Sauvage, affiche du film, 1970.
François Truffaut. L’enfant Sauvage, affiche du film, 1970.

Le film est accessible en streaming sur le site Archive.org.

1/Voir le film : l’enfant sauvage

2/ Le site à visiter :   Archive.org
Une exposition virtuelle  est consacrée à « Victor » et plus largement aux enfants sauvages qui deviennent des sujets d’observation privilégiés à la fin du XVIIIè siècle : les médecins et les philosophes se demandant de quelle manière nous acquérons nos connaissances? Quel est le rôle de la « société » (concept flou) dans notre développement cognitif et affectif?

http://www.neccessaire.com/exposition/menue1.htm
Source . Victor, l’enfant sauvage , mythe et réalité.

L’histoire de l’enfant sauvage continue de fasciner car elle interroge sans cesse la frontière entre sauvagerie et civilisation, le dernier ouvrage de l’historien Jean-Luc Chappey en témoigne : Sauvagerie et civilisation, une histoire politique de Victor de l’Aveyron. Fayard, 2017.
Toutefois, l’enfant sauvage le restera-t-il? La société savante et éclairée du début du XIXème siècle après avoir voulu l’inclure dans un projet commun le rejette : cet enfant symbolise peut-être une indépassable altérité.

Sauvagerie & civilisation. JLChappey
Sauvagerie & civilisation. JLChappey

C’est bien la question que je me suis posée en lisant ce bref article paru dans Le Figaro, qui relate les faits suivants :
Âgée d’une dizaine d’années, la jeune fille surnommée «Mowgli girl» a été retrouvée en janvier dans le nord de l’Inde. Elle semble avoir été élevée par des singes, et ne sait ni parler ni marcher correctement. Les autorités tentent de déterminer ce qui a pu lui arriver.
En Inde, un cas similaire à celui de Victor de l’Aveyron, le plus célèbre cas d’enfant sauvage découvert à la fin du XVIIIe siècle dans une forêt française, suscite fascination et stupéfaction. Une petite fille, âgée d’une dizaine d’années, a été découverte en janvier à l’état quasi sauvage dans une réserve naturelle à Bahraich, dans le nord de l’Inde. Lire la suite

Une enfant "sauvage". Mers 2017. Inde.
Une enfant « sauvage ». Mers 2017. Inde. Source

Après avoir lu quelques articles et visionné quelques vidéos, c’est la gêne, l’embarras et le malaise qui l’ont emporté.

Pourquoi affubler cette enfant d’un surnom ridicule porté par un garçon, personnage de fiction sorti de l’imagination de Rudyard Kipling? Ce chantre de l’Inde britannique et de l’impérialisme qui dans son poème Le Fardeau de l’homme blanc, parlait de « peuples sauvages et agités (…) Moitié démon, moitié enfant ». Donc, Mowgli girl au mieux c’est vulgaire!!
Ensuite les vidéos nous montrent des médecins-vétérinaires regardant et s’approchant de l’enfant avec défiance et supériorité ! Comment ne pas songer au film de D. Lynch Elephant Man?
Enfin, la fascination pour cette indépassable altérité, me met malaise : je me surprend à penser qu’il fallait peut-être mieux l’a laisser avec ses semblables (?), ses congénères (?).
Pourquoi à toute force arrimer l’enfant sauvage aux rives de notre humanité??

L’exposition de cette enfant sauvage pourrait très bien se dérouler derrière les rideaux soulevés du cirque des monstres de Barnum : une exposition pornographique qui consiste à mettre à nu une “créature” différente et semblable sans aucune considération pour la part d’humanité dont elle est porteuse.

L'enfant singe. Cirque Barnum
L’enfant singe. Cirque Barnum
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Jérome Bosch est mort il y a 500 ans.

Jardins des délices. Détail2 Jardins des délices. Détail1

A l’occasion du cinq centième anniversaire de la mort du peintre Jérome Bosch deux expositions majeures vont être présentées.

Jérome Bosch.

La première a lieu dans la ville du peintre, Bois-le-Duc; la seconde s’ouvrira à Madrid au musée du Prado le 31 mai.

A cette occasion, replongez dans le Jardin des délices grâce à cette visite en très haute définition :

Le Jardin des délices.
Le Jardin des délices.

Ouvrez les panneaux, ce n’est pas un retable. Le Jardin des délices, est-ce vraiment si délicieux? (Source). C’est en tous les cas fascinant, comme l’ensemble de l’oeuvre de ce peintre « énigmatique ».

Combat de coqs en Flandre, 1889. Rémy Cogghe.

R. Cogghe. Combat de coqs. Détail

Voici un post oublié au fond d’un tiroir, initialement intitulé « Une poule dans un jeu de coqs », écrit il y a quelques années et qui se fait l’écho d’une double découverte : celle du musée La Piscine de Roubaix et à l’intérieur de celle d’une huile sur toile dont le titre et la composition ont attiré une certaine curiosité typique d’un petit gallinacé à la crête en alerte, il s’agit de l’huile sur toile de Rémy Cogghe : Combat de coqs en Flandre, daté de 1889.

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889
R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889
Rémy Cogghe. Etude pour combat de coqs
Rémy Cogghe. Etude pour combat de coqs.

Rémy Cogghe est un roubaisien belge né à Mouscron en 1854, il arrive avec sa famille à Roubaix en 1857. C’est donc un jeune immigré remarqué par un bourgeois qui le présente à un riche industriel Pierre Catteau, qui devient son mécène à Roubaix puis à Paris quand le jeune artiste fréquente l’atelier de Cabanel. En 1880, il reçoit le Grand Prix de Rome de peinture décerné par l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers. Dès l’aube de sa carrière …. Il est attaché à l’appui financier du patronat textile et toute sa vie, dans toute son œuvre, il restera ce fils de tisserand pensionné par les manufacturiers d’une ville qu’il ne quittera pratiquement pas : une fidélité à Roubaix, pourtant l’artiste se détache de sa source roubaisienne ses inspirations sont rurales, campagnardes, brugeoises.

R. Cogghe, autoportrait. 1899
R. Cogghe, autoportrait. 1899

Le combat de coqs est une tradition ancienne dans le Nord de la France, il se déroule dans un gallodrome. Le combat auquel nous assistons dans ce tableau a lieu dans le gallodrome situé rue du Vieil-Abreuvoir. Les protagonistes, entendons ici les spectateurs sont tous des figures roubaisiennes. Rémy Cogghe s’inspire d’un autre artiste et sa toile n’est pas sans évoquer un naturalisme qui rappelle celui d’Emile Claus, un peintre belge.

Emile Claus, Combat de coqs, 1882 (collection particulière)
Emile Claus, Combat de coqs, 1882 (collection particulière)

On peut tenter un exercice de comparaison entre le combat de coqs d’Emile Claus qui date de 1882 et celui de Rémy Cogghe réalisé en1889. Nous sommes placés à chaque fois dans la position d’un parieur (imaginer une poule dans cette position?) qui regarderait ses congénères placés de l’autre côté du gallodrome. La mise en scène  deux artistes nous fait participer au combat, mais avec quelques différences. Dans le tableau de Rémy Cogghe l’exactitude des portraits tranche avec le flou du combat, alors que dans l’œuvre du luministe belge ce qui l’emporte c’est la netteté du combat de coqs. Cette nuance s’explique dans le projet mené par R. Cogghe, son combat de coqs est l’occasion de dresser une galerie de portraits tous roubaisiens.

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail
R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.4

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.3

R. Cogghe, Combat de coqs en Flandres, 1889. Détail.2
Le travail mené par Dominique Vallin a permis d’identifier la plupart des hommes présents dans cette scène, l’historienne de l’art s’appuie sur les sources anciennes comme le Journal de Roubaix et se réfère aux articles signés pas Jean Duthil et Pierre Kleim. Ce dernier écrit au moment de l’exposition de la Société Artistique de Roubaix-Tourcoing : Toutes les figures du tableau de Mr Cogghe sont connues et nos concitoyens vont s’intéresser grandement à cette œuvre locale. Les expressions sont d’une justesse, d’une observation, d’un fini, qui indiquent que le peintre croit être un psychologue.
Cette assemblée constituée uniquement d’hommes réunit toutes les couches de la population : ouvriers, employés, patrons. Dans cette communion de circonstance le conflit n’existe pas, il s’agit du spectacle de la concorde.
Qui sont ces modèles de proximité ?

S’artmusée: c’est l’enfance de l’art!!

Un petit billet très rapide pour vous présenter le site S’artmusée spécialement conçu pour les enfants, le « jeune public » comme on dit aujourd’hui! En ces moments obscurs nous avons encore plus besoin de culture(s), et ce site propose un voyage-découverte d’une très grande qualité.

Capture. S'artmusée
Capture. S’artmusée

Le site propose des visites virtuelles, les enfants peuvent mener des enquêtes et entrer à pas  de poucet dans différents univers artistiques. Les jeux sont tous de bonne qualité et surtout un plus pour la rubrique les enfants artistes.

Bonne découverte à toutes et à tous.

S’artmusée: musée ludique.

Graines de portraits.

Voici une manière de vous souhaiter à toutes et à tous une excellente année 2015, de vous remercier de votre fidélité et de vos remarques en savourant quelques portraits glanés cette année entre Tours, Lille, Roubaix, Quimper. Ils m’ont émue ou amusée, ils contiennent tous une parcelle de l’inextinguible beauté des sujets qui nous regardent depuis longtemps et que nous regardons maintenant.

Albert Küchler. Buste de femme de dos avec une perle dans les cheveux, 1845
Albert Küchler. Buste de femme de dos avec une perle dans les cheveux, 1845
Albert Küchler. Vieille femme italienne à la robe rouge et à la coiffure à rayures.
Albert Küchler. Vieille femme italienne à la robe rouge et à la coiffure à rayures.
Emile Vernon. Sous la lampe, 1902
Emile Vernon. Sous la lampe, 1902
Frans Depooter. Femme à la robe verte, 1934
Frans Depooter. Femme à la robe verte, 1934
John Hamilton Mortimer. Portrait présumé de lady Pigott tenant une estampe, 1775
John Hamilton Mortimer. Portrait présumé de lady Pigott tenant une estampe, 1775
Jules Boquet. La tasse bleue
Jules Boquet. La tasse bleue
Kennington. La cuisine ambulante, 1914
Kennington. La cuisine ambulante, 1914
Louis Adolphe Stritt. Le choix des broderies, vers 1930.
Louis Adolphe Stritt. Le choix des broderies, vers 1930.
Remy Cogghe. Madame reçoit, 1908
Remy Cogghe. Madame reçoit, 1908
Thomas Lawrence. Portrait de sir Georges Howland Beaumont. 1808
Thomas Lawrence. Portrait de sir Georges Howland Beaumont. 1808
Thomas Lawrence. Portrait de Charles William Bell
Thomas Lawrence. Portrait de Charles William Bell
Thomas Lawrence. Portrait des enfants d'Ascoyghe Boucherett. 1800
Thomas Lawrence. Portrait des enfants d’Ascoyghe Boucherett. 1800

 

Je suis inscrite à l’Ecole des filles.

Une forêt comme un palimpseste de la mythique Brocéliande, un chaos granitique à couper le souffle, vous voilà au cœur des Monts d’Arrée, ma Bretagne à moi : y pérégriner c’est voyager dans les temps géologiques au cours desquels vous pouvez entrer dans le « foyer de la Vierge », mesurer votre force ou votre habilité contre la roche tremblante. Ces temps géologiques conjugués à la poésie d’une histoire orale mais aussi à celle d’une histoire industrieuse dont les entrées de mines argentifères en conservent la trace, c’est ici que vous êtes conviés à une belle découverte tout en arts : l’École des filles. Vous êtes à Huelgoat (les « Haut bois »).

École des filles. La cour de récréation
École des filles. La cour de récréation. Source

Ce lieu ouvert de juin à septembre vous permet de découvrir des artistes contemporains mais aussi de naviguer dans des collections des XIX et XXè siècles, d’observer du mobilier traditionnel breton mais aussi des dessins, de la BD, des affiches politiques revisitées, en fin d’assister à l’été des 13 Dimanches.

Affiches politiques revisitées par Pierre Laniau. Ecole des filles. Ete 2012.
Affiches politiques revisitées par Pierre Laniau. École des filles. Eté 2012.

L’École des filles qui date de 1910 a été construite dans un contexte scolaire particulier à la Bretagne : la concurrence que se livre la République qui s’enracine et le réseau des écoles congréganistes assez puissant dans cette région. Cette école est aussi un internat qui accueille des pensionnaires de tout le Finistère, l’enseignement laïque qui y est dispensé a œuvré à l’émancipation des femmes bretonnes. L’historienne Mona Ozouf a écrit à propos de  l’École des filles de Huelgoat que celle-ci  illustre cette marche à l’égalité […] en préparant l’entrée des filles à l’École normale, et en donnant aux jeunes filles la chance d’entrer dans les premières carrières où l’égalité professionnelle des hommes et des femmes est quasi faite (Chloé Batissou, L’École des filles, 1910-2010, Cent ans d’utopie, éditions Françoise Livinec, 2010)

École des filles. salle de classe en galerie d'art.
École des filles. salle de classe en galerie d’art. Source
École des filles. Intérieur.
École des filles. Intérieur.

Dans cette vidéo, F. Livinec explique le dialogue qui s’établit entre l’Ecole et la forêt dans laquelle cette première est sise

J’ai eu la chance de découvrir la saison 2012 au beau titre de Pierre qui roule … Les figures du paysage (c’est vrai : j’aurai pu vous en parler plus tôt) et y est découvert deux jeunes artistes dont j’aimerai vous faire partager le travail.

Le premier, Christophe Chini, est tailleur de pierre depuis 1995, il a exposé des oloïdes d’une beauté minérale des plus inattendues et des plus émouvantes.

Chistophe Chini. Oloïde
Chistophe Chini. Oloïde
Oloïde exposée à l’École des filles. Eté 2012.
Oloïde exposée à l’École des filles. Eté 2012.

Le deuxième, Loïc Le Groumellec, né à Vannes en 1957, expose des toiles au minimalisme expressif, les mégalithes, maisons et croix se répètent et de l’effacement progressif de la laque noire émerge une lumière captivante et envoutante.

L. Le Groumellec. Maison. Laque sur toile
L. Le Groumellec. Maison. Laque sur toile
Loïc Le Groumellec, Mégalithes et maison, 2008. Laque sur toile.
Loïc Le Groumellec, Mégalithes et maison, 2008. Laque sur toile.

Cette vidéo, vous propose une entrée dans l’univers de l’artiste.

C. Chini et L. Le Groumellec. École des filles. Été 2012.
C. Chini et L. Le Groumellec. École des filles. Été 2012.

Je ne sais pas si la galeriste Françoise Livinec à inventé en lieu comme l’écrit Mona Ozouf, ce qui est certain c’est qu’elle l’a réanimé, au sens étymologique du terme, un grand merci à elle (un site à classer dans vos favoris ).

Sur le plancher des vaches.

On ne s’en rend pas forcément compte mais la vache est présente dans notre vie quotidienne, que l’on habite en centre-ville, dans une zone périurbaine, dans la vraie campagne, le bovidé nous accompagne à des nombreux moments. Je suis à peu près assurée que vous pourriez associer la vache à des productions de différentes natures, des plus élevées au plus humbles. On essaye pour voir?

La vache est l’actrice principale du film de Verneuil, elle s’appelle Marguerite dans La vache et le prisonnier :

La vache (Marguerite) et le prisonnier, un film d'H. Verneuil.
La vache (Marguerite) et le prisonnier, un film d’H. Verneuil.

En 1943, Bailly, prisonnier de guerre employé dans une ferme en Allemagne, parvient à s’évader en emmenant avec lui une vache qu’il prénomme Marguerite. Grâce à cette dernière, il franchit tous les barrages et réussit à gagner la France.

La vache est aussi associée à des marques alimentaires connues de tous.

Un immonde « fromage » (en est-ce un ?) dont raffolent les gastronomes en culotte courte: la vache qui rit en 1932.

La vache qui rit en 1932.
La vache qui rit en 1932.

Et qui rit aussi en 1949 :

La vache qui rit en 1949.
La vache qui rit en 1949.

Cet herbivore placide peut aussi servir de support à des campagnes de marketing : la vache Milka bien sûr ! La bonne laitière des alpages comme ambassadrice du pire des chocolats industriels (c’est ma vacherie à moi, totalement de bonne foi), celle-là, elle ne paît pas sur le plateau de Millevaches!

La vache Milka.
La vache Milka.

Peu importe, ça marche ! La gentille vache mauve permet à Milka de s’imposer comme le numéro un du chocolat en Europe (Si vous ne croyez pas ?) : Osez la tendresse!

Pourtant ce franc et généreux sourire peut cacher une vraie peau de vache. Pourtant une jolie fleur qui n’a pas inventé la poudre peut se cacher dans une peau de vache…

La vache s’est aussi retrouvée ces dernières années au centre de l’un des pires scandales alimentaires : l’épizootie de la vache folle. Elle a le dos rond et large not’vache, quand on songe que ce placide herbivore est le porte-voix des Parisiens pendant la Commune qui criaient « Mort aux vaches » (pour en savoir plus sur l’origine de cette expression : ICI ). De toute façon la vache est un sujet indémodable : nous la peignons, la sculptons depuis des milliers d’années et nous continuons à lui dédier des concours qui permettent de mesurer notre agilité. Elle a été pour certains d’entre nous, ceux qui ont vécu l’époque où les enfants étaient affublés de sous-pulls qui grattent et de pantalon patte def, le premier animal étudié dans les cours d’éveil (vieux mais intacts souvenirs de la classe de CM2). L’ancêtre du professeur des écoles en ces temps appelé « instituteur » (sans la blouse tout de même) nous faisait coller sur la page blanche de gauche dans des cahiers grands formats des documents reproduits à la ronéo, les feuilles dupliquées à l’alcool, dont ma mémoire olfactive garde encore le souvenir, présentaient une écriture mauve et élégante. La vache était aussi présentée en grand format afin de retenir la principale et incroyable découverte : la rumination.

La vache expliquée aux enfants de l'école primaire (il y a longtemps).
La vache expliquée aux enfants de l’école primaire (il y a longtemps).

 La vache nous accompagne lors de nos enfantines découvertes télévisuelles, un seul exemple pourra peut-être vous convaincre : observez la mise en scène du générique Dans les Alpes avec Annette (à écouter une unique fois pour éviter les effets d’une ritournelle entêtante).

Quel premier son animal accompagne les premières notes de musique ? Le meuglement d’une vache.

Quel est le premier animal avec lequel joue Annette en sortant de sa maisonnette?(maisonnette pour conserver la fraicheur de la rime) Un jeune veau qui rejoint le troupeau de vaches en train de paitre.

Qui conclut le générique ? Le doux meuglement d’un bovidé !

Alors êtes-vous convaincus ? Si ce n’est toujours pas le cas et que vous avez moins de quatre ans, vous pouvez plonger dans le monde merveilleux de Connie la vache cela permettra de clore la session la vache l’amie des enfants avant de passer à la version adulte, juste un plus bas.

Connie la vache.
Connie la vache.

La vache est en soi un sujet complet, complexe : elle est l’actrice principale de nombreux tableaux, nombreuses photographies, elle s’expose à la campagne dans son environnement que l’on pourrait penser naturel mais elle est aussi une vedette urbaine en chair et en os, en plastique, en papier mâché, en fibre de verre. Un courant artistique lui est même consacré : le Vach’Art. Au début des années 2000, le photographe Thierry des Ouches consacre à Paris, sur la place Vendôme, la place des joailliers qui n’a pas bâti sa réputation sur la qualité des peaux de ruminants et qui ne ressemble ni de près ni de loin à une étable (même avec un petit Jésus au centre) une surprenante exposition appelée sobrement « Vaches ». La place Vendôme place archétypale du luxe à la française ne pouvait offrir meilleur décor urbano – bucolique pour cette exposition qui s’est déroulée en 2004

Place Vendome. Paris

Exposition "Vaches", Thierry des Ouches. Source.
Exposition « Vaches », Thierry des Ouches. Source.

La vache avait déjà croisé le chemin du photographe à qui l’on doit en 1999 un magnifique livre de photo en noir et blanc consacré à ce ruminant

Thierry des Ouches. Vaches
Thierry des Ouches. Vaches
Thierry des Ouches. Vaches.
Thierry des Ouches. Vaches. Pour en savoir plus.

La décennie qui vient de s’écouler peut sonner comme une période de vaches grasses, puisque l’on assiste dans de nombreuses villes à des Cow Parade, mais comme le chauvinisme est un défaut qui ne m’étouffe pas , je vais vous entretenir de ce qui s’est passé sur le sol gaulois, avec ce courant artistique qualifié (par qui ?) de Vach’Art (je laisse à votre appréciation le sel du jeu de meuh ! Aïe, pardon, un égarement passager, un clavier qui s’emballe …)

Avec la musique de Marcel et son orchestre

Des vaches à Paris. Exposition 2006.
Des vaches à Paris. Exposition 2006.

Pour en savoir plus sur ce défilé de bovidés en tout genre : des vaches à Paris.

Toutefois le plus grand casting bovin a eu lieu au début des années 1990 dans l’ancien millénaire, à l’occasion de l’exposition Vaches d’expo où 80 artistes mettent en scène 250 vaches.

Vaches d'expo.
Vaches d’expo.

L’ouvrage Nos vaches publié aux éditions « Un sourire de toi et j’quitte ma mère » racontent les grands moments de cette aventure, je vous livre ici quelques propos de l’introduction : Les vaches sont entrées dans nos vies un jour de printemps … : tout un troupeau sagement rangé dans des cartons à dessins et qui nous meuglait son désir de paître à l’air libre ! Elles arrivèrent en peinture, en dessin, en photo, par la poste ou Internet, tuyautées par d’autres, se passant le mot comme on se refile l’adresse d’une bonne auberge … Nous sommes devenus une étable d’artistes vaches. Si vous voulez feuilleter un livre d’images de vaches c’est bien cet ouvrage que vous devez ouvrir dans l’ordre qui vous plaira de le faire, le fermer, le rouvrir au hasard, visiter la parade en commençant par la fin, lire sans ordre les textes qui accompagnent les réalisations graphiques, alors vous aurez rencontrer un troupeau de 200 têtes.

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Moi, grâce à Kiki et Albert Lemant, j’y ai rencontré mon âme sœur :

Kiki et Albert Lemant
Kiki et Albert Lemant

La vache est toujours un sujet de concours de peinture, comme celui organisé en mai 2012 à Gourin, petite ville du pays du roi Morvan dans le centre-Bretagne. Elle se rencontre aussi dans de grandes villes, tel un modèle elle se laisse nonchalamment photographier, comme celle que j’ai croisée dans la métropole lilloise cet automne en nous promenant vers la citadelle Vauban :

Coco, la vache Highland de la citadelle de Lille.
Coco, la vache Highland de la citadelle de Lille.

Après une enquête rapide la vache s’appelle Coco, c’est un taureau d’accord! Mais de la race vache Highland, il/elle a donc toute sa légitimité dans ce billet.

Et pour terminer ce tour d’horizon contemporain, deux chansons parmi tant d’autres où la vache fait danser les mots.

Avec Jean Poiret ça vous coutera mille francs :

Avec La chanson du Dimanche, vaches de tous les pays unissez-vous!

Si vous n’êtes pas convaincu de l’intérêt essentiel de ce bovidé mis en image dans des productions artistiques contemporaines, c’est que vous avez abandonné la lecture et vous n’êtes donc pas en train de lire cette phrase. En revanche si vous êtes arrivé au terme de ce billet il ne vous reste plus qu’à adopter une vache pour 20 francs  : 

Adopter une vache pour 20 francs par mois. Source.
Adopter une vache pour 20 francs par mois. Source.

Ou pour un peu plus cher, que veux-tu ma pauv’ Georgette tout augmente!

Adopter une vache  sur TF1.
Adopter une vache sur TF1. Source

On pourrait se demander pourquoi un tel succès ? La vache n’est pas le félin ou le prédateur souvent filmés par les documentaires animaliers, même avec toute la bonne volonté du monde on ne peut pas l’associer à un guépard bondissant sur sa proie ; la nature ne l’a pas non plus doté d’un regard perçant, elle ne vole pas, ne galope pas, ne se camoufle pas et ne possède aucune des aptitudes physiques que nous admirons chez de nombreuses espèces. Pourtant, la vache est là et bien là ! Il faudra remonter en plus loin dans le temps pour tenter de répondre à cette question et comprendre comment des peintres du XIXème siècle (dont certains célèbres) lui ont brossé de magnifiques portraits. En attendant pour s’entrainer à savoir à quel peintre appartient quel troupeau, rien ne vaut un quizz vache, si ça existe : la preuve par là ! QUIZZ …
Bonnes fêtes à tous et aux courageux qui sont arrivés au/à bout de ce post!

Ces lieux qui ont une âme … errante.

C’est en surfant que j’ai fait la découverte de ces deux photographes qui ont en commun de capturer les lieux, mais pas n’importe lesquels. Ian Ference et Thomas Jorion ont en commun une passion pour les lieux abandonnés.

Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved
Ian Ference. Brooklyn Naval Hospital, 3.23.08, 2008. All rights reserved

Ian Ference, photographe originaire de New York a fait de la Grande Pomme son terrain de jeu privilégié et nous offre un voyage au cœur de l’archéologie urbaine afin de capter l’âme des lieux, ces lieux abandonnés par la négligence de certains promoteurs, par l’incurie des pouvoirs édilitaires, par l’éclatement de la bulle immobilière, par le temps de la ville qui investit des lieux en abandonnant d’autres. Toutes ces raisons conjuguées expliquent la fascination des artistes mais aussi des promeneurs pour les friches, desquelles se dégagent comme en négatif ce que fut l’esprit d’un lieu et dont il ne subsiste plus aujourd’hui que des parcelles d’âmes pour ceux qui veulent bien tendre l’oreille. Ian Ference est un professionnel de l’image mais aussi un artiste qui veut raconter une histoire.Son travail sur Ellis Island est époustouflant, vue du ciel cette île, cette porte d’entrée des migrants aux Etats-Unis ressemble à ça :

Ellis Island

 C’est par cette porte qu’ont transité des millions de migrants européens qui passaient ici un examen médical et devaient remplir un questionnaire .

Ellis Island la salle d'examen. 1913. Source
Ellis Island la salle d’examen. 1913. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.
Physicians examining a group of Jewish immigrants. Librairie du Congrès. Source.

Ian Ference nous y replonge, ses photos sont impressionnantes et envoutantes, nous visitons les reliques de ce qui fut le centre des services de l’immigration.

Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, salle des bagages. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source
Ellis Island, autre vue du dortoir. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.
Couloir donnant sur des chambres individuelles. Ian Ference. Source.

Ian Ference tient un blog The Kingston Lounge   du nom d’un club de jazz abandonné situé en face de son appartement de Brooklyn où il vivait à l’époque où il a créé son blog. Il a aussi un site .

Capture site ina ference.

Dans le portfolio la rubrique personal work est impressionnante. Sur cette photo, le rêve de la liberté incarnée par la Statue du même nom côtoie la mort  (la morgue d’Ellis island)

Ian Ference, Statue de la Liberté et morgue d'Ellis Island. SourceSource.

De ce côté ci de l’Atlantique, le photographe Tomas Jorion mène un travail tout aussi remarquable. Comme l’artiste précédent, le travail de Thomas Jorion s’élabore dans le champ spécifique des bâtiments en ruine ou délaissés. Son geste photographique explore les rapports avec l’environnement construit en privilégiant des espaces atypiques qu’il nous incite à observer en induisant une réflexion sur la matérialité et la temporalité. Son travail consiste à chercher et photographier partout dans le monde des espaces qui ont été désertés et où le temps semble figé, capturer le temps ne relève t-il de l’illusion ? Son site véritablement généreux est une invitation à entrer dans son monde.

Thomas Jorion. Source.
Thomas Jorion. Source.

Voici comment il parle de son travail : celui se base sur notre perception du temps, de la façon dont il s’écoule et surtout de son absence de linéarité. Certains lieux se retrouvent ainsi comme « figés » dans le temps, alors même que notre société se développe et file à cent à l’heure. Ils paraissent comme inanimés ou en veille alors qu’en réalité, ils suivent un écoulement temporel déformé, allongé, qui leur est propre. Aujourd’hui je parcours le monde avec une idée en tête : chercher et présenter ces îlots intemporels. Je choisis de rentrer dans des lieux clos et laissés à l’abandon, autrefois lieux animés, de vie, de loisirs ou de prestige pour les saisir et les partager. Ma fascination pour l’esthétique de ces lieux abandonnés s’inscrit dans un courant plus ancien. Les Romantiques aimaient à se promener dans les ruines de civilisations disparues. Certains peintres y ont consacré une partie de leur oeuvre : François de Nomé (1592 – 1623), Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) ou Hubert Robert(1733 – 1808). D’une certaine façon mes photos s’inscrivent dans cette démarche.À l’origine de la création des îlots intemporels, on peut dégager différents phénomènes contemporains. Et bien qu’ils aient des origines spécifiques sur chaque continent, la conséquence est la même : la disparition de l’humain.

 Ce qui fascine dans son travail c’est la diversité des lieux avant animés et maintenant plongés dans un silence sépulcral, qu’il s’agisse de la salle d’une usine d’engrais en Allemagne ou de la chapelle d’une villa néo gothique piémontaise construite vers 1850.

Thomas Jorion, une usine d'engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, une usine d’engrais chimique en Allemagne. Ilôts intemporels.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.
Thomas Jorion, villa néo gothique italienne.

Jusqu’à la fin du mois de décembre la Galerie Insula à Paris (29 Rue Mazarine dans le VIème arrondissement de not’ capitale) expose les dernières œuvres du photographe.

Thomas Jorion exposition Silencio.
Thomas Jorion exposition Silencio.

Notre conception de l’espace et des territoires a été travaillée par de nombreux bouleversements qui s’apparentent à bien des égards à des révolutions : pensons à la révolution des transports qui change profondément notre rapport à l’espace; pensons à la révolution numérique qui est la révolution de notre présent et nous interroge sur notre relation à l’autre, à l’espace et au temps en nous plongeant dans l’immédiat. Cette révolution construit aussi notre relation au passé (plus complexe), notre relation au présent (infini), notre relation au futur (improbable). Toutefois on peut monter des ponts entre les époques et  tisser des liens entre les intentions des artistes : le sujet des ruines a inspiré de nombreux artistes, notamment à l’époque moderne (aux XVIIè et XVIIIè siècles), quand les premiers touristes anglais découvrent ce que nous n’appelons pas encore le patrimoine. Les ruines s’inscrivent alors dans la tradition de la peinture de paysage, par exemple Claude Gellée ou Poussin situent des scènes bibliques ou mythologiques dans des cadres bucoliques où des ruines étaient présentes pour faire ressortir le contraste entre une architecture périssable et une nature immortelle ; les ruines donnent un sens au paysage en lui imprimant la marque de l’homme et de l’histoire. Cela peut être le sens de la peinture de G. Nyets réalisée en 1660.

Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.
Gillis Neyts, Paysage boisé avec château en ruines, 1660.

 Quelques années auparavant en 1623, François de Nomé peint ce « fantastique » paysage de ruines que l’on peut admirer à la « National Gallery » de Londres, l’artiste est fasciné par l’achitecture et les ruines, il crée ici comme dans d’autres œuvres des monuments composites aux voutes gothiques, aux portiques Renaissance qui n’appartiennent à aucun temps ni à aucun moment. François de Nomé peut s’apparenter pour qui aime les catégories comme  l’artiste du cataclysme et de l’écroulement.

Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.
Francois de Nomé, Ruines fantastiques avec saint Augustin, 1623.

 En France, l’intérêt pour les ruines commence à se manifester vers 1740, le point de départ pourrait être marqué par l’huile sur toile attribuée à  J.D. Attiret : Ruines imaginaires

Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.
Jean Denis Attiret, Ruines imaginaires, mil. XVIII, musée des Beaux-Arts de Dole.

 Mais c’est l’Europe entière qui s’éprend des ruines, songeons par exemple à Piranèse.

Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune - 1778 - Gravure à l’eau-forte - Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6)
Piranèse. Vue des restes de la Celle du Temple de Neptune – 1778 – Gravure à l’eau-forte – Paris, BnF département des Estampes et de la photographie (SNR 6).

 Piranèse entreprend, à la fin de sa vie, une ultime série de planches consacrées aux ruines des temples grecs de Paestum, découverts au sud de Naples. Les lieux, redécouverts un peu avant le milieu du XVIIIe siècle, attiraient l’attention des curieux et de nombreuses estampes circulaient sur le sujet. Cette planche représente le temple dit de Neptune (considéré aujourd’hui comme celui d’Héra). Bâti vers 460-450 avant J.-C., c’est le plus imposant des trois temples de Paestum. Il a conservé une bonne partie de sa colonnade intérieure à deux niveaux. Piranèse ne consacre d’ailleurs pas moins de six planches, en plus du frontispice, à la description de l’intérieur de l’édifice. Piranèse déploie dans cet œuvre ultime la même science de la perspective et des effets de lumières qui charge de tant d’émotion ses vues de Rome (Source).

Les ruines deviennent un genre esthétique en soi, le goût du Moyen Age né en France avant la Révolution allait se transformer en une véritable mode, et la « renaissance du gothique » (les puristes me pardonneront cet abus de langage) est, là aussi, un phénomène européen … Mais j’y reviendrais  dans un autre article, sinon de digressions en digressions je vais finir par oublier le sujet annoncé au départ : les œuvres photographiques de Ian Ference et Thomas Jorion.

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 C’est un  cours survol mais on peut se demander si l’intérêt et la fascination qu’exercent sur nous le travail des deux photographes sont un signe de notre époque nostalgique ? A-t-on le sentiment à ce point de la perte (celle d’un passé qui ne reviendrait plus) que  nous dépensions talent et énergie à vouloir saisir ce qui disparait sous nos yeux ? Peut-on voir ces œuvres comme des memento mori, la ruine matérielle remplaçant le gisant, les photographies de Ian Ference et de Thomas Jorion seraient alors comparables à des vanités qui rappelle l’homme à sa finitude. ? Si nous vivons dans une époque de mort interdite telle que l’avait analysée Philippe Ariès, ces ruines artialisées, ces lieux abandonnés mais mis en scène questionnent collectivement notre rapport au temps. Nous tentons de comprendre comment ces lieux ont fonctionné, nous contemplons avec sidération le spectacle de la ruine, mais qu’adviendra t-il de la ruine demain ? Contrairement aux peintures de l’époque moderne, ces photographies représentent des ruines qui ne sont pas imaginaires mais qui finiront par graver notre imaginaire.

Si l’exploration des lieux interdits et oubliés, notamment des lieux urbains, vous intéresse vous devez absolument et sous peine de le regretter amèrement (vous noterez l’injonction comminatoire !!!) vous précipiter sur le site pour y rester : Fordidden – Places.

Capture Forbidden PlacesEt je finirais par cette dernière photographie qui pour le coup a fait fonctionner mon imagination, il s’agit d’une photographie de Thomas Jorion, il s’agit d’une école abandonnée au Japon, mais pourquoi ?

Thomas Jorion. Une école à Chigoku.
Thomas Jorion. Une école à Chigoku.

Représenter la mort : l’homme ou le Christ ? Premiers instants.

Dans un premier temps, j’avais pensé titrer ce billet « les représentations du Christ mort » mais je me suis bien vite rendue compte que l’expression reposait sur un paradoxe que je ne sentais pas la compétence d’affronter : comment transformer cet « oint, consacré pour une mission » en homme mort qui a été fait de chair et de sang ? Toutefois, je conserverai cette expression par commodité de langage, mais ce parti-pris mérite éclaircissements : par « Christ mort » on ne désigne pas Jésus mort en croix, mais Jésus reposant dans son linceul ou mort allongé dans son tombeau. Cette entorse assumée, on peut entrer chez les peintres pour constater que le christ mort peuple l’art occidental depuis les débuts de la Renaissance, même si sa mort et la douleur qu’elle suscite sont représentées bien avant, notamment dans la représentation de la mise au tombeau ou encore dans les Pieta. Avec la Renaissance s’ouvre une nouvelle période : le christ fait de chair et de sang qui meurt et fournit à l’homme une nouvelle réflexion sur sa finitude et la caducité des choses humaines.

La question est de savoir comment les peintres ont représenté ce moment au terme duquel Jésus homme ressuscite et devient pour les apôtres et ses disciples Jésus Christ, Méssiah, le Messie.

Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.
Masaccio, fresque de la Trinité, église Santa Maria Novella. Florence.

C’est la fresque Trinité de Masaccio peinte vers 1426 pour l’église Santa Maria Novella de Florence qui nous permet d’entrer dans cette promenade à travers les arts. Masaccio est réputé dans le milieu florentin pour son sens du relief, sa maitrise de la perspective ; il va fonder son œuvre sur le volume, l’espace et la lumière notamment pour le travail réalisé dans la chapelle Brancacci.

Masaccio, détail de la fresque.
Masaccio, détail de la fresque.

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la scène de la crucifixion, mais la partie inférieure de la fresque : dans cet espace repose un squelette : s’agit –il de Jésus mort ? S’agit –il d’un homme ? Florence connait au XVè siècle une période d’une grande richesse, marquée par une ouverture culturelle la cité exerce influence sans pareille, l’univers artistique de Florence irradie l’Italie, l’Europe de la Renaissance. C’est dans cette ville traversée par le dynamisme dont est porteur l’humanisme, que notre peintre fait parler le squelette sous la forme d’un memento mori : « J’ai été ce que vous êtes et ce que je suis, vous le serez aussi ». Il ne s’agit donc pas d’un christ mort au sens où nous l’entendons ici, mais l’image de l’homme lui-même, l’humanité que le Christ est venue racheter selon la doctrine de l’Eglise.

A la fin du XVème siècle, c’est peut – être Andréa Mantegna qui nous fait sentir, ressentir l’humanité de ce christ mort et l’inextinguible douleur de la perte.

Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.
Andréa Mantegna, Lamentations sur le Christ mort. Fin XVè siècle.

Le christ mort est peint sur une toile tellement finie qu’elle fait songer à de la soie. La composition de cette œuvre sera reprise et réinvestie par de nombreux artistes (Antonio della Corna, au XVIIème siècle par A. Carrache et O. Borgianni). Cette œuvre occupe une place particulière dans la vie du peintre. Les inventaires après décès du fils Mantegna dressés en 1510, ont invité les historiens de l’art à formuler l’hypothèse suivante : Mantegna aurait peint ce christ pour lui-même, pour sa propre dévotion après les drames personnels qui l’ont frappé. Il perd l’un de ses fils au début des années 1480 et le visage de saint Jean en pleurs est très proche des autoportraits que le peintre glisse dans ses œuvres. La composition fait de cette détrempe un pur chef d’œuvre : le spectateur est placé dans un espace restreint et se retrouve en contact direct avec la mort et la douleur. Les larmes et les rides profondes des figures de gauche nous placent dans une intimité à laquelle nous aimerions échapper.

Mantegna  montre dans son Christ mort que l’implication dévote du spectateur peut s’accorder avec les choix modernes de l’humanisme. Il place le point de fuite au – dessus du champ pictural tout en semblant situer celui qui regarde au plus près de l’image, la représentation du corps joue avec les conventions propres à la perspective et à sa construction régulière. Mantegna nous offre une vision très rapprochée des plaies aux pieds et aux mains. La plaie sur le côté à peine visible pour nous et contemplée par à travers leurs larmes par Marie et Jean. Le pathétique de l’image est rendu et renforcé par le détail des plaies lavées aux pieds et aux mains (extrait inspiré de la lecture de D. Arasse, Le Détail)

Au début du XVIème siècle, Matthias Grunewald met l’accent sur le détail physique de la souffrance, peu à peu on pourrait toucher les douleurs du Christ qui interdisent alors de promener un regard d’indifférence, c’est un corps d’épines qui est mis au tombeau dans la prédelle du retable d’Issemheim ; D. Arasse parle à ce propos de brutalité visuelle du détail.

Prédelle du retable d'Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.
Prédelle du retable d’Issenheim. M Grunewald. 1512-1516.

A la fin du XVIème siècle, Annibale Carrache s’empare du thème, et construit une œuvre inspirée de la composition de Mantegna.

A. Carrache, le Christ mort.
A. Carrache, le Christ mort.

Vers 1590, Annibale Carrache entre dans le tombeau. Nous sommes placés au même endroit que chez Mantegna mais nous n’observons plus le même Christ, celui qui nous fait face gît allongé, son corps courbé comme si on l’avait déposé à la va vite. La mort vient de s’en emparer : les plaies sanguinolentes laissent le sang s’échapper : les goutes de sang surgissent des plaies des pieds, la poitrine semble encore se soulever pour un ultime soupir, la barbe fatiguée, le torse et les cheveux sont en sueur.

Le sang des pieds, des mains et du flanc macule le linceul : l’homme aurait – il été déposé là avant la fin de son calvaire au Golgotha ?

Le christ mort est ici l’humanité : dans cette proximité, cette étrange promiscuité avec la mort, j’ai l’impression d’avoir un œil dans la tombe et de subir l’insondable solitude humaine. Il est impossible de le réveiller, les chrétiens croiront qu’il est ressuscité. Seuls les « objets » permettent une identification : les clous, la tenaille et la couronne d’épine.Cette œuvre suscite des émotions ambivalentes : la tristesse, le repos, l’impuissance, la finitude. A y regarder de plus près, on peut aisément comprendre l’urgence à sortir du tombeau et faire de ce Jésus homme le Jésus Messie.

Deux célèbres « Christ mort » invitent à un exercice comparatif, il s’agit de ceux de Hans Holbein le Jeune et Philippe de Champaigne

Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d'un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523)  Kunstmuseum de Bâle
Hans Holbein le Jeune, Le christ mort, prédelle d’un retable réalisé pour la cathédrale de Fribourg (1521-1523) Kunstmuseum de Bâle
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.
Philippe de Champaigne : Le Christ mort couché sur son linceul, vers 1654.

Né vers 1497, Hans Holbein le Jeune a été le portraitiste attitré d’Henri VIII. Ce peintre officiel de la cour d’Angleterre, meurt de la peste en 1543. En 1521, dans une Europe en proie aux pires convulsions religieuses, il met au tombeau un christ cadavérique aux yeux ouverts. Le corps est nu couché sur la pierre, le visage et les pieds sont verdâtres, des muscles encore tendus de ce corps caressé par une lumière froide nous donnent la conviction que ce corps ne renaîtra pas : c’est peut-être un cadavre vrai, Holbein croyait-il en la Résurrection ? Félix Vallotton dit de cette œuvre qu’elle est « une simple étude d’anatomie ».

Holbein. Détail.
Holbein. Détail.

Conservons le même sujet mais changeons d’époque et d’espace, après avoir suivi un apprentissage à Bruxelles, Philippe de Champaigne s’installe à Paris en 1621 (un parcours passionnant qui mériterait plus qu’un petit billet). C’est un tableau réaliste, de manière froide on peut décliner l’ensemble des éléments : les dimensions du corps, la forme des blessures, les plis du tissu servant de linceul. Ce peintre janséniste peint un Christ mort qui continue à m’émouvoir, peut-être est-ce cette facture classique ou la lumière qui caresse ce corps mort reposant sur un linceul ensanglanté, les blessures en forme de plaies ne laissent aucun doute, la couronne d’épines posée à droite me disent qu’il s’agit une œuvre de dévotion. J’y observe encore des traces de vie, ôtez les blessures et vous y verrez un homme endormi, mais si votre regard ne se détourne pas des plaies, vous comprendrez (intuitivement ou culturellement) qu’il s’agit d’un Christ qui ressuscitera. Les ténèbres mettent en valeur un corps baigné de lumières qui ressuscitera.

A suivre  ./..

Histoire de la renaissance 1/4 – Histoire – France Culture

Histoire de la renaissance 1/4 – Histoire – France Culture.

Voici une émission à consommer sans modération, la Fabrique de l’histoire d’E. Laurentin consacre cette semaine à l’histoire de la Renaissance.

Aujourd’hui, plongez dans le tableau de Van Eyck, La Vierge au chevalier Rolin

Le Chancelier Rolin en prière devant la Vierge, dit La Vierge du chancelier Rolin Van Eyck, Musée du Louvre Perrine Kervran © Radio France

Si vous voulez (ré)écouter l’émission du jour, c’est par là.  Le site de l’émission vous propose de nombreux podcasts, des bibliographies et des articles d’approfondissement.

Fabrique de l'Histoire