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Seconde Guerre Mondiale

Un passé qui ne passe pas, l’historien dégradé.

Pour certains l’Histoire est un sport de combat pour d’autres une matière incandescente qui finit par brûler ceux qui y touchent de trop près, c’est peut-être vrai. Ce qui est avéré en revanche c’est le rapport conflictuel voire anxiogène des sociétés contemporaines à leur propre histoire récente, la nature de ce rapport est à même de renseigner sur l’état moral du corps social. Pourquoi j’écris ceci ? Pour vous informer, mais peut-être l’êtes vous déjà, de la décision politique dont est victime l’historien Jan T Gross qui a la double nationalité américaine et polonaise, cette mention ne relève pas de l’anecdote biographique, vous allez vite comprendre pourquoi.

Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.
Jan Tomasz Gross. Historien et sociologue.

Jan T. Gross est né à Varsovie en 1947, il enseigne l’histoire contemporaine aux Etats-Unis à l’Université de Princeton, il s’intéresse aux relations entre Juifs et Polonais en Pologne pendant et après la seconde guerre mondiale.

Depuis les années 1990, Il a publié trois ouvrages qui ont profondément remué l’opinion publique en Pologne dont je ne saurais trop vous conseiller la percutante lecture. J’en reparlerai dans les prochains billets.

Les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de juifs en Pologne, chez Fayard en 2002. Vous pouvez lire ici un compte rendu critique et très intéressant qui fait la lumière sur les polémiques déclenchées par la parution de ce livre

La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz. Voir le compte rendu la haine après le meurtre de Jean-Yves Potel.

Moisson d’or, coédités par le Mémorial de la Shoah et Calmann-Lévy, 2014. A lire le compte rendu paru sur le site La Vie des Idées .

Jan T. Gross. Moisson d'or. Le pillage des biens juifs
Jan T. Gross. Moisson d’or. Le pillage des biens juifs.

Le premier fait la lumière sur Jedwabne, une petite ville dont les habitants polonais (sans aucune participation directe des Allemands) ont brûlé vifs, en juillet 1941, 1 600 hommes, femmes et enfants, tous Juifs, leurs voisins. La Peur (2010) s’attaque au pogrom de Kielce, où la foule, enragée par les rumeurs (« Les Juifs enlèvent les enfants chrétiens pour prendre leur sang ! »), chercha à résoudre le « problème juif » dans sa ville une fois pour toutes. Moisson d’or (2014) traite du processus d’« aryanisation sauvage » qui s’est déroulé à travers la Pologne occupée, entre 1939 et 1945, et qui a continué après la Libération.

 

Le gouvernement polonais, dirigé par le président de la République fraîchement élu, Andrzej Duda vient d’accusé l’historien d’antipatriotisme ; l’historien s’est vu retirer la croix de chevalier de l’Ordre national du mérite, distinction qui lui avait été attribuée en 1996 pour son travail sur le massacre de Jedwabne où des Polonais ont massacré leurs voisins juifs.

Jan T. Gross. Les Voisins.
Jan T. Gross. Les Voisins.

De nombreux historiens français ont déploré et condamné ce qui pourrait sembler relever d’une sanction disciplinaire. Il n’en est rien, car l’enjeu est tout autre : il s’agit du lien qu’une société « décide » d’entretenir avec son passe ! Voici quelques extraits de ce texte qui appelait le président de la République polonaise à ne pas dégrader l’historien

C’est un mauvais signe. Par ses recherches sur la Shoah et le comportement assassin de « voisins polonais » à l’égard des juifs, par ses livres et ses interventions, Gross a apporté une contribution décisive au retour lucide de la Pologne sur son passé. Ses analyses de l’histoire et de la mémoire des relations judéo-polonaises ont été largement discutées dans le cadre normal d’une activité scientifique et du débat public de la Pologne démocratique. De nombreuses autres investigations, notamment celles conduites par l’Institut de la mémoire nationale en 2001-2002, ont confirmé ses découvertes. […].

Considérer aujourd’hui que J.T. Gross aurait porté atteinte à « la réputation de la Pologne » en contribuant à cette évolution, est proprement insensé. Outre que cela menace la liberté du travail scientifique, ce geste prendrait une signification dangereuse. Ce serait revenir au vieux roman national de « la Pologne innocente et héroïque » du temps de la Pologne populaire. Un récit qui serait un grave retour en arrière.

Nous qui croyons, comme le président polonais à Jedwabne en 2001, « qu’on ne peut pas être fiers de la glorieuse histoire polonaise sans ressentir, dans le même temps, douleur et honte pour le mal fait aux autres par des Polonais », nous demandons au Président Duda de ne pas donner suite à sa démarche. Ces vingt-cinq dernières années, la Pologne s’est grandie en se penchant, comme la France et l’Allemagne, sur les pages sombres de son passé. En les assumant. Elle est la seule ex-Démocratie populaire à l’avoir fait. Elle perdrait beaucoup aux yeux du monde, en sanctionnant un historien qui n’a fait que son travail.

(Source )

 

Le gouvernement polonais tente de « verrouiller » l’histoire de cette période. Il est ainsi envisagé, comme l’a annoncé il y a deux jours Patryk Jaki, vice-ministre de la Justice, d’appliquer une peine de cinq années de prison à quiconque évoquerait les « camps polonais » plutôt que « camps nazis installés en Pologne ». Zbigniew Ziobro, ministre de la Justice a surenchéri en définissant les termes du délit éventuel : « une attribution publique, au mépris des faits, à la République de Pologne ou à la nation polonaise du fait d’avoir été coresponsable » des massacres nazis. Quand le pouvoir politique se mêle de l’histoire en imposant de démêler ce qui pour lui relever du faux et du vrai, à ce moment précis ce pouvoir s’érige en censeur et en faussaire!!!! Cela n’augure rien de bon pour le travail scientifique et la vie dans la Cité.

De Guinzbourg à Kertesz.

Jusqu’au début des grandes purges staliniennes, Evguenias S Guinzbourg est membre du Parti, elle enseigne à l’université d Kazan après avoir soutenu une thèse en histoire à Leningrad, et mène une vie d’intellectuelle soviétique. En 1935 elle est privée du droit d’enseigner et est arrêtée en 1937 au motif d’ « activités contre-révolutionnaires trotskistes ».

Evguénia S Guinzbourg
Evguénia S Guinzbourg

Elle est condamnée à 10 ans de réclusion en cellule d’isolement et cinq ans de privation de ses droits civiques. Dans les souvenirs de sa déportation (Le Vertige  et Le Ciel de la Kolyma), Evguenias S Guinzbourg explique que le souvenir ses lectures la submergeant sans l’avoir appelé l’ont en quelque sorte sauvée et empêchée de sombrer dans le gouffre du goulag.

Imre Kertesz
Imre Kertesz

L’imprégnant souvenir de cette lecture lointaine est « remonté » à la surface il y a quelques jours quand j’ai ouvert les pages d’un court roman d’Imre Kertesz (1929-2016), Felszamolas traduit en français sous le titre Liquidation (Acte Sud, 2005)

Voici ce qu’il écrit et qui a produit un effet de résonance, une espèce d’onde acoustique : Je n’aurais pas cru que ce livre m’entraînerai dans ma funeste carrière. Quand je l’eus terminé, il s’endormit en moi comme tous les autres, enfoui sous les couches douces et épaisses de mes lectures successives. Des quantités de livres dorment ainsi en moi, des bons et des mauvais, de tout genre. Des phrases, des mots, des alinéas et des vers qui pareils à des locataires remuants, reviennent brusquement à la vie, errent solitaires ou entament dans ma tête de bruyants bavardages que je suis incapable de faire taire […] En tous cas la littérature est un piège qui nous retient prisonnier. La lecture est comme une drogue qui confère un agréable flou aux cruels contours de la vie (p42-43).

« Jusqu’au dernier », la destruction des juifs d’Europe.

A partir de ce soir, France 2 diffuse une série documentaire exceptionnelle consacrée à la destruction des Juifs d’Europe, reprenant  ici le titre  de l’ouvrage de R. Hilberg. W Karel et C. Finger réalise ici un documentaire qui fera date car pour la première fois la Shoah est présentée dans son intégralité c’est-à-dire de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 jusqu’à nos jours et permet de comprendre « les temps » d’un génocide. Les réalisateurs ont enquêté sur les victimes, les bourreaux et les sociétés dans lesquelles ce « crime sans nom » (W. Churchill) a pu être commis.

Jusqu'au dernier. La destruction des Juifs d'Europe
Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe. Capture

Les diffusions :

Lundi 26 janvier 2015 à partir de 22h20 – Épisodes 1 et 2
Mardi 27 janvier à partir de 20h50 – Épisodes 3, 4, 5 et 6
Mardi 3 février 2015 à partir de 23h55 – Épisodes 7 et 8

C’est l’occasion pour le grand public de faire connaissance avec les plus grands spécialistes de ce génocide et de réfléchir à l’évolution de l’historiographie sur ce sujet, et l’évolution des concepts dans la recherche scientifique.

France 2  dédie un site à la série particulièrement bien fait et qui permet d’entendre quelques très grands historiens : A. Wieviorka, Y. Chapoutot ou encore C. Ingrao.

jusqu'au dernier. Vidéos
jusqu’au dernier. Vidéos

Le site dédié sur France 2 .

Le dossier de presse.

Les faussaires de l’Histoire.

C’est le titre du documentaire réalisé par M. Prazan et co-écrit avec La spécialiste du négationnisme, V. Igounet qui sera diffusé ce soir, dimanche 28 septembre, sur France 5. Le néologisme « négationnisme » est mis au point par l’historien H. Rousso afin de désigner et combattre ceux qui nient l’existence des chambres à gaz comme mode de mise à mort et réfute la réalité de la destruction des juifs d’Europe (R. Hilberg). A ce sujet je vous conseille la lecture du magnifique essai de P. Vidal Naquet : Les Assassins de la Mémoire.

Le film retrace rigoureusement l’histoire du négationnisme, à commencer par son apparition dans l’immédiate après-guerre chez les nostalgiques du nazisme et de la collaboration. Dans les années 1970, sous l’influence d’une extrême-gauche « antisioniste », le négationnisme subit une certaine réorientation, qui s’étend ensuite jusqu’à la fin des années 1990 vers le monde arabo-musulman, portée par la star déchue du parti communiste Roger Garaudy.
Le film décortique pour mieux le comprendre et le conjurer le discours de haine qui se dissimule derrière les masques de l’historicité et du militantisme politique. Alors que disparaissent aujourd’hui les derniers rescapés du plus grand génocide du XXe siècle, ce film est aussi un cri d’alarme devant les offensives que continuent de mener, sur plusieurs continents, les faussaires de l’histoire. (Source)

Pour en savoir plus, rendez vous sur l’excellent blog Mémoires Vives qui a reçu le 14 septembre dernier, les auteurs de cet indispensable documentaire : les faussaires de l’Histoire.

 

PARIS libéré, photographié, exposé au musée Carnavalet. 1944 -2014.

Si vous habitez Paris ou sa région, si vous êtes de passage par ici, ou si vous vous promenez dans le Marais, prenez quelques heures pour vous rendre au musée Carnavalet et visiter cette magnifique exposition qui est plus qu’une exposition : Paris libéré, photographie, exposé. Il s’agit d’un voyage dans le temps qui rend le passé intelligible.

Comparer les deux affiches donne à comprendre tout le sens du propos :

Libération de Paris. Affiche de l'exposition, 1944.
Libération de Paris. Affiche de l’exposition, 1944.

L’affiche de 1944 est un photomontage d’après une photographie de Renée Zuber et ouvre le 11 novembre de la même année l’exposition « Libération de Paris » conçue par François Boucher. Cette affiche en noir et blanc colorée en sépia, met en scène au premier plan un homme seul, un pistolet dans la main droite, la main gauche reposant sur l’un des sacs formant une barricade. En arrière plan on distingue Notre Dame. Cette affiche nourrit un Paris mythifié, et cette image résonne :

Delacroix. La Liberté guidant le peuple.
Delacroix. La Liberté guidant le peuple.
Mort de Baudin. Défenseur de la Loi, le député Baudin meurt pour la République.
Mort de Baudin. Défenseur de la Loi, le député Baudin meurt pour la République.

L’affiche de 2014 est d’une toute autre nature, l’homme seul et grave a laissé place quatre jeunes femmes en liesse, heureuses, l’une d’entre elles passe son bras autour du cou d’un soldat souriant, on comprend alors que chaque commémoration est l’occasion d’une réécriture de l’Histoire.

11 juin 2014 - 08 février 2015. Paris libéré, photographié, exposé. Affiche de l’exposition.
11 juin 2014 – 08 février 2015. Paris libéré, photographié, exposé. Affiche de l’exposition.

C’est une Libération glorieuse et héroïque qu’il importe de valoriser en  1944 ; cette perspective épique transparaît dans la première exposition sur la libération de Paris qui se tient au musée Carnavalet peu de temps après l’événement. 70 ans plus tard, le musée Carnavalet propose de revisiter cette exposition conçue « à chaud » avant même la fin de la guerre.

L’exposition Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé permet de s’interroger sur la restitution de la mémoire ; elle rappelle que la narration des événements peut être réactualisée en permanence.

De nombreuses citations d’historien-ne-s (parmi lesquelles Alerte Farge ou Mona Ozouf) et de philosophes ponctuent le parcours ainsi qu’un entretien avec Axel Khan mené par Catherine Tambrun qui aide à se questionner. Une des questions posées contribue à nourrir cette conscience de l’Histoire : à quoi s’expose t-on quand on visite une exposition ? Pour comprendre comment la photographie aussi fabrique l’histoire, rendez-vous au musée Carnavalet.

Paris 19 août 2014.

Je ne vous chanterai pas la sérénade du « j’aime Paris au mois d’août », mais c’est vrai j’aime le climat aoûtien de la capitale, les longues promenades, l’observation des touristes un peu perdus que je n’hésite pas à renseigner, histoire de ne pas alimenter la réputation de « sales cons » que nous avons trop souvent … J’aime moins que la bouchère, le primeur, la boulangère, le poissonnier prennent un repos bien mérité : les vacances pour moi, pas pour les autres bien sûr. Respirer l’air de Paris (pas pollué) par un vent doux (pas de canicule) et sous un ciel changeant (comme en Bretagne) rend la vie légère.

Je voulais voir le Panthéon emballé mais pas par Christo le temps d’une restauration historique.

Le monument est toujours aussi impressionnant :

Panthéon 19 aout 2014
Panthéon 19 aout 2014

Les portraits sur la bâche, les structures apparentes des travaux, les touristes, les culs des deux-roues, l’abri bus, une grosse statue devant laquelle on se photographie en espérant ou redoutant que le généreux monsieur vous pisse dessus (véridique!!), tout cela m’invite vers ce lieu  un peu solennel mais qui vit par le mouvement qu’il organise dans un premier cercle.

Panthéon Paris 19 aout 2014
Panthéon Paris 19 août 2014

Une plaque des victimes du devoir attire mon attention  quand la ville veut commémorer « Sa » libération d’août 1944 :

Plaque victime du devoir Alexandre Massiani
Plaque victime du devoir Alexandre Massiani

Poursuivant une promenade diachronique, je me renseigne sur Alexandre Massiani, gardien de la paix  et je cherche son visage :

Alexandre Massiani, Source : La Libération de Paris
Alexandre Massiani, Source : La Libération de Paris

Il a été abattu le 19 août, vers 13h30, Place du Panthéon, alors qu’il surveillait les mouvements de la garnison allemande du Sénat. Transporté à la Maison de Santé des Gardiens de la paix, il meurt  le 21.

Poursuivant ma promenade, j’entre dans le jardin du Luxembourg, la lumière du jour rend hommage au parc.
Paris, jardin du Luxembourg, 19 août 2014.

Dans ce jardin, une exposition commémore « La » libération de Paris, elle met en scène le courage du peuple de Paris, capitale outragée, capitale libérée par elle-même : le sénat libéré, dans ce lieu la République reprend ses droits.

Paris 19 aout 2014. Le sénat libéré. Exposition
Paris 19 aout 2014. Le sénat libéré. Exposition

L’exposition met en scène une libération glorieuse, une libération sui generis : Paris aux forceps se libère de la « barbarie nazie » :

Paris 19 août 2014. Le sénat libéré.2
Paris 19 août 2014. Le sénat libéré.

En ce mois d’août, je me promène à Paris et trotte dans ma caboche des formules probablement toutes faites : les commémorations sont politiques, les expositions emblématiques. Je ne pense pas que la qualité se cache aux yeux du plus grand nombre dans quelques lieux élus par des initiés autoproclamés, je veux croire que tout le monde peut (doit)avoir accès au meilleur.
Cette promenade du jour qui est l’objet de ce billet, me permet de coucher en lettres numériques ces quelques Pensées pour moi même :

– dire tout le bien de l’intelligente et enthousiasmante exposition au musée Carnavalet sur Paris libéré,  Paris photographié, Paris exposé. ALLEZ-Y!!

– dire tout le rien (l’ennui de carte postale) que j’ai éprouvé pour une exposition à succès dans un musée que j’aime arpenter : Paris 1900.

 

 

 

Le destin des Tsiganes (Roms et Sinti) pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le destin des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale.
Le destin des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale.

Enfin un site sérieux  sur l’histoire des Tsiganes pendant la seconde guerre mondiale : il vous permettra de faire le point sur un génocide qui reste jusqu’ici très méconnu. Le Mémorial de la Shoah y est partenaire, et vous pouvez choisir de naviguer en français, en anglais et en allemand.  Ce site s’adresse à tous et pas seulement aux enseignants et aux élèves comme cela est indiqué dans la dernière phrase de la page d’accueil.  Je vous laisse le découvrir :

Home — Français.

Sur les Traces des disparus. Drancy.

Que peut évoquer le nom de cette ville de Seine-Saint-Denis ? Quelles images de la cité de la Muette notre mémoire collective mobilise-t-elle à l’évocation de ce lieu ? Une cité dortoir, une portion de la banlieue rouge, un camp de transit. Enfin de compte Drancy est un lieu polysémique, un espace fractal mal assis dans notre conscience. Mais pour mieux comprendre il faut effectuer un voyage dans le temps.

La cité de la Muette à Drancy a été édifiée au début des années 1930, à la demande d’Henri Sellier, fondateur et administrateur de l’un des premiers offices publics d’habitation à loyer modéré (HBM), celui de la Seine. Dans un contexte de naissance d’une politique de financement public du logement social en France, le projet avait pour but d’offrir au plus grand nombre des conditions de vies décentes, tout en rompant avec le développement anarchique de la banlieue, et en constituant un nouveau quartier de Drancy comportant tous les commerces et tous les services nécessaires à la vie d’une cité. Conçu comme une cité jardin moderne et innovante, le projet est confié à Eugène Beaudouin et Marcel Lods. La cité de la Muette répond alors à des normes d’hygiène et de confort inhabituelles pour l’époque et est l’occasion pour les deux architectes de mettre en œuvre des méthodes de fabrication industrielles standardisées innovantes, ce qui lui vaut une renommée internationale.

 

La Cité de la Muette. http://www.memoire-viretuelle.fr/. Source non spécifiée.
La Cité de la Muette. http://www.memoire-viretuelle.fr/. Source non spécifiée.

Bien que désignée comme une « cité-jardin » par son maître d’ouvrage, la cité de la Muette est un premier « grand ensemble » français. L’expression est d’ailleurs inventée par la critique architecturale (Maurice Rotival-1935) à l’occasion notamment de la construction de cette opération de logements social considérée comme exemplaire. C’est ce modèle qui sera dupliqué partout en France après la guerre. Le projet est constitué de cinq tours auxquelles sont associés des bâtiments en forme de « peignes », ainsi que d’un vaste bâtiment en U. Toutefois, le chantier de la Muette est contrarié par la crise économique qui survient au milieu des années 1930. Il reste donc inachevé pendant que les logements déjà construits sont mis à la location. Mais malaimés et loués relativement chers dans le contexte de crise, « les premiers gratte-ciel de la région parisienne » trouvent peu de locataires. Ainsi, Henri Sellier décide de louer les tours et les peignes à la 22° légion de gardes mobiles de la gendarmerie, pendant que le bâtiment en U reste vide.  (Source )

En juin 1940, la cité de la Muette est réquisitionnée par les autorités allemandes, elle sert d’abord de camp d’internement à des prisonniers de guerre français et britanniques. Pendant 3 ans (aout 1941 à aout 1944), la cité fait de camp de concentration et de transit : sur les 76 000 Juifs déportés de France, 63 000 sont partis de Drancy, destination : Auschwitz. En 1942, la camp de Drancy est constitué de 5 blocs desservis par 22 escaliers, les blocs 1,2,4, et 5 comprennent 80 chambrées, l’aménagement interne du bloc 3 a subi différentes modification entre 1941 et 1944.

Maquette présentée au Mémorial de la Shoah; site de Drancy.
Maquette présentée au Mémorial de la Shoah; site de Drancy.

En 1949, l’office d’HBM de la Seine va réaffecter le U au logement social, en 2014 environ 500 personnes vivent dans cette cité.

Drancy-La cité de la Muette en 2014.
Drancy-La cité de la Muette en 2014.

Ce qui nous intéresse ici et qui permet d’ouvrir une histoire par empreinte des hommes, des femmes, des enfants qui ont été internés dans ce camp est une découverte fortuite : les travaux de rénovation menés en 2009, notamment la pose de nouvelles huisseries et le démontage des contre-cloisons ont permis de découvrir des carreaux de plâtre portant de nombreux graffiti. 70 blocs de plâtres ont été découverts et sont maintenant conservés aux archives nationales qui en assurent désormais la garde. Inscrits sur des carreaux de plâtre servant de contre-cloison, ces graffiti (dessins, symboles, calendriers, noms et dates, messages, commentaires, poèmes) on été déposés soigneusement et stockés par leur propriétaire, l’Office public de l’habitat Seine-Saint-Denis. Ils ont depuis été restaurés sous la responsabilité scientifique du service du patrimoine culturel du Département de la Seine-Saint-Denis, avec le soutien de la Direction régionale des Affaires Culturelles d’Ile-de-France. Le service Patrimoine et inventaire de la Région Ile-de-France a assumé la campagne photographique et le Mémorial de la Shoah a apporté son soutien scientifique.

Drancy hier et aujourd'hui.
Drancy hier et aujourd’hui.

Quatre de ces carreaux porteurs de graffiti, traces précieuses souvent difficiles à déchiffrer, sont exposés jusqu’au 10 juillet 2014 aux archives nationales sur le site de Pierrefitte : c’est cette exposition que je vous invite à découvrir.

Traces. Les graffiti du camp de Drancy.
Traces. Les graffiti du camp de Drancy.

Selon les témoignages, la pratique du graffiti était devenue un rituel. On inscrivait à son tour nom, prénom, date d’arrivée et date de départ, et messages plus personnels sur les murs des chambrés des étages. Ces derniers témoignages avant le départ pour les camps d’extermination constituent une découverte historique majeure.
Les carreaux présentés sont contextualisés et accompagnés d’autres documents (photo de famille, portraits, listes des convois, documents administratifs) qui nous permettent de partir à la rencontre de ces femmes, ces hommes, ces familles qui ont été internés à Drancy sous la surveillance de gendarmes français. Je vous propose de suivre aujourd’hui le destin tragique de deux familles.

Grafitti. Famille Setion.
Grafitti. Famille Setion.

Sur le graffiti présenté ici, nous pouvons lire la mention suivante : « Famille Setion du 5/11 [19]42 au 9/11/[19]42 » dans un encadré, en dessous « Destination « « [illisibile] ». Ce graffiti se superpose à un précédent sur lequel on distingue  » —pluches/—pain 10 ½ ».
Qui est cette famille ?

Photographie. Famille Setion
Photographie. Famille Setion

La famille Setion est originaire de Constantinople et de Salonique, elle vivait à Paris dans le 11ème arrondissement au 43, rue de la Folie Méricourt. Sur la photo qui date de la fin des années 1930, on distingue devant et à genoux Elie qui et né en 1928 et déporté le 09 novembre 1942 par le convoi 44 vers Auschwitz avec sa mère Ida né en 1904, et ses trois sœurs, Eliane née en 1933, Monique née en 1936 et Jacqueline née en 1938.
A coté du graffiti est exposé la liste originale du convoi parti de Drancy le 09 novembre 1942, mentionnant la famille Setion. Vous pouvez aussi consulter cette fiche sur le site internet du Mémorial de la Shoah (ici : entrer le nom Setion dans la barre de recherche)

La famille Eskénazi.

Famille Eskénazi. Graffiti
Famille Eskénazi. Graffiti

« Famille/ESKENAZI/ PARTi le 30 mai [19]42 / Pour DESTINATION INCONNUE / TRES BON MORAL / VIVE les juifs »

Victoria et Michel Eskénazi, Salonique, 1914.  C.D.J.C.Coll. Claire Pessin et Michèle Meyers
Victoria et Michel Eskénazi, Salonique, 1914. C.D.J.C.Coll. Claire Pessin et Michèle Meyers

Michel Eskénazi est né en 1893 à Salonique, en 1913 il épouse Victoria Funes, le couple émigre en Amérique centrale où naissent Dorothée, Fortunée, Claire et Albert. Ils arrivent à Marseille en 1924 où naît Suzanne. Le père est marchand ambulant à Paris en 1929 année au cours de laquelle il demande pour lui-même, son épouse et leurs enfants la naturalisation. Sa lettre est exposée à coté du graffiti ainsi qu’un questionnaire à l’appui de la demande de naturalisation de la famille.

M. Eskénazi demande de naturalisation
M. Eskénazi demande de naturalisation.

En 1943 comme des milliers d’autres personnes, Michel fait l’objet d’une révision de sa nationalité qu’il parvient à garder. Le rapport du préfet de police de la Seine au ministre de la Justice est également exposé, dont voici un extrait :

M. Eskénazi, extrait du rapport du préfet de police de la Seine.
M. Eskénazi, extrait du rapport du préfet de police de la Seine.

A l’exception d’Albert, toute la famille a été déporté le 30 mai 1944 par le convoi n° 75 à destination d’Auschwitz, seules Suzanne et Fortunée survivent et reviennent en France.

Les graffiti de Drancy témoignent des aspirations de leurs auteurs. Ainsi des dessins, une prière, un poème ont été mis en lumière pendant les restauration, lire en creux ces empreintes, c’est aussi imaginer toutes les personnes connues ou inconnues qui sont passées par Drancy sans avoir le temps de laisser leur marque (in Livret de l’exposition p 26-27)

Graffiti de Drancy. Carreau avec poème.
Graffiti de Drancy. Carreau avec poème.

Depuis 2001, la cité de la Muette est classée au titre des Monuments historiques et c’est la DRAC d’Ile-de-France qui est responsable des travaux, seule une partie de la cité a fait l’objet de travaux de restauration, il est fort probable que d’autres graffiti seront alors mis à jour.

Rendez vous aux Archives nationales sur le site de Pierrefitte jusqu’au 10 juillet 2014.

Le D Day en 3D

Le débarquement reconstitué, au delà de la prouesse technique et numérique, il s’agit d’un reportage à ne pas manquer qui sera diffusé ce soir sur France3 :

D Day, ils ont inventé le débarquement
D Day, ils ont inventé le débarquement

Pour voir la bande annonce

Cet article vous explique les coulisses de cette aventure humaine et numérique, et l’émission Thalassa vous propose d’en savoir un peu plus.

Le port d’Arromanches reconstitué.

Bonne soirée à vous tous.

 

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