Joachim Beuckelear. Les quatre éléments. la Terre
Joachim Beuckelear. Les quatre éléments. la Terre

Quand on se promène à la National Gallery(à Londres) à l’étage consacré aux tableaux du XVI,  on passe forcément par une petite pièce octogonale qui abrite quatre  tableaux célèbres de Joachim Beuckelear), peintre anversois, actif entre 1563 – 1575, élève de Pietr Andersen. Ce peintre de genre, spécialiste des scènes de cuisine met tout son art à « représenter » les aliments et les activités culinaires.

Chaque tableau est associé à un élément : l’eau, le feu, la terre, l’air. Chaque scène s’accompagne d’une allégorie. Il est probable que ces huiles sur toile aient été réalisées pour un client italien, les tableaux se trouvant à Florence à la fin du XIX .

Comment Beucklear a organisé son cycle consacré aux éléments ?

Beuckelaer n’est pas à proprement parler l’inventeur de la nature morte ni des scènes de genre, mais nous lui devons l’invention d’une formule particulière : ses tableaux sont une profusion de denrées alimentaires crues au premier plan ; pour cette raison les cènes se déroulent sur marché, dans un cadre campagnard (comme ici) ou encore dans une cuisine imaginaire. Au second ou à l’arrière plan, est placée une petite scène biblique.

Représenter des scènes de la vie quotidienne où l’abondance célèbre les progrès agricoles et commerciaux ne relève pas du hasard : l’Histoire naturelle de Pline L’Ancien est traduite au cours de la décennie 1560 – 1570. Elle remet à l’honneur la rhyparographie, c’est –à-dire la représentation des sujets vils ou triviaux peint par Piraïkos. Afin de ne pas traiter exclusivement de sujets triviaux, Beuckelaer place des scènes bibliques.

Enfin le peintre flamand, rattache la nature morte à une interprétation toute personnelle de la cosmologie. L’univers pour les Grecs de l’Antiquité était constitué de quatre éléments, la Terre, l’Eau, l’Air et le Feu : du gibier à plumes qui vole dans … l’Air ; du poisson qui nage dans … l’Eau, des légumes et des fruits  cultivés dans … la Terre, la cuisine faite au … Feu.

Pour la Terre, Beuckelaer a planté son décor dans un cadre campagnard, deux solides servantes aux manches retroussées nous  invitent à admirer cette profusion de légumes, cette variété des fruits, dont on sait qu’ils étaient tous consommés dans les Flandres au XVIIè siècle.

Selon Diane Heeren, qui a travaillé aux Archives et Musée de la vie culturelle flamande, la cuisine des XVI et XVII siècles est caractérisée par une plus grande variété de plats de légumes. Cela n’est pas surprenant, la région flamande connait une véritable révolution botanique avec Mathias Lobelius ; à l’époque de Beuckleaer la Flandre est un jardin modèle dont toute l’Europe fait l’éloge.

Les paniers débordent de choux, choux-fleurs, courgettes, radis, carottes (oranges et blanches), oignons grelot, concombres … Le glacis rouge de la toile s’est altéré, ce qui explique que les choux ont viré au rose. Les détails restent impressionnants, la prouesse est à la fois technique et artistique ; le peintre réalisait de multiples études, peignait individuellement les fruits et légumes puis les assemblait dans de grandes compositions.

Depuis  le Moyen Age, Anvers, grande région maritime, importe une quantité prodigieuse de produits : oranges, citrons, des grenades, des raisins secs, dattes, amandes, mais aussi des figues, des câpres, des olives, du sucre, des épices et du riz.

A cette profusion matérielle est associée une scène symbolique :

A côté du puits où sont les lavés les fruits, un homme assis ne fait rien, nous regarde, les mains croisées dans la pose traditionnelle de la Mélancolie, tempérament associé à la terre.

Une autre scène se déroule à l’arrière : dans un cadre bucolique, on distingue la Fuite en Egypte, un mendiant  assis par terre regarde la Sainte Famille et rappelle ainsi au spectateur son devoir de charité … dans un monde de profusion.

C’est quelques fois  dans des tableaux vieux, posés sur les cimaises des musées que l’on peut trouver un écho de notre propre monde.