Apollon est un boucher.


Cet Apollon là aime le sang et la chair, se fond en lui une identité gémellaire : irrémédiablement, intimement  boucher et sacrificateur.

Le couteau à la main : voilà le premier Apollon, parti de Délos et prenant possession du lieu de la parole oraculaire. Un couteau pour égorger sur un autel fraîchement inauguré. Un couteau pour tailler les chemins, pour découper les autels, pour tracer le témenos, sanctuaire « découpé » (témnein) qui lui va comme un gant. Les chemins du couteau, l’Apollon Aguieùs les connaît, un par un : boucher parmi les sacrificateurs, mangeur d’hommes, assassin de son ennemi privilégié, complice de son meurtrier le plus proche, il sait la folie et la fuite affolée de celui qui verse le sang et fait se lever la violence implacable d’un nouveau mort. Les chemins de la parole, c’est à lui de les ouvrir et de les fermes, de les cacher pour mieux les montrer. À la croisée du couteau et de la parole, Apollon règne sur le pur et l’impur : « pur exilé du ciel ». Dieu impur, et toujours jeune, il est parmi les Immortels celui qui marche le plus loin dans la nuit. Dieu pestilentiel, funeste et fatal, Oùlios, il a l’éclat sinistre d’un astre resplendissant au milieu d’un ciel de ténèbres. Phoîbos, pur de l’éclat du Soleil, il sait par les sentiers de l’oracle séparer strictement le plus impur de sa souillure intime. Son art extrême n’est pas de purifier, mais de faire du pur avec de l’impur, montrant hardiment comment depuis le plus informe, se donner un tracé sans mémoire, créer le pur recommencement d’une fondation qui veut se croire durable.

Voici quelques lignes extraites de l’étude que Marcel Détienne consacra à Apollon (Apollon, le couteau à la main, Gallimard, 1998). Les lignes qui suivent puisent à cette source..

Apollon et Artemis (V siècle avt JC)

Apollon est de la race de Zeus, il est le fils de Létô, fille de Phoibé, petite fille d’Ouranos et de Gaïa. Létô la fugitive, amante enceinte jetée sur les grands chemins, est en butte à la jalousie d’Héra. Dans son exil, elle se réfugie à Délos – Délos sera la demeure d’Apollon. Mais ce dieu n’est pas d’un seul lieu : il est à Delphes, puis prend la route vers Crisa. C’est un dieu pédestre et pionnier, il est le maître des chemins; depuis l’Iliade, Apollon montre la puissance de son pas. Apollon se change en dauphin (delphînos), c’est pourquoi, on le prie aussi sous le nom de Delphinien.

Sanctuaire d'Apollon à Delphes

Pour les sacrifices en l’honneur d’Apollon, le couteau n’est pas dissimulé dans la corbeille, sous les graines, il est visible; Apollon est le garant, solennel et violent du couteau ensanglanté. Le « couteau à la main » il prend plaisir au sang des victimes sacrificielles comme au meurtre de ses ennemis humains.

Le gout apollinien pour le sang se lit dans l’épopée homérique. on nom est évoqué à 130 reprises dans l’Iliade et dans l’Odyssée, c’est Ulysse qui fait appel à lui.  Le roi d’Ithaque massacre de ses flèches les prétendants dont le sang vient se mêler aux viandes qu’ils sacrifiaient sans souci des dieux. Détienne écrit: « sacrifices impies et meurtres au festin se répondent dès les premiers vers de l’Odyssée. Le sang versé des victimes animales sans que les dieux en aient leur part appelle l’effusion de sang humain le jour de la fête d’Apollon »

Le sol fume, bouillonne du sang dont se repaît Apollon.

A Chypre, Apollon cultive son goût pour le sang et la cuisine sacrificielle. Sur le site de Pyla, se trouve un sanctuaire dédié au dieu qui est désigné comme le dieu des bouchers-sacrificateurs. Surgit « l’irrésistible envie de goûter de la viande ». Asclépiade (Sur l’abstinence) rapporte cette histoire : Un jour une victime brûle, un morceau de chair tombe de l’autel. Le prêtre se brûle en remettant ce morceau dans le feu; il calme la douleur en portant les doigts à la bouche. Il ne peut alors s’empêcher de manger la viande et d’en proposer à son épouse. Le roi Pygmalion fait tuer le prêtre et son épouse. Un évènement similaire se produit un plus tard, le roi ne sévit pas: la « sarcophagie » l’emporte, car le toucher et le plaisir de goûter nous conduisent à épouser cette version sensualiste du sacrifice carné ; l’envie de viande naît d’un plaisir provoqué par le sens tactile.

Mais attention, la puissance sensible mène à l’intempérance, selon Aristote : prendre son plaisir en aimant plus que tout les sensations tactiles, c’est se conduire comme une bête, se livrer à l’intempérance. Ceci est une autre histoire, me direz-vous …..

Sur le site de Pyla, Apollon porte l’épiclèse Lakeutès (la racine lak– évoque les sifflements de la flamme, le grésillement des entrailles embrasées … et dans un registre plus sourd les craquements confondus des bois sacrificiels et des os mis à nu). Apollon Lakeutès convie ses fidèles au spectacle bruyant du feu sacrificiel.

Sur ce site a été découvert un sanctuaire empli de statues de grande taille et consacré à un Apollon appelé Lakeutès. Le prêtre de Pygmalion est là pour surveiller les signes de la dévoration bruyante, son regard est donc tourné vers le feu; il n’est pas là pour suivre les volutes de fumée : c’est la fonction du kniseutèr, le préposé aux fumets.

Pour Asclépiade de Chypre l’humanité devient carnivore avec deux doigts tâchés de graisse et en toute innocence, comme par inattention.

A Pyla, Apollon « le couteau à la main » est un boucher – sacrificateur.

Chypre, sanctuaire d'Apollon Leukatès.
Chypre, sanctuaire d'Apollon Leukatès.

Ici, à Pyla, Apollon patronne toutes les activités des bouchers et des sacrificateurs. Les plus anciens bouchers et sacrificateurs du monde grec surgissent autour d’un Apollon « grésillant » appelé aussi mageirios. Les mageirios sont les techniciens de l’égorgement et de la découpe, ils prennent aussi en charge l’ordonnancement des banquets et des festins, ce sont les maîtres de la commensalité. A Chypre, Apollon prend l’épithète de Banqueteur.

En rassemblant autour de son autel les ministres du couteau et les serviteurs du feu, Apollon invite donc à ne pas séparer les devins des bouchers.

Dans le monde grec, M.Détienne explique que ni la nourriture ni le sacrifice ne sont porteurs d’impureté. La  commensalité et l’esprit public du sacrifice sont constitutifs de la cité et de l’espace politique : manger à parts égales les chairs d’une même victime confirme le lien social et politique en sa pureté, sinon en sa sainteté.

Que donne-t-on à manger au(x) dieu(x) ?

La Thusia : sacrifice et partage.
La Thusia : sacrifice et partage.

La Knisé, le terme désigne la couche de graisse appliquée sur les deux faces des « cuisses » de l’animal, des morceaux de viande sont posés par-dessus, le tout va brûler tandis que le vin coule en libation. C’est la double part des dieux : knisé et loibè. La knisé peut aussi désigner la graisse la plus lourde, la graisse d’un porc « grassement nourri »  quand elle boue à l’intérieur d’une bassine ou encore celle qui emplit la panse d’un boudin.

Entre eux et nous, entre les dieux et les mortels, c’est une question de fumées et de fumets : à eux les fines fumées, à nous les vapeurs lourdes. C’est un coup, à préférer les gargotiers de Delphes et leur Dionysos mis à mort : si on peut bouffer du dieu, on ne va s’en priver!!!!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s